‹ Scènes et portraitsChapitre 1 sur 51 · DANS LES MÉMOIRES AUTHENTIQUES DU DUC DE SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

DANS LES MÉMOIRES AUTHENTIQUES DU DUC DE SAINT-SIMON

Ce fut un prince à qui on ne peut refuser beaucoup de bon, même de grand, en qui on ne peut mécoiinoître plus de petit et de mauvais, duquel il n'est pas possible de discerner ce qui étoit de lui ou emprunté; et dans l'un et dans l'autre rien de plus rare que des écrivains qui en aient été bien informés, rieu de plus difficile à rencontrer que des gens qui l'aient connu par eux-mêmes et par expérience et capables d'en écrire, en même temps assez maîtres d'eux-mêmes pour en parler sans haine ou sans flatterie, de n'en rien dire que dicté par la vérité nue en bien et en mal. Pour la première partie on peut ici compter sur elle ; pour l'autre on tâchera d'y atteindre en suspendant de bonne foi toute passion.

Il ne faut point parler ici de ses pn^mières années. Roi presque en naissant, étouffé par la politique d'une mère qui vonloit gouverm-r, plus encore nar le vif intérêt d'un pernicieux ministre, qui hasarda mille fois l'Etat pour son

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unique grandeur, et asservi sous ce joug tant que vécut ce premier ministre, c'est autant de retramhé sur le règne de ce monarque. Toutefois il pointoit sous ce joug. Il sentit l'amour, il comprenoit l'oisivilé comme l'ennemie de la gloire; il avoil essayé de foibles parties de main vers l'un et vers l'autre; il eut assez de sentiment pour se croire délivré à la mort de Mazarin, s'il n'eut pas a.-sez de force pour se délivrer plus tôt. C'est même un des beaux endroits de sa vie, et doni le fruit a été du moins de prendre cette maxime, que rien n'a pu ébranler depuis, d'abborrer tout premier ministre, et non moins tout ecclésiastique dans son conseil. Il en prit dès lors une autre, mais qu'il ne put soute-nir avec la même fermeté, parce qu'il ne s'aperçut presque pas dans l'effet qu'elle lui échappa sans cesse, ce fut de gouverner par lui-même, qui fut la chose dont il se piijua le plus, dont on le loua et flatta davantage, et qu'il exécuta le moins.

Né avec un esprit au-dessous du médiocre, mais un esprit capable de se former, de se limer, de se raffiner, d'emprunter d'autrui sans imitation et sans gêne, il profita infiniment d'avoir toute sa vie vécu avec les personnes du monde qui toutes en avoient le plus, et des plus différentes sortes, en hommes et en femmes de tout âge, de tout genre et de tous personnages.

S'il faut parler ainsi d'un roi de vingt-trois ans, sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce Ses ministres au dedans et au dehors éloient alors les plus forts de 1 Europe, ses généraux les plus grands, leurs seconds les meilleurs, et qui sont devenus des capilnines en leur école, et leurs noms aux uns et aux autres ont passé comme tels à la postérité d'un consemement unanime. Les m uvements dont l'Rtat avoit été si furieuserfient agité au dedans et au dehors, depuis la mort de Louis XIII, avoient formé quantité d'hommes qui composoient une cour d'habiles et d'illustres personnages et de courtisans raffinés.

la maison de la comtesse de Soissons, qui, comme sur-

intendante dp la maison de l.i Reine, lo^eoit à Paris aux Tuileries, oîi étoit la cour, qui y régnoit par un reste ae la splendeur du feu cardinal Mazarin, son oncle, et plus encore par son espiil et son adresse, en éloil devenue le centre, mais fort choisi. C'étoit où se rendoit tous les jiiurs ce qu'il y avoit de plus distingué en hommes et en femmes, qui rendoit cette maison le centre de la galanterie de la cour, et des intrigues et des menées de I ambition, parmi lesquelles la parenté influoit beaucoup, autant comptée, piisée et respectée lors, qu'elle est maintenant oubliée. Ce fut dans cet important et brillant tourbillon où le Roi se jeta d'abord, et où il prit cet air de |)olitesse et de galanterie qu'il a toujours su conserver toute sa vie, qu'il a si bien su allier avec la décence et la majesté. On peut dire qu'il étoit lait pour elle, et qu'au milien de tous les autres hommes, sa taille, son port. Us grâces, la beauté, et la grande mine qui succéda à la beauté, jusqu'au son de sa voix et à l'a iresse et la grâce naturelle et majestueuse de toute sa peisonne, le faisoient distinguer jusqu'à sa mort comme le fui des abeilles, et que, s'il ne fût né que particulier, il auroit eu également le talent des fêles, des plai>irs, de la galanterie, et de faire les plus grands désor^ltes d'amour, fleurenx s'il n'eût eu que des maitre-«ses semblables à Mme de la Vjillière, arrachée à elle-même par S' s propres yeux, honteuse de l'être, encore plus des fruits de son amour, recoimus et élevés malgré elle, modeste, désintéressée, douce, hoime au dernier point, combattant sans cesse contre elle-même, victorieuse enfin de son désordre par les plus cruels effets de l'amiiur et de la jalousie, qui furent tout à la fois son tourment et sa ressource, qu'elle sut embrasser assez au mdieu de ses douleurs pour s'airacher enfin, et se consacrer à la plus dure et 1.1 plus sainte pénitence' Il fut donc avouer que le Roi fut i)lus à plaindre que blàmahle de se livrer à l'amcnr, ei qu'il mérite louange d'avoir su s'en jirracher par inlerv dies en laveur de la gloire. Les intrigues et les aventures que, tout roi qu'il étoit,

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il essuya dans ce tourbillon de la comtesse de Soissona, lui lireiit des impressions qui devinrent funestes, pour avoir été plus fortes que lui. L'esprii, la noblesse de sentiments, se sentir, se respecter, avoir le cœur haut, être instruit, tout cela lui tleviiit suspect, et bientôt haïssable. Plus il avança en âge, plus il se confirma dans celte aversiun. Il la pou>sa jusque dans ses généraux et dans ses ministres, laquelle dans eux ne fut contre-balancée que par le hesoin, comme on le verra dans la suite. Il vouloit régner par lui-même. Sa jalousie là-dessus alla sans cesse jusqu'à la foiblesse. Il régna en effet dans le petit; dans le grand il ne put y atlemdre; et jusque dans le petit il fut souvent gouverné. Son premier saisissement des rênes de Tempire fut marqué au coin d'une extrême dureté, et d'une extrême duperie. Fouquot fut le malheureux sur qui éclata la première; Golliert fut le ministre de l'autre, en saisi^sant seul toute l'autorité des finances, et lui faisant accroire qu'elle passoit toute e:itre ses mains, par les signatures dont il raccabla à la place de celles que faisoit le su» intendant, dont Golbert supprima la charge, à laquele il un ponvoit aspirer.

La préséance solennellement cédée par l'Espagne, et la satisfaction entière qu'elle (it de l'insulte faite à cette occasion par le baron de Vatteville au comte depuis maréchal d'Estrade-, ambassadeurs des deux couronnes à Londres, et l'éclatante raison tirée de l'insulte faite au duc de Gréquy, ambassadeur de France, par le gouvernpur de Rome, par les parents du Fape et par les Corses de sa garde, furent les prémices de ce régne par soi même.

Bi' ntôt après, la mort du roi d'Espagne fit Baisir à ce jeune prince a\ide de gloire une occasion de guerre, dont les renonciations si récentes, et si soig leusement stipulées dans le contrat de mariage dt" la Reine, ne purent le détourner. Il marcha en Flandies; ses conquêtes y turent rapides; le passage du Rhin fut signalé; la triple alliance de l'Angleterre, la Suéde et la Hollande, ne fit que l'animer. 11 alla prendre en plein hiver toute la Franche-

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Comté, qui lui servit, à Li paix d'Aix-la-Chapelle, à conserver des conquêtes de Flandres en rendant la Fianche-domté.

Tout étoit florissant dans l'État, tout y étoit riche. CoU bert avoit mis les finances, la marine, le commerce, les m;iiiufactures, les lettres même, au plus haut point; et ce siècle, semblable à celui d'Auguste, produisoit à l'envi des hommes illustres en tout genre, jusqu'à ceux mêmes qui ne sont bons que pour les plaisirs.

Le Telliet et Louvois son fils, qui avoient le département de la guerre, frémissoient des succès et du crédit de Colbert, et n'eurent pas de peine à mettre en tête au Roi une guerre nouvelle, dont les succès causèrent une telle frayeur à l'Europe que la France ne l'en a pu remettre' et qu'après y avoir pensé succomber longtemps depuis, elle en sentira longtemps le poids et les malheurs. Telle fut la véritable cause de cette fameuse guerre de Hollande à laiiuelle le Roi se laissa pousser, et que son amour pour Mme de Montespan rendt si funeste à son État et à sa gloire. Tout conquis, tout pris, et Amsterdam prête à lui envoyer ses clefs, le Roi cède à son impatience, quitte rariné", vole à Versailles, et détruit en un instant tout le succès de ses armes. Il répara cette flétrissure par une seconde conquête de la Franche-f'oinlé, en personne, qui pour celte fois est demeuiée à la France.

En 1676, le Roi retourna en Flandres, prit Condé; et Monsieur, Bouchain. Les armées du Roi et du prince d'Urange s'approchèrent si près et si subitement qu'elles se trouvèrent en présence, et sans séparation, auprès de la censé d'Heurtebise. Il fut donc question de décider si on doimeroit bataille, et de prendre son parti snr-Ieclianip. Monsieur n'avoit pas encore joint de Boufh.iin, mais le Roi étoit sans cela supérieur à l'armée ennemie. Les maréchaux de Schomherg, Huinières, la Feuillade, Lorges, etc., s'assemblèrent à cheval autour du Roi, avec qnelques-uns des plus distingués d'entre les officiers généraux et des principaux courtisans, pour tenir une espèce de conseil de guerre. Toute l'armée crioit au

combat, et tous res Messieurs voyoient bien ce qn'il y avoit à faire, mais la personne du Roi les emharrassoit, et liien plus Louvois, qui connoissoit son maître, et qui cab;iloit depuis deux heures que l'on commençoit d'apercevoir où les choses en pourroient venir. Louvois, pour intimider la compagnie, parla le premier, en rapporteur, pour dissuader la bataille. Le maréchal d'Humières, son ami intime et avec grande dépendance , et le maréchal de Schomberg, qui le ménageoit fort, furent de son avis. Le maréclinl de la Feuillade, hors de mesure avec Louvois, mais favori qui ne connoissoit pas moins bien de quel avis il lalloit èire, après quelques propos douteux, conclut comme eux. M de Lorges, niftt'xible pour la vériiè, touché de la gloire du Roi, sensible au bien de l'Ktat, mal avec Louvois comme le neveu favori de M. de Turenne tué l'année précédente, et qur venoit d'être fait maréchal de France malgré ce ministre, et capitaine des gardes du corps, opina de toutes ses forces pour la bataille, et il en déduisit tellement les raisons, qire Louvois même et les maréchaux demeurèrent sans repartie. Le peu de ceux de moindre grade qui parlèrent après osèrent encore moins déplaire à Louvois; mais ne pouvant affoiblir les raisons de M. le maréchal de Lorges, ils ne firent que balbutier. Le Roi, qui'écoutoit tout, prit encore les avis, ou plutôt simplement les voix, sans fair-e répéter ce qui avoit été dit par chacun, puis, avec un petit mot de legiel de se voir retenu par de si bonnes raisons, et du sacrifice qu'il faisoit de ses désirs à ce qui étoit l'avantage de l'État, tourna bride, et il ne fut plus question de bataille.

Le lendemain, et c'est de M. le maréchal de Lorges que je le liens, qui étoit la vérité même, et à qui je l'ai ouï raconter plus d'une fois et jamais sans déjàl, le It'uderrrain, dis-je,il eut occasion d'envoyer un trompette aux ennemis qui se retiroieni. Us le gardèrent un jour ou deux eu leur armée. Le prince d'Orange le voulut voir, et le queslioirna fort sur ce qui avoit empêché le Roi de l'attaquer, se trouvant le plus fort, les deux armées en vue si fort l'une de

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l'autre, et en rase campagne, sans quoi que ce soit entredeux. Apiès l'avoir fait causer devant tout le mon'le, il lui dit avec un sourire malin, pour monlier qu il éioit lot averti, et pour faire dépit au Roi, qu'il ne manquât pas de dire au maréchril de Lorges qu'il avoit grcmd'raisoii d'avoiî voulu, et si opmiâtiément soutenu la baiaille; que jamais lui ne l'avoit manqué si belle, ni été si aise que de s'être vu hors de portée de la recevoir; qu'il étoit battu sans ressource et sans le pouvoir éviter s'il avoit été attaqué, dont il se mit en peu de mots à déduire les raisons. Le trompette tout glorieux d'avoir eu avec le prince d'Orange un si lono; et si (-iiiieux entretien, le débita non-seulement à M. le marécbal de Lorges, mais au Moi, qui à la chaude le voulut voir, et de là aux maréchaux, aux généraux et à qui le voulut entendre, el augmenta ainsi le dépit de l'armée et en fît un grand à Louvois. Cette faute, et ce genre de faute, ne fit que irop d'imptession sur les troupes et partout, excita de cruelles railleries parmi le monde et dans les cours étrangères. Le Roi ne demeura guère à l'armée d-puis, (|Uoi |ue on ne fût qu'au mois de mai. 11 s'en revint trouver sa m.iitresse.

L'année suivante il retourna en Flandres, il prit Cambray ; et Monsieur fit cependant le siège de Sami-Omer. 11 fut au-devant du prin(;e d'Orange qui venoit secourir la place, lui donna bataille près de Gassel el remporta une victoire complète, prit tout de suiie S;nnl-Omer, puis alla rejoiniire le Roi. Ce contraste l'ut si sensible au monarque que jamais depuis il ne donna d'armée à commander à Monsieur. Tout l'extérieur fut parfaitement gardé, mais dès ce moment la résolution l'ut prise, et toujours depuis bien tenue.

L'année d'après le Roi fit en personne le siège de Gand, dont le projet et l'exécution fui le chef d'oeuvre de Louvois. La p^ix de Nimégne mit fin cttle année à la guerre avec la Hollande, l'Espagne, etc.; el au commencement de l'année suivante, avec l'empereur et rEm|)ire. L'Amérique, l'Afrique, l'Archipel, la Sicile, resseirtirent vivement

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la puissance de la France; et en 1684 Luxembourg fut m prix des retardements des Espagnols à satisfaire à toutes les conditions de la paix. Gênes bombardée se vit forcée à venir demander la paix par son doge en personne accoinptgné de quatre sénateurs, au commencement de l'année suivante. Depuis, jusqu'en 1688, le temps se passa dans le cabinet, moins en fêtes qu'en dévotion el en contramte. Ici finit l'apogée de ce règne, et ce comble de gloire et de prospérité. Les grands capitaines, les grands ministres au dedans et au dehors n'étoient plus, mais il en restoit les élèves. Nous en allons voir le second âge, qui ne répondra guère au premier, mais qui en tout fut encore plus différent du dernier.

La guerre de 1688 eut une étrange origine, dont l'anecdote, également certaine et curieuse, est si propre à caractériser le Roi et Louvois son ministre qu'elle doit tenir place ici. Louvois, à la mort de Colbert, avoit eu sa surintendance des bâtiments. Le petit Trianon de porcelaine, fait autrefois pour Mme de Monlespan, ennuyoit le Roi, qui vouloit partout des palais. Il s'amusoit fort à ses bâtiments. Il avoit aussi le compas dans l'œil pour la justesse, les proportions, la symétrie, mais le goût n'y répondoit |^)as, comme on le verra ailleurs. Ce château ne faisoit presque que sortir de terre, lorsque le Roi s'apei çut d'un défaut à une croisée qui s'achevoit de former, dans la longueur du rez-de-chaussée. Louvois, qui nalurellement étoit brutal, et de plus gîté jusqu'à souffrir diffieilement d'être repris par son maitre, disputa fort et ferme, et maintint que la croisée ètoit bien. Le Roi tourna le dos, et s'alla promener ailleurs dans le hâtimenl.

Le lendemain il trouve le Nôtre, bon architecte, mais fameux par le goût des jardins, qu'il a commencé à introduire en France, el dont il a porté la perfection au plus haut point. Le Roi lui demanda s'il avoit été à Trianon. Il répondit que non. Le Roi lui expliqua ce qui l'avoit choqué, et lui dit d'y aller. Le lendemain même question, même réponse; le jour d'après autant. Le Roi vit bien

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qu'il n'osoit s'exposer à trouver qu'il eût tort, ou à blâmer '^ Louvois. 11 se fâcha, et lui ordonna de se trouver le lendemain à Trianon lorsqu'il y iroit, et où il feroit trouver Louvois aussi. Il n'y eut plus moyen de reculer.

Le Roi les trouva le lendemain tous deux à Trianon. Il y fut d'abord question de la fenêtre. Louvois disputa; le Nôtre ne disoit mot. Enfin le Roi lui ordonna d'aligner, de mesurer, et de dire après ce qu'il auroit trouvé. Tandis qu'il y tiavailloit, Louvois, en furie de celte vérification, grondoil tout haut, et soutenoit avec aigreur que cette fenêtre étoit en tout pareille aux autres. Le Roi se taisoit et attendoit, mais il souffroit. Quand tout fut bien examiné, il demanda au Nôtre ce qui en étoit; et le Nôtre à balbutier. Le Roi se mit en colère, et lui commanda de parler net. Alors le Nôtre avoua que le Roi avoit raison, et dit ce qu'il avoit trouvé de défaut. Il n'eut pas plus tôt achevé que le Roi, se tournant à Louvois, lui dit qu'on ne pouvoit tenir à ses opiniâtretés, que sans la sienne à lui, on auroit bâti de travers, et qu'il auroit fallu tout abattre aussitôt que le bâtiment auroit été achevé : en un mot, il lui lava fortement la tête.

Louvois, outré de la sortie, et de ce que courtisans, ouvriers et valets en avoieiit été témoins, arrive chez lui furieux. Il y trouva Saint-Pouange, Villacerf, le chevalier de Nogent, les deux Tilladets, quelques autres féaux intimes, qui furent bien alarmés de le voir en cet état. « C'en est fait, leur dit-il, je suis perdu avec le Roi, à la façon dont il vient de me traiter pour une fenêtre. Je n'ai de ressource qu'une guerre qui le détourne de ses bâtiments et qui me rende nécessaire, et par...! il l'aura. » En effet, peu de mois après il tint parole, et malgré le Roi et les autres puissances, il la rendit générale. Elle ruina la France au dedans, ne l'étendit point au dehors, malgré la prospérité de ses armes, et produisit au contraire des événements honteux.

