Scènes et moeurs des rives et des côtes
traduisit en mécontentement. Il se mit à gourmander le jeune passeur de son mutisme, de sa nonchalance el de son manque de goût à toute chose. Urbain répondit d'abord avec douceur, puis plus vivement. La bonne harmonie qui avait jusqu'alors régné chez les Letour allait s'alléranl de jour en jour. Ne pouvant se satisfaire réciproquement, on finissait par s'aigrir; le lien de famille se relâchait peu à peu dans ces débats sans cesse renouvelés. Le jeune homme s'en aperçut et devint plus sombre.
On avait atteint les premiers jours de décembre; les neiges qui fondaient avaient grossi la Vilaine, qui roulait sur son lit de vase des eaux troubles déjà parsemées d'épaves emportées par les inondations. Quelques caboteurs, retenus en rivière par le mauvais temps, étaient amarrés le long du bord, et leurs équipai .j remplissaient les cabarets de planches élevés sur les deux rives pour les ouvriers civils et militaires employés à la construction du pont suspendu. Contre son habitude, Urbain était allé les rejoindre à plusieurs reprises, et son père, qui avait besoin de bras de renfort pour le passage, devenu plus difficile, avait dû deux ou trois fois l'y faire chercher. Le passeur supporta d'abord assez tranquillement ces absences; mais, unjourqu'Urbain s'était attardé outre mesure, il perdit patience et éclata. Le jeune homme venait de sauter dans le bac, les joues animées et l'œil brillant d'un éclat que le passeur attribua aux
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libations de la cantine; il lui jeta un regard sévère.
— Si on n'a point de goût pour les gens de son logis, • il me paraît qu'on en a de reste pour ceux du dehors, ditil avec une irritation mal contenue; Dieu me damne! voilà des mois que je ne vous ai vu si vif de courage et si rougeaud de contentement. — Faites excuse, mon père, dit Urbain, dont la voix haletait; si le sang me bout pour l'heure, ce n'est point que j'aie le cœur plus joyeux. — C'est donc que le cognac des caboteurs était plus fort? reprit Robert Ironiquement. — Non, non, répliqua doucement le jeune homme, c'est seulement que j'ai trouvé un remède à ce qui nous chagrine.
Robert le regarda d'un air d'étonnement interrogateur.
— Voilà trop de mois que le mauvais vent souffle chez nous, reprit le jeune gars; vous, la Claude et moi, ne sommes plus ce que nous étions; ça ne peut continuer plus longtemps. Un jour ou l'autre, quand l'épine que j'ai dans le cœur me tourmentera trop fort, je puis oublier ce que je vous dois de respect; par rancœur, vous m'ôterez votre amitié, et, après un tel bien perdu, autant vaudrait pour moi dormir sous l'eau jusqu'au jugement. — A la bonne heure! dit Robert, adouci et touché par le ton de son fils; mais si c'est ton idée de me contenter, qui t'en empêche? — Ah! vous le savez trop bien, mon père! s'écria Urbain en fixant les yeux sur le passeur. A des mots que vous avez dits ces jours-ci, et aux regards que je vous ai vu jeter vers la maison neuve, j'ai bien re-
connu que vous étiez au fait. Pour lors, vous devez comprendre le reste. Le cœur triste fait la triste humeur.— El n'es-tu donc plus un liomme? interrompit Kobert avec une indignation tempérée de tendresse. Voyons, jour de Dieu! ton âme est à toi peut-être... Ne peux-tu la tourner d'un autre côté? — J'ai essayé, dit le jeune garçon avec découragement, mais tout a été inutile. Tant que je serai ici, mon cœur ira du même côté que mes yeux. J'ai beau ne la voir ni lui parler, il y a autour de moi des choses qui me la montrent ou me causent d'elle. Vousmêmes, mes chères gens, vous me la rappelez. Le seul moyen de guérir est donc de tout quitter, d'aller bien loin; aussi mon parti est pris sans rémission, mon père, et je viens vous demander mon congé. — Toit s'écria le passeur saisi, tu veux partir! Penses-tu bien à ce que tu dis là, Urbain? Tu veux nous laisser seuls, la Claude et moi! As-tu donc si peu d'amitié pour les tiens? — C'est le contraire qu'il faudrait dire, mon père, reprit le jeune homme ému; si j'avais moins d'amitié pour vous et pour la Claude, je resterais ici avec mon mal, qui me plaît encore plus que tout; mais, je le sens, tôt ou tard la tristesse serait la plus forte, et alors Dieu sait ce qui arriverait! Laissez-moi donc chercher ailleurs ma cahiiie. Le capitaine du lougrequi est là vis-à-vis veut bien me i)rendre pour matelot, et j'ai promis de m'en aller ce soir avec lui. — Est-ce possible? s'écria Robert en changeant de visage; et lu espèros partir comme ça de la seule
