‹ Scènes et moeurs des rives et des côtesChapitre 2 sur 2 · SCÈNES ET MOEURS, T · texte numérisé non relu

SCÈNES ET MOEURS, T

Sans compter que c'est un fonctionnaire, comme ils disent, et qu'on l'a chargé dejii réception de mes bois. Aussi que le diable me torde si je te blâmC; ma chère! tu as rf^ison de lui vouloir du bien. — Je puis vous jurer, mon parrain, que je ne pense point à lui, reprit Renée p'us vivement. — Pour lors tu es une ingrate, répliqua Richard, vu que lui il pense à toi.

La jeune fille fît un mouvement, il la guigna en ricanant.

— Ah! ça te fait sursauter, glorieuse que tu es! rcprit-il; voyez voir ces filles! c'est plus faux que Tannage des colporteurs. Ça n'a pas l'air de se soucier du conjungo, et, au premier mot de mari, ça frissonne comme un cheval ombrageux. Au reste, je ne m'en dédis pas, le petit conducteur languit après toi. — J'espère que vous voulez rire, mon parrain, murmura la Renée qui commençait à trembler. — Malédiction! quand je le répèle que j'en suis sur! s'écria le grand boisier en frappant la table du poing; et la preuve, c'est qu'il me l'a avoué! — Lui! — En personne, la belle! et il n'a. pas pris de chemin de traverse : après m'avoir raconté la chose, il m'a tout simplement demandé à l'épouser. — Mais... vous n'avez pas répondu? interrompit la jeune fille anxieuse. — Qu'est-ce que c'est? Vous me croyez donc bien mal élevé? reprit Richard. Apprends, la fille, que toute demande mérite une réponse : je lui ai dit que je te parlerais de la chose, et que, pour ma part, je n'y

Yoyais pas d'inconvénients. — Mais moi, je puis en voir, répliqua Renée Irès-troublée; au nom du ciel, mon parrain, n'encouragez pas M. Lenoir, ne lui faites aucune promesse!

Le grand boisier déposa son couteau et sa fourchette en se retournant vers la jeune fille :

— Comment! s'éeria-t-il, voici du fruit nouveau? Tu me donnes des ordres, je crois? — Dieu m'en garde! interrompit Renée tremblante. — Tu refuses un gars qui me convient, continua Richard en frappant la table, lu veux faire ta volonté à la place de la mienne? — Mais... mon parrain... bégaya la jeune fille.

Il lui saisit les deux mains el l'attira brusquement à lui.

— VoyonS; faut que ça soit clair et limpide, ajoulat-il en jurant; approche un peu ici, approche, je te dis, que je voie dans le blanc de tes yeux ce que lu as au fond de l'âme : c'esl-il vrai que tu ne veux pas du petit conducteur, hein? Réponds, sans phrases, oui ou non? — Eh bien! non, bégaya Renée.

Le sang monta au visage du boisier, dont les yeux s'injectèrent.

— Non! répéta-l-il en secouant les bras de sa filleule avec colère; lu as dit non! Ah! mille bons dieux! faudra que lu m'expliques ce mot-là. Parle, mauvaise chrétienne, parle vite! je veux savoir ce qui l'empêche d'épouser le conducteur. — Je crois que je pourrai vous le

dire, monsieur Richard, interrompit le passeur, qui venait de pousser la porte enlr'ouverte, et qui, arrêté à l'entrée, avait entendu les derniers mois prononcés par son voisin.

Celui-ci fit un demi-tour vers le nouveau venu.

— Qu'est-ce qu'il te faut à toi? s'écria-l-il, qu'est-ce qui t'a demandé? que viens-lu faire ici? — Un peu de patience, dit le passeur, vous allez le savoir.

Il avait refermé la porte derrière lui : le grand boisier s'aperçut alors qu'il portait son pantalon et sa veste de drap vert, et tenait à la main son chapeau neuf, costume exclusivement réservé au dimanche et aux grandes occasions. 11 roulait de plus entre ses doigts un papier que l'œil exercé de l'entrepreneur reconnut aussitôt.

