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Le surlendemain, Lavau, Meiiel el quelques autres voisins se Irouvaienl réunis dans la cabane de la défunte, tandis que le juge de paix achevait le couii inventaire de la succession. Ils avaient été convoqués en conseil de famille pour décider ce que l'on ferait de Georgî el pour lui nommer un tuteur. Ce dernier titre appartenait naturellement au gardien du vieux phare, qui était le seul parent de la pâlotte; mais il était plus dilTicile de prendre un parti sur l'autre question. Chacun proposa en vain son expédient : les uns parlèrent de placer Georgi dans une ferme de la paroisse où on lui donnerait sa nourriture, deux chemises de toile à Pâques et une paire de sabots à Noël; d'autres engagèrent Lavau à l'envoyer pétrir la glaise aux piperies, où elle pourrait gagner jusqu'à six sous par jour; quelques-uns rappelèrent enlin que la nouvelle fabriqui;. occupait les filles de son âge; mais à chacune de ces propositions IMerlet opposa la paresse obstinée de l'orpheline el son inaptitude pour tout apprentissage. ^
— Faut pas s'illusionner le raisonnement, dit-il en prenant une attitude oratoire; pour la capacité et pour réducalion, la créature ressemble plus ù un corbeau de
nier qu'à une chrétienne. Hormis boire el manger, elle n'a jamais pu apprendre à rien faire de ses dix doigts. Or, j"ai souvent remarqué que l'oisivelé était la mère de tous les vices, el il est à présupposer que, si l'innocente est laissée à elle-même, tôt ou tard il en résultera la perdition de son âme et de son corps.
Les voisins firent un signe d'assentiment accompagné de murmures approbateurs.
— Je sais bien, continua Merlet, qui donna plus d'autorité à sa voix et qui élargit son geste comme tous les orateurs applaudis, que certains pourront dire : « Puisqu'il y a danger de la laisser libre, il faut l'cn/ermer; » mais moi j'opine autrement. L'expérience m'a fait reconnaître que le seul moyen de ne pas tomber dans les extrêmes était de prendre un juste milieu, et pour lors je dis que le vrai moyen d'arranger tout le monde est de faire recevoir la pâlotte à Ihospice du chef-lieu.
Il y eut un mouvement général d'approbation; Lavau seul, qui avait jusqu'alors gardé le silence, releva la tète en se récriant. Pour lui comme pour toute la portion du peuple de nos provinces, qui a conservé le sentiment de solidarité dans la famille, cette idée d"hospice entraînait une sorte de flétrissure; aussi la rougeur lui monta aux joues, el il jeta à Merlet un regard mécontent.
— Qui est-ce qui a dit que j'abandonnais Georgi? demanda-t-il brusquement. — Personne, répondit Merlet avec im.portance; mais j'aime à croire que vous ne voulez
point, par fausse gloire, la garder à votre charge. — Pourquoi cela? — Pourquoi? iMais probablement, mon cher, parce que les hospices sont faits pour les pauvres et les orphelins. — Les hospices sont faits pour les vagabonds et les bâtards! s'écria le vieux marin. Georgi n'a pas besoin du pain d'aumône; elle a quelqu'un qui prendra soin d'elle. — Je comprends les scrupules de maître Lavau, dit te juge de paix qui venait de s'approcher, et sa délicatesse l'honore; mais a-l-il bien réfléchi à la responsabilité qu'il veut prendre? — Oui, répondit Simon. — Et à qui comple-t-il confier la garde de sa nièce? — Voilà! reprit le gardien du vieux phare en