volonté? — Faites excuse, mon père, faut encore que la vôtre soit d'accord. — Et elle ne lésera jamais! interrompit le passeur avec force. N'as-tu pas de honte, malheureux, de penser à nous abandonner quand la rivière est en rage, que nous avons besoin de les bras, et que mes vieilles forces n'ont que les tiennes pour allégeance. N'estce pas bien brave de laisser, au moment le plus dur, toute la peine à une fille et à un vieil homme? Veux-tu que, faute d'un aviron, il arrive aux passagers quelque malheur qui donne raison au pont? — Pour Dieu! mon père, ne médites point tout ça et ne travaillez pas à me retenir, s'écria Urbain dans une angoisse à faire compassion; depuis un mois, je ny ai que trop songé pour mon repos. Croyez-moi, mieux vaut encore que je vous laisse; lorage qui remue la rivière n'est pas le plus dangereux. Si je restais, voyez-vous, qui sait? je voudrais... je pourrais... Ah! pour notre salut à tous, mon père, ne m'empêchez point de partir.
11 y avait dans les traits, dans le geste et dans l'accent du jeune passeur une agitation un peu égarée qui saisit Robert. La Claude, attentive aux débats depuis le premier instant, s'était approchée. Ses yeux allaient d'Urbain à Robert; toutes ses facultés semblaient occupées à deviner leurs paroles dans leurs mouvements. A l'espèce de supplication suprême jetée par son frère, elle lui prit le bras et poussa son cri convulsif. Le passeur la montra au jeune homme.
— lOo —
— Entends -lu la créature qui te prie à sa manière? dit-il avec émotion, elle a besoin de toi!
La sourde-muette rinlerrompit par des gestes d'interrogation.
— Oui, répondit Robert, oui, ma pauvre fille, c'est ça, tu as compris, mais ne crains rien : je le forcerai à rester avec nous.
La Claude répondit négativement.
— Quoi! reprit le passeur étonné, loi aussi tu te mets contre moi! Que signifient ces signes, voyons? Le gars est malheureux ici. Est-ce ma faule? S'il reste, il arrivera malheur!... El quel malheur donc?
La Claude montra, par un geste énergique, les eaux noirâtres qui tourbillonnaient autour du bac. Robert pàjit.
— Qu'est-ce que tu veux dire? s'écria-l-il. Comment! Urbain pourrait!... Vous êtes folle, la Claude; c'est impossible ! Hein? vous dites que vous en êtes siire? Il y a déjà pensé? Par le vrai Dieu ! entends-tu ce qu'elle dil, toi? Est-ce vrai, malheureux? Réponds, est-ce vrai?
Urbain s'assit sur le bord du bateau et cacha son visage dans ses deux mains.
— Quoi! rejTrit le passeur après un moment de silence, as-lu vraiment renié ton baptême pour vouloir mourir de ta volonté et en donnant ton âme à la damnation? — Je vous ai averti, murmura Urbain d'une voix saccadée. Par moments le cœur me saigne si fort que je ne me corn-
mande plus el que je me sens emporté à la mort. Hier, en passant avec la Claude dans le petit bac, quand nous sommes arrivés au fort du courant, j*ai eu une tentation, c'est la vérité. Je me suis levé malgré moi en criant de tristesse, et j>i mis le pied sur le bord du bateau. L'eau m'attirait; mais la Claude m'a retenu el ma regardé d"un air qui m'a fait honte... J'ai repris l'aviron... seulement, mes idées me font peur, el voilà pourquoi je veux partir. — Et qui me dit que lu seras plus sage loin d'ici? objecta Robert. Que feras-tu si lu es pris là-bas du mal du pays? Il n'y aura plus personne pour le défendre contre les mauvaises pensées. Jureras-lu par la communion de me revenir, sauf les jugements de Dieu?