— Au diable! je gage qu'il m'apporte son compte? dit-il avec la mauvaise humeur qu'excitait invariablement chez lui la perspective d'un mémoire à solder. — C'est la vérité, dit Robert en tendant le papier; la note des transports de marchandises faits par notre bac pour maître Richard m'est tombée tout à l'heure sous la main, et je l'ai prise à cette fin que la Renée fasse elle-même les calculs de ce qui nous est dû... — C'est bon, interrompit le boisler, qui cherchait un subterfuge pour éloigner cette vérification; mais quand tu es entré, il s'agissait d'autre chose. «— Ah! oui, dit Robert un peu embarrassé; maître Richard, il m'a semblé, parlait des idées de M. Lenoir à propos de la Renée... — Qui le refuse, acheva le grand

boisier, et il paraîtrait que lu en sais la cause, loi? — Ça se pourrail tout de même, reprit le passeur en souriant, et m'est avis que vous devez bien aussi vous en douter, maître Richard : quand une jeunesse refuse un mari, on peut loujours croire qu'elle pense à quelque autre. — Ah! c'est donc ça? interrompit Richard, qui fixa sur la jeune fille des yeux menaçants : la pèlerine a trouvé elle-même son pèlerin? Eh bien! sang de Dieu! je serais bien aise de le connaître! Son nom, voyons, son Lom?

Renée fit un geste pour empêcher le passeur de répondre; mais il était trop avancé et eût d'ailleurs rougi de reculer.

— Noire voisin doit le connaître, répliqua-t-il, lui qui appelle tous les jours le gars Urbain pour le passage. — Quoi! ce sérail ton fils? — Vous l'avez dit.

Le grand boisier frappa des deux mains sur la table et se leva.

— J'aurais dû m'en douter! s'écria-t-il : on passait le bac trop souvent, tôt ou tard le feu devait prendre aux ëloupes; mais j'en suis fâché, mon vieux, le petit conducteur est mieux notre fait, et ton gars n'a qu'à chercher ailleurs.

La jeune fille baissa la tête en joignant les mains; Robert ne parut point accepter cette réponse comme définitive.

— Maître l'icliard doit se rappeler que rien ne peut se faire sans la Renée, dit-il, et, pour sûr, elle ne donnera

son consenlemenl qu'à celui qui aura son amitié. — Tq crois? répondit l'entrepreneur ironiquement; eh bien! moi, je te dis que je la conduirai au prêtre comme on conduit un enfant à l'école, entends-tu bien? — Faudra voir ça, reprit le passeur en secouant la tête, et faut croire qu'elle dira sa volonté. — Qu'elle la dise alors! interrompit Richard; tonnerre du ciel, qui l'en empêche? Allons, tout de suite!... Il ne s'agit pas de pleurer en dessous et de rouler les rubans de son tablier; parle! parle!

La jeune fille souleva les yeux, puis les rabaissa toute tremblante.

— Mon parrain doit savoir que personne n'est maUre de sa préférence, dit-elle timidement. — Au diable! Il ne s'agit point de savoir qui tu préfères, mais qui lu épouseras, reprit l'entrepreneur. — Et pourquoi mon parrain n'écouterail-il pas la demande de maître Robert? ajouta Renée très-bas. — Pourquoi? répéta le grand boisier; mais, mille damnations! tu n'as donc pas compris? Je viens de te le dire, parce que le petit Lenoir te convient, qu'il a une place, qu'il peut me servir pour mes fournitures, que nous ne trouverons jamais une pareille occasion, et que c'est un vrai numéro gagné à la loterie. — Pour vous peut-être, maître Richard, dit le passeur; mais la Renée a idée de se marier un peu pour son compte. — Et pour celui de Ion fils, pas vrai? répondit l'entrepreneur. Ah! je vois la chose à cette heure! vous avez entortillé la petite, et lu voudrais la pousser à me