Celui de tous qui porta le plus à plomh sur le Roi fut sa dernière campagne, qui ne dura pas un mois. Il avoit en

Flandres deux armées formidables, supérieures du double au moins à celle de l'ennemi, qui n'en avoit qu'une. Le prince d'Oranue étoit campé à 1 abbaye de Parc, le Roi n'en doit qu'à une lieue, el M. de Luxembourg avec l'autre armée à une demi-lieue de celle du Roi, et rien entre les trois armées. Le prince d Orange se trouvoit lelleiiient enfermé qu il s'estimoil sans ressource dans les retranchements, qu'il fit relever à la hâte autour de son camp, et si perdu qu'il le manda à Vaudemont, son ami intime, à Bruxelles, par quatre ou cinq fois, et qu'il ne voyoit nulle sorte d'espérance de pouvoir échapper, ni sauver son armée. Rien ne la séparoit de celle du Roi que ces mauvais retranchements, et rien de plus aisé ni de plus sûr que de le forcer avec l'une des deux armées, et de poursuivre la victoire avec l'autre toute fraîche, el qui toutes deux étoient complètes, indépendamment l'une de l'autre, en équipages de vivres et d'artillerie à profusion. On étoit aux premiers jours de juin ; et que ne [jromettoit pas une telle victoire au commencement d'une campagne! Aussi l'étoniiement fut-il extrême et général dans toutes les trois armées lorsqu'on y apprit que le Roi se reliroit, el faisoit deux gros détachements de presque toute l'armée qu'il commandoit en personne : un pour l'Italie, l'autre pour l'Allemague sous Monseigneur. M. de Luxembourg, qu'il manda le matin de la veille de son départ pour lui apprendre ces nouvelles dispositions , se jeta à genoux, et tint les siens longtemps embrassés pour l'en détourner, et pour lui remontrer la facilité , la certitude el la grandeur du succès en attaquant le prince d'Orange. 11 ne réussit qu'à importuner d'autant plus sensiblement qu'il n'y eut pas un mot à lui opposer. Ce fut une consternation dans les deux armées qui ne se peut représenter. On a vu que j'y étois. Jusqu'aux courtisans, si aises d'ordinaire de retourner chez eux, ne purent contenir leur douleur. Elle éclata partout aussi librement que la surprise, et à l'une et à l'autre succédèrent de fâcheux raisonnements.

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Le Roi partit le lendcmnin pour aller rejoindre Mme de Mainlenon et les dames, et retourner avec elles à Versailles, pour ne plus revoir la frontière ni d'armées que pour le plaisir et en temps de paix.

La victoire de Neirvvinlen, que M. de Luxembourg remporta six semaines après sur le prince d'Oiange . que la nature, prodigieusement aidée de l'art en une seule nuit, avoit turieusement retranché , renouvela d'autant plus les douleurs et les discours, qu'il s'en falloii tout que le poste de l'abbaye de l'arc ressemblât à celui de Neerwinden ; presque tout que U'^us eussions les mêmes forces, et plus que tout que, faute de vi\res et d'équipages suffisants d'artillerie, cette victoire pût être poursuivie.

Pour achever ceci tout à la fois, on sut que le prince d'Orange, averti du départ du Hoi, avoit mandé à Vaudemont qu'il en avoit l'avis d'une m lin toujours bien avertie, et qui ne lui en avoit jamais doimé de faux, mais que pour celui-là il ne ponvoit y ajouter foi, ni se livrer à l'espérance ; et par un second courrier, que l'avis éloit vrai, que le Roi partoit, que c'étoit à son esprit de vertige et d'aveuglement qu'il devoit uniquement une si inespérée délivrance. Le rare est que Vaudemont, établi longtemps depuis en notre cour, l'a souvent conté à ses amis, même à ses compagnies, et jusque dans le salon de Marly.

La paix qui suivit cette guerre, et après laquelle le Roi et l'État aux abois soupiroient depuis longtemps , fut honteuse. Il fallut en passer par où Monsieur de Savoie voulut, pour le détacher de ses alliés, et reconnoître enfin le prince d'Orange pour roi d'Anjileterre, après une si longue suite d'efforts, de haine et de mépris personnels, et recevoir encore Portland, son ambassadeur, comme une e>pèce de divinité. Notre précipitation nous coûta Luxembourg; et l'ignorance militaire de nos plénipotentiaires, qui ne fut point éclairée du cabinet, donna aux ennemis de grands avantages pour former leur fron>

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tière. Telle fut la paix de Ryswick conclue en septembre 1697.

Le repos des armes ne fut guère que de trois ans, et on sentit cependant toute la douleur des restitutions de pays et de places que nous avions conquis > avec le poids de tout ce que la guerre avoit coûté. Ici se termine le second âge de ce règne.

Le troisième s'ouvrit par un comble de gloire e( de prospériié inouïe. Le temps en fut momentané. Il enivra et prépara d'étranges malheurs, dont l'issue a été une espèce de miracle. D'autres sortes de malheurs accompagnèrent et conduisirenl le Roi au tombeau , heureux s'il n'eût survécu que de peu de mois l'avènement de son petit-fils à la totalité de la monarchie d'Espagne , dont il fut d'abord en possession sans coup férir. Cette dernière époque est encore siproclie de ce temps qu'il n'y a pas lieu de s'y étendre. Mais ce peu qui a été retracé du régne du feu Roi étoit nécessaire pour mieux faire entendre ce qu'on va dire de sa persoime, en se souvenant toutefois de ce qui s'en trouve épars dans ces Mémoires , et ne se dégoûtant pas s'il s'y en trouve de redites, nécessaires pour mieux rassembler et former un tout.

11 faut encore le dire. L'esprit du Roi étoit au-dessous du médiocre, mais très-capable de se former. 11 aima la gloire, il voulut l'ordre et la règle. U étoit né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et de sa langue; le croira-t-on ? il étoit né bon et juste, et Dieu lui en avoit donné assez pour être un bon roi, et peut-être même un assez grand roi. Tout le mal lui vint d'ailleurs. Sa première éducation fut tellement abandonnée, que personne n'osoit approcher de son appartement. On lui a souvent ouï parler de ces temps avec amertume, jusque-lÀ qu'il racontoit qu'on le trouva un soir tombé dans le bassm du jardin du Palais-Royal à Paris, où la cour demeuroit alors.

Dans la suite, sa dépendance fut extrême. A peine lui apprit-on à lire et à écrire, et il demeura tellement igno-

rant que les choses le plus connues d'histoire, d'événem"Mt>, de fortunes, de contiuites, de naissance, de lois, il n'en sut jamais un mot. Il tomba, par ce défaut et quelquefois en public, dans les absurdités les plus gros, sières.

Il sembleroit à cela que le Roi auroit aimé la grande no'lesse, et ne lui en vouloil pas égaler d'autres ; rien moins. L'éloignement qu'il avoit pris de celle des sentiments, et sa foiblesse pour ses ministres , qui haïssoient et rabaissoient, pour s'élever, tout ce qu'ils n'étoii^nt pas et ne pouvoient pas être, lui avoit donné le même éloignement pour la naissance distinguée. Il la craignoit autant que l'esprit ; et si ces deux qualités se tiouvoient unies dans un même sujet, et qu'elles lui fussent connues, c'en étoit fait.

Ses ministres, ses généraux, ses maîtresses, ses courtisans s'aperçurent, bientôt après qu'il fut le maître, de son foible plutôt que de son goût pour la gloire. Ils le louèrent à l'envi et le gât 'rent. Les louanges , disons mieux , la fldilerie lui plaisoit à tel point, que les plus grossières éloieiiL bien reçues, les plus basses encore mieux savourées. Ce n'étuil que par là qu'on s'approchoit de lui, et ceux qu'il aima n'en furent redevables qu'à heureusement rencontrer, et à ne se jamais lasser en ce genre. C'est ce qui donna tant d'autorité à ses ministres, par les occasions continuelles qu'ils avoient de l'encenser, surtout de lui attribuer toutes choses, et de les avoir apprises de lui. La souplesse, la bassesse, l'air admirant, dépendant, rampant , plus que tout l'air de néant sinon par lui, éloient les uniijues voies de lui plaire. Pour peu qu'on s'en écartât on n'y revenoit plus, et c'est ce qui aciieva la ruine de Louvuis.

Ce poison ne fit que s'étendre. Il parvint jusqu'à un comble incroyable dans un prince qui n étoit pas dépourvu d esjuit et qui avoit de l'expérience. Lui-niéme, sans avoir ni voix ni musique chantoit dans ses particuliers les en-

Saint-Simon. — ijcèues et Portraits. !!• -- 2

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drnits les plus â sa louange des prologues des opéras. On Ty viiyoit baigné, et jusqu'à ses soupers publics au ;;rand couvert, où il y avoil quelquefois des violons, il chanionnoit entre ses dents les mêmes louanges quand on jouoit les airs qui étoient faits dessus.

De là ce désir de gloire qui rarra<hoit par intervalles à l'amour; de là cette facilité à Louvois de l'engager en de grandes guerres, tantôt pour culbuter Colbert, tantôt pour se maintenir ou s'accroître, et de lui persuader en même temps qu'il étoit plus grand capitaine qu'aucun de ses généraux, et pour les projets et pour les exécutions, en quoi les généraux l'aidoient eux-mêmes pour plaire au Roi. Je dis les Condé, les Turenne, et à plus forte raison tous ceux qui leur ont succédé. Il s'approprioit tout avec une facilité et une complaisance admirable en luimême, et se croyoit tel qu'ils le dépeignoietit en lui parlant. De là ce goût de revues, qu'il poussa si loin que ses ennemis l'appeloient le roi des revues, ce goût de sièges pour y montrer sa bravoure à bon marché, s'y faire retenir à force, étaler sa capacité, sa prévoyance, sa vigilance, ses fatigues, auxquelles son corpîj robuste et admirablement conformé étoit merveilleusement propre, sans souffrir de la faim, delà soif, du froid, du chaud, delà pluie, ni d'aucun mauvais temps. Il étoit sensible aussi à entendre admicer, le long des camps, son grand air et sa grande mine, son adresse à cheval et tous ses travaux. G'éloil de ses c;imp ignes et de ses troupes qu'il entretenoit le plus ses maîlresses, quebjuelois ses courtisans. Il parloit bien, en bons termes, avec justesse; il faisoii un conte mieux qu'homme du monde, et aussi bien un récit- Ses discours l^^s plus communs n'éioient jamais dépourvus d'une naturelle et sensible majesté.

Son esprit, naturellement porté au petit, se plut en tout'S sortes de détails. Il entra sans cesse dans les dernitrs sur les troupes : habillements, armements, évolutions, exercices, discipline, en un mot , toutes soi tes de bas déta.ls. 11 ne s'en occupoit pas moins sur ses bâti-

raents, sa maison civile, ses extraordinaires de bouche; il cniyoil toujours apprendre quelque cliose à ceux qui en cei> genrf^s-ià on savoicnt le plus, qui de leur part recevoient eu novices de.» leçons qu'ils s^voient par (^œur il y avoil longtemps. Ces p^'ites de temps, qui p;uoissoient au Roi avec tout le mérite d'une application continuelle, éloient le triomphe de ses ministres, qui avec un peu d'art et d'expérience à le tourner, faisoient venir comme de lui ce qu'ils vouloient eux-mêmes et qui conduisoient le grand selon leurs vues et trop souvent selon leur intérêt, tandis qu'ils s'applaudissoient de le voir se noyer dans ces détails.

La vanité et l'orgueil , qui vont toujours croi'-sant, qu'on nourrissoit et qu'on augmentoit en lui sans cesse, sans même qu'il s'en aperçût, et jusque dans les chaires par les prédicateurs eu sa présence, devinrent la base de i'exal ation de ses ministres par-dessus toute autre grandeur. Il se persuadoit par leur adresse que la leur n'éloit que la sienne, qui, au comble en lui, ne se pouvoit plus mesurer, tandis qu'en eux elle l'augmentoit d'une manière sensible , puisqu'ils n'étoient rien par eux-mêmes, et utile en rendant plus r-espectables les organes de ses commandements qu'ils les Caisoient mieux obéir. De là les secrétaires d'Étal et les minisires successivement à quitter le manteau, puis le rabat, après l'habit noir, ensuite l'uni, le simple, le modeste, enfin à s'habiller comiTie les gens de qualité ; de là à en prendre les manières, puis les avantages, et par érhelons admis à manger avec le Roi ; et leurs femmes, d'abord sous des prétextes personnels, comme Mme Colbert longtemps avant Mme de Louvois, enfin, des années après elle , toutes à titre de droit des places de leurs maris manger et entrer dans les carrosses, et n'être en rien différentes des femmes de la première qualité.

De ce degré, Louvois, sous divers prétextes, ôta les honneurs civils et militaires dans les places et dans les provinces à ceux à qui on ne les avoit jamais dispuléi

ic LOUIS xn.

et à cesser d'écrire Monseigneur aux mêmes , comme il avoil toujours été pratiqué. Le hasard m'en a conservé trois de M. Colberl, lors contrôleur général, ministre d'État et secrétaire d'Étal, à mon père à Blaye, dont la suscription et le dedans le traitent de Monseigneur, et que Mgr le duc de Bour^fogne, à qui je les montrai, vit avec grand plaisir. M. de Turenne, dans l'éclat où il étoit alors, sauva le rang de prince de l'écriture, c'est-à-dire sa maison, qui l'avoit eu par le cardinal Mazarin, et conséquemment les maisons de Lorraine tt de Savoie, car les Rohans ne l'ont jamais pu obtenir, et c'est peut-être la seule chose où ait échoué la beauté de MmedeSoubise. Ils ont été plus heureux depuis. M de Turenne sauva aussi les maréchaux de France pour les honneurs militaires ; ainsi [)Our sa personne il conserva les deux. Incontinent après, Louvois s'attribua ce qu'il venoit d'ôtei à bien plus grands que lui, et le communiqua aux autres secrétaires d'État. Il usurpa les honneurs militaires, que ni les troupes, ni qui que ce soit, n'osa refuser à sa puissance d'élever et de perdre qui bon lui sembloil ; et il prétendit que tout ce qui n'étoit yomi duc ni officier de la couronne, ou ce qui n'avoit point le rang de prince étranger ni de tabouret de grâce, lui écrivit Monseigneur, et lui leur répondre dans la souscription : très-humble et trèsaffectionné serviteur, tandis que le dernier maître des requêtes, ou conseiller au Parlement, lui écrivoit Monsieur, sans qu'il ait jamais prétendu changer cet usa^e.

Ce fut d'abord un grand bruit ; les gens de la première qualité, les chevaliers de l'ordre, les gouverneurs et les lieutenants généraux des provinces, et, à leur suite, les gens de moindre qualité, et les lieutenants généraux des armées se trouvèrent infiniment offensés d'une nouveauté si surprenante et si étrange. Les ministres avoient su persuader au Roi rabaissement de tout ce qui étoit élevé, et que leur refuser ce traitement, c'étoit mépriser son autorité et son service, dont ils ëtoiéat les organes parce

LOUIS in. 17

que d'ailleurs, et par eux-mêmes, ils n'étoient rien. Le lioi, ï^édiiit par ce reflet prétendu de grandeur sur luimême , s'expliqua si durement à cet égard , qu'il ne fut plus question que de ployer sous ce nouveau style, ou de quitter le service, et tomber en même temps, ceux qui quitloient, et ciux qui ne servoient pas même, dans la d sj^ràce marquée du Roi, et sous la persécution des ministres, dont les occasions se rencontroient à tous moments.

Plusieurs gens distingués qui ne servoient point , et plusieurs gens de guerre du premier mérite et des premiers grades, aimèrent mieux renoncer à tout et perdre leur fortune, et la perdirent en eftét, et la plupart pis encore; et dans la suite assez prompte, peu à peu personne ne fit plus aucune difficulté là-dessus.

De là l'autorité personnelle et particulière des ministres montée au comble , jusqu'en ce qui ne regardoit ni les ordres ni le service du Roi, sous l'ombre que c'étoit la sieime ; de là ce dejjré de puissance qu'ils usurpèrent; de là leurs richesses immenses, et les alliances qu'ils firent tous à leur clioix.

Quelque ennemis qu'ils fussent les uns des autres, l'intérêt commun les rallioit chaudement sur ces matières, et cette splendeur usurpée sur tout le reste de l'Etal dura autant que dura le règne de Louis XIV. Il en tiroit vanité, il n'en éloit pas moins jaloux qu'eux; il ne vouloit de grandeur que par émanation de la sienne. Toute autre lui étoit devenue odieuse. 11 avoit sur cela des contrariétés qui ne se coinprenoient pas, comme si les dignités, les charj-'es, les emplois avecleurs fonctions, leurs distinctions, leurs prérogatives, n'émanoient pas de lui comme les places de ministre et les ch;irges de secrétaire d'Etat qu'il coinjtloit seules de lui, lesquels pour cela il portoit au faite, et abattoit tout le reste sous leurs pieds.

Une autre vanité personnelle l'entraîna encore dans celte, conduite. 11 sentoit bien qu'il pouvoit accabler un

18 LOUIS XIT.

seigneur sons le poids de sa disgiâce, mais non pas l'a éantik', ni les siens, au lieu qu'en précipitant un secrétaire d'État de sa place, ou un autre ministre de la mêine espèce, il le repiongeoit lui et tous les siens dans la profondeur du néant d'où cette place l'avoit tiré , sans que les richesses qui lui pourroient rester le pussent relever de ce non-être. C'est là ce qui le faisoit se complaire à faire régner ses ministres sur- les plus élevés de ses sujets, sur les princes de son sang en autorité comme sur les autrtrS , et sur tout ce qui n'avoit ni ran^ ni office de U couronne, en grandeur comme en autoiité au-dessus d'eux. C'est aussi ce qui éloigna toujours du ministère tout homme qui pouvoit y ajouter du sien ce que le Roi ne pouvoit ni détruire ni lui conserver, ce qui lui auroil ren u un ministre de cette sorte en quelque façon redoutable et continuellement à chatge, dont lexiniple du duc de Beauvillier fut l'exception unicjue dans tout le cours de son règne, comme il a été reminqué en parlant de ce duc, le S' ul honmie noble qui ait été admis dans son conseil depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu'à la sienne, c'est-à-dire pendant cin(|uante-quatie ans ; car, outre ce qu'il auioil à dire sur le maréchal de Villeroy, le peu de mois qu'il y a été depuis la mort du duc de Beauvillier jusqu'à celle du Uoi ne peut pas être compté , et son père n'a jamais entré dans le conseil d'Etat.

De là encore la jalousie si prérautionnée des ministres, qui rendit le Roi si difficile à écouter tout autre qu eux, tandis qu'il s'applaudissoit d'un accès facile , et qu'il croyoït qu'il y alloil de sa grandeur, de la vénération et de la crainte dont il se complaisoit d'accabler les plus grands, de se laisser approcher autiement qu'en passant. Ainsi le grand seigneur comme le plus subaliernede tous états parloit librement au Roi en allant ou revenant de la messe, en passant d'un appartement à un autre, ou allant monter en carrosse; les plus distingués, même quelques autres, à la porte de sou cabinet , mais sans oser l'y sui-

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vre. C'est à quoi se bornoit la facilité de son acres. Ainsi on ne poiivoit s'expliquer qu'en deu\ mots, d'une manière fort incommode, et toujours entemlu de plusit^urs qui environnoieiit le Roi, ou, si on éloil plus connu de lui, dans sa perruque, et qui n'éfoit guère plus avantageux. La réponse sûreétoitun «je verrai », utile à la vérité pour s'en donner le temps, mais souvent bien peu saii>faisante, moyennant quoi tout passoit nécessairement par les ministres, s;ins qu'il pût y avoir Jamais d'éclaircissement, ce qui les rendoit les maîtres de tout, et le Roi le vouloit bien, ou ne s'en apercevoil pas.

D'audiences à en espérer dans son cabinet, rien n'éloit plus rare, même pour les afl'aires du Roi dont onavoit été chargé. Jamais, par exemple , à ceux qu'on envoyoït ou qui revenoient d'emplois étrangers, jamais à pas un officier général, si on eu excepte certains cas très-singulieis, et en(îort', mais très-rarement, quelqu'un de C' ux qui èt(»ient chargés de ces détails de troupes où le Roi se plaisoit tant ; de courtes aux généraux d'armées qui partoient, et eu présence du secrétaire d Etat de la guerre, de plus courtes à leur retour, quelqueldis ni en partant, ni en revenant. Jamais de lettres d'eux qui allassent directement au Roi sans passer auparavant par le ministre, si on en excepte quelques occasions infiniment rares et momentanées, et le seul M. de Turenne sur la fin, qui, ouvertement brouillé avec Louvois, et brillant de gloire et de la plus haute considération, adi' ssoil ses dépêches au cardinal de Ronillon, qui les remelioit directement au Roi, qui n'en étoient pas moins vues après ()ar le ministre, avec lequel les ordres et les réponses éi oient concertés.