hachant sa phrase comme un homme qui trouve difficilement ses mots; j'ai parlé à quelqu'un... ce matin... Pas vrai, Robert?... Dis-leur que Marguerite prendra Georgi. — Minule! interrompit le vieux pêcheur dont il venait d'invoquer le témoignage; la femme a promis trop vite, maître Simon. — Elle ne veut donc plus? demanda vivement le marin. — Je ne dis pas ça, reprit Robert; mais la pâlotte n'est pas de garde facile, savez-vous.' Quand on répondra d'elle, il faudra y veiller; ça veut du temps, et le temps, c'est de l'argent. — T'ai-je proposé de la prendre pour rien? interrompit Lavau. Le prix est convenu. — Je sais, je sais, dit le pêcheur, qui roulait son bonnet avec un peu d'embarras; mais tout de même je voudrais demander quelque chose à M. le juge. — Voyons? dit ce dernier. — La pâlotte^ continua le pêcheur, n'a aucun
droit contre maître Simon, la loi ne l'oblige pas à nourrir sa nièce, et ceux qui l'auront gardée dans leur logis ne pourront rien réclamer que de sa bonne volonté. — As-tu des raisons d'en douter? demanda le marin. — Je ne dis pas ça, reprit Robert: mais M. le juge sait bien que la volonté, ça change. Des fois on s'ennuie de donner, des fois on manque de monnaie, des fois on meurt, et pour lors, bonsoir! qui n'a point de droits n*a point de recours, si bien que la pâlotte demeurerait à notre charge. — Pourquoi cela? Ne pourriez-vous faire dans ce cas ce que maître Simon refuse de faire maintenant? — Envoyer la fille à l'hospice! interrompit le pêcheur; cela ne se pourrait plus. Quand une pauvre créature a dormi sous votre toit, qu'on s'est habitué à veiller sur elle, à lui rire, à la corriger comme sa propre fille, on ne peut pas s'en défaire ainsi à commandement. Ce n'est pas le tout de dire : Je ne lui dois rien! il y a l'accoutumance, voyez-vous! Puis ces enfants, peu à peu cela s'agrafe à vo!re cœur. On se résigne plutôt à la misère, et quand il ne reste plus qu'une bouchée de pain, on en fait deux morceaux! Mais c'est dur pas moins de souffrir pour le sang d'un autre, et c'est la raison pour quoi j'ai peur de trop m'engager. — Alors, explique-toi, que veux-tu? demanda Lavau.
Robert parut d'abord hésiter, puis se décida.
— Eh bien! dit-il, je voudrais, avant de prendre Georgi à ma charge, être un peu garanîi pour l'avenir.
— Comment? — Par exemple... au moyen d'une avance. Le gardien du vieux pliare fouilla dans la poche de sa veste et en lira deux pièces de cinq francs qu'il jeta sur la table.
— Voici la fin de mon argent du mois, dil-il; prends pour la fille, le reste a servi pour la mère.
Robert secoua la tête.
— Quand je le prendrais, maître Simon serait plus pauvre, et je ne me trouverais guère plus riche, répliqual-il. — Ainsi lu refuses? s'écria le marin.— Bien malgré moi. — Alors tu doutes de ma parole? — Non, mais je voudrais avoir une caution. — El où diable veux-tu qu'il la trouve? s'écria Werlet en haussant les épaules. — Où? répéta Simon; pardieu! ici; elle est trouvée, la voilà!
Et, arrachant de sa veste la croix qu'il présenta à Robert :
— Garde-moi cela, dil-il, el si jamais j'oublie de le payer la pension de Georgi, viens me la montrer; si je le renvoie, va la vendre! C'est mon honneur que je donne en gage, cela le suCfîl-il?— Cela me suffit, maître Simon, répondit le pêcheur ému. — Alors tout est dit; ramasse ta caution et emmène la fille.