Urbain ne répondit pas.
— Tu vois, tu n'oses pas promettre, continua son |)ère avec angoisse, lu n'as pas de confiance en loi-mème. Ou plutôt, tiens, veux-lu que je te dise? lu as menti, malheureux! Ta partance n'est qu'un coup de désespoir; lu veux être loin de nous pour rester maître de ta vie el la mettre à terre quand elle te pèsera trop lourd. Sois franc une dernière fois; avoue, malheureux, avoue! — Eh bien! que Dieu vous pardonne, vous avez dit ce que je n'osais pas me dire à moi-même! s'écria Urbain dont la douleur éclata; oui, si Dieu ne me redonne le goût de vivre, il faudra en finir. Oh! ne me le reprochez pas, mon père; je me le reproche assez. Bien des fois j'ai frappé ma poitrine de rage en me disant : « Tu es un lâche! » El le
souvenir de la Renée restait toujours le plus fort. Beaucoup, à ma place, croiraient qu'elle emploie quelque méchant charme pour me perdre; mais moi, je ne l'accuse point, je ne lui en veux pas; non, après tout le mal qu'elle m'a fait, je la voudrais encore heureuse comme une reine. — Alors, dit le passeur attendri malgré lui, c'est d'elle seule que dépend ta peine ou Ion contentement ? — Hélas! reprit Urbain dont la voix faiblissait, je ne l'ai pas voulu, mais c'est la vérité. Je ne vous dirai pas comme je l'aime, mon père; non, j'aurais honte de l'avouer à un homme sage. Je puis vous assurer seulement qu'avec elle tout me serait bon : la misère, le plus rude travail, la mauvaise renommée; elle me serait un remède à tout. Mais que sert d'y penser? Sa gloire souffrirait trop d'être la femme d'un passeur; je vois bien maintenant qu'elle me méprise... C'est M. Lenoir qu'elle veut... Il ne quitte plus la maison neuve; aussi il n'y a pas à balancer, mon père; il faut se dire adieu, quand ce devrait être pour jusqu'à Téternilé!
Ici l'attendrissement d'Urbain lui coupa la parole, et la Claude, qui vit les larmes gonfler ses paupières, l'entoura d'un de ses bras avec des gestes de compassion et d'amitié. Robert, debout devant le frère et la sœur réunis dans cet embrassement, les regarda quelque temps en silence. Un grand com.bat se livrait dans son cœur et se trahissait sur son visage en rapides changements d'expression. Enfin il passa la main sur son front comme
pour chasser le nuage de pensées qui s'y était amoncelé, releva la tête et aperçut des voyageurs au sommet de la rive escarpée. Se tournant alors vers la Claude et Urbain :
— Allons! s'écria-t-il brusquement, debout et aux avirons! voici qu'on arrive. Nous reparlerons de nos affaires sur l'autre bord.
Le frère et la sœur s'essuyèrent vivement les yeux et obéirent.
Les nouveaux venus étaient des charretiers de maître Richard; ils amenaient des bœufs et des chevaux d'altelage qu'on embarqua avec quelque peine. Le bac franchit assez rapidement le premier quart du passage; mais, arrivé au chenal, il dévia comme d'habitude, malgré les efforts des rameurs. Telles étaient, en effet, parfois les difficultés de la traversée, qu'on avait vu des diligences embarquées à minuit n'atteindre l'autre rive qu'à six heures du matin. Sans se prolonger à beaucoup près autant, le voyage fut assez long pour permettre à Robert de réfléchir, et, lorsqu'il arriva à l'autre bord, sa résolution était prise. Il aida lui-même à débarquer les attelages, fit à demi-voix aux charretiers une recommandation qu'Urbain n'entendit pas; puis, ramenant le bac à la cordelle jusqu'à la station de passage, il l'amarra à l'organeau et fit signe au jeune homme et à la sourde-muette de le suivre au logis.