La vérité est pourtant que, quelque gâté que fût le Roi sur sa grandeur et sur son autorité, qui avoil étoullé loute autre considération en lui, il y avoit à gagner dans ses audiences, quand on pouvoit tant faire que de les obtenir et qu'on savoit s'y conduire avec tout le respect qui étoit dû à la royauté et à l'habitude. Outre ce que j'en

20 LODIS XIV.

ai su d'ailleurs, j'en puis parler par expérience. On a vu en leur temps ici que j'ai obtenu, et même usurpé, et forcé le Roi fort en colère contre moi, ^i toujours sorti lui persuadé et content de moi, et le marquer après et à moi et à d'autres. Je puis donc aussi parler de ces audiences qu'on en avoil quelquefois, par ma propre expérience.

Là quelque prévenu qu'il fût, quelque mécontentement qu il crût avoir lieu de sentir, il é(;ouloit avec patience, avec bonlè, avec envie de s'éclaircir et de s'instruire; il n'interrompoit que pour y parvenir. On y découvroil un esprit d'équilé et de désir de connoître la vérité, et cela quoiijue en colère quelquefois, et cela jusqu'à la fin de sa vie. Là, tout se pouvoit dire, pourvu, encore une fois, que ce fût avec cet air de respect, de soumission, de dépendance, s;ins lequel on se seroit encore plus perdu que devant, mais avec lequel aussi, en disant vrai, on interronipoit le Roi à son tour, on lui nioit crûment des faits qu'il rapportoit, on élevoit le ton au-dessus du sien en lui parlant, et (oui cela non seulement sans qu'il le trouvât mauvais, miiis se louant après de l'audience qu'il avoit donnée, et de celui qui l'avoit eue, se défaisant des préjugés qu'il avoit pris, ou des faussetés qu'on lui avoit imposées, et le marquant après par ses traitements. Aussi les ministres avoienl-ils grand soin d'inspirer au Roi l'éloignement d'en donner, à quoi ils réussirent comme dans tout le reste.

C'est ce qui rendoit les charges qui approclioient de la personne du Roi si considêrahles, et ceux qui les possédoiciit si con-iiiérés, et des ministres mêmes, par la facilité «lu'il- avoienl tous les jouis de parler au Roi, seuls, sats l'effji loucher d'une audience qui étoit toujours sue, et de l'obtenir sûrement, et sans qu'on s'en aperçût, quand ils en avoieiit besoin. Suitoul les grandes entrées, par celte même raison, étoient le comble des grâces, eneore plus que de la distinction, et c'est ce qui, dans les grandes récompenses des maréchaux de Boufflers et de Vil-

LOUIS XIY. 21

lars, les fit mettre de niveîiu à la pairie et à la survivance de leuis gouvernements à leurs enfants tout jeunes, dans le temps que le Roi n'en doniioit plus à personne.

C'est donc avec grande raison qu'on doit déplorer avec larmes i'horreur d'une éducation uniquement dressée pour éiounVr l'esprit et le cœur de ce prince, le poi'^cn abominable de la flcitterie la plus insigne, qui le déilia dans le sein ra^me du christianisme, et la cruelle politique de ses ministres, qui l'enfei ma, et qui pour leur grandeur, leur puissance et leur fortune, l'enivrèrent de son autorité, de sa grandeur, de sa gloire jusqu'à le corrompre, et à étouffer en lui, sinon toute la bonté, l'équité, le désir de connoître la vérité, que Dieu lui avoit donné, au moins l'émousi-èrent presque entièrement, et empêchèrent au moins sans cesse qu'il fit aucun usage de ces vertus, dont son royaume et lui-même furent les victimes

Dt* ces sources étrangères et pestilentielles lui vint cet orgiieil, que ce n'est point trop de dire que, sans la crainie du iiiable que Dieu lui laissn juï>que dans ses plus grands désordreb, il se seroil fait adorer et auroit trouvé des adorateurs; témoin entre autres ces monuments si outrés, pour en parler même sobrement, sa statue de la place des Victoires, et sa païenne dédicace, où j'étois, où il prit un plaisir si exquis; et de cet orgueil en tout le reste qui le perdit, dont on vient de voir tant d'effets funestes, et dont d'autres plus funestes encore se vont retrouver.

Ce même orgueil que Louvois sut si bien manier épuisa le royaume par des guerres et par des fortili«ations innombrables. La guerre des P;iys-Bas, à l'occasion de la niott de Philippe IV et des droits de la reine sa (iile, (otrna la triple alliance. La guerre de Hollande, en 1670, efltaya toute l'Europe pour toujours par le succès <|ue le Roi y l'Ut, et qu'il abandonna pour l'amour. Elle fil revivre le parti du prince d'Orange, perdit le parti républi-

cain, donna aux Provinres-Unies le chef le pins dangereux par sa capacité, ses vues, sa suite, ses alliancfs. qui, par le superbe refus qu'il fit de l'aînée el de la moins honteuse des bâtardes du Roi, le piqua au plus vit, jusqu'à n'avoir jamais pu se l'adoucir par la suite par la loni;ue continuité de ses respects, de Sis désirs, de ses déinarches, qui, par le désespoir de ce mépris, devint son plus personne! el son plus redoutable ennemi, et qui sut en tirer de si prodigieux avantages, quoique toujours malheureux à la guerre contre lui.

Son coup d'essai fut la fameuse ligue d'Augsbourg, qu'il sut former de la terreur de la puissance de la France, qui nourrissoit chez elle un plus cruel ennemi. C'était Louvois, l'auteur e' l'âme de toutes ces jïuerres, parce qu'il en avoit le dé[)artement, et parce que, jaloux de Colbert, il le voulait peiiire en épuisant les finances, el le mellant à bout. Colbert, trop loible pour pouvoir détourner la guerre, ne voulut pas succîomber; amsi à bout d'une administration sage, m lis foicée, el de tontes les ressources qu'il avoit pu nuMginer, [il] renversa enfin ces anciennes et vénérables barrières, dont la ruine devint néi essairement celle de TÉlal, et l'a peu à peu réduit aux malheurs qui ont tant de fois épuisé les particuliers, après avoir ruiné le royaume. Cesi ce qu'opérèrent ces places et ces troupes sans nombre qui accablèrent d abnrd les ennemis, mais qui leur apprirent enfin à avoir des armées aussi nombreuses (|ue les nôtres, el que l'Allemagne et le nord éloienl inépuisables d'hommes, tandis que la France s'en (iè|)eupia.

Ce fut la même jalousie qui écrasa la marine dans un royaume flanqué des deux mers, parce qu'elle étoit florissante sous Colberl et son fils, ei qui empêcha l'exécution du sage projet d'un port à la Hogue, pour s'assurer d'une retraite dans la Manche, faute énorme qui bien des années après coûta à la France, au même lieu de la llogue, la perte d une nombreuse fl ille qu'elle avoit enfin remise en mer avec tant de dépense, qui anéantit la marine.

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et ne lui laissa pas le temps, après avoir été si chèroment relevée, de rétablir son commerce éteint dès la première fois par Louvois, qui est la source des richesses et pour ainsi dire l'âme d'un Étal dans une si heureuse position entre les deux mers.

Celte mômt' jalousie de Louvois contre (lolbert dégoûta le Roi des né;,^ociations dont le cardinal de Richelieu eslimoit l'entretien continuel si nécessaire, aussi bien que la marine et le commerce, parce que tous Ihs trois étoient entre les mains de Colbert et de Croissy, son trère, à (jui Louvois ne destinoit pas la dépouille du sage et de l'habile Pomponne, quand il se réunit à Colbert pour le taire chasser.

Ce fut donc dans cette triste situation intérieure que la enêtre de Trianon fit la guerre de 1688; que Louvois délonrna d'aliord le Roi de rien croire des avis de d'Avaux, ambassadeur en Hollande, et de bien d'autres qui mandoient de la Haye positivement, et de bien d'autres endroits, le projet et les préparatifs de la révolution d'Angleterre, et nos armes de dessus les Provinces- Unies par la Flandre, qui en auroient arrêté l'exécution, pour les porter sur le Rhin, et par là embarquer mûrement la guerre. Louvois frappa ainsi deux coups à la fois pour ses vues personnelles : il s'assnra par cette expresse négligence d'une longue et forte guerre avec la Hollande et l'Angleterre, où il étoit bien assuré que la haine invétérée du Roi pour la personne du prince d'Orange ne souffrii oit jamais sa grandeur et son établissement sur les ruines de la religion catholique et de Jacques II son ami personnel, tant qu'il pourroit espérer de renverser l'un et de rétablir l'autre; et en même temps il profiloit de la mort de l'électeur de Cologne, qui onvroit la dispute de lélection en sa place, entre le prince Clément de Bavière son neveu et le cardinal de Fnrstemberg son coadjuteur, portés ouvertement cbacun pir l'Kmpereur et par la France, et sous ce prétexte persuade au Roi d'attaquer l'Empereur et l'Empire par le siège de Philisbourg, etc.; et pour rendre

24 LOUIS XIY.

cette guerre plus animée et plus durable, fait brûler W(irms, Spire, et tout le Palatinat jusqu'aux porlf^s de Mayence dont il fait emparer les troupes du Roi. Après ce subit début, et certain par là de la plus vive guerre avec l'Empereur, l'Empire, l'Angleterre et la HoUande, l'intérêt particulier de la faire durer lui fit changer le plan de son théâtre.

Pousser sa pointe en Allemagne dénuée de places et pleine de princes dont les médiocres États dépourvus n'auroient pu la soutenir, le menaçoit de ce côté d'une paix trop prompte, malgré la fureur qu'il y avoit allumée par ses cruels incendies. La Flandre, au contraire, étoit hérissée de places, où, après une déclaration de guerre, il n'étoit pas aisé de pénétrer. Ce fut donc de la Flandre dont il persuada au lîoi de faire le vrai théâtre de la guerre, ses plus grands efforts, et rien en Allemagne qu'une guerre d'observation et de subsistance. Il le flatta de conquérir des places en personne, et de châtier une autre fois les Hollandois qui venoi nt de mettre le prince d'Urange sur le trône du roi Jacques, réfugié en France avec sa famille, et engagea ainsi une guerre à ne point finir; tandis qu'elle eût été courte au moins avec l'Empereur et l'Empire, en poriant brusquement la guerre dans le milieu de l'Allemagne, et demeurant sur la défensive en Flandre, où les Hollandois, contents de leur succès d'Angleterre, n'auroient pas songé à faire des progrès parmi tant de places.

Mais ce ne fut pas tout, Louvois voulut être exact h sa parole: la guerre qu'il venoit d'allumer ne lui suffit pas; il la veut contre toute l'Europe. L'Espagne, insénarable de l'Empereur, et même des Hollandois, à cause de la Flandre espagnole, s'étoit déclarée : ce fut un prétexte pour des projets sur la Lombardie, et ces projets en servirent d'un autre pour faire déclarer le duc de Savoie. C^' prince ne désiroit que la neutralité, et comme le plus faible, de laisser passer à petites troupes limitées, avec ordre et mesure, ce qu'on auroit voulu par son pays en

lotjis xnr. 25

payant. Cela étoit bien difficile à refuser ; aussi Catinat, déjà sur la frontière avec les troupes destinées à ce paS' sage, eut-il ordre d'entrei en négociation. Mais, à mesure qu'elle avançoit, Louvois demandoit davantage et envoyoit d'un courrier à l'autre des ordres si contradictoires que Monsieur de Savoie ni Catinat môme n'y comprenoient rien. Monsieur de Savoie prit le par ti d'écrire au Roi pour lui demander ses volontés à lui-inêrne et s'y conformer.

Ce n'éloit pas le compte de Louvois, qui vouloit forcer ce prince à la guerre. Il osa supprimer la lettre au Roi, et faire à son insu des demandes si exorbitantes, que les accorder et livrer tous ses États à la discrétion de la France étoit la même chose. Le duc de Savoie se récria, et of'ensé déjà du mépris de ne recevoir point de réponse du Roi à lui directe, il se plaignit fort haut. Louvois en prit occasion de le traiter avec insolence, de le forcer par mille affronts à plus que de simples plaintes, et là-dessus fit agir Catinat hostilement, qui ne pouvoit comprendre le procédé du ministre, qui, sans guerre avec la Savoie, obteiioit au delà de ce qu'il se pouvoit proposer.

Pendant cette étrange manière de négocier, l'Empereur, le prince d'Orange et les Hollandois, qui regardoient avec raison la jonction du duc de Savoie avec eux comme une chose capitale, surent en profiter. Ce prince se ligua donc avec eux par force et de dépit, et devint par sa situation l'ennemi de la France le plus coûteux et le plus redoutable, et c'est ce que Louvois vouloit, et qu'il sut opérer.

Tel fut l'aveuglement du Roi, telle fut l'adresse, la hardiesse, la formidable autorité d'un ministre le plus émineni pour les projets et pour les exécutions, mais le plus funeste pour diriger en premier; qui, sans être premier ministre, abattit tous les autres, sut mener le Roi où et comme ri voulut, et devint en eftet le maître. Il eu! la joie de survivre à Colberl et à Seignelay, ses ennemis et longtemps s^s rivaux. Elle fut de courte durée.

S6 Loms XI?.

L'épisode de la disgrâce et de la fin d'un si célèbre ministre esi trop curieuse pour devoir être oubliée, et ne peut être mieux pLicée qu'ici. Quoique je ne fisse que poindre lorsqu'elle arriva, et ftoindre encore dans le domestique, j'en ai été si bien informé depuis que je necramdrai pas (le raconter ici ce que j'en ai appris des sources, et dans la plus exacte vérité, parce qu'elles n'y ëtoient en rien intéressées.

La fenêtre de Trianon a montré un échantillon de l'humeur de Louvois; à celte humeur qu'il ne pouvoit contrai die se joigiioit un ardent désir de la grandeur et de la pros|)érité du Roi et de sa gloire, qui étoit le fondement et la plus assurée piolection de sa propre fortune, et de son énorme autorité. Il avuil gagné la confiance du Roi à tel [loiiit qu'il eut la C(mfidencede l'élrauge résolution d'épou>er Mute de Mainlenon, et d'être l'un des deux témoins de la célébration de cet afireux mariage. Il eut aussi le courage de s'en montrer digne en représentant au Roi quelle seroit l'ignominie de le déclarer jamais, et de tirer de lui sa parole ro\ale qu'il ne le déclareroit en aucun temps de sa vie, et de faire donner en sa présence la même parole à llarlay, aichevêque de Paris, qui, pour suppléer aux bans et aux formes ordinaires, devoit aussi comme diocésain être présent à la célébration.

Plusieurs années après, Louvois, qui étoit toujours bien informé de l'intérieur le plus intime, et qui n'épar-noit rien pour l'être fidéleruenl et promptement, sut les manèges (le Mme de Maiutenoii pour se faire déclarer; que le Roi avoit eu la faiblesse de lui promettre, et que la chose alloit éclater. Il mande à Versailles l'archevêque de Paris, et, au sortir de dîner, prend des papiers, et s'en va chez le Roi, et comme il faisoit toujours, entre droit dans les cabinets. Le Roi, qui alloit se promener, sortoit de sa chaise percée, et raccommodoit encore ses chausses. Vo\ant Louvois à heure (ju'il ne l'att enduit pas, il lui demande ce qui l'amène. (( Quelque chose de pressé et d'imporiant, lui répond Louvois d'un air triste qui étonna le

lODIS XIV. 27

Roi, et qui l'engagea à commander à ce qui étoit toujours là de valets inlt^i leurs de sortir Ils soilircni en effet; mais ils laissèrent les portas ouvertes, de m.uiière qu'ils ei tendirent tout, et virent aussi tout par les glaces : c'étoil là It* grand danger des cabinets.

Eux sortis, Louvois ne feignit point de dire au Roi ce qui l'ainenoit. Ce monnrque étoit souvent faux; mais il n'étoit pas au-dessus du mensonge. Surpris d'être découvert, il s'entortilla de foibles et transparents détours, et, pressé par son ministre, se mit à marcher pour gairner l'autre cabinet, où étoient les valets, et se délivrer de la sorte ; mais Louvois, qui l'aperçut, se jette à ses genoux et l'arrête, tire d-- son côté une petite épée de rien qu'il porioit, en présente la garde au Roi, et le prie de le luer sui-le-chanip s'il veut persister à déclarer son maiiage, lui manquer de parole ou plutôt ;i soi-même, et se couvrir aux yeux de toute 1 Europe d'une infamie qu'il ne veut pas voir. Le Roi trépigne, [lélille, dit à Louvois de le laisser. Louvois le serre de plus en plus par les jamlies, de peur qu'il ne lui échappe ; lui représente Ihorrible contraste de sa couronne, et d>^ la gloire personnelle qu'il y a jointe, avec la honte de ce qu'il vent faire, dont il mourra après de regret et de confusion, en un mot lait tant qu'il lire une seconde fois parole du Roi qu'il ne déclar-ia jamais ce mariage.

L'ar<;hevè(|ue de Paiis arrive le soir; Louvois lui conte ce qu'il a fait. Le [>rélat courtisan n'en auroit pas été capalile, et en effet ce fut une action qui se peut dire sublime, de quelque côté qu'elle puisse être considérée, surtout dans un ministre tout-puissant, qui tenoit si fort à son autorité et à sa place, et, par cela même qu'il faisoit, sentnit tout le poids de celle de Mme de Maintenon. conséquemment tout C' lui de sa haine, s'il étoil découvert, comme il avoit trop de connoi-sances pour se llatter ijuc son action lui demeurât cachée. L'archevêque, qui n'eut qu'à confirmer le Roi dans sa parole commune à Louvois et à lui, et qui vcnoit d'être réitérée à ce ministre,

n'osa lui refuser une démarche si honorable et sans danger. Il parla donc le lendemain malin au Uoi, et il en lira aisémeiii le renouvellement de celle pirole.

Celle du Roi à Mme de Maintenon n'avoit point mis de délai; elle s'atteiidoit à tous moments d'être déclarée. Au lioiit lie quelques jours, inquiète de ce que le Roi ne lui parloitde rien là-dessus, elle se hasarda de lui en toucher quelque chose. L'embarras où elle mit le Roi la trouida lort. Elle voulut faire elfort; le Roi coupa court sur les réflexions qu'il avoil faites, les assaisonna comme il put, mais il finit par la prier de ne plus penser à être déclarée et à ne lui en parler jama'S. Après le premier bouleversement que lui causa 1h perle d'une telle espérance, et si prés d'être mise à effet, son premier soin fut de rechercher à qui elle en étoii redevable. Elle n'étoit pas de son côté moins bien avertie que Louvois. Elle apprit enfin ce qui s'étoit passé, et quel jour, entre le Roi et son ministre.

On ne sera pas surpris après cela si elle jura sa perte et si elle ne cessa de la pré[>arer, jusqu'à ce qu'elle en vint à bout; mais le temps n'y étoit pas jiropre. Il falloit laisser vieillir l'affaire avec un roi soupçonneux, et se donner le loisir des conjectures pour miner peu à peu son ennemi, qui a\oit toute la conJlance de son maître, à qui la guerre le rentloit si nécessaire.

Le personnage qu'avoit fait l'archevêque de Paris ne lui échappa pas non plus, quelque léger qu'il eût été, et même après coup ; et c'est, pour le dire en passant, ce qui creusa peu à peu la disgrâce qui s'augmenta toujours, dont les dégoûts continuels qui succédèrent à une laveur si déclarée et si longue abrégèrent peut-être ses .ours, qui t éanmoins surpassèrent de tiois ans ceux de Louvois.