désobéir; mais que je sois damné si elle porte jamais le nom de ton gars! — Faut pas jurer plus qu'on ne peut tenir, dit le passeur d'un ton de calme affeclé; noire voisin oublie que la Renée ne lui est rien et qu'il n'a aucun droit pour l'empêcher de choisir à sa fantaisie. — Plaîtil? s'écria Richard, qui se promenait à grands pas et s'arrêta court; lu dis que la Renée ne m'est rien! Ah! vingt dieux! approclie un peu ici, loi, pour lui répondre; puisque tu ne m'es rien, demande-lui pourquoi lu coupes ton pain à ma miche, pourquoi tu prends un morceau de mon toit et un coin de mon feu! — Je sais tout ce que je vous dois, mon parrain, interrompit la jeune fille, gagnée par les larmes. — Non, non, je n'ai aucun droit, interrompit le grand boisier exaspéré; pour lors, qu'il le dise qui t'a empêchée d'aller à l'hôpilal, qui t'a acheté la jupe que lu portes, qui a payé la pension au couvent. — C'est votre intérêt, répliqua Robert, qui s'animait malgré lui à la colère de son interlocuteur, faut point parler de générosité ni de bon cœur, maître Richard; si vous avez élevé l'enfant, c'est que vous l'avez vue grandement laborieuse et avisée; vous vous êtes dit qu'un jour venant elle vous rembourserait vos avances, et de fait ce jour est venu, car ce n'est pas une petite épargne pour vous que d'avoir une domestique sans gages et un commis qui ne coûte rien. — Eh bien! quand cela serait? répliqua l'entrepreneur, qui, comme tous les hommes violents, se réfugia dans le cynisme, faute de bonne réponse; si ce que

j'ai fail est un marché, il oblige les deux parties, pas vrai? ma dépense en argent, faut qu'on me la rende en obéissance, sans quoi on me vole! La Renée est-elle une honnête fille? pour lors qu'elle le montre par une reconnaissance qui me profite; c'est à cette condition que je la loge et que je la nourris. Qu'as-tu à répondre? — J'ai à répondre, dit Robert, que la fille est quitte avec vous depuis longtemps, maître Richard, et que, pour ce qui est de l'avenir, elle a une maison ici près où on la recevra, non pas comme une mercenaire qui doit payer en services ce qu'on lui donne, mais comme une fille à qui on ne demande que d'être heureuse et de bonne amitié. A celle heure, c'est à elle de se décider.

Il regardait la Renée, qui, appuyée au mur, les bras pendants et la tête baissée, semblait en proie à une hési-lation pleine d'angoisse.

— Il n'y a qu'un mot qui serve, continua Robert avec un peu d'impatience; si le cœur n'est plus tourné du même côté, il faut l'avouer franchement; j'irai dire à Urbain que nous nous étions trompés. — Ah! ne croyez point cela, interrompit la jeune fille en tendant ses mains jointes vers le passeur.

Il les saisit vivement.

— Alors vous êtes toujours dans les mêmes idées? demanda-l il en baissant la tête vers Renée. — Toujours! répéta celle-ci, qui se pressa contre lui.

Il l'enveloppa d'un de ses bras.

— Vous eulendez, maître Richard, dil-il d'un Ion résolu, l'enfant a fait son choix, et il ne servirait à rien de vouloir l'empêcher, vu que nous sommes là pour l'aider au besoin, et qu'elle est notre fille à celle heure. — Guida! s'écria le grand boisier avec un éclat de colère; eh bien! qu'elle aille aux cinq cents diables! Partez, je ne vous retiens pas; mais loi, malheureuse! quand tu retourneras, à la Toussaint, sur la tombe que j'ai payée pour ta mère, souviens-loi de lui dire comment ta m'as quitté pour que j'aie une décharge devant la morte.

Renée ne put retenir un sanglot.

— Pourquoi pleurer? continua durement Richard, le souviens-lu seulement du dernier jour où elle m'a fait venir et oij elle était là, sur son lit, la mort dans les yeux? Tu avais un bras sous sa lêle, et lu la baisais sur ses cheveux gris... mais tu l'as déjà oublié! — Oh! non! in^ terrompit la jeune fille, qui à ce souvenir fondit en larmes. — Alors, si tu t'en souviens, reprit le boisier, répète-moi un peu ce qu'elle a dit. — Elle a dit... qu'elle me confiait... à votre générosité... bégaya Renée. — D'abord; mais ensuite elle t'a parlé, à toi? — A moi... elle m'a recommandé de ne jamais oublier ce que vous feriez à mon avantage. — Ce n'est point cela! cria l'entrepreneur en frappant du pied, elle l'a ordonné de m'avoir en grande amitié et révérence, ce sont les mots qu'elle a dits, de ne rien faire sans mes conseils, de m'or béir comme à elle-même... Est-ce vrai, dis?

La jeune fille fît un signe affirmatif.

— El toi, ajouta Richard, tu as promis... promis en pleurant, comme à celte heure. La malheureuse l'a crue, elle est morte dans sa confiance, et lu lui jîientais:

Renée essaya de protester.