La maisonnette du passeur était bâtie au bas de l'es-.
carpement qui bordait la rivière. Le long du mur avaient été entassés des débris de vieux bacs, des avirons hors de service el des fragments de cordages qu'entremêlaient des touffes de myrtes et des branches éparpillées de rosiers du Bengale, autrefois plantés par Urbain, mainlenant abandonnés. L'habitalion n'avait qu'un rez-de-chaussée partagé en deux pièces, la première consacrée aux usages domestiques et garnie de lits clos à battants refermés; la seconde, sans destination particulière, où les meilleurs meubles de la maison avaient été réunis. La petite fenêtre était garnie d'un rideau de coutil à carreaux. Au plafondse balançait un navire à la voile armé de canons de cuivre; sur la cheminée, un enfant Jésus en cire, renfermé dans une cage de verre, était entouré des bustes de Paulet de Virginie; au mur, enfin, on avait suspendu deux cadres de bois noir avec les portraits de la famille royale et un bénitier de faïence surmonté d'une branche de bois bénit le dimanche des Rameaux.
Ce fut là que le passeur entra avec sa fille et son fiïs. Le silence qu'il avait gardé jusqu'alors, son air préoccupé, le choix du lieu où l'on ne venait que rarement, tout les avait préparés à un acte sérieux. La Claude demeura près de la porte, Tair curieux el le regard aux aguets, tandis que le jeune homme s'avançait lentement jusqu'à l'armoire de chêne qui occupait le fond, el, appuyé à son angle sculpté, attendait que son père prît la parole. Celui-ci se promena quelque temps sans rien dire, alla,.
regarder à la fenêtre, puis se remit à marcher en silence.
Après une assez longue attente, le frère et la sœur échangèrent un regard de surprise; enfin celle-ci, moins patiente, adressa à Robert son cri interrogateur.
— Patience, patience! répondit le passeur en lui faisant signe de la main.
Claude montra Urbain, qui attendait, la tête basse et les bras croisés.
— Je sais, reprit Robert; il faut que le sort du gars se décide, et ça ne tardera pas; mais il me manque encore quelqu'un. — Qui donc, mon père? demanda le jeune homme. — Tu vas le savoir, dit le passeur en prêtant l'oreille; car, si je ne me trompe, voici qu'on arrive.
Un pas léger venait en effet de se faire entendre dans la pièce voisine et s'arrêta à la porte. Robert alla l'ouvrir. Renée parut sur le seuil.
A sa vue, la sourde-muette et Urbain poussèrent un cri de surprise; la filleule du grand boisier s'arrêta confuse.
— Pardon, dit-elle sans oser lever les yeux, je croyais trouver tout seul maître Robert... On vient de me dire qu'il voulait me voir... Le garçon charretier aura fait erreur... — Excusez-moi, ma fille, il a dit ce qu'il devait vous dire, répliqua Lelour; c'était bien vous que j'attendais.
A ces mots, il la prit par la main, la conduisit à un
escabeau el s'assit lui-même vis-à-vis, dans le vieux fauteuil (le famille.
— Il s'agit d'une affaire qui vous intéresse comme nous, la Renée, rcpril-il après une pause. Voilà trois mois passés, nous avons causé ensemble d"une chose... — Que je n'ai pas oubliée, interrompit vivement la jeune fille. — Vous me l'avez prouvé, pauvre créature! dit le passeur, et je vous en remercie; mais à cette heure, faut que je vous en reparle .. et peut-être bien d'une auire manière. Le bon Dieu mène le monde comme il lui plaît, ma fille, et nous autres nous flottons à sa volonté. — Je vous écoute, maître Rob*^rl. — Eh bien donc... pour lors... c'est pour vous dire que le gars Urbain est devenu triste, qu'il s'ennuie au pays, qu'il veut nous quitter...
La jeune fille se redressa et devint pâle. . — Ah! mon Dieu!... el... vous!... vous ne le retenez pas, maître Robert? demanda-t-elle. — Je le voudrais, reprit le passeur; mais il ne peut, soi-disant, demeurer davantage. Il a ici une trop grosse affliction dans le cœur. — Mais peut-être que vous pourriez... la lui retirer... objecta Renée très-bas.
Urbain ne permit point à Robert de répondre. Surpris d'abord de l'entrée de la jeune fille, puis des paroles prononcées par son père, il saisit enfin avec une sorte d'emportement désespéré l'occasion qui lui était offerte.
— Non, s'écria-t-il, vous le savez trop bien que ni lui, ni la Claude, ni moi ne pouvons rien.