A l'égHrd de ce ministre, dont la sultane mmcjné avoit plus de hâte de se délivrer, elle ne mancjua aucune ocrasion d'y préparer les voies, ('elle de ces imendies ilu I' -lalinal lu' fut d'un merveilleux usage. Elle ne rnariqu;i pas d'en peindre au Roi toute la cruauté ; elle n'oublia pas de

lui en faire naître les plus grands scrupules, car le Roi en étoit lors [»lus susceptible «|u'il ne l'a été ilopuis. Elle s'aida aussi de la hame qui en relornboil à plotiib sur lui, non sur son ministre, et <les dang'reux hITpIs qu'elle pouvoit produire. Kntin elle vint à bout d'aliéner fort le Roi et de le mettre de mauvaise humeur contre Louvois.

Celui-ci, non content des terribles exécutions du Palatinat, voulut encore briiler Trêves. Il le proposa au Roi comme plus nécessaire encore que ce qui avoit été fait à Worms et à Spire, dont les ennemis auroient fait leurs places d'armes, et qui en feroient une à Trêves, dans une position à notre égard bien plus dangereuse. La dispute s'échauffa sans que le Roi pût ou vouliît être persuadé. On peut juger que Mme de Maintenon après n'adoucit pas les choses.

A quelques jours de là, Louvois, qui avoit le défaut de l'opmiâtreié, et en qui 1 expérience avoit ajnuté de ne douter pas d'emporter toujours ce qu il vouloit, vint à son ordinaire travailler avec le lîoi chez Mme de Maintenon. A la fin du travail, il lui dit qu'il avoit hien senti que le scrupule éloil la seule raison qui l'eût retenu de conseniir à une chose aussi nécessaire à son service que létoit le brùlementde Trêves; qu'il croyoit lui en rendre un essentiel de l'en délivrer en s'en chargeant lui-même; et que pour cela, sans lui en avoir voulu repart- r, il avoit dépêché un courrier avec l'ordre de brûler Trêves à son arrivée.

Le Roi fut à l'instant, et contre son naturel, si transporté de colère qu'il se jeta sur les pincettes de la cheminée, et en alloit charger Louvois sans Mme de Maintenon, qui se jeta aussitôt enlre-deiix, en se riant : « Ah! Sire, qu'allez-vous l'aire? » et lui ôta les piiicelies des mains. Louvois ce[)e dant gagimit la (lorle Le Koi cria après lui pour le r;ippeler, et lui lit, les yeu\ élmcelanls: « Dépêchez un courrier tout à cette heure avec un contreordre, et qu'il arrive à temps, et sachez que votre tjète en

Saint-Simon. — Scènes et Portraits. II. — 3

30 LOtJlS XIY.

répond, si on brûle une seule maison. » Louvois, plus mort que vif, s'en alla sur-Ie-chainp.

Ce n'éloit pas dans l'impatience de dépêcher le contreordre ; il s'éloit bien gardé de laisse!" partir le premier courrier. Il lui avoil donné ses dépêches portant l'ordre de l'incendie, mais il lui avoit ordonné de l'aliendre tout botté au retour de son travail, il n'avoit osé hasanler cet ordre après h répugnance et le refus du Roi d'y consentir, et il crut {)ar celte ruse que le lloi pourroit être fâché, mais que ce soroit tout. Si la chose se fût passée ainsi par ce piège, il faisoit paitir le courrier en revenant chez lui. Il lui assez saj:e pour ne pas se commettre à le dépêcher auparavant, et bien lui en prii. 11 n'eut que la peine de reprendre ses dè[)èches et de fairi- débotter le courrier. Il passa toujours auprès du Roi pour parti, et le second pour être arrivé assez à temps pour empêcher l'exécution.

Après une aussi étrange aventure, et aussi nouvelle au Roi, Mme de Maintenon eut beau jeu contre le ministre. Une seconde action, louable encore, acheva sa perle. Il fit, dans l'hiver de 1690 à 1691, le projet de prendre Mons à l'entiée du printemps, et même auparavant. Gonune tout ne se mesure que par comparaison, les finances, abondantes alors eu égard à ce qu'elles ont été depuis, mais fort courtes par l'habitude précédente d'y nager, engagèrent Louvois de proposer au Roi de laire le voyage de Mons sans y mener les dames. Chamiay, qui étoit de tous les secrets militaires, même avec le Roi, avertit Louvois de prendre garde à une proposition qui offenseroil Mme de Maintenon, qui déjà ne i'aimoit pas, et qui avoit assez de crédit pour le perdre. Louvois trouva tant de dépense et tant d'emiiarras au voyage des dames, qu'd préféra le bien de l'État et la gloire du Roi à son propre danger, et le siège se fit par le Roi, qui prit la place, et les dames demeurèrent à Versailles, où le Roi les revint trouver aussitôt qu'il eut pris Mons. Mais comme c'est la dernière goutte d'eau qui fait répandre le verre,

tOUIS XIV. 51

un rien arrivé à ce siège consomma la perle de Lonvois.

Le Roi, qui se piquoil de s;ivoir mieux que personne jusqu'aux moindres choses militaires, se promenant autour de son camp, trouva une garde ordinaire de cavalerie I il placée, et lui-même la replaça autrement. Se promenant encore le même jour i'après-dinée, le liasird fit qu'il repassa devant cette même garde, qu'il trouva placée ailleurs. Il en fut surpris et choqué. Il demanda an capitaine qui l'avoil mis où il levoyoit, qui répondit que c'étoit Louvois qui avoit passé par là. « Mais, reprit le Roi, ne lui avez-vous pas dit que c'étoit moi (|ui vous avois placé? — Oui, Sire, n répondit le capitaine. Le Roi piqué i;e tourne vers sa suite, et dit : « N'est-ce pas là le métier de Louvois? il se croit un grand homme de guerre et savoir tout; » et tout de suite, replaça le capitaine avec sa ojarde où il l'avoil mis le matin. G et oit en effet sottise et insolence [à] Louvois, et le Roi avoit dit vrai sur son compte. Mais il en fut si Idessé qu'il ne put le lui pardonner, et qu'après sa mort, ayant rappelé Pomponne dans son conseil d'Étal, il lui conta cette aventure, piqué encore de la présomption de Louvois ; et je la tiens de l'abbé de Pomponne.

De retour de Mous, l'éloignement du Roi pour lui ne fit qu'augmenter, et à tel point que ce ministre si présomptueux, et qui au milieu de la plus grande guerre se comploit si indispensablenient nécessaire, commença à tout appréhender. La maréchale de Rochefort, qui étoit demeurée son amie mtime, étant allée avec Mme de Blansac. sa fille, dîner avec lui à Meudon, qui me l'ont conlé toutes les deux, il L's mena à la promenade. Ils n'étoiont qu'eux trois dans une petite calèche légère qu'il menoit. Elles l'entendirent se parler à lui-même, rêvant profondément, et se dire à diverses reprises : « Le feroil-il'/ Le lui fera-t-on faiie? non; mais cependant.... Non, il n'oseroil. )• Pendant ce monologue il alloit toujours, el la mcr-e et la fdle se taisaient, et se poussoient, quand tout à coup la maréchale vit les chevaux sur le dernier rebord d'uno

3Î LODIS XIT.

pièce d'eau, et n'eut que le temps de se jeter en avant sur les mains de Louvois pour arrêter les rênes, criant qu'il les menoit noyer. A ce cri et ce mouvement, Louvois se réveilla comme d'un profond sommeil, recula quelques pas et tourna, disant qu'en effet il revoit et ne peiisoit pas à la voiture.

Dans cette perplexité, il se mit à prendre des eaux les matins à Trianon. Le 16 juillet j'étois à Versailles pour une affaire assez sauvage, dont le Roi avoit voulu donner tout l'avantage à mon père, qui éloit à Blaye avec ma mère, contre Sourdis,qui commandoit en chef en Guyenne, et que Louvois avoit inutilement soutenu. Ce nonobsiant, je fus conseillé de l'aller remercier, et j'en reçus autant de compliments et de politesses que s'il avoit bien servi mon père. Ainsi va la cour. Je ne lui avois jamais parlé. Sortant le même jour du dîner du Roi, je le rencontrai au fond d'une très- petite pièce qui est entre la graud'salle des gardes et ce grand salon qui donne sur la petile cour des princes, M. d" Marsan lui parloit, et il alioit travailler chez Mme de Maintenon avec le Roi, qui devoit sepioinener après dans les jardins de Versailles à pied, oij les gens de la cour avoient la liberté de le suivre. Sur les quatre heures après midi du même jour, j'allai chez Mme de Châteauneuf, oij j'appris qu'il s'étoit trouvé un peu mal chez Mme de Maintenon, que le Roi l'avoit forcé de s'en aller, qu'il étoit retourné à pied chez lui, où le rnal avoit subitement augmenté, qu'on s'étoit hâté de lui donner un lavement qu'il avoit rendu aussitôt, et qu'il étoit mort en le rendant, et demandant son fils Barbezieux, qu'il n'eut [)as le temps de voir, quoi(|ue il accourût de sa chambre.

On peut juger de la surprise de toute la cour. Quoique je n'eus>e guère que quinze ans, je voulus voir la contenance du Roi à un événement de cette qualité. J'allai l'attendre, et le suivis toute sa promenade. Il me parut avec sa majesté accoutumée, mais avec je ne sais quoi de leste et de délivré, qui me surprit assez pour en parler après, d'autant plus que j'ignorois alors, et longtemps depuis,

les choses que je viens d'écrire. Je remarquai encore, qu'au lieu d'aller voir ses fontaines et de diversifier sa promenade, comme il faisoit toujours, dans ces jardins, il ne fit jamais qu'aller et venir le long de la balustrade de l'orangerie, et d'où il voyoit, en revenant vers le château, le logement de la surutteidance, où Louvois ventât de mourir, qui teriiiiuoit l'anciennt' aile du châtt-au sur le tlanc de l'orangerie, et vers l>'f)uel il regarda sans cesse toutes les fois qu'il revenoit vers le château.

Jamais le nom de Louvois ne fut prononcé, ni pas un mot de cette moi t si surprenante et si soudaine, qu'à l'arrivée d'un officier que le roi d'Angleterre envoya deSaini- Germaiii, qui vint trouver le Roi sur cette terrasse, et qui lui fit de sa part un com|iliraent sur la perte qu'il venoit de faire, ft Monsieur, lui répondit le Roi d'un air et d'un ton plus que dégagé, faites mes compliments et mes remerciements au roi et à la reine d'Angleterre, et ditesleur de ma part que mes affaires et les leurs n'en iront pas moins bien. » L'olficier fit une révérence, et se relira, l'étonnement peint sur le visage et dans tout son maintien. J'observais curieusement tout cela, et que les principaux de ce qui étoit à sa promehade s'interrogeoient des yeux s ms proférer une parole.

Baibezieux avoil eu la survivance de secrétaire d'État dès 1685, (|u'il n'avoit pas encore dix-huit ans, lorsque son père la fit ôter à Courtenvaux son aîné, qu'il en jugea incapable. Ainsi Barbezieux, à la mort de Louvois, l'avoit faite sous lui en apprentif commis prés de six ans, et en avoit vingt-quatre à sa mojt, et cette mort arriva bien juste pour sauver un grand éclat. Louvois étoit, qmmd il mourut, tellement perdu qu'il devoit être arrêté le lendemain et conduit à la Bastille. Quelles en eussent été les suites? C'est ce qu'' sa mort a scellé dans les ténèbres, mais le lait de celte résolution prise et arrêtée par le Roi est cerlain, je l'ai su depuis par des gens bien informés ; mais ce qui demeure sans léplique, c'est que le Roi môme la dit à Chamillart, lequel me l'a conté. Or, voilà ce qui

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explique, je ppiise, ce dos'nvolie du Roi le jour de la mort de le tnmibtre, qui se irouvoil soulagé de l'exé. ution résolue pour le lendeuiaui, et de toutes ses iuiporiuiies suites

Le Roi, en rentrant de la promenade chez lui, envoya chercher Chamlay, el lui voulut donner la charge de secrétiiii e d'État de Louvois, à laquelle est attaché le département de lii guérie. Chamlay remercia, el refusa avec persévérance. Il dit au Roi (juil avoit trop d'obligation à Louvois, à son amitié, à sa confiance, pour' se revèlir de ses dépouilles au préjudice de son fils, qui en avoit la survivance. 11 parla de toute sa force eir faveui' de Barbezieux, s'offril de iravarller sous lui à tout ce à quoi on voudror't l employer, et à lui conimuinquer tout ce que l'expérience lui auroit appris, et conclut par déclarer que si Barbezieux avort le rrralheur de n'être pas consei'vé dans sa charge, il airrroit mieux la voir en quelques mains que ce fût (|u'enlre les siennes, et qu'il n'accepteroit jamais celle de Louvois et de son fils.

Chamlay étoit un fort gros homme, blond et court, l'air grossier et paysan, même rustre, et l'éioit de naissance, avec de lespiit, de la politesse, un grand et resp, ctueux savoir-vivre avec tout le monde, bon, doux, affable, obligeant, désintéressé, avec un grand sens et un talent unique à coimoitre les pays, et à n'oublier jamais la position dea moindres lieux, ni le cours et la nature du plus petit ruis-eau. Il avoit longtemps servi de maréchal des logis des armées, où il fut toujours estimé des gérréraux et fort aimé de tout le monde. Un grand éloge pour lui est que M de Turenne ne put et ne voulut jamais s'en passer jusqu'à sa mort, et que malgré tout raltacheinent qu'il con erva pour sa ni' moire M. de Louvois le mit dans toute sa confiance. M. de Turerrne, qui l'aNoit lort vanlé au Boi, l'en avoit fait conuoilre. Il étojl déjà entré dans les secrets militaires ; M. de Louvois ne lui cacha rien, et y trouva un grand soulagement pour les dispositions et les marches des troupes qu'il destinoit secrètement

aux projets qu'il vouloit exécuter. Cette capacité, jointe à sa proliiié el à la l'acililé de son travail, de ses expi'dieuts, de ses ressources, le niireiit de tout avec le lioi, qui l'employa même en des négociations secrètes et en des voyages incormus. 11 lui fit du bien et lui donna la grande «;roix de Saint-Louis. Sa modestie ne se démentit jamiis, jusque-là qu'il fut surpris et honteux de l'aptilaudissemenl que reçut la belle action qu'il venoil de faire, que le Uoi ne cacha pas, et que Barbezieux, à qui elle valut sa charge, prit plaisir de publier.

On sera moins surpris dans la suite, quand le Roi et Mme de Maintenon seront plus développés, de leur voir confier à un homme de vin t-qufitre ans une charge si iirpo) tante, au milieu d'une guerre générale avec toute l'Kurope, et au fils de ce mini&lre qu'ils alloient envoyer à la bastille, lorsque sa mort les prévint. Je joins ici le Roi el Mme deM;iintenon ensemble, parce que ce fut elle qui perdii le père, elle qui fit donner la charge au fils. Le Roi, à son ordinaire, passa chez elle après la conversation de Clianilay, el ce iut ce soir-là même que la résolulion lut prise en faveur de Barbezieux.

La S'udaineié du mal et de la mort de Loiivois fît tenir bien des liiscoius, bien plus encore quand on sut par l'ouverture de son corps qu'il avoil été empoisonné. Il éfoit gnnd buveur d'' au, et en avoit toujours un pot sur la cheminée de son cabinet, à même duquel il buvoit. On sut qu'il en avoit bu ainsi en sortant pour aller travailleravec le Roi, et qu'entre sa sortie de dîner avec bien du monde, et son entrée dans son cabinet pour prendie les papiers (^u'il vouloit poiler à son travail avec le Roi, un (rotteurdu logis étoii entré dans ce cabinet, el y étoit resté quelques nit ment> seul. 11 fut airêlé et mis en prison. Mais à peine \ eut-il dtnieuré quatre jours, el la piocédure commencée, qu'il fut élar>;i par ordre du Roi, ce qui avoit déjà été lait jele au feu, et défense de faire aucune recher<;he. Il devint même dangereux de parler là-dessus, et la famille de Louvois éloulfa tous ces biuils, de nicinière à ne

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laisser aucun doute que l'ordre très-précis n'en eût été donné.

Ce fut avec le même soin que l'histoire du métlecin, qui éclata peu de mois après, fut aussi étoufiée , mais dont le premier cri ne se put effacer. Le hasard me l'a très-sincèrement apprise; elle est trop singulière pour s'en tenir à <e mot, et pour ne pas finir par elle ttiut le curieux et l'intére-sant qui vient d'être raconté sur un ministre aussi princip;il que l'ètoit M. de Louvois.

Mon père avoil depuis itlusieurs années un écuyer qui étoit un gentilhomme du Pèrigord de bon lieu, de bonne mine, fort apparenté et fort homme d'honneur, qui s'appeloit Clérand. Il crut taire quelque fortune chez M. de Louvitis; il en parla à mou père qui lui vouloit du bien, et qui trouva bon qu'il le quittât pour être écuyer de Mme de Louvois, deux ou trois ans avant la mort de ce ministre. Clérand conserva toujours son premier attachement, et nous notre amitié pour lui, et il vemut au logis le plus souvent qu'il pouvoit. 11 m'a conté, étant toujours à Mrue de Louvois de[)uis la mort de son mari, queSéron, médecin domestique de ce ministre et qui l'étoit demeuré de M. dt' Barbezieux, loge dans sa même chambre au cliâteau de Versailles, dans la surintendance que Barbezieux avoit conservée, quoique il n'eût pas succédé aux bâtiments, s'étoit bairicadé dans cette chambre, seul, quatre ou cinq mois après la mort de Louvois; qu'aux cris qu'il y fît on étoit accouru à sa porte, qu'il ne voulut jamais ouvrir; que les cris durèrent presque toute la jour^ née, sans qu'il voulût ouïr parler d'aucun secours tempe rel ni spirituel, ni qu'on pût venir à bout d'entrer dans sn chambre; qu'il étoit un misérable indii^ne de tout secours, et qu'il mourut de la sorie en désespéré au bout de huit ou dix beures, sans avoir jamais parlé de personne, ni prononcé un seul nom.

A cet événement les discours se réveillèrent à l'oreille; il n'étûit pas sûr d'en parler Qui a fait faire le coup? c'est ce qui est demeuré dans les pius épaisses ténèbres. Les

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amis de Louvois ont cru l'honorer en soupçonnant des pui>sances étrangères ; mais elles auroient attendu bien tard à s'en détaire, si quelqu'une avoit conçu ce détestable dessein. Ce qui est certain , c'est que le Roi en étoit eniièiernent incapable, et qu'il n'est entré dans i'espntde qui (lue ce soit de l'en soupçonner. Revenons maintenant à lui.

Vfmons maintenant à un autre genre de politique de Louis XIV.

La cour fut un autre manège de politique du despotisme. On vient de voir celle qui divisa, .qui humilia, qui confondit les plus grands, celle qui éleva les ministres audessus de tous, en autorité et en puissance par-dessus les princes du sang, en grandeur mêmt' par-de!>sus les gens de la première qualité, après avoir totalement changé leur état. Il faut montrer les progrès en tous genres de la même conduite dressée sur le même point de vue.