Mais celle-ci n'était déjà plus dans la cabane. Arrivée pendant l'inventaire, elle ^vait loul observé avec une curiosité étonnée jusqu'au moment où on avait ouvert un petit coffret renfermant les humbles archives de la morte. Là se trouvaient, parmi les actes qui constataient son
mariage et la naissance de ses enfants, une bague de cuivre et une petite médaille de plomb recueillies sur le cadavre de Donatien lorsque le flot l'avait rapporté au rivage. Conservées par Madeleine comme un cruel et cher souvenir, elles avaient été reconnues par Georgi, qui fut saisie, à leur vue, d'une invincible désir de les posséder. Elle attendit en conséquence, accroupie dans un coin de la cabane, que l'attention se fut portée ailleurs, puis, rampant avec une adresse de sauvage jusqu'à l'armoire entr'ouverte, elle glissa la main dans le coffret, saisit les deux souvenirs convoités et gagna la porte sans être aperçue. Elletraversa en courant plusieurs ruelles, les mains serrées sur le petit châle de colonnade qui cachait son innocent larcin, tourna la jetée et arriva à la grève jusqu'à l'une des grandes roches qui bordaient le rivage. Grâce au déplacement des eaux, celte masse jaunâtre^ autrefois crénelée par la vague, se dressait maintenant à une portée de mousquet des plus hautes marées. Les algues marines qui la tapissaient naguère étaient remplacées par de pâles traînées de lichens et de mousses fauves. Un enfoncement creusé dans la face qui regardait la mer avait été adopté pour foyer par les. caboteurs, ce qui lui avait fait donner le nom de Roc brûlé. Quelques équipages y élablissaient leur cuisine pour économiser les frais de chaudière dans les cabarets du port, et tous y faisaient fondre le brai destiné à recouvrir les coutures ùu navire fatigué par la mer» ,
Dans ce moment même, maître Bardanou et deux de ses matelots, Loustot et Braganlal, s'y trouvaient réunis autour d'un feu près de s'éteindre et devant une marmite de fer d'où s'exhalait l'odeur du goudron. La hisquine, échouée à une centaine de pas, montrait ses flancs diaprés de lignes brillantes qui indiquaient un calfatage récent. Les trois Provençaux venaient d'achever la bouillabaisse qui leur avait servi de souper; le capitaine de la Victorieuse fumait, tandis que les deux autres marins, assis sur le sable fin de la grève, s'étaient remis à préparer du filin.
Georgi, qui arrivait à la Grande-Roche par le côté opposé, ne les aperçut pas. Elle se glissa entre deux espèces de contre-forts, s'aida des aspérités de la pierre pour atteindre plus haut, et disparut parmi les crêtes déchiquetées qui couronnaient la masse granitique. Au centre même s'ouvrait une large fissure, par laquelle la jeune fille se laissa glisser jusqu'à une petite grotte intérieure, autrefois creusée par les flots, et découverte par Donatien en cherchant des nids de goélands. Dans ses différentes fuites de chez sa mère, c'était là qu'elle avait trouvé une retraite, et elle y revenait encore souvent rêver, dormir ou penser à son frère mort, car Madeleine n'avait rien exagéré en parlant de la préférence de Georgi pour Donatien. C'avait été le premier ou plutôt le seul attachement de sa vie. Tout ce qu'il y avait chez elle d'ardeur, de jugement, de souvenirs, se rattachait
piiis ou moins direclemenl à son compagnon d'enfance. Hors de là, tout rentrait dans le vague domaine de Tinstincl. Cette âme qui semblait êlre sortie des limbes encore endormie s'était un instant éveillée à la voix de Dona; elle avait quelque temps vu et compris, non par elle-même, mais par lui: c'était seulement quand il était mort que la nuit s'était faite de nouveau, et que Georgi avait tout perdu, tout, sauf je ne sais quelle mystérieuse communication avec la nature. Étrangère aux hommes, \â pâlotte ne l'était ni aux vents, ni aux flots, ni aux nuées. La voix de la création réveillait en elle mille échos; elle aimait à l'enlendre, elle y mêlait les modulalions sans règle de sa propre voix; on eût dit que bercée sur le sein de cette grande nourrice commune, elle conversait avec elle, comme l'enfant avec sa mère, par des balbutiements confus, mais joyeux.