Et comme Renée s'élail levée effrayée à cette espèce d'explosion :
— Ohî ne sortez pas! continua-t-il en faisant un mouvement vers la porte et avec une véhémence croisaanle; laissez-moi une fois tout dire! Avant la séparation, je veux au moins décharger mon cœur. Sachez donc bien, Renée, que, si je veux partir, c'est que je ne peux plus endurer votre mépris!
La jeune fille laissa échapper une exclamation douloureuse qui semblait protester.
— N'est-ce pas le vrai mot? reprit Urbain; quand, au lieu de vivre en bon voisinage comme autrefois, vous détournez la tête pour ne pas me voir; quand vous ne r-épondez plus que par oui ou non à toutes mes demandes; quand j'ai reconnu que vous ne me voulez plus de bien comme par le passé, et que peu vous importe de me voir ici ou là, en vie ou au cimetière!
La jeuue fille joignit les mains et tourna vers le passeur des yeux voilés de larmes.
— Entendez-vous... ce qu'il dit? balbutia-t-elle. — Vous n'avez qu'à lui répondre, ma fille, répliqua Robert. — Oh! non... pas moi! reprit-elle; moi, je ne saurais pas ce que je puis dire; mais vous, maître Robert, au nom du Sauveur! dites-lui qu'il n'y a point de ma faute, qu'il fallait faire comme j'ai fait! Vous qui êtes son père, redonnez-lui de la force et de la joie. — Ça sera difficile, dit le passeur. Je pourrais bien lui promettre que tout
redeviendra comme autrefois; mais ça ne suffira plus. A celle heure, pour le remettre debout sur son courage, faudrait lui dire que son amitié ne vous fait point affront et que la maison d'un pauvre passeur vous paraîtra aussi plaisante que la belle maison du grand boisier. Ne serait-ce point mentir, ma fille, dites-moi?
Renée, rouge et tremblante, ne put retenir davantage ses larmes; elle voulut cacher son visage dans son tablier; mais le passeur la pressa doucement de répondre. Alors, se penchant sur son épaule, elle murmura :
— Consolez-le... n'importe comment...
Urbain, qui s'était approché pour entendre, jeta un grand cri et tomba à genoux de l'autre côté du vieillard, qui les enveloppa tous deux de ses bras. Quant à la sourde-muette, dès qu'elle eut compris ce qui venait de se passer, elle frappa l'un contre l'autre ses poings fermés, fît entendre son glapissement douloureux, et s'élança hors de la chambre en refermant la porte avec violence.
L'entretien se prolongea entre la jeune fille, Urbain et le passeur. Les craintes de ce dernier, d'abord pour le bonheur, puis pour l'existence de son fils, Tavaienl amené à la résolution qui venait de s'accomplir. Obligé
de renoncer à ses projets malgré les raisons données à la jeune fille et des répugnances particulières dont il lui avait fait un secret, il ne voulut point que de nouvelles réflexions pussent, en ravivant les regrel§, créer de nouvelles incertitudes. Ami des questions tranchées, comme tous les esprits simples et prompts, il proposa lui-même de parler sans retard au grand boisier.
L Inégalité de fortune des deux familles eût pu sembler un obstacle, si la filleule avait eu quelques droits sur celle de son parrain; mais, restée orpheline et sans ressources. Renée n'avait rien à attendre de maître Richard, il ramenait trop souvent le souvenir des sacrifices auxquels Tavail forcé l'éducation de la jeune fille et l'averlissenienl qu'elle ne devait point attendre de dot, pour qu'on le supposât disposéà lui faire part de son opulence. L'important était donc de prévenir toute autre demande que le grand boisier eût peut-être d'abord agréée sans préférence, mais qu'il n'eût point manqué de soutenir ensuite avec obstination. Les assiduités de M. Lenoir, ce jeune conducteur dont Robert avait autrefois parlé, pouvaient inspirer à cet égard quelques inquiétudes. Urbain, qui s'en était montré malheureux et jaloux, les rappela de nouveau, et Renée avoua en rougissant que le jeune homme avait essayé plusieurs fois des aveux qu'elle avait eu quelque peine à interrompre. Son parrain lui-même s'était aperçu de sa recherche, et, depuis quelques jours, il y avait fait allusion plusieurs fois en riant.