Plusieurs choses contribuèrent à tirer pour toujours la cour hors do Paris, et à la tenir sans mterruption à la camp.igne. Les troubles de la minorité, dont cette ville fut la grand théâtre, en avoient imprimé au Roi de l'aversion, et la persuasion encore que son séjour y étoit dangereux, et que la résidence de la cour ailleurs rendroit à Paris les cabales moins aisées par la distance des lieux, quelque peu éloignés qu'ils fussent, et en même temps plus difficiles à cacher par les absences si aisées à remarquer. Il ne pouvoit pardonner à Paris sa sortie fugitive de cette ville la veille des Rois (1 649), ni de l'avoir rendue, malgré lui, témoin de s^^s larmes, à la première retraite de Mme de la Vallière. L'embarras des maîtresses, et le danger de pousser de grands scandales au milieu d'une capitale si peuplée, et si remplie de tant de différents es[>rits, n'ent pas peu de part à l'en éloigner. 11 s'y troiivoit iniporlunéde la foule du peuple à chaciue fois qu il SOI toit, qu'il renlroit, qu'il pamissoii dans les rues ; il ne 1 étoit pas moins d'une autre sorte de foule de gens de la ville, et qui n'étoit pas pour l'aller chercher assidûment

plus loin. Des inquiétudes aussi, qui ne furent pas plus tôt aperçues que les plus l'ainilieis de ceux qui étoient commis à sa girde, le vieux Noailles, M. de l.auzun, et quelques subalteru-'S, firent leur cour de leur vigilance, et furent accusés de multiplier exprès de faux avis, qu'ils se faisoient donner pour avoir occasion de se faire valoir et d'avoir plus souvent des particuliers avec le Roi ; le goût de la promenade et de l;i chasse, bien plus commodes à la campagne qu'à Paris, éloigné des forêts et stérile en lieux de promenade ; celui des bâtiments qui vint après, et peu cà peu toui<'urs croissant, ne lui en permetloit pas l'amusement dans une ville où il n'auroit pu éviter d'y être continuellemenl eu spectacle; enfin l'idée de se rendre plus vénérable eu se dérobant aux yeux de la multitude, et à l'habitude d'en être vu tous les jours; toutes Ces considérations fixèr-nl le Roi à Saint-Germain bientôt après la mort di' la Reine sa mère.

Ce fut là où il commença à attirer le monde parles fêtes et les galanteries , et à faire sentir qu'il vouloit être vu souvent.

L'amour de Mme de la Vallière, qui fut d'abord un mystère, donna lieu à de fréquentes promenades à Versailles, petit château de caries alors, bâti par Louis Xlil ennuyé, et sa suite eiu^oie plus, d'y avoir' souvent couché dans un michant cabaret à rouliers et dans un moulin à vent, excédés de ses longues ch;isses dans la forêt de Saint-Léger et plus loin encore, loin alors de ces temps réservés à son fils où les routes, la vitesse des chiens et le nombre gai;é des piqueurs et des chasseurs à cheval a rendu les chasses si aisées et si comtes. Ce monarque ne coucboit jamais ou bien rarement à Versailles qu'une' nml, - 1 par nécessité ; le Ri»i sou fils pour être plus en partii'uli-r avec sa mniiresse, plaisirs inconnus au Juste, au héros digne fils de saint Louis, qui bàiit ce petit Versailles.

Ces petites parties de Louis XIV y firent naître peu à peu ces immenses bâtiments qu'il y a faits; et leur com-

modité pour une nombreuse cour, si différente de« logements de Sailli- erniain, y transpoila tout à fait sh demeure peu de leni|)s avant la mort de la lieine. Il y fit des logements infinis, qu'on lui faisoit sa cour de lui demander, au lieu qu à Sainl-Germaiu, presque tout le monde avoit riucommolilé d'être à la ville, et le peu qu» étoit logé au château y étoit étrangement à l'étroit.

Les fêtes fiéquenles, les promenades particulières à \eri«ailles, les voyages furent des moyens que le lîoi saisit pour distinguer et pour mortifier en nommant les persoimes qui à chaque fois en dévoient être, et pour tenii' chacun assidu et atlenlifà lui plaire. Il senloit qu'il n'avuit [las à be.iucoup prés assez de grâces à réfiaudre pour faire un effet continuel, il en substitua donc aux vérit.ibles d'idéales, par la jalousie, les petites préférences qui se trouvoient tous les jours, et pour ainsi dire à tous moments, par son art. Les espérances que ces petites préférences et ces distinctions faisoient naître, et la considération qui s'en tiroil, personne ne fut plus ingénieux (jue lui à iuveuter sans cesse ces sortes de choses. Marly, dans la suile, lui lut en cela d'un plus ;.;rand usage, et Trianon où tout le monde, à la vérité, pouvoit lui aller faire sa cour, mais où les dames a\oient l'hoiineur de manger avec lui, et où à cha(iue repas elles étoient choisies; le bougeoir qu'il faisoit tenir tous les soirs à son coucher par un courtisan qu'il vouloit distinguer, et toujours entre les plus qualifiés de ceux qui s'y trouvoient, qu'il noirimoit tout haut au sortir do sa prière. Le justaucmps à brevet fut une autre de ses inventions. Il étoit bleu doublé de rouge avec les paiements et la veste rouge, brodés d'un dessin magnidque or et un peu d'arg. nt, pai liculier à ces babils. Il n y en avoit qu'un nombre, dont le lîoi, sa tamille et les princes du sang étoient; [ mais ceux-ci, comme le reste des couilisans, n'en avoient qu'à mesure qu'il en vaquoil. Les plus distingués de la cour par eux-mêmes ou par la faveur les demandoient au Roi, et c' étoit une giàce que d'en obtenir. Le

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secrétaire d'État ayant la maison du Roi en son département en expédioit un brevet, et nul d'eux n'éloit à portée d'en avoir. Ils furent imaginés pour ceux, en très-petit nombre, qui avoient la liberté de suivre le Roi aux promenades de Saint-Germain à Versailles sans être nommés, et depuis que cela cessa, ces habits ont cessé aussi de donner aucun privilège, excepté celui d'être poités quoique on fût en deuil de cour ou de lamille, pourvu que le deuil ne lût pas grand ou qu'il fût sur ses fins, et dans les temps encore où il étoit défendu de porter de l'or et de /argent. Je ne l'ai jamais vu porter au Roi, à Monseigneur ni à Monsieur, mais très-souvent aux trois fils de Monseigneur et à tous les autres princes; et jusqu'à la mort du Roi, dès qu'il en vaquoit un, c'étoit à qui l'auroit entre les gens de la cour les plus considérables, et si un jeune seigneur l'obtenoit, c'étoit une grande distinction. Les dilférentes adresses de cette nature qui se succédèrent les unes aux autres, à mesure que le Roi avança en âge, et que les fêtes changeoient ou diminuoient, et les attentions qu'il mar(|Uoit pour avoir toujours une cour nombreuse, on ne fîuiroit point à les expliquer.

Non-seulement il étoit sensible à la présence continuelle de ce qu'il y avoii de distingué, mais il 1 éioitaussî aux étages inférieurs, 11 regardoit à droite et à gaucbe à son lever, à son coucher, à ses repas, en passant dans les appartements, dans ses jardins de Versailles, où seulement les courtisans avoient la liberté de le suivre; il voynit et remarquoit tout le monde, aucun ne lui écliappoit, jusqu'à ceux qui n'espéroient pas même être vus. 11 disliMguoit très-bien en lui-même les absences de ceux qui étoient toujours à la cour, celles des passagers qui y venoieni pins ou moins souvent; les causes générales ou particulières de ces absences, il les cond)inoit et ne perdoit pas la plus légère occasion d'agir à leur égard en conséquence. C'étoit un déméiite aux uns, et à tout ce qu'il y avoit de distingué, de ne faire pas de la cour son

séjour ordinaire, aux autres d'y venir rarement, et une ûiàgrâre sûre pour qui n'y venoil jamais, ou comme jamais. Quand il s'agissoit de quelque chose pour eux: a Je ne le conuois point, » répondoit-il fièrement. Sur ceux qui se préseniuient rarement : « C'est un homme que je ne \ois jamais; » et ces arrêts-là étoient irrévocables. C'éloit un autre crime de n'aller point à Fontainebleau, qu'il reg:irdoit comme Versailles, et pour certaines gens de ne demander pas pour Marly, les uns toujours, les autres souvent, quoique sans dessein de les y mener, les uns toujours ni les autres souvent ; mais si on étoit sur le pied d'y aller toujours, il falloitune excuse valable pour s'en dispenser, hommes et femmes de même. Surtout il ne pouvoit souffrir les gens qui se plaisoient à Paris. Il suppoitoit assez aisément ceux qui aimoient leur campagne, encore y falloil-il être mesuré ou avoir pris ses précautions avant d'y aller passer un temps un peu long.

Gela ne se bornoit pas aux personnes en charge, ou familières, ou bien traitées, ni à celles que leur âj^e ou leur représentation mar quoit plus que les autres La destination seule suffisoit dans les gens habitués à la cour. On a vu sur cela, en son lieu, l'attention qu'eut le Roi à un voyage que je fis à Rouen pour un procès, tout jeune que j'étois, et à m'y faire écrire de sa part par Pontchartrain pour en savoir la raison.

Louis XIV s'étudioit avec grand soin à être bien informé de ce qui se passoit partout, dans les lieux publics, dans les maisons particulières, dans le commerce du monde, dans le secret des familles et des liaisons. Les espions et les rapporteurs étnient infinis. Il en avoit de toute espèce : plusieurs qui ignoroient que leurs déLidons allassent ju>qu'à lui, d'autres qui le savoient, quelques-uns qui lui ècrivoient directement en faisant rendre leurs lettres par les voies qu'il leur avoit [)rescriles, et ces lettres là n'étoient vues que de lui, et toujours avant toutes autres choses, quelques autres enfin qui lui parloient

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quelquefois secrètement flans ses cabinets, par les derrières. Ces voies inconnues rompirent le cou à une infinité de gens de Ions états, sans qu'ils en aient jamais pu découvrir la cause, souvent très-injustement, et le Roi, une fois prévenu, ne revenoit jamais, ou si rarement que rien ne l'étoil davantage.

Il avoit encore un défant bien dangereux pour les autres, et sonvenl pour lui-même par la privation de bons sujels. C'est qu'encore qu'il eût la mémoire excellente et pour reconnoitre un homme du commun qu'il avoit vu une fois, an bout de vin^l tins, et pour les choses qu'il avoit sues, et qu'il ne confondoil point, il n'étoit pourtant pas possible qu'il se souvint de tout, au nombre infini de ce qui chaque jour venoil à sa connoissance. S il lui étoit revenu quelque chose de quelqu'un qu'il eût oublié de la sorte, il lui restoit imprimé qu'il y avoit quelque chose contre lui, et c'en étoit assez poilr l'exolure. (l ne cédoit point aux représentations d'un ministre, d'un général, de son confesseur même, suivant lespèce de chose ou de gens dont il s'agissoit. 11 répondoit qu'il ne savoit plus ce qui lui en étoit revenu, mais qu'il étoit plus sûr d'en prendre un autre dont il ne lui fût rien revenu du tout.

Ce fut à sa curiosité que les dangereuses fonctions du lieutenant de polic,e furent redevables de leur établissement. Elles allèrent depuis toujours croissant. Ces officiers ont tous été sous lui plus craints, plus ménagés, aussi considérés que les minisires, jusque par les mmistres mêmes, et il n'y avoit personne en France, sans en excepter les princes du sang, qui n'eût intérêt de les ménager, et qui ne le fit. Outre les rapports sérieux qui lui revenoient par eux, il se divertissoit d'en apprendre toutes les galanteries et toutes les sottises de Paris. Pontchartrain, qui avoit Paris et la cour dans son département, lui faisoit tellement sa cour par cette voie indigne, dont son père étoit outré, qu'elle le soutint souvent auprès du Roi, et de l'aveu du Roi même, contre de rudes at-

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teintes auxquelles sans cela il auroit succombé, et on l'a su plus d'une fois par Mm»' de Mainienon, par Mme la duchesse de Bourjfogne, par M. le comte de Toulouse, par les valets intérieurs.

Mais la plus cruelle de toutes les voies par laquelle le Roi fut instruit bien des années avant quon s'en fût aperçu, et par laquelle l'ignorance et l'imprud-nce de beaucoup de gens continua toujours encore de l'instruire, lut celle de l'ouverture des lettres. C'est ce qui donna tant de crédit aux Pajot et aux Rouilles, qui en avoient la ferme, qu'on ne put jamais ôter, ni les faire guère augmenter par cette raison si longtemps inconnue, et qui s'y enrichirent si énormément tous, aux dépens du public et du Roi même.

On ne sauroit comprendre la promptitude et la dextérité de cette exécution. Le Roi voyoi^ l'extrait de toutes les lettres où il y avoit des articles que les chefs de la poste, puis le mini-«tre qui la «[ouvernoit, jugeoient devoir aller jusqu'à lui, et les lettres entières quand elles en valoient ia peine par leur tissu, ou par la considération de ceux qui éioient en commerce. Par là les gens principaux de la poste, maîtres et commis, furent en état de supposer tout ce qu'il leur plut et à qui il leur plut ; et comme peu de chose fierdoit sans ressource, ils n'avoieut pas besoin de lorger ni de suivre une intrigue. Un mot de mépris sur le Roi ou sur le gouvernement, une raillerie, en un mot, un article de lettre spécieux et détaché, noyoit sans ressource, sans perquisition aucune, et ce moyen étoil continuellement entre leurs mains. Aussi à vrai et à faux est-il incroyable combien de gens de toutes les sortes en furent plus ou moins perdus. Le secret étoit impénétrable, et jamais rien ne coûtn moins au Hoi que de se taire pro:ondément et de dissimuler de même.

Ce dernier talent, il le poussa souvent jusqu'à la fausseté, mais avec cela jamais de mensonge, et il se piquoit de tenir parole. Aussi ne la donnoit-il presque januiis. Pour le secret d'autrui, il le gardoit aussi religieusement

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que le sien. Il éloit même flatté de certaines confessions tw de certaines confidences et même conliances; il n'y avoil maitie&se, mmistrt ni favori qui pût y donner atteinte, quand le secret les auroit même regardés.

On a su, entre beaucoup d'auiies, l'aventure aineuse d'une femme de nom, lequel a toujours été pleinement ignoré et jusqu'au soupçon uièine, qui séparée de lieu depuis un an d'avec son mari, se trouvant gmsse et sur le point de le voir arriver de l'armée, à bout enfin de tous moyens, fit demander en grâce au Itoi une audience secrète, dont qui que soit ne pût s'apercevoir, pour l'affaire du monde la plus importante. Elle l'obtint. Elle se confia au Roi dans cet extrême besoin, et lui dit que c'étoit comme au plus honnête homme de son royaume. Le Roi lui conseilla de profiler d'une si grande détresse pour vivre plus sagement à l'avenir, et lui promit de relenir sur-le-chainp son mari sur la frontière, sous prétexte de son service, tant et si lonj^temps qu'il ne pût avoir aucun soupçon, et de ne le laisser revenir sous aucun prétexte. En elfet, il en donna l'ordre le jour même à Louvois, et lui défendit non-seulement tout congé, mais de souffrir qu'il s'absentât un seul jour du poste qn il lui assignoit pour y commander tout l'hiver. L'officier, qui étoit distingué, et qui n'avoit rien moins que souhaité, encore moins demandé, d'être employé l'hiver sur la frontière, et Louvois qui y avoit aussi peu pensé, furent également surpris et fâchés. 11 n'en fallut pas moins obéir à la lettre et sans demander pourquoi, et le Roi n'en a fait l'histoire que bien des années après, et que lorsqu'il fut bien sûr que les gens que cela regardoit ne se pouvoient plus démêler, <omme en effet ils n'ont jamais pu l'être, pas même du soupçon le plus vague ni le plus incertain.

Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n'augmenta tani par là le prix de ses bienfaits, .laïuiiis personne ne vendit m eux ses p;iroles, son souris même, jusqu'à ses regards. 11 rendit tout précieux par le choix et la ma-

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jesté, à quoi la rareté et la breveté de ses paroles ajoutoient beaucoup. S'il les adn'ssoit à quelqu'un, ou de question, ou de choses iiidifl'érenles, toute l'assistance le regardoit ; c'éloit une disti.iriion dont on s'enlielenoit, . et qui rendoil toujours une sorte de considération. Il en étoit de inéine de toutes les attentions et les distinctions, et des préférences, qu'il doniioil dans leurs proportions. Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne; et s'il avuit à re|irendre, à réprimander ou à corriger, ce qui étoit fort rare, c'étoit toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère, si on excepte l'unique aventure de Courtenvaux, qui a été racontée en son lieu, quoique il ne fût pas exempt de colère, quelquefois avec un air de sévérité.

Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang, et dans ses réponses, quand elles passoient le je verrai, et dans ses manières. Ces étages divers se marquoient exactement dans sa manière de >aluer et de recevoir les révérences, lorsqu'on pat toit ou qu'on arrivoil. Il éloit a Imirable à recevoir différemnrerit les alnls à la tête des lignes à l'armée ou aux revues. Mais surtout pnur les femmes rien n'éioit pareil. Jamais il n'a passé devant la moindr e coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chnmbre, et qu'il connoissoil pour telles, comme cela arrivoit souvent à Marly. Aux dames, il ôtoit son chapeau tout à faii, mais de plus ou moirrs loin ; aux gens titrés, à demi, et le tenolt en l'air ou à son oreille quelques instants plus ou moins mar()ués. Aux seigneurs, mais qui l'étoient, il se contentoit de mettre la main au chapeau. Il l'ôtoit comme aux dames pour les princes du sang. S'il abordoit des dames, il ne se couvroit qu'après les a\oir quittées. Tout cela n'étoil que di'hors, car dans la maison il n'étoil jamais couvert. Ses révérences, plus ou moins marcinées, mais t ujoui s légères, avoient une grâce et une majesté incom-

Saint-Simon. —Scènes et Portraits. Il- — 4

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pnr 'bles, jusqu'à sa manière de se soulever à demi à son soupei- pour cliaque d.une assise qui arnvoil, non pour aucune ;.utre, ni pour \e> princi s du san-; , mais sui' les fins cela le fatiguoit, (|uo que il ne l'ail jamais ces^é, el les dam- s assi^e évit(»ieiit d'entier à son souper i|u;ind il éloit commencé. G'étdit encore avec la même disliiiclion qu'il recevoit le service de Monsieur, de M. le duc d'Orléans, des princes du sang; à ces dernieis, il ne laisoit que mar(|uer, à Monseigneur de même, et à Messeigneiirs ses fils par familiarité; des grands olfiiners, avec un air de bonté et d'atiention.

Si nn lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c'étoit toujours avec patience. Exact aux heures qu'il donnoil pour toute sa journée; une précision nette et courte dans ses ordres Si dans les vilains temps d'hiver qu'il ne pouvoit aller dehors, qn'il pa-sât chez Mme de Mamtenon un quart d'heure plu-^ tôt ([u'il n'en avoit donné l'ordre, ce qui ne lui arrivoit guère, et que le capitaine des gardes en quartier ne s'y trouvât pas, il ne manquoit point de lui dire après que c'étoit sa faute à lui d'avoir prévenu l'heure, non celle du capitaine des gardes de l'avoir manquée. Aussi, avec cette régie (|ui ne manquoit j;iiiiais, éloit-il servi avec la dernière exaciitude, et elle étoit d'une commodité infinie i our les courtisans.

11 Iraitoit bien ses valets, surtout les intérieurs. C'étoit parmi eux qu'il se sentoit le plus à son aise, et qu'il se commnniquoit le plus familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets. Ils éloient sans cesse à portée de rendre de bons et de mauvais offices; aussi faisoient-il souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romams, à qui le sénat et les grands de l'empire faisoient leur cour, et ployoienl sous eux avec bassesse. Ceux-ci, dans tout ce régne, ne lurent ni moins comptés ni moins courtisés. Les ministre^ même les plus puissants les ménageoient ouvertement; et les princes dii sang, jusqu'aux bâtards, sans parler de tout ce qui est inférieur, en usoient de

même. Les charges des premiers gentilshommes de la chambre fureni plusqu'oltscurcies par les premiers valels de chambre, et les grandes chargeas ne se soutinrent que dans la mesure que les valels de leur dépendance ou les petits officiers très-suhallei nés approchoienl nécess;iireiiienl plus ou moins du Roi. L'insolence aussi étoil grande dans la plupart d'eux, et telle qu'il falloit savoir Téviler, ou la supporter avec patience.