— Tu lui mentais! répéta-t-il avec emportement, car aujourd'hui, pour suivre un amoureux, tu marches sur la promesse, tu t'enfuis de là où ta mère t'avait mise!... Va donc! cours chercher ta honte! suis le gars Urbain, qu'il fasse de toi son plaisir! Si les morts nous voient, les os de ta mère en trembleront sous terre; mais rappelletoi bien que ce sera à toi seule de lui rendre compte au grand jour!

11 avait fait un pas pour sortir, Renée l'arrêta. A mesure qu'il parlait, elle s'était lentement détachée du passeur. Droite, éplorée, les deux mains croisées sur sa poitrine, elle semblait se débattre dans une lutte suprême. Enfin, aux derniers mots de son parrain, elle ferma les yeux, étendit le bras de son côté et murmura :

— Je tiendrai ma promesse, je ne ferai rien contre ■votre volonté.

Robert voulut se récrier.

— Ah! ne dites rien, nwn père^ ajoula-t-elle avec une supplication si tendre, que le vieillard s'arrêta tout troublé; il faut contenter celle qui est au cimetière... J'ai j)romis d'attendre le congé de mon parrain, je l'attendrai.

Dites seulement à voire fils que, si je ne suis pas sa femme, je ne serai celle de personne.

Et, sans allendre une réponse, elle porta les deux mains à son visage, courut à une des portes, et disparut.

Il y eut après son départ un moment de silence. Robert atterré restait les yeux fixés sur la porte par laquelle elle avait fui. Le grand boisier s'était approché de la table; il remplit machinalement son gobelet, le vida; puis, s'adressant au passeur :

— Tu as compris, dit-il d'un air sombre; voilà qui est fini... Maintenant tu peux retourner à ton bac.

Robert baissa la tête et demeura immobile.

— Eh bien! est-ce qu'il est sourd? reprit l'entrepreneur. Allons, en roule! Qui t'arrête? Attends-tu donc encore quelque chose?

Son regard rencontra la note déposée sur la table.

— Ton mémoire peut-être, ajoula-t-il. Au fait, J'aime mieux régler tout de suite pour en finir... Voyons, la petite prétend qu'avec le livre c'est l'affaire d'un moment.

Il alla prendre sur une étagère le vieux Barrême et l'apporta au bout de la table, où se trouvaient déjà un encrier, des plumes et plusieurs registres. A la vue du volume recouvert de parchemin, les sourcils grisonnants du passeur se rapprochèrent; un éclair traversa ses yeux, et il parut en proie à une agitation singulière; mais maître Richard ne s'aperçut de rien. Il s'était misa

relever les chiffres du mémoire où les transports effectués à son profil étaient seuls indiqués, afin d'en composer un total auquel il pût appliquer ensuite les calculs tout faits du Barrême; mais, moitié par préoccupation, moitié par inexpérience, il s'embrouilla, recommença à plusieurs reprises, et finit par jeter sa plume en jurant.

— Que l'enfer confonde tes chiffres! s'écria-t-il; aussi, pourquoi m'apporter des calculs à faire quand je ne devrais avoir qu'à les vérifier? Reprends ton mémoire et établis le compte loi-même. — C'est facile, reprit le passeur, surtout si maître Richard veut me prêter le livre.

Le grand boisier le lui poussa en se levant.

— Et surtout fais vile, ajoula-t-il. Ce soir, je vais à la Roche, chez le notaire; il faut qu'à mon retour lu me remettes la note. Demain lu seras payé, et puis plus rien entre nous; j'achète un bateau pour mes transports, et j'envole ton bac au diable.

Le passeur reprit le compte avec le vieux Barrême et sortit sans répliquer.

Urbain attendait le retour de son père avec anxiété; mais celui-ci trompa son impatience en lui annonçant qu'il n'avait pu voir seul maître Richard, et qu'il fallait

remellre l'explication au lendemain. Il ajouta qu'il s'était assuré un lête-à-lêle avec le grand boisier en s'engageant à lui apporter différents reçus promis depuis longtemps, et qu'il fallait réclamer à Marzeau. Ainsi qu'il le pensait, le jeune homme proposa de les aller chercher sur-le-champ et se mit en roule malgré l'heure avancée.