Celte perception instinclive et le souvenir de Donatien formaient, à vrai dire, toute l'âme de Georgi; mais ce dernier souvenir avait une ténacité vivace contre laquelle le temps ne pouvait rien. Loin de s'être atîaibli à la longue, son allachement pour Dona avait paru grandir dans la séparation de la tombe, comme il eut fait dans l'intimité journalière de la vie. Sans aucune des distractions qui dissipent le cœur, n'ayant qu'un sentiment et qu'une idée, la pâlotte avait continué à s'occuper de son frère comme s'il eût été là. Incapable d'aller plus loin que Je présent, son esprit n'avait jamais bien saisi ce qu'il y
avait d'absolu dans ce mot de mort; pour elle, c'était moins la disparition éternelle que l'absence. Cette absence pourtant lui était parfois une cuisante douleur. Quand la conscience de son isolement se réveillait plus nette et plus vive, elle entrait dans de subits désespoirs qui lui faisaient pousser des cris et se rouler sur la terre. Rien alors n'eut pu la consoler : c'était le chien qui pleure son maître, et ne comprend point la voix qui lui parle; mais, ses larmes épuisées, elle reprenait toute sa tranquillité.
Du reste, aux heures de tristesse comme aux heures de joie, la grotte du rocher était le lieu ordinaire où elle aimait à se réfugier. Elle y avait réuni toutes ses pauvres richesses, soigneusement ensevelies sous le sable : c'était une petite croix (ju'elle tenait de Madeleine, un chapelet donnépar son oncle Simon, une branche de buis bénite par le curé le jour des Rameaux, et quelques coquillages bizarres recueillis sur la grève aux grandes reverdies. Elle venait y ajouter la médaille et l'anneau de Dona. Après avoir retrouvé son trésor enfoui, elle l'élala devant elle, et, couchée sur quelques brins de varech desséchés, elle se mil à examiner chaque objet l'un après l'autre. Cette revue, qui se renouvelait de loin en loin, était habituellement pour l'intelligence de Georgi une occasion de réveil. A l'aspect de ces souvenirs, mille images du passé se soulevaient et tourbillonnaient confusément dans sa mémoire. Elle allait alors de
riiiie à l'aulre sans s'arrêter à aucune, cl enlrevoyail çà et là mille perspeclives aussitôt évanouies; cétail une sorte de rêve, dont elle se donnait la fêle à ses heures de lucidité, et qu'elle s'efforçait de prolonger, daulanl qu'au milieu de sa confusion une image surnageait toujours et reparaissait sans cesse pour éclipser toutes les autres : celle de Donatien ! Dans tous ces retours en arrière, son doux fantôme se redressait souriant comme un souvenir d'affection, de bien-être et de liberté. Tant qu'il avait vécu, en effet, Georgi encore enfant avait été abandonnée au courant de ses fantaisies; c'était seulement après la mort de Donatien que Madeleine avait voulu lui imposer le joug du travail; si bien qu'une coïncidence confondait, dans la mémoire de la pauvre fille, limage de Dona et celle de ses heureuses années. Il avait été le Saturne de cet âge d'or! Aussi sa pensée se mêlait-elle inévitablement à toutes les douces réminiscences ; elle flottait sur le passé à la manière de ces étoiles par lesquelles tout s'illumine autour de nous d'une charmante lueur.
Il y avait déjà longtemps que la pâlotte se tenait là couchée sur le sable fin de la grotte et dans le demi-sommeil de la rêverie, quand des voix, dont l'accent s'élevait, lui firent relever la tête. Une paroi de médiocre épaisseur séparait sa retraite de l'enfoncement fréquenté par les caboteurs. Georgi approcha son œil d'une fente qui, grâce à l'obscurité de la grotte, permettait de voir au dehors.
sans être vu, et reconnut Martin Bardanou avec ses deux matelots.