Le Roi les soutenoit tous, et il racontoit quelquefois avecconipLiisance qu'ayant dans sa jeunesse envoyé, pour je ne sais quoi, une lettre au duc de Monlbazon, gouverneur de Paris, qui éioit en une de ses maisons de campagne près de cette ville, par un de ses valets de pied, il y arriva comme M. de Monlbazon alloit se mettre à table, qu'il avoit forcé ce valet de pied de s'y mettre avec lui, et le conduisit, lorsqu'il le renvoya, jusque dans la cour, parce qu'il étoit venu de la part du Roi.

Il ne mani|Uoit ^^uère aussi de demander à ses gentilshommes ordinaires, quand ils revenoient de sa part de faire des compliments de conjouissan(;e ou de condoléances aux gens titrés, hommes et femmes, mais à nuls autres comment ils avoieni été reçus; et il auioit trouvé bien mauvais qu'on ne les eût pas fait asseoir, et conduits fort loin, les hommes au carrosse.

Rien n'étoit pareil 'i lui aux revues, aux fêtes, et partout où un air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames. On l'a déjà dit, il l'avoii puisée à la cour de la Reine sa mère, et chez la comtesse de Soissons; la compagnie de ses maîtresses l'y avoit accoutumé de plus en plus; mais toujours majestueuse, quoique quelquefois avec de la gaieté, et jamais devant le monde rien de déplacé ni d'hasardé; mais jusqu'au moindre geste, sou marcher, son port, toute sa contenance tout me-uré, tout décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très-naturel, à quoi l'babitude et l'avantage incomparable et unique de toute sa figure donnoit une grande facilité. Aussi, dans les choses sérieuses, les audiences d'ambassadeurs, les céré-

monies, jamais hoinine n'a tant imposé ; et il falloit commencer par s'accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne vouloit s'exposer à demeurer court. Ses réponse> en ces occasions étoieiit toujours courtes, justes, pleines, et très-rarement sans qu^^lque chose d'obligeant, quelquefois même de flatteur, quand le discours le méritoit. Le respect aussi qn'apportoit sa présence, en quelque lieu qu'il fût, imposoit un silence, et jusqu'à une sorte de frayeur.

Il aimoit fort l'air et les exercices, tant qu'il en put faire. Il avoit excellé à la danse, au mail, à la paume. Il étoil encore admirable à cheval à son âjje. Il aimoil à voir faire toutes ces choses avec grâce et adresse. S'en bien ou mal acquitter devant lui étoit mérite ou démérite. Il disait que de ces choses qui n'étoient point né' essaires, il ne s'en falloit pas mêler i-i on ne les faisoit pas bien. Il aimoit fort à tirer, et il n'y avoit point de si bon tireur que lui, ni avec tant de grâces. Il vouloit des chiennes couchantes excellentes ; il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et se plaisoit à leur donner hii-inème à manger pour s'en faire connoîtie. Il aimoit fort aussi à courre le cerf, mais en calèche, depuis qu'il s'éloit cassé le bi as en courant à Fontainebleau, aussitôt aptes la mort de la Reine Il étoit seul dans une manière de soufflet, tiré par «luatie petits chevaux, à cinq ou six relais, et il meuoit lui-même à toute bride, avec une adresse et une justesse que n'avoient pas les meilleurs cochers, et toujours la même grâce à tout ce qu'il faisoit. Ses postillons étoient des enfants depuis neuf ou dix ans jusqu'à quinze, et il les dirigeoit.

11 aiina en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût, il le tourna en maxime par politique, et l'inspira en tout à sa cour. C'étoit lui plaire que de s'y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâliuients, en jeu. C'étoient des occasions poui qu'il parlât aux gens. Le fond étoit qu'il lendoit et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe eu honneur, et pour certaines parties en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le

monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. Il y Irouvoit encore la satisfaction de son orj^ueil par une cour superbe en tout, et par une plus grande coninsion qui anéaiitissoit de plus en plus les distinctions nalu' elles.

C'est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer i' lérieur (|ui ronge tous les paiticulinis, parce que de la cour il s'' st prompiemenl couimnniqué à Paris et dans les provinces et les armées, où les gens en quelque plac e ne sont comptés qu'à proportion de leur table et de leur magnificence, depuis celte malheureuse introduction qui ronge tous les particuliers, qui torce ceux d'un état à pouvoir voler, à ne s'y pas épargner pour la plupart, dans la nécessité de soutenir leur dépense; et par la confusion des états, que l'orgueil, que jusqu'à la bienséance entretiennent, qui par la folie du gros va toujours en augmentant, dont les suites sont infinies, et ne vont à rien moins qu'à la ruine et au renversement général.

Rien, jusqu'à lui, n'a 'amais approché du nombre et de la magnificence de ses équipages de chasses et de toutes ses autres sortes d'équipages. Ses bâtiments, qui les pourroit nombrer? En" même temps, qui n'en déplorera pas l'orgueil, le caprice, le mauvais goûi ? 11 abandonna Saint-Geimain, et ne fit jamais à Paris ni ornement ni commodité, que le pont Royal, par pure nécessité, en quoi, avec son incomparable étendue, elle est si inférieure à tant de villes dans toutes les parties de l'Europe.

Lorsqu'on fît la place de Vendôme, elle étoit carrée. M. de Louvois en vit les quatre parements bâtis. Sorr dessein éloit d'y placer la bihliotiièqui' du Roi, les médailles, le balancier,, toutes les académies, et le grand conseil, qui tient ses séances encore dans une marson qu'il loue Le premier soin du Roi, le jour de la mmM de Louvois, fui d'arrêter ce travail, et de donner ses ordres pour faire couper à pans les angles de la place, en la dinnnuant d'autant, de n'y placer rien de ce qui y étoit destiné, et de n'y faire que des maisons, ainsi qu'on la voit.

Saint-Germain, lieu unique pour rassembler les raer-

veillés de la vue, l'immense plein pied d une foiêl toute joignaule, unique encore piir la beauté de ses ai bi es, de son terrain, de sa situation, lavanlage et la facilité des eaux de source sur celle élévation, les agréments admirables des jardins, des hauteurs et des terrasses, qui les unes sur les autres se pouvoient si aisément conduire dans toute l'étendue qu'on auroit voulu, les charmes et les commodités de la Seine, enfin une ville toute faite, et que sa position entretenoit par elle-même, il l'ahandonna pour Versailles, le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent, qui n'y peut être bon.

Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d'art et de trésors. Il y bâtit tout l'un après l'autre, sans dessein général : le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l'étraiiglé. Son appartement et celui de la Reine y ont les dernières incommodités, avec les vues de cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures, les plus enfermées, les plus puantes. Les Jardins, dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute, sont d'aussi mauvais goût. On n'y est conduit dans la fraii heur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus, où (jue ce soit, qu'à monter et à descendre; et avec la colline, qui est tort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds, mais sans cette recoupe on y enfonceroii ici dans les sables, et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. L'abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes, épaisses,, bourbeuses; elles répandent une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l'est encore plus. Leurs effets, qu'il faut ponrlmt beaucoup ménager, sont incdmparables; mais de ce tout, il résulte qu'on admire et qu'on fuit. Du côté de la cour, l'étranglé suffoque, et ces vastes ailes s'enfuient sans tenir

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à rien. Du côté des jardins, ou jouit de la beauté du tout ensemble, mais on croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage et les toits manquent encore. La chapelle qui l'écrase, parce que Mansart vouloit engager le Roi à élever le tout d'un étage, a de partout la triste représentation d un immense catafalque. La main-d'œuvre y est exquise en tous genres, l'ordonnance nulle, tout y a été fait pour la tribune, parce que le Roi n'alloit guère en bas, et celles des côtés sont inaccessibles, par 1 unique défilé qui conduit à chacune. On ne finiroit point sur les défauts monstrueux d'un palais si immense et si immensément cher, avec ses accompagnements, qui le sont encore davantage : orangerie, potigers, chenils, grande et petite écuries pareilles, commun prodigieux ; enfin une ville entière où il n'y avoit qu'un trés-miséiable cabaret, un moulin à vfnt, et ce petit château de carie que Louis XllI y avoit fait pour n'y plus coucher sur la paille, qui n'étoit que la contenance éltoile et basse autour de la cour de marbre, qui en faisoit la cour, et dont le bâtiment du fond n'avoit que deux courtes et petites ailes. Mon père l'a vu, et y a couché maintes fois. Encore ce Versailles de Louis XIV, ce chef-d'œuvre si ruineux et de si mauvais goût, et où les changements entiers des bassins et de bosquets ont enterré tant d'or qui ne peut paroître, na-t-il pu être achevé.

Parmi tant de salons entassés l'un sur l'autre, il n'y a ni salle de comédie, ni salle à banquets, ni de bal ; et devant et derrière, il reste beaucoup à faire. Les parcs et les avenues, tous en plants, ne peuvent venir. En gibier, il faut y en jeter sans cesse; en rigoles de quatre et cinq lieues de cours, elles sont sans nombre; en murailles enfin, qui par leur immense contour enferment comme une petite province du plus triste et du plus vilam pays du monde.

Trianon, dans ce même parc, et à la porte de Versailles, d'abord maison de porcelaine à aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfm palais de

marbre, de jaspe et de porphyre, avec des jardins délicieux; la ménagerie vis-à-vih, de l'autre côté de la croisée du canal de Versailles, toute de riens exquis, et garnie de toutes sortes d'espèces de bêtes à deux et à quatre pieds les plus rares; enfin Clagny, bâti pour Mme de iMonlespan en son propre, passé au duc du Maine, au bout de Versailles, château superbe avec ses eaux, ses jardins, son parc; di's aqueducs dignes des Romains de tous les côiés; l'Asie ni l'aiiliquité n'offrent rien de si vaste, <ie si mu tiphé, de si travaillé, de si superbe, de si rempli de monuments les plus rares de tous les siècles, en marbres les plus exquis de toutes les sortes, en bronzes, en peintures, en sculptures, ni de si achevé des derniers.

Mais l'eau manquoit quoi qu'on pût faire, et ces merveilles de l'art en fontaines tarissoient, comme elles font encore à tous moments, malgré la prévoyance de ces mers de réservoirs qui avoient coûté tant <le millions à étalilir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange. Qui l'auroit crn? ce défaut devint li ruine de l'infanterie. Mme de Maintennn régnoit; on parlera d'elle à son tour, M. deLnuvdis alors ét'it bien avec elle; on jouissoit de la paix. Il imagina de détourner la rivière d'Eure entre Chartres et Maintenon» et de la faire venir toute entière à Versailles. Qui pourra dire l'or et les hommes que la tentative obstinée en coûta pendant plusieurs années, jusque-là qu'il fut défendu, sous les plus grandes peines, dans le camp qu'on y avoit établi, et qu'on y tint très-longtemps, d'y parler des malades, surtout des morts, que le rude travail et plus encore l'exhalaison de tant de terres lemuées tuoient? Combien d'autres furent des années à se rétablir de celte coiitairion! combien n'en ont pu reprendre leur santé pendant le reste de leur vie! Et toutefois, nonseulem>'nl les olficiers particuliers, mais les colonels, les brig;idiers, et ce qu'on y einf)loya d'officiers généraux, n'avoient pas, quels qu'ils fussent, la liberté de s'en absenter un quart d'heure, ni de manquer eux-mêmes un quart d'heure de service sur les travaux. La guerre enfin

les interrompit en 1688, sans qu'ils aient été repris depuis; il n'eu est resté que d'informes monumeiils, qui éterniseront cette cruelle folie.

A la fin, le Roi, lassé du beau et de la foule, se persuada qu'il vouloit quelquelois du petit et de la solitude. Il chercha autour fie Versailles de quoi satisfaire ce nouveau goût. Il visita plusieurs endroits, il parcourut les coteaux qui découvrent Saint-Germain et cette vasie plaine qui est au bas, où la Seine serpente et arrose tant de gros lieux et de richesses en quittant Paris. On le pressa de s'arrêter à Lucienne, où Cavoye eut depuis une maison dont la vue est enchantée, mais il répondit que cette heureuse situation le ruineroit, et que, comme il vouloit un rien, il vouloit aussi une situation qui ne lui permît pas de songer à y rien faire.

Il trouva derrière Lucienne un vallon étroit, profond, à bords escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé de collines de toutes parts, extrêmement à l'étroit, avec un méchant village sur le penchant d'une de ces collines qui s'appeloit Marly. Cette clôture sans vue, ni moyen d'en avoir, fit tout son mérite. L'étroit du vallon où on ne se pouvoit étendre y en ajouta beaucoup. Il crut choisir un ministre, un favori, un général d'armée. Ce fut un grand travail que dessécher ce cloaque de tous les environs qui y jetoient toutes leurs voiries, et d'y rapporter des terres. L'hermitage fut fait. Ce n'étoit que pour y couclier trois nuits, du mercredi au samedi, deux ou trois fois l'aimée, avec une douzaine au plus de courtisans en charges les plus indispensables.

Pqu à peu Thermitage fut augmenté; d'accroissement en accroissement, les collines taillées pour faire plai e et

bâtir, et celle du bout largement emportée pour donner au moins une échappée de vue fort imparlaite. Knflu, en bâtiments, en jardins, en eaux, en aqueducs, en r.e (jui est si connu et si curieux sous le nom de macliine de Marly, en parcs, en foiêl ornée et renfermée, en statues, en meubles précieux, Marly est devenu ce qu'on le voit

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enrore, tout dépouillé qu'il est depuis la mort du Roi : en lorêls toutes Venues et touifues qu'on y a apportées en grands arbres de Compiègne, et de bien plus loin sans cesse, dont plus des trois quarts mouroient, et qu'on romplaçoit aussitôt; en vastes espaces de bois épais et d'allées obscures, subitement changées en immenses pièces d'eau où on se promenoit en «gondoles, puis remises en forêts à n'y pas voir lejour dès le moment qu'on les plantoit, je parle de ce que j'ai vu en six semaines; en bassins changés cent fois; en cascades de même à figures successivt'S et toutes différentes; en séjours de carpes ornés de dorures et de peintures les plus exqnises, à peine achevées, rechangées et rétablies autrement par b'S mêmes maîtres, et cela une infinité de Ibis; celle prodigieuse niacliine, dont on vient de parler, avec ses immenses aqueducs, ses conduites et ses réservoirs monstrueux,, uniquement consacrée à Marly sans plus porter d'eau à Versailles; c'est peu de dire que Versailles tel qu'on l'a vu n'a pas coûté Marly.

Que si on y ajoute les dépenses de ces continuels voyages, qui devinrent enfin au moins égaux aux séjours de V rsailles, souvent presque aussi nombreux, et tout à la fin de la vie du Roi le stjuur le plus ordinaire, on ne dira point trop sur M uly seul en coujptanl par milliards.

Telle fut la fortune d'un repaire de serpents et de charognes, de crapauds et He grenouilles, uniquement choisi pour n'y pouvoir dépenser. Tel fui le mauvais goût du Roi en toutes choses, et ce plaisir superbe de lorcer la nature, que ni la guerre la plus pesante, ni la dévotion ne put émousser.

De tels excès de puissance, et si mal entendus, faut-il passer à d'autres plus conformes à la nature, mais qui, en leur genre, furent bien plus funestes? ce soiit les amours du Roi. Leur scandale a rempli 1 Europe, a confondu la France, a ébranlé l'État, a sans doule attiiè les malédictions sous le poids des(|uelles il s'est vu si immlnemraent près du dernier précipice, et a réduit sa posté-

LOUIS xrr. 5s

rite légitime à un filet unique de son extinction en France. Ce sont lies m;Mix qui se sont tnuniés en (léaux de tout geiiie, et qui se feront sentir longtemps. Louis XIV, .mns sa jeuness'-, plus l;iit pour les amours qu'aucun lie ses sujt'ts, lassé de voltiger et de recueillir des f.iviurs passagères, se fixa enfin à la Vallière. Ou en sait les progrès et les fruits.

Mme de Montespan fut celle dont la rare beauté le toucha ensuite, même pendant le règne de Mme de la Vallière. Elle s'en aperçut bienlôt, elle pressa vainement son mari de l'emmener en Guyenne; une folle confiance ne vonlut pas l'écouter. Elle lui parloit alors de b «une foi. A la fin le Roi en fut écouté, et l'enleva à son mari, avec cet éponvantable fracas qui retentit avec horreur chez toutes les nations, et <|ui donna au monde le spectacle nouveau des deux maîtresses à la fois. Il les promena aux frontières, aux camps, des moments aux armées, toutes deux dans le carrosse de la Reine. Les peuples accourant de toutes paris se montroient les trois reines, et se demandoient avec simplicité les uns aux autres si ils les avoieut vues,

A la fin Mme de Montespan triompha, et disposa seule du maître et de sa cour, avec un éclat qui n'eut plus de voile; et pour qu'il ne manquât lien à la licence publique de celte vie, M. dn Montespan, pour en avoir voulu prendre, lut mis à la Bastille, puis lelégué en Guvenne, et sa femme eut de la comtesse de S(»issons, forcée par sa disgrâce, la démission de la charge créée pour elle de suriiitendante de la maison de la Reine, à laquelle on supposa le tabouret attaché, parce qu'ayant uu mari elle ne pouvoit être faite duchesse.

On vit après sortir de son cloître de Fontevrault la reine des abbesses. qui chargée de sou voile et de ses vœux, avec plus d'esprit et de beauté encore que Mme de Montespan sa sœur, vint jouir de la gloire de celte iNiquee et être de tous lea particuliers du Roi les plus ciiariuauls' par l'esprit et par les fêtes, avec Mme de Thianges, son

autre sœur, et l'élixir le plus trayé de toutes les dames de la cour.

Les grossesses et les couchi^s furent publiques. La cour de Mme de M(»nlespan devint le centre de la cour, des plaisirs, de la for une, de l'espérance et de la terreur des ministres et des généraux d'année, et Ihumilialion de toute la France. Ce lut au-si le centre de l'esprit, et d'un tour si particulier, si déli(;al, si fin, mais toujours si naturel et si agréable, qu'il se faisoil distinguer à son caractère unique.

C'étoit celui de ces trois sœurs, qui toutes trois en avoient infiniment, et avoient l'art d'en donner aux autres. On sent encore avec plaisir ce tour charmant et simple dans ce qui reste de personnes qu'elles ont élevées chez elles el qu'elles s'étoieiit attachées ; enire mille autres on les dislingueroit dans les conversations les plus communes.

Mme de Fontevranlt éloit celle des trois qui en a'voit le plus; c'étoit peut-être ans i la plus belle. Elle y joi<;noit un savoir r;tre el tort étendu ; elle savoit bien la théologie ei les Péi-es, elle éloit versée dans rKcrilure, elle possédoit les lanjiues savantes, elle parloit à enlever qnand elle traitoit quelque matière. Hors de cela l'esprit ne se pouvoit cacher, mais on ne se duutoit pas qu'elle sût rien de plus que le commun de son sexe. Elle excelloit en tous genres d'écrire. Elle avoit un don tout particulier pour le gouvernement et pour se faire adorer de tout son ordre, en le tenant toutefois dans la plus exacte régularité. Quoique elle eût été laite religieuse plusque trés-cavalièrement, la sienne étoit pareille dans son abbaye. Ses séjours à la cour, oîi elle ne sortoit point de chez ses sœurs, ne donnèrent jamais d'atteinte à sa réputation que par l'étrange singul.irité de voir un tel habit paitager une laveur de celte nature; el i-i la bienséance eût pu y être en soi, il se pouvoit dire que, dans celte cour même, elle ne s'en seroil jamais écartée.

Mme de Thianges dominoit ses deux sœurs, el le Roi

même, qu'elle amusoit plus qu'elles. Tant qu'elle vécut elle le domina, et conserva, même après l'expulsion o. Mme (Je Monlespan hors de la cour, les pius grandes pri vances el des distinctions uniques.