Dès qu'il fut parti, le passeur laissa la Claude à la garde du bac et rentra au logis, où il resta longtemps enfermé. Lorsqu'il en sortit enfin, il avait repris ses habits de travail et tenait à la main son harpon nouvellement reforgé. Qui eût pu étudier l'expression de ses traits y eût remarqué quelque chose de plus sombre et de plus résolu que d'ordinaire; mais la nuit déjà descendue ne permit point à la Claude d'y prendre garde. Lorsque son père entra dans le bac, elle était accroupie selon son habitude, la tête sur ses deux mains et les coudes sur ses genoux. Le passeur ne parut point la voir au premier instant. II resta debout à Texlrémité du bateau, et arrêta son regard d'abord sur la maison neuve, où brillait une lumière, puis sur les coteaux et sur la rivière qu'enveloppait la brume de nuit.

L'inondation qui se relirait y avait apporté de toutes parts des arbres déracinés, des débris de toitures, des meules de paille à demi submergées qu'on voyait passer vaguement dans les ténèbres. Un vent trisle, qui soufflail de l'ouest, apportait par rafales les rugissements de la houle contre les rocs de Tréhiguier. Poussée par son

— rso —

souffle, la marée montante refoulait les hautes eaux de la rivière, qui revenaient sur elles-mêmes en tourbillonnant avec des rumeurs sinistres. Le passeur parut consulter tous ces signes; il s'assura que la gaffe et les avirons étaient à leur place; puis, s'avançant vers la Claude, il lui appuya la main sur l'épaule.

La sourde-muette se redressa d'un élan comme s'il eût touché à un ressort. Robert lui fit signe de le suivre à l'autre bout du bateau, et là commença entre eux un de ces entreliens par gestes dont nous avons déjà parlé. Bien qu'habituée à ce langage muet, la Claude sembla au premier instant avoir quelque peine à comprendre. Robert dut répéter plusieurs fois les mêmes explications; elle parut d'abord surprise, puis inquiète; mais il coupa court à toute observation par un geste qui ordonnait l'obéissance aveugle et immédiate. La sourde-muette s'inclina d'un air soumis, prit le harpon qu'elle cacha au fond de la barque, et s'accroupit à sa place accoutumée.

Presque au même instant une ombre parut au penchant du coteau, et une voix se mit à héler :

— Hé! du passage? — Arrive! cria Robert.

L'ombre s'engagea dans la descente et atteignit la station. C'était le grand boisier en costume de voyage. 11 franchit la planche d'embarquement, et gagna le milieu du bac, où il resta debout sans rien dire, enveloppé dans sa peau de chèvre et les deux mains sur son bâton. Le passeur, également silencieux, s'approcha de la planche.

qu'il rejeta à terre, et s'empressa de pousser au large. La Claude saisit alors un des avirons, tandis que son père s'emparait de l'autre, et la barque, tournant sur ellemême, commença à couper en biais le fil de la rivière.

Au premier moment, on n'entendit que le bruit régulier des rames mêlé au clapotement des eaux; mais, dès que la rive eut disparu dans la nuit, le passeur ralentit le mouvement de son aviron, et, s'adressant au grand boisier, il dit brusquement :

— Maître Richard ne sera point parti, je suppose, sans avoir consolé la Renée par quelque bonne parole ?

L'entrepreneur fit un mouvement de surprise.

— Que t'importe? répliqua-t-il ; occupe-toi de ta rame, l'essoufflé, et ne bavardons pas. — J'ai espérance, reprit Robert sur le même ton, que, la mauvaise humeur du boisier une fois passée, il n'aura pas abusé de ce qu'avait dit la chère créature, et qu'il ne voudra pas faire son malheur et celui du gars Urbain. — Le malheur de ton fils? dit Richard avec un rire haineux; que je sois damné si j'en ai plus de souci que du bouillon d'eau qui passe là sous notre barque! Que me fait à moi sa tristesse ou son contentement? Est-ce qu'il y a donc quelque chose de commun entre nous? — Qui sait, dit Robert de son même accent ferme et calme; les passeurs voient un peu dans la vie de tout le monde, maître Richard; il ne faut jamais leur heurter trop durement du coude dans le cœur, de crainte qu'ils ne se fâchent, et que de raale