Celte révélation rendait plus pressante la nécessité de parler à maître Richard. Il était alors absent; mais i! fut décidé que le passeur se rendrait chez lui aussitôt son retour, ferait connaître l'amour des deux jeunes gens, et solliciterait son agrément pour leur union. En attendant, Renée s'en retourna à la maison neuve, et les deux Lelour au bateau de passage. Ils y trouvèrent la sourdemuette, qui leur jeta un regard farouche et détourna la tète; mais aucun d'eux n'y prit garde. Urbain, tout au transport de son bonheur inespéré, ne voyait ni n'entendait rien. Il marchait dans une sorte d'auréole, enivré, ébloui, et ne sentant plus la terre sous ses pieds. De son côté, Robert réfléchissait à la démarche qu'il allait faire, et semblait lutter contre quelque angoisse cachée.
Un certain temps s'écoula ainsi dans un silence qui ne fut troublé que par le galop de deux chevaux qui retentit au sommet de la colline : c'éialenlle grand boisier el M. Leiioir. Arrivés à l'entrée du chemin tournant, ils ralentirent le pas de leurs montures et échangèrent quelques paroles, après lesquelles le jeune conducteur se dirigea versles ateliers, et Richard vers la maison neuve. Urbain jeta alors un regard à son père, qui répondit par un signe de léte à cette sollicitation muette, quitta le bac, et rentra au logis pour se préparer à sa visite chez le parrain de Renée.
Cependant le grand boisier, qui était descendu de cheval, venait d'entrer dans la première pièce du rez-de-
chaussée, où sa fllleule l'attendait. Le changement de fortune n'avait pu changer ses habitudes. Bien que sa nouvelle maison eût été distribuée bourgeoisement^ comme il se plaisait à le dire, et qu'il y eût réservé un salon, une salle à manger et un bureau, la grande pièce destinée à la cuisine était la seule dont il fît ordinairement usage. C'était là qu'il prenait ses repas, qu'il recevait ses ' ouvriers, qu'il prolongeait les soirées d'hiver avec quelques voisins pour n^allumer qu'une lumière et qu'un feu, principe économique transmis par sa mère, auquel sa nouvelle position n'avait pu le faire renoncer.
Au moment où il entra. Renée venait de mettre son couvert sur le bout de la longue table de chêne placée près de la fenêtre. Dans le large foyer flambait un grand feu de traînes, devant lequel rôtissait un poulet mis en mouvement par un tourne-broche à contre-poids dont on entendait siffler le volant. Ce bruit et celte flamme firent épanouir le rude visage du grand boisier.
— Ah! ah! il paraît que j'arrive à point, s'écria-t-il en ouvrant ses narines aux succulentes effluves et jetant vers la volaille dorée un regard qui la dégustait d'avance. Mort Dieu! la fille, tu as bien fait d'être prête, car j'ai gagné en route la maladie des renards; je ne rêvais que poules et chapons! Voyons, à boire d'abord pour préparer les voies.
Il dégagea de son poignet la courroie qui retenait son
bâlon de voyage, el le déposa derrière la perle d'enlrée. La jeune fille prit le pot.,de cidre placé sur la table, el voulut remplir le gobelet d'argent de son parrain; mais il l'arrêta du geste.
— Non pas, non pas! reprit-il. Vingt dieux! quand on a avalé le vent du nord-ouest pendant six heures, on a bien le droit d'y mêler un peu de cognac.
Renée apporta ce qu'il demandait. Il remplit à demi son gobelet, le vida d'un seul coup; puis, s'éclaircissant la voix el s'élargissanl la poitrine, comme un homme qui reprend possession de lui-même :
— Eh bien là la bonne heure, ajouta-t-il en approchant une chaise de la table, maintenant tu peux servir : me voilà en étal de grâce. Tonnerre! quel diner d'archevê- |ue nous avons là, ma chère! Dis donc, esl-ce que tu ittendais quelqu'un, hein? — Quel autre que vous pouvais-je attendre? demanda Renée.
Le grand boisier hocha la tête el cligna de l'œil.
— Bien, bien, dit-il en se coupant une épaisse tranche le pain bis; mais on cojinaîl les couleurs! Je mettrais na main au feu qu'en me voyant partir ce malin avec le lelit conducteur, tu as cru que je le ramènerais ici manier la soupe?
La jeune fille voulut nier.
— Quand cela serait, continua Richard, qui, pour ne as faire refroidir le potage, s'était décidé à prendre \ soupière; le gars n'a rien de difforme, il me semble.