Pour Mme de Monlesp;m, elle éloit méchante, capri cieuse, avoit beaucoup d'humeur, el une hauteur en tout d;)ns les nnes dont personne n'éloit exempt, le Roi aussi peu que tout autre. Les courlisans évitoient de passer sous ses fenêtres, surtout quand le Roi y étoit avec elle. Ils disoient que c'étoil passer par les armes, et ce mot passa en proverbe à la cour. 11 esi vrai qu'elle n'épargnoit personne, très-souvent sans autre dessein que de divertir le Roi ; et comme elle avoit infiniment d'esprit, de tour et de plaisanterie fine, rien n'étoitplns dangereux que les ridicules qu'elle donnoil mieux que personne. Avec cela elle aimoit sa maison et ses parents, et ne laissoit pas de bien servir les gens pour qui elle avoit pris de l'amitié. La Reine supportoit avec peine sa hauteur avec elle, bien différente des ménagements continuels et des respects de la duche--se de la Vallière, qu'elle aima toujours, au lieu que de celle-ci il lui échappait souvent de dire : <( Cette pull' m^' fera mourir. » Un a vu en son temps la retriiite, l'iiusièie pénitence et la pieuse fin de Mme de Montespan.

Fendant son règne elle ne laissa pas d'avoir des jalousies. Mlle de Fontange plut assez au Roi pour devenir mnlliesse en titre. Quelque étrange que fût ce doublet, il n'éloit pas nouveau. On l'avoit vu de Mme la Vallière et de Mme de Montespan, à qui celle-ci ne fil que rendre ce qu'elle avoit prêté à l'autre. Mais Mlle de Fontange ne fut pas si heureuse ni pour le vice, ni pour la fortune, ni pour la pénitence. Sa beauté la soutint un temps, mais son esprit n'y répondit en rien. Il en falloit au Itoi pour l'aniuser et le tenir. Avec cela il n'eut pas le loisir de s'en dégoûter tout à fait. Une mort prompte, qui ne laissa pas de sui prendre, finit eu bref ces nouvelles amours. Presque tous ne furent que passades.

58 LOUIS IIT.

Un seul subsista longtemps, et se convertit en affection jusqu'à la fin de la vie de la belle, qui sut en tirer les plus prodigieux avanla<ies jusqu'au tombeau, et eu laisser à ses deux fils l'abominable et magnifique héritage, qu'ils surent bien faire valoir. L'infâme politiijue du mari qui a un nom propre en Espagne qui veut dire cocu volontaire, et ne s'y pardonne jamais, souffrit volontiers cet amour, et en recueillit des fruits immenses en se confinanl à Paris, servant à l'année, n'allant presque point à la cour, faisant obscurément les fonds, et distribuant tous les avantages que de concert avec lui sa belle moitié en tiroil. C'éloit la maréchale de Rochefort chez qui elle alloil attendre l'heure du berger, laquelle l'y conduisoit, et qui me la conté plus d'une fois, avec des contre-temps qui lui arrivèrent, mais qui ne tirent obstacle à rien, et ne venoieni point du mari, qui éloit au fond de sa maison à Paris, i\m, sachant et conduisant tout, ignoroittout avec le plus grand soin, et changea depuis son étroite maison de la place Royale pour le palais des Guises, dont ils ne pourroieiit reconnaître l'étendue ni la somptuosité qu'il a prises d- puis entre ses mains et en celles de ses deux fils. La même politique continua le mystère de cet amour, qui ne le demeura que de nom, et tout au plus en très-fine écorce. Le mystère le fit durer, l'art de s'y conduire gagna les plus intéressées, et en hâtit la plus rapide et la plus prodigieuse fortune. Le même art le soutint toujours croissant, et sut, quand il en fut encore temps, le tourner en amitié et en considération la plus distinguée.

11 mit les enfants de cette belle, qui étoit pourtant rousse, en situation de s'élever et de s'enricliir, eux et les leurs, de plus en plus, même apiès elle, et de parvenir à un comble de tout, dont avec eux jouit avec éclat la troisième génération, aujourd'hui dans toute son étendue, et qui a mis les plus obscurs par eux-mêmes et les plus ténébreux, mais de leur nom, en splendeur inhérente. C'est savoir tirer plus que très-grand parti : la femme de sa beauté; le mari de sa politique et de son amie; les en-

fants de !ous Ips moyens mis en main par de tels pariants, mais toujours comme les fils de la belle.

Une autre lira benucoup aussi toute sa vie de la ni^me conduite, miis ni la beauté, ni lait, ni la position de cette belle, ni de son catnard et boufiou de mari, ne permit à celle-ci ni la duré", ni la continuité, ni rien de l'éclnt où l'autre parvmt et se maintint, et qu'elle fil passer à ses enfants petits-enfanis, et en j(ios à tout leur nom. Celle-ci n'avoit qu'à vouloir. Quoique le commerce fût fini depuis très-longtemps, et que les ménagements extérieurs fussent extrêmes, on connoissoit son pouvoir à la cour, tout y étoit en respect devant elle. Ministres, prince> du sang, rien ne résistoit à ses volontés. Ses billets alloi^nt droit au Roi, et les réponses toujours à riii>tant du Roi à elle, sans que personne s'en aperçût. Si trèsrarement, par cette commodité unique d'écriture, elle avoit à parler au Roi, ce qu'elle évitoit autant que cela étoit possible, elle étoit admise à l'instant qu'elle le vouloit. G'étoit toujours à des heures publiques, mais dans le premier cabinet du Roi, qui étoit et est encore celui du conseil, tous deux assis au fond, mais les portes des deux côtés absolument ouvertes, affectation qui ne se pratiquoit jamais que lorsqu elle étoit avec le Roi, et la pièce publique conliguê à ce cal)inel pleine de tous les courtisans. Si quelquefois elle ne vouloil dire qu'un mot, c'éloit debout à la porte, en dehors du même cabinet, et devant tout le monde qui, aux manières du Roi de l'aborder, de l'écouter, de la quitter, n'avoit pas peine à remarquer jusque dans les derniers temps de sa vie, qui finit plusieur> années avant celle du Uoi, qu'elle ne lui eioit pas indilférente. Elle fui belle jusqu'à la fin. Une lois en trois ans un court voyage à Marly, jamais d'aucun particulier avec le Roi, même avec d'autres dames; l'unisson soigneusement gardé avec tout le reste de la cour. Elle y étoit pres(|ne toujours, et souvent au souper du Roi, où il ne la distingua jamais en rien. T» lie etoit la convention avec Mme de Maintenon, qui de son côlè contiibua en ré-

compense à tout ce qu'elle put désirer. Le mari, qui l'a surxé' ue de quelques années, presque jamais à la cour, et des moments, vivoit obscur à Paris, enterré dans le siiin de ses aifairt^s domestiques, qu'il entenduit parlailemnnl, s'applaudissaiit du bon sens qui, de concert avtr sa femme, i'avoil porté à tant de richesse, d'établissements et lie grandeurs, sous les rideaux de gaze qui demeurèrent rideaux, mais ([ui ne furent rien moins qu'impénétrables.

Il ne faut pas oublier la belle Ludre, demoiselle de Lorraine, fille d'honneur de Madame, qui fut aimée un moment à découvert. Mais cet amour passa avec la rapidité d'un éclair, et l'amour de Mme de Montespan demeura le ttiompliant.

11 faut [ias>er à un autre genre d'amour, qui n'étonna pas moins toutes les nations que celui-ci les àvoit scandalisées, et que le Roi emporta tout entier au tombeau. A ce peu de mots qui ne reconuoîtroit la célèbre Fr. d'Aubigrié, marquise de Maintenon, dont le règne permanent n'a pas duré moins de trente-deux ans. Née dans les îles de l'Amérique où son père, peut-être gentilhomme, étoit aie avei sa méie chercher du pain, et que l'obscurité y a éliufés, reveime seule et au hasard en France, abordée à II Uochelle, recueillie au voisinage par pitié chez Mme de Kenillant, mère de la maréchale-duchesse de Navailles, réduite par sa pauvreté et par l'avarice de cette vieille dame à garder les clefs de sou grenier et à voir mesurer tous les jours l'avoine à ses chevaux ; venue à Paris à sa suite, jeune, adroite, spirituelle et belle, sans pain et sans parents, d'heureux hasards la firent connoîlre au fameux Scarrou. Il la trouva aimable, ses amis peut-être encore plus. Elle crut faire la plus grande fortune, et la plus inespérable d'épouser ce joyeux et savant cul-de-jatte, et des gens qui avoient peut-être plus besoin de femme que lui l'eniêtérent de faire ce mariage, et vinrent à bout de lui persuader dé tirer par là de la misère cette charmante mallieureuse.

Le mariage se fit, la nouvelle épouse plut à toutes les '"oinpagnies qui alloieiit chez Sc;irrori. Il la voyait fort bonne et en tous g<nres ; c'éloit la mod»! d'aller cliiz lui, gens d'esprit, gens de la cour et 'le la ville, et ce qu'il y avoit de meilleur et de plus distingué, qu'il n'éloil pas en état d'aller chercher hors de chez lui, et que les cliairnes de son esprit, de son s^ivoir, de sou iinaginMliou, o'e celle gaieté incomparable parmi :res maux, ei toujours nouvelle, cette rare fécondité, et la plaisanterie du melleur g<iût, qu'on admire encore dans ses ouvrages, attiroit continuellement chez lui.

Mme Scarron fit donc là des connoissauces de toutes les sortes, qui pourtant, à la mort de son mari, ne l'empêchèrent pas d'être réduite à la charité de sa paroisse de Sainl-Eustache. Elle y prit une chambre pour elle «t pour une servante dans une montée, où elle vécut très à l'étroit. Ses appas élaigiient peu à peu ce mal-être : Vil lars, père du maréchal ; Beuvrou, père d'Harcuurt; les trois Viliarceaux. qui demeurèrent les trois tenants ; bien d autres l'entretinrent.

Cela la remit à flot, et peu à peu l'introduisit à l'hôtel d'Albret, par là à l'hôlei de Uichelieu et ailleurs; ainsi de l'une à l'autre. Dans ces mai-ons, Mme Scarron n'éioit rien moins que sur le pied de compagnie. Elle y étoit à tout faire, tantôt à demander du bois, tantôt t-i on srrviroil bientôt ; une autre fois si le carrosse de celui-ci ou de celle-là étoient revenus ; et ainsi de mille petite^ commissions dont l'usage des sonnettes , introduit longtemps •depuis, a ôté l'importunité.

C'est dans ses maisons , principalement à l'hôtel de Richelieu, beaiiconp plus encore à l'hôtel d'Albret, où le maiéchal d'Albn t tenoit un fort grand état, oi!i Mme Scarron fit la plupart de ses connois ances, dont les unes lui servirent tant, et les autres leur devinrent si utiles. Les m.irechaux de Villars et d'ilarcnurt par leurs pèr-es , et avant eux, Villars, père du maréchal, en (irent leur forlune ; la duchesse d'Arpajon , sœur de Beuvron, en fut,

Saint-Simon. — Scènes et Portraits. Il- — 5

san-s l'avoir pu imaginer, dame d'honneur de Madame la Diiiiphine de aviôre, à la nioit <ie la duchesse de llicholieu , qu la même raison avoil faite aussi damn d honneur de la Reme, puis par confiance de Maiiame la Dauphine de Bavière, et le duc de Uichelieu chevalier d'houi.eur pour rien , qui en eul de Dan^eau cinq cent mille livres, à qui cette charfje fit la fortune.

Le maréchal d'Albiet, fort dans le grand monde et les intrigues de la cour, eut la coni|)agnie des ^ens d'armes de la garde, et fut chargé par le cardinal Mazarin de la conduite de Mon-ieur le Prince, M. le prince de Conti et M. de Lougueville, du Pa'ais-Rnyal, oîi ils furent arrêtés, à Vincennes , moyennant la piomesse d'un b.Uon de maréchal de France, qu'il n'eut [ourtanl qu'à force de menaces en 1655. 11 avoit été fait chevalier du Sainl-Ksprit en 1661, et il eut le gouvernement de Guyenne à la (in de 167(1. Sans avoir beaucoup servi, et jamais en chef, ce fut un homme qui par son esprit , son adresse, sa hardiesse et sa magnificence se fit toujours fort compter. Il n'avoit qu'une fille uniiiue de la fille de Guénégaud, trésorier de l'épargne, frère du secrétaire d'Élat, ([u'il avoit épou&é'\ Il la maria au fils unique de son frère aîné , et de la duchesse de lîicheiieu, 1» quel fut tué en galanterie, et sans enfants, en 1678; et sa veuve, (jui étoit dame du palais de la Reine, fut depuis la première femme du comte de Marsan, dont elle s'amouracha, et qui lui donna tout son bien.

I^e maréchal d'Albret et M. et Mme de Richelieu vécurent toujours dans l'amitié la plus intime. 11 vécut de même avec M. de Montespan, son cou.-in germain, et Mme de Montespan. Mais quanl celle-ci fut maîtresse, il devint son conseil, et abandonna pour elle M. de Monte^pan, par où il se maintint en grand crédii jusqu'à sa moit, qui arriva à Bordeaux, 3 septembre 1676, à soixante-deux ans, où il n'y avoit pas longtemps qu'il étoit allé.

U avoit, comme on l'a vu ailleurs, marié Mdes de Pons, ses nièces à la mode de Bretagne, l'une à son frère cadet.

tué en duel ; l'autre, fort belle, à Hrudicoiirt, à qui il fît acheter de Saint Ilcrem la charge de grand louvetier pour le décrasser, et pour que sa femme pût paroitre à ia cour où on l'a vu vivie loiigteiiips, et mourir dans la faveur et les privances de Mme de Maintenon et du lîoi, el taire fort étrangement dame du palais Mme deMonigon, sa fille, au mariage de Mme la ducliesse deBouigngne, laquelle avoit été toute petite élevée avec M. du Maine et Madame la Duchesse, et logée avec eux, lorsqu'ils étoient cachés à Paris sous Mme Scarron, leur gouvernante, qui l'avoit prise pour en soulager Mme d'ileudii'.ourt , sa bonne amie, qui fille et mariée, ne bougeoit de l'hôtel d'Albrtt où Mme Scarron l'avoit foi t courtisée, et où leur liaison intime s'étoit faite. Revenons à cette heure à Mme Scarron. Elle (lut à la pioche parenté du maréchal d'Albret et de M. de Moiitespan l'introduction décisive à l'incroyable fortune (|u'elle fit qualor/e ou quinze ans après. M. et Mme de Montespan ne bougeoient de chez le maréchal d'Albret, qui tenoit à Paris la plus grande et la meilleure maison , où abondoit la compagnie de la cour et de la ville la plus distinguée et la plus choisie. Les respects, les soins de plaire, l'esprit et lesagrénienis deMme Scarron réussirent fort auprès de Mme de Montespan. Elle prit de l'amitié pour elle, et quand elle eut ses premiers enfants du Roi, M. du Maine el Madame la Duchesse, qu'on voulut cacher, elle lui proposa de les confier à Mme Scarron, à qui on donna une maison au Marais pour y loger avec eux , et de quoi les entretenir et les élever dans le dernier secret. Dans les suites, ces enfants furent amenés a Mme de Montespan, puis montrés au hoi, et de là peu à peu tirés du secret, et avoués. La gouvernante, fixée avec eux à la cour, y plut de plus en plus à Mme de Montespan, qui lui fit donner par le Roi à divers reprises. Lui, au contraire, ne la pouvoit soulfrir; ce qu'il lui donnoil quehpiefois, et toujours peu, n'éloit que par excès de complaisance, et avec un regret qu'il ne cachoit pas.

La terre de Maintenon étant tombée en vente , la proximité de Versailli-s en tenta si bien Mme de Monicspan, pour Mmt! Scanon, quelle ne laissa pointde repos au Roi (|u'elle n'en eût tiré de quoi la fau'e acheter à celte femme, qui prit alors le nom de Maintenon, ou fort peu de temps après. Elle obtint aussi de quoi en rHccommoder le château, et attaqua le Roi encore pour donner de quoi rajuster le jardin, car MM. d'Angennes y avoient tout laissé ruiner.

C'étoil à sa toilette où cela se passoit, et où le seul capitaine des gardes en quartier suivoil le Roi. C'étoit M. le maréchal de Loiges, homme le plus vrai qui fut jamais, et qui m'a souvent conté la scène dont il fut témoin ce jour-là. Le Roi fit d'abord la sourde oredle, puis relusa. Enfin impatienté de ce que Mme de Mont span ne démordoit point et insisloit toujours, il sa làclia , lui dit qu'il n'avoit déjà quf trop lait pour cette créature, <iu'il ne comprenoil pas la fantaisie de Mme de Montespan ()our elle, et son opiniâtreté à la garder après tant de fois qu'il l'avoit priée de s'en défaire ; qu'il avouoit pour lui qu'elle lui étoit insupportalde, et que pourvu qu'^n lui promît qu'il ne la verroit plus, et qu'on ne lui en parleroit jamais, il donneroit encore, quoique, pour en dire la vérité, il n'eût déjà que beaucoup trop donné pour une créature de cette espèce. Jamais M. le maréchal de Lorges n'a oublié ces propres paioles ; et à moi et à d'autres il les a toujours rapportées précises et dans le même ordre, tant il en fut fraiipé alors, et bien plus à tout ce qu'il vil depuis de si étonnant et de si contradictoire. Mme de Montespan se tut bien court, et bien en peine d'avoir trop pressé le Roi.

M. du Maine étoit extrêmement boiteux. On disoit que c'étoit d'être tombé d'entre les bras d'une nourr-ice. Toul ce qu'on lui fil n'ayant pas réussi, on prit le parti de l'envoyer chez divers arlis'es en Flandres et ailleurs dans le royaume, puis aux eaux, entre autres à Baréges. lies lettres que la gouvernante écrivoit à Mme de Montespan

LOUIS XIY. 60

pour lui rendre coinpte de ces voyages étoient montrées au Roi 11 les trouva bien écrites, il IfS goûln, et les dernières connnt'iicè' e l à diiniinier son t-jo gii' menl.

Les hiimrur> de Mme de Monteiipan aclu-vèteni 1 ouvrage. Elle en avoit beaucoup, elle s'ètoit accoutumée à ne s'en pas contraindre. Le Roi en étoil l'ob.el plus souvent que personne; il en éloit encore amoureux, mais il en souffroit. Mme de Maintenon ler^procboit àMinedeMont-span, qui lui en rendit de bons offices auprès du Roi. Ces soins d'apaiser sa maîtresse lui revinrent aussi d'ailleurs, et l'ai'coutumèrent à parler quelquefois à Mme de Maintenon, à s'ouvrir à elle de [ce] qu'il desiroit qu'elle fît auprès de Mme de Montespan, enfin à lui conter ses chagrins contre elle, 1 1 à la consulter Ij-dessus.

Admise ainsi peu à peu dans l'intime confidence, et sans milieu, de l'anianl et de la maîtresse, et par le Roi même, l'adroite suivante sut la cultiver, et fit si bien par son industrie , que peu à peu elle supplanta Mme de Montespan, qui s'aperçut trop taid qu'elle lui étoit d(veime nécessaire. Parvenue à ce point, Mme de Mamtenon fit à son tour ses plaintes au lîui de tout ce qu'elle avoit à soufîrir d'une maîtresse qui l'épargnoit si peu luimême, et à force de se plaindre l'un à l'autre de Mme de Montespan, celle-ci en prit tout à fait la place, et se la sut bien assurer.