rage ils n'aillenl dire des choses qui vous mellraient dans l'embarras. — Par tous les diables! je l'en défie, s'écria l'entrepreneur. — N'en faites rien, reprit Robert en secouant la tête; voilà pas bien longtemps qu'en passant de même ici avec les gens de l'autre bord, vous m'avez poussé à bout, et qu'il m'a fallu raconter une histoire... que vous ne devez pas avoir oubliée. — Moi! quelle histoire? demanda le graîid boisier; queje sois damné si je sais de quoi tu veux parler ! — Ah ! vous ne vous souvenez plus? reprit ironiquement le passeur; eh bien donc ! ce jour-là vous m'avez forcé à raconter comment avait été tué Antoine Burel. — Possible, dit Richard ; qu'est-ce que ça me fait à moi? — Ça fait, continua Robert, que, si je ne m'étais pas retenu, j'aurais pu en dire davantage. — Quoi donc? — J'aurais dit que je n'avais pas seulement vu l'assassin, mais aussi... que je l'avais reconnu î — Toi î répéta Richard, c'est impossible! comment aurais-tu pu le distinguer dans la nuit? — Au clair de lune. — Mensonge! il n'y en avait pas. — Vous y étiez donc pour le savoir? s'écria Robert, qui le regarda en face.

Richard se troubla et devint d'une pâleur livide.

— Misérable! bégaya -t-il, prends garde à ce que tu vas dire... Je comprends ton projet... Tu veux m'effrayer... pour me faire consentir au mariage de la Renée avec ton fils... mais il ne suffit pas d'une accusation... — Vous avez raison, dit le passeur; ne craignez rien, il

y aura une preuve, et celle-là, vous ne la nierez pas, car vous l'aurez fournie vous-même. — Que veux-lu (lire? — Quand l'affaire de Burel a été instruite, maître Richard s'était sagement absenté, reprit Robert; aussi n'a-t-il pas su, faut croire, qu'on avait retiré de la plaie du mort la bourre du coup de fusil qui l'avait tué. Celait un morceau de feuille d'un vieux livre, et la juslice avait inutilement cherché le reste de la page ; mais moi, je l'ai trouvé. -- Où cela? — Dans voire Barrême.

Le grand boisier ne put retenir un cri étouffé.

— Or, comme je l'ai à cette heure chez nous, continua Robert, vous concevez que je peux l'apporter aux juges, qui recommenceront l'affaire, et, une fois sur la vraie route, ils n'auront pas de peine à deviner pourquoi le contre-maître qu'Antoine Burel voulait congédier a trouvé plus avantageux de mettre lui-même son bourgeois sous terre, à cette fin de succéder à ses marchés et de faire fortune à sa place. — Tu ne feras pas ça, Robert, tu ne le feras pas! dit Richard les dents serrées et l'œil plein de flammes. — C'est à savoir, reprit le passeur. Je me suis tu autrefois, parce que je me disais toujours que la nuit les meilleurs yeux peuvent nous tromper; mais depuis quelques mois je suis sur, j'ai une preuve : aussi du diable si la Renée reste plus longtemps sous voire volonté ! Sa mère ne peut parler de dessous terre, sans quoi elle la dégagerait de sa promesse. Si donc, pour lui

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rendre sa liberté, il faut vous ôler la vôtre, que Dieu vous secoure! aussi vrai que j'ai une barque sous les pieds, je déclarerai tout! — Tu n'en auras pas le temps! s'écria Richard.

Et, se jetant sur le passeur, il le renversa au bord du bac en s'efforçant de le précipiter au dehors. Un cri sauvage et la pointe d'un fer aigu qui lui déchirait la poitrine l'obligèrent à se rejeter en arrière. La sourdemuette était devant lui le harpon à la main et prête à frapper.

— Bien, la Claude! cria Robert en se relevant; par mon salut, elle a compris la recommandation, et j'avais bien fait d'être sur mes gardes. Allons, maître Richard, c'est fini de rire; passez à l'autre bout du bac, et pas de farces, ou je vous harponne comme un saumon! A la rame, la Claude! nous voilà à la dérive, et, si le jusant nous prend, nous n'arriverons pas ce soir.