Le capitaine provençal semblait en proie à la double excitation de Tivresse et de la colère. C'étaient ses malédictions furieuses qui venaient d'attirer l'attention de Georgi. Quelques jours auparavant, on l'avait chassé de la grande auberge de y Aigle cCor avec ses gens, et le souvenir de cet afïront l'exaltait jusqu'à la fureur.
— Que le tonnerre du firmament me fasse poussière, si je ne me venge pas! s'écria-t-il en frappant du poing la gamelle retournée. — Celte racaille de Ponanlais! dit Loustol; ils sont fiers d'avoir eu le dessus, parce qu'ils étaient dix contre trois.
Bragantal, qui tordait un filin sur sa cuisse, haussa les épaules.
— Qu'est-ce que je t'ai répété cent fois? dit-il d'un ton superbe, que tout ce qui n'était pas Provençal devrait être attelé en guise de limonier! Aussi bien, si j'étais roi de France, je mettrais ces lascars du Ponant hors rhunianilé! Vrai! rangés parmi les brutes, et le bon Dieu en rirait! — Oui, oui, reprit Bardanou; mais, en attendant, il fa'it que j'en extermine! C'est un besoin, voyez-vous, cela me court dans les veines, cela me crie dans les entrailles.
Le premier matelot le regarda en riant.
— Ah çà! capitaine, dit-il; mais c'est donc une maladie? Je comprends qu'un Ponanlais prenne toujours sur
les nerfs, mais il me paraît que vous avez une préférence pour ceux d'ici. — Cela date de mon premier voyage, répondit Bardanou. — Ah! ah! voyez-vous! El pourrail-on savoir la cause, sans vous commander? — La cause! répéta ie capitaine, la cause, c'est tout! La première fois que je suis entré dans leur gueux de port, voilà douze ans, j'ai vu que c'étaient des brigands. — Ah! bah! — Chaque fois que je leur parlais, je les voyais ricaner, et, quand je leur demandais pourquoi, ils me répondaient que c'était à cause de mon accent.
Les deux matelots se récrièrent.
— Compréliez-vous! reprit Bardanou en jurant, les imbéciles me trouvaient de l'accent! Ils ne sentaient pas que c'étaient eux qui en avaient! J'ai reconnu sur un quart d'heure que j'étais dans un pays de sauvages. — El le capitaine les a traités en conséquence, reprit Bragantal; on m'en a montré un l'autre jour qu'il a drôlement arrangé. — Le borgne? demanda Bardanou avec un sourire de satisfaction féroce. — Non, un boiteux. — Ah! je sais. Celui-là est d'une autre année. — 11 paraît qu'à chaque voyage le capitaine laisse de ses marques. Si cela continue, il fera du pays un hospice d'infirmes. — Eh bien! ils ne l'auront pas volé, reprit Louslot, après les désagréments qu'ils ont causés au capitaine. — Pour son accent? — Et pour toute autre chose encore, |W)ur la femme du charpentier.
Le Provençal, qui allait porter le verre à ses lèvres, tressaillit.
— Qui est-ce qui l'a dil cela? s'écria-l-il en pâlissant.
— Pardieu! c'est l'autre jour qu'on en causait à la grande auberge, reprit le matelot; ils ont raconté le rendez-vous donné à la femme et où vous avez trouvé le mari.
Bardanou fit un mouvement.
— Il paraîtrait même que tous les gens du port étaient avertis et qu'ils se tenaient à la porte pour voir manœuvrer la trique du charpentier. — Le capitaine a donc été battu? demanda Braganlal. — Et reconduit jusqu'au navire à coups de pierres par les voisins, acheva Loustot.
— Ah! bien! je comprends à cette heure qu"il ait besoin de les exterminer, s'écria le matelot. Tonnerre du ciel! en voilà un affront! et penser que vous n'avez pas pu vous revenger, capitaine! — Qui est-ce qui t'a dit cela, lascar? répliqua Bardanou les lèvres tremblantes et l'œil enflammé. — Trédame! je le sais, puisque le charpentier est parti pour Nantes, où il fait fortune. — Oui; mais le vrai auteur de l'affront était celui qui avait découvert la chose et averti les voisins. — Qui donc? — Un méchant mousse à peine sevré, le fils de la vieille drôlesse qui a été enterrée ce malin. — El celui-là, le capitaine a pu lui donner une leçon?
Un éclair de férocité triomphante traversa le visage de Martin Bardanou.
— Celui-là! répéla-t-il en ricanant, savez-vous où il élail quelques jours après favenlure? — Où donc? — A cinq brasses sous l'eau!
Les deux malelols redressèrenl la tête.
— Et c'est le capitaine?... s'écrièrent-ils en même temps.
Le Prc/ençaî sourit.
— Non, reprit-il d'un accent ironique; accident de mer! comme on dit sur les livres de loch. Je revenais un soir de la fabrique dans le canot, quand j'aperçois au milieu de la brume une mauvaise barque qui naviguait au plus près, et je reconnais à la -barre ce brigand de Donatien. Il dormait, je suppose, car j'arrivais sur lui grand largue sans qu"il eût Tair de s'en apercevoir. Je pensais en moi-même : Pour être si disirait, il faut que le gueux soit occupé de l'histoire de la charpentière! Naturellement cela me monte les nerfs. J'avançais toujours à sa rencontre; ma foi! comme mon canot était neuf et sa barque pourrie, je me dis : Après tout, la mer est un grand chemin, et on ne se dérange que pour ses amis. Je serre l'écoute, et je laisse porter sur le bateau!... Ce fut l'affaire de rien. Au moment de l'abordage, j'entendis un cri, la voile pencha, puis disparut brusquement; l'embarcation avait coulé comme un panier.
Ici une exclamation étouffée retentit sous le rocher. Bardanou tressaillit et rele\a la tête; mais, n'apercevant que les deux matelots, il crut qu'elle était échappée à l'un d'eux.
— Eh bien! quoi? qu'est-ce qui félonne, toi? dit-il en fixant sur Braganlal des yeuxmenaçants. — Rien, ca-
pilaine, répliqua le malelot embarrassé. — Esl-ce que je n'étais donc pas dans mon droit, et c'était-il à moi de m'occuper de la barque des autres? — Je ne dis pas cela. — Après tout, qu'est-ce qu'il y a, voyons? Un chalandoux ponanlais de moins! — C'est juste, dit Louslot; mais tout de même il ne ferait pas bon pour le capitaine, si on savait la chose dans le pays. — Est-ce que tu comptes la répéter? demanda Bardanou, qui commençait à sentir ce que sa confidence avait eu d'imprudent. Par tous les noms du diable! si je le croyais, tu ne reverrais jamais la Cannebière. — Soyez donc calme; on sait parler et on sait se taire, dit le matelot, qui voulait évidemment éviter une querelle. — Prends-y garde, reprit Martin Bardanou en insistant, tu sais que je ne vaux rien. — C'est connu, capitaine. — Pour lors, ne l'oublie pas; veille au grain et tiens ta langue à la cape. Si on me taquinait jamais à propos de ce Donatien, cela serait à arranger entre nous trois, vu que toi et Bragantal vous êtes les seuls à savoir l'affaire.
Bardanou se trompait. II avait, à son insu, pour troisième confident la pâlotte, qui avait tout entendu. Elle ne comprit pas bien au premier instant. Les perceptions arrivaient embrouillées à cet esprit, et le plus souvent y restaient comme enfouies: il fallut l'intérêt tout particulier qu'elle prenait à Dona pour l'amener à une volonté de réflexion qui pût lui éclaircir la confidence du Provençal. Elle s'efforça de fixer sa pensée; elle se rappela, elle