En parlant ainsi, le passeur avait repris à la sourdemuette son harpon et indiqué la proue au grand boisier d'un ton qui n'admettait pas de discussion : celui-ci obéit lentement, et la barque, jusqu'alors presque stationnaire dans le remous formé par les mouvements contraires du flux et du courant, recommença à avancer sous l'effort des avirons. Robert ramait à l'arrière, la main à portée de son arme et sans quitter des yeux l'entrepreneur, qui s'était assis à l'avant, ramassé sur lui-même comme une bêle fauve. Étourdi par la révélation du passeur, il rcs-

tait là, immobile, sans parole et sans résolution. Comme il arrive le plus souvent aux hommes dont la violence a longtemps triomphé; toute son audace s'était subitement écroulée devant ce danger inattendu ; il cherchait en vain à la ressaisir; une insurmontable épouvante faisait courir le frisson dans ses cheveux, et de larges gouttes de sueur glissaient le long de ses tempes. De quelque côié qu'il se retournât, il trouvait une menace ou une honte. Tombé à la merci du père dUrbain, il ne voyait d'autre moyen de salut que le compromis projwsé; mais son orgueil se révoltait à l'idée de l'accepter. Pour échapper à Robert en se vengeant de lui, il eût donné la moitié de sa vie, mais il flottait entre mille projets aussitôt abandonnés que conçus.

Cependant le bac avançait toujours et finit par atteindre l'autre bord. Au choc de la proue contre la rive, le grand boisier se redressa avec un soubresaut et fit un mouvement pour s'élancer à terre; mais il s'arrêta tout à coup, parut encore balancer, et se retourna enfin vers le passeur,

— Peux-tu me jurer que tu n'as fait connaître à personne ce que tu viens de me dire? demanda-t-il sourdement. — Maître Richard est le premier qui en ait entendu parler, répliqua Robert, et il dépend de lui d'être le dernier. — Tu le promets? — Sur mon honneur et sur ma part de paradis, pourvu que vous permettiez à votre filleule d'épouser Urbain, — Qu'elle l'épouse donc et que

Dieu les confonde! s'écria Tenlrepreneur; mais lu me rendras le livre... — Le jour de la noce^ en sortant de l'église.

Aucune condition n'était plus propre à hâter le mariage. Loin d'y mettre de nouveaux obstacles, maître Richard s'occupa lui-même d'en presser les préparatifs. De nouvelles réflexions et des circonstances imprévues vinrent d'ailleurs modifier ses dispositions. Sa première colère épuisée, il s'était dit que le plus sûr moyen de s'assurer la discrétion du passeur était de lier à ses intérêts les intérêts d'Urbain. Il connaissait l'intelligence et l'activité du jeune homme. Une nouvelle adjudication l'appelait lui-même dans la Loire-Inférieure : il proposa de laisser à Urbain et à Renée l'administration du chantier de la Roche et l'exploitation de la Brelèche. Le traité fut conclu et bientôt suivi de la bénédiction nuptiale.

Les invités sortaient de l'église avec les époux, lorsqu'ils rencontrèrent les principales autorités du département, qui descendaient également vers la Vilaine pour l'inauguration du nouveau pont. On l'aperçut bientôt orné de branches vertes et chargé d'une multitude qui semblait suspendue sur l'abîme comme une guirlande humaine. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants accourus de toutes les paroisses couvraient les coteaux. Le soleil, d'abord enseveli dans les brouillards de décembre, sembla vouloir saluer la nouvelle merveille ; ses rayons dissipèrent tout ù coup les nuées, e(, tombant en nappe lumi-

neuse, éclairèrent un navire qui passait à toutes voiles sous les pieds de la foule. A celte vue une immense clameur d'admiration s'éleva, et les fanfares militaires, répétées d'écho en écho, allèrent porter au loin l'annonce de celte nouvelle victoire de l'industrie humaine.

Tandis que les deux rives retentissaient ainsi d'applaudissements, une barque silencieuse traversait la rivière déserte : c'était celle de Eoberl. Il vit et entendit tout sans détourner les yeux ni prononcer une parole. Seulement, arrivé sur l'autre bord, lorsque les passagers furent débarqués, il arracha la planche sur laquelle était inscrit le numéro du bac avec le nom du passage, la brisa sous ses pieds, en jeta les débris au courant, et les regarda fuir jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans les eaux. C'était l'adieu dernier et irrévocable aux lieux que lui et les siens avaient si longtemps habiles. Aussi, lelendemain, quand l'aube se leva sur le pont merveilleux et éclaira dans la maison neuve la fenêtre à rideaux blancs des deux nouveaux époux, la barque de Robert se perdait déjà dans les brumes de Tréhiguier, emportant le vieux passeur et la sourde-muette. Fidèles à leur destinée, ils allaient finir au loin avec ce qui finit, laissant les plus jeunes commencer avec ce qui commence.

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