La fortune, pour n'oser nommer ici la Providence , qui préparoit au plus superbe des rois l'iiumiliation la plus profonde, la plus publique, la plus durable, la plus inouïe, fortifia de plus en plus son goût pour cette femme adroite et experte au métier, que les jalousies continuelles de Mme de Montespan rendoient encore plus solide, par les sorties fréquentes que son humeur aigrie lui faisoit faire sans ménagement sur le Roi et sur- elle, et c'est ce que MmedeSévi^mé sait peindre si joliment en énigme, dans ses lettres à Mme de Grignan, où elle l'entietint ipielquelois de ces mouvements de cour, par<^e que Mme de Maintenon avoit été à Paris assez de la société de Mme de

Séviofné, de Mme de Coulange, de Mme de la Fayette , pt qu'elle commençait à leur faire senlii' son importance. On y voit aussi dans le même goût des traits cliarmnnts sur la faveur voilée, mais brillante, de Mme de Soubise.

Celle même Providence, maîtresse absolue des temps et des événements, les disposa enclore en sorte que la Reine vécut assez pour laisser porter ce goût à son comble, et point assez pour les laisser refroidir. Le plus grand malheur qui soit donc arrivé au Hoi, et les suites doivent faire ajouter' à l'Éiat, fut la perte si brusque de la Reine, par l'ignorHUce profonde et i'o[iiniâtreté du premi'-r mé ecin d'Aqnin, au plus fort de ce nouvel ;illacliemml enté sur le déi^oùt de la maîtresse, dont les humeurs étoient de\enue> insupportables, et que nulle politique n'avoit pu arrêter. Cette beauté itn|)érieuse, accouluniée à dominer et à être adorée, nepouvoit résister au désespoir toujours présent de la décadence de son pouvoir; et ce (jui la jeloit hors de toute mesure, c'éloit de ne pouvoir se dissinmier une rivale abjecte à (|ui elle avoit donné du pain, qui n'en avoit encore que par elle, qui de plus lui devoit celte affection qui de^enoit son bourreau, par l'avoir assez aimée pour n'avoir pu se résoudre à la chasser tant de fois que le Roi l'en avoit pressée, une rivale encore si au-dessous d'elle en beauté, etpliisàgét! qu'elle de plusieurs années ; sentir que c'éloit pour celte suivante, pour ne pas dire servante, que le Roi venoit le plus chez elle, qu'il n'y clierchoit qu'elle, qu'il ne pouvoit dissinmier son malaise lorsqu il ne l'y trouvoit pas ; et le plus souvent la quitter elle , pour entretenir l'autre tète à tète; enfin avoir à tous mimenls besoin d'elle pour attirer le Roi, pour se raccommoder avec lui de leurs querelles, pour en obtenir des grâces qu'elle lui demarrdoit. Ce fui donc dans des temps si propices à cette enchanteresse que le Roi deviirt libre.

11 passa les premiers jours à Saint-Cloud, chez Mon-

sieur, d'où il alla à FonlainebU'au, où il passa tout l'automne. Ce fut là où s n goût, piqué par l'absence, la lui fit trouver iriMippoilab e. A son retour, on prétend, car il faut distinguer le certain de ce qui ne l'est pas, on prétend, dis ji", que le Roi parla plus librement à Mme de Maintenon, e! qu'elle, osant ess.iyer ses forces, se retrancha habilement sur la dévotion et sur la pruderie de son dernier étal, que le Roi ne se rebuta point, qu'elle le prêcha et lui fil peur du diable, et qu'elle ménagea ^on amour et sa conscience l'un par l'autre avec un si grand art, qu'elle paivini i\ ce que nos yeux ont vu, et que la postérité relusera de croire.

Mais ce qui est très-certain, et bien vrai , c'est que quelque temps après le retour du Hoi de Fontainebleau, et au milieu de l'hiver qui suivit la mort de la Reine, chose que la po^-térité aura peine à croire, qnoique parfaitement vrai et avéré, le P. de la Chaise, confesseur du Roi, dit la messe en pleine nuit dans un des cabinets du Roi à Versailles. Rontemps , gouverneur de Versailles, premier valet de chambre en quartier, et le plus confident des quatre, servit celle messe, où ce monarque et la Maintenon furent m;iriés , en présence d'Harlay, archevêque de Paris, comme diocésain , de Louvois, qui tous deux avoient, comme on l'a dit, tiré parole du Roi qu'il ne declareroit jamais ce mariage, et de Montchevreuil uniquement en Ir oisième, parent, ami , et du même nom de Mornay que Villarceaux, à qui autrefois il prètoit sa maison de Montchevreuil tous les étés, sans en bouger lui-même avec sa femme, où Villarceaux eutretenoit cette reine comme à Paris, et où il payoit toute la dépense, parce que son cousin étoit fort pauvre, et qu il avoit honte de ce concubinage chez lui à Villarceaux, en présence de sa femme, dont il respectoit la patience et la vertu.

Mme de Maintenon, n'osant porter les armes d'un tel époux, supprima celles de son piemier mari, et ne porta plus que les siennes seules, et sans cordelière, imitant à

meilleur titre Mme de Montespan depuis ses amours, et même Mme de Thianges, qui du vivant de leurs maris quittèrent leurs armes et leur livrée, qu'elles ne reprirent jamais, et portèrent toujours dc[)uis celles de Rocliechouart seules. On a vu, à l'occasion de la mort du duc ideCréquy, les prédictionsétonnanles de celte épouvantable fortune.

La satiété des noces, ordinairement si fatale à des nooes de cette espèce, ne fii que consolider la faveur de Mme de Wainlenon Bientôt après elle èclat:i par l'appartement qui lui fut donné à Versailles au haut du grnnd escalier, vis-à-vis de celui du Roi, et de plein pied. Depuis ce moment, leRoiy ;illa tous les jours de sa vie passer plusieurs heures à Veisailles, et en quelque lieu qu'il fût, où elle fut toujours logée aussi proche de lui , et de plein pied autant qu'il lut possible.

Les suites, les succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance, l'adoralion publique, universelle, les ministres, les j;énéraux d'armée, la famille royale la [dus proche, tout en un mot à ses pieds; tout bon et tout l)ien par elle, tout réprouvé sans elle : les hommes, les affaires, les choses, les choix, les justices, les <,Mâres, la religion, tout sans exeepliou en sa mnin, et le Roi et l'Etat ses vclimes; <iuelle elle fut, cetie fée incroyable, et comment elle gouverna sans lacune, sans obstacle, sans imago le plus lé^'er, plus de trente ans entiers, et même trente-deux , c'est l'incomparable spec-i tacle qu'il s'agit de se retracer, et qui a été celui de l'Europe,

MADAME DE MAINîENON

C'étoit une femme de beaucoup d'esprit, que les meil- (enres comp;i-nies, où elle avoil d'abord été soufferte, et dont bientôt elle fit le plaisir, avoient fort polie et ornée

de la science du monde, et que la galanterie avoit achsvé de tourner au plus agiéable. Ses divers états l'avoicnt rendue flatteuse, insinu.inie, complaisante, cherdiaiit toujours à phiire. Le besoin de l'inliigue, toutes celles qu'elle avoit vues, en plus d'un genre, et de beaucoup dtS(|uelles elle avoit été, tant pour elle-même que pour en servir d'autres, l'y avoieiil formée, et lui en avoieul donné le goût, l'habitude et toutes les adresses. Une grâce incomparable à tout, un air d';iisance, et toutefois de retenue et de respect, qui, par sa longue ba-sesse, lui éloit devenu naturel, aidoient merveilleusement ses talents, avec un langage doux, juste, en bons termes, et naturellement éloquent et court. Son beau temps, car elle avoit trois ou quatre ans plus que le Roi , avoit été celui des belles conversations, de la belle galanlerio, en un mot de ce qu'on appeloit les ruelles, lui en avoit tellement donné l'e-prit, qu'elle en retint toujours le goût et la plus foi te teinture. Le précieux et le guindé ajouté à l'air de ce temps-là, qui «n tenoit un peu, s'étoit augmenté par le vernis de l'importance, et s'accrut depuis par celui de la dévotion, qui devint le caractère principal, et qui fit sembbuit d'abso ber tout le reste. 11 lyi étoit capital pour se mainlen r où il l'avoit portée, et ne le fut pas moins pour gouverner. Ce dernier point éloit s^n être; tout le reste y fut sacrifié sans réserve. La droiture et la framlu^e étoient trop difficiles à accorder avec une telle vue, et avec une telle fortune ensuite, pour imaginer qu'elle en retint plus que la parure. Elle n'étoit pas aussi tellement fausse que ce fût son véritable goût, mais la nécessité lui en avoit de longue main donné l'habitude, et sa légèreté nattirelle la faisoit paroître au double de fausseté plus qu'elle n'en avoit.

Elle n'avoit de suite en rien que par contrainte tt par force. Son goût éloit de voltiger en connaissances el en amis comme en amusements, excepté quelques amis fidèles de l'aicit'n temps dont on a parlé, sur qui • lli- ne Varia point, et quelques nouveaux des derniers temps,

qui lui étoi ^nt devenus nécessaires. A l'égard des amusenienîs, ^'\le ne les put guère varier depuis quVlle se vit reine. Son inégalité tomba en plein sur le solid»^, et fit par là de grands maux. Aisément engouée, elle l'étoit à l'excès; aussi facilement déprise, elle se dégoûioit de mênie,el l'un et l'antre très-souvent sans cause ni laison.

L'abJHclion et la détresse où elle avoit si longtemps vécu lui avoit rétréci l'esprit, et avili le cœur et les sentiments. Elie pensoit et sentoit si fort en pelii, en toutes choses, qu'elle él oit toujours en effet mons que MmeScarron, et <|u'in tout et partout elle se retrouvoit telle, liien n étoit si rebutant que celle bassesse jointe à une situation si radieuse; rien aussi n'étoit à tout bien empêchement si dirimant, comme rien de si dangereux que cette facilité à ch ingor d'amitié et de confiance.

Elle avoit encore un aure appas trompeur. Pour peu qu'on [)ût être admis à son audience, et qu'elle y trouvât quelque chose à son goût, elle se répnndoit avec une ouverture qui surprenoil, el qui onvroit les plus grandes espérances ; dés la seconde, elle s'importunoit et devenoit sèche et laconiqne. On se creusoit la tête pour démêler et la ^râce et la disgrâce, si subites tont'S les deux; on y perdoit son temps. La légèreté en étoit la seule canse, et cette lèj;èretè étoit lelle qu'en ne se la pouvoit imaginer. Ce n est pas que (|uelques-uns n'aient échappé à celle vacillilé si ordinaire, mais ces [tersonnes n'ont été que des exf épiions, qui onl d'autant plus confirmé la règlf qu'ellesmêmes ont éprouvé force nuages dans leur faveur, et qne, quelle qu'elle ait été, c'est-à-dire depuis son dernier mariage, aucune ne l'a approchée qu'avec précaution, et dans l'mcertitude.

On peut juger des épines de sa cour, qui d'ailleurs étoit presque inai cessible et par sa volonté et par le goût du Rni, et encore par la mè(;anique des temps et des heures, d'une cour qui toutefois opéroit une grande et intime partie de toutes choses, et qui presque toujours influoit sur tout le reste.

Elle eut la foiblesse d'ôlie gouvernée par la confiance, plus encore par les espèces de confessiuns, et il'en être la duje par la clôtuie où elle s'étoit enfermée. Elle eut aussi la maladie des directions, qui lui emporta le peu de liberté dont elle pouvoil jouir. Ce que Saint-Cyr lui fit perdre de temps en ce genre est incroyable; ce que mille autres couvents lui en coûtèrent ne l'est pas moins. Ellesecroyoit l'abbesse universelle, surtout pour le spirituel, et de là entreprit des détails de dioe.èses. G'étoient là ses occupations favorites. Elle se figuroil être une M^re de l'Église, Elle en pc^'it les pasteurs du premier ordre, les supérieiu's de séminaires et de (Communautés, les monastères et 'es Filles qui les conduisoieni, ou qui y étoient les principales. De là une mer d'occupations Irivoles, illusoires, pénible-, toujours trompeuses, 'les lettres et des réponses à l'infini, des directions d'âmes choisies, et toutes sottes de puérilités (|ui aboulissoient d'ordinaire à des riens, quelquefois aussi à des choses inifiorlantes, et à de déplorables méprises en décisions, en événements d'affaires, et en chnix.

La dévoiinn, qui l'avoit couronnée, et par laquelle elle sut se Conserver, la jeta par art et par goût de régenter, qui se joignit à celui de dounner, d-ms ces sories d'occupations; el i'aniour-propre, qui n'y rencontroit jamais que des adulateurs, s'en nouirissuit. Elle trouva le Roi qui se croyoïl apôtre, poui' avoir toute sa vie perséc-uté le jan>énisme, ou ce qui lui éloit présenté comme tel. Ce champ parut propre à Mme de Mainlenon à repaître ce pri.ice de son zèle, et à s'intioduire dans tout.

L'ignorance la plus grossière en tous genres dans laquelle on avoii eu grand soin d'élever le Roi, et par divers intérêts de l'entretenir en-uite, et de lui inculquer de bonne heure la défiance générale el l'exacte clôture dans lesquelhs il s'e>! b.irriradé sous la clef de ses mini.-tres, el, à d'autres égards, sous celle de son confesseur et de ceux qu'il a eu intérêt de lui produire, lui avoit fait preiidie de boime heure la pernicieuse habitude de

7a BADAME DE MAINTENON.

prendre parti siv parole dans les questions do théologie, et entre les dilfér entes écoles callioliques, jusqu à en faire >a propre affaire à Rome.

La Reine mère, et le Roi bien plus qu'elle dans les suiles, séduils par les jésuites, s'étoient laissé persuader par eux le contradictoire exact et précis de la vérité : savoir que toute autre école que la leur en vouloit à l'antorit" royale, et n'avoit qu'un esprit d'indépendance et lépiiblicain. Le Roi là-dessus, ni sur bien d'autres choses, n'i'n savoit [las plus qu'un enfant. Les jésuites n'ignoroient pas à qui ils avuient alfaire. Ils étoient en [losbcssion d'être les confciSfurs du Hoi, ol les distributeurs des bcnéîices dont ils avoienl la leuille; l'ambition des courtisans et la crainte que ces religieux inspiroient aux ministres leur donnoient une entière liberté. L attention si vigilante du Roi à se tenir toute sa vie barricadé contre tout le monde, en afiaires, leur êtoit un rempart assuré, et leur doiinoit la facilité de lui parler, et la sécurité d'y être seuls reçus sur les choses qui regardoient la leligion, et d'être seuls écoutés. Il leur fut donc aisé île le préoccuper, jusqu'à l'infaluation la plus complète, que quiconque pailoil autrement qu'eux étoit janséniste, et (|ue janséniste étoit être emienn du Roi et de son aut(»iité, laquelle étoit la partie faible et sensible du Roi jusqu'à l'incroyable. Ils parvinrent donc à disposer en plein de lui à leur gié, et par conscience et par jalousie de son autorité sur tout ce qui regaidoit colle affaire, et encore sur tout ce qui y avoil le moindre trait, c'est-à-dire sur toutes choses et gens qu'il leur convenoit de lui montrer par ce côté.

C'est par où ils dissipèrent ces saints solitaires illustres, que létudc et la pénitence avoient assemblés à Port- Royal, qui firent de si grands disciples, et à qui les chrétiens seront à jamais redevables de ces ouvrages fameux qui ont répandu une si vive et si solide lumière pour discerner 1? vérité des apparences, le nécessaire de l'écorce en faire toucher au doigt l'étendue si peu connue, si

MADAME DE MAINTENOM. 73

obscurcie, et d'ailleurs si déj^uisée, éclairer la foi, allumer la charité, clévolo|tpef le cœur de l'Iiomine, régler ses mœurs, lui présenter un miroir fidèle, et le giiidrr entre la juste crainte et l'espérance raisonnable. C'éloil donc à eu poursuivre jusqu'aux derniers restes, et partout, que la dévoliini du Roi sexerçoit, et celle de Mme de Maintenou conf()rmé(! sur la sienne, lorsqu'un autre champ paru! plus propre à présenter à ce prince.

Le janséuL^me commençoit à paroître usé ; il ne sembloit plus bon aux jésuites qu'à faute de mieux, et au besoin ils étoient bien sûrs d'y retrouver longtemps de quoi glaner, lorsque après quelque intervalle ils lui pourroient rendre quelques grâces de nouveauté. Avec de telles avances pour se croire en droit de commander aux consciences, il resloit peu à faire pour exciter le zèle du Roi contre une religion solennellement frappée des plus éclatants anathèmes par l'Église universelle, et qui s'en étoit elle-même frappée la première en se séparant de toute l'antiquité sur des points de foi fondamentaux.

Le Roi étoit devenu dévot, et dévot dans la dernière ignorance. A la dévotion se joignit la politique. On voulut lui plaire par les endroits qui le touchoient le plus sensiblement, la dévotion et l'autorité. On lui peignit les huguenots avec les plus noires couleurs ; un État dans un État, parvenu à ce point de licence à force de désordres, de révoltes, de guerres civiles, d'alliances étrangères, de résistance à force ouverte contre les rois ses prédécesseurs, et jusqu'à lui-même réduit à vivre en traités avec eux. Mais on se garda bien de lui apprendre la source de tant de maux, les origines de leurs divers degrés et de leurs progrès, pourquoi et par qui les huguenots luren' premièrement armés, puis soutenus, et surtout de lui dire un seul mot des projets de si longue main pourpensés, des horreurs et des attentats de la Ligue contre sa couronne, contre sa maison, contre son père, son aïeul et tous les siens.

On lui voila avec autant de soin ce que l'Évangile, et

74 MADAME DE MAINTENUN.

d'après cette divine loi, les apôlres et tous les Pères à leur suile, enseignent sur la manière de prêcher Jésus-Christ, de convertir les infidèles et les hérétiques, et de se conduire en ce qui regarde la religion. On toucha un dévot de la «iouceur de faire aux dépens d'autrui une pénitence facile, qu'on lui persuada sûre pour l'autre monde. On saisit l'orgueil d'un roi en lui montrant une action qui passnil le pouvoir de tous ses préilécesseurs, en lui détournant les yeux de tant de grands exploits personnels et de tant de hauts faits d'armes pensés et résolus par son héroïque père, et par lui-même exécutés à la tête de ses troupes avec une vaillance qui leur en donnoit et qui les fil vaincre souvent contre loute apparence dans les plus grands périls, en l'y voyatil à leur tête aussi exposé qu'eux, et de louie la conduite de ce grand roi, qui ahaltil sans ressource ce grand parti huguenot, lequel avoit soutenu sa lutte depuis François l*' avec tant d'avantages, et qui, sans la tête et le bras de Loois le Juste, ne seroit pas t(mil)é sous les volontés de Louis XIV. Ce prince étoit bien éloifiné d'arrêter sa vue sur un si solide emprunt.

On le détermina, lui qui se pitpioit si principalement de gouverner par lui-inême, d'un chel-d'œuvre tout à la fois de religion et de politique, qui faisoit triompher la vériiabl»^ par la ruine de toute autre, et qui reudoit le Roi absolu en brisant tontes ses chaînes avec les hiignenols, et en détruisant à jamais ces rebelles, toujours prêts à profiter de tout pour relever leur parti et donner la loi à ses rois.

Les grands ministres n'étoient plus alors. Le Tellier au lit de la mort, son funeste fils étoit le seul qui restât; car Seiiiuelay ne faisoit guère que poindre. Louvois, avide de guerre, atterré sous le poids d'une trêve de vin^^t ans, qui ne faisnit presque que d'être signée, espéi a qu'un si grand coup porté aux huguenots reinueioit tout le protesianlisuie de l'Europe, et s'applaudit en attendant de ce que, le lioi ne pouvant frapper sur les huguenots que par ses troupes, il en seroit le principal exécuteur, et par là de

plus en plus en créJii. L'esprit et le "[énie de Mme de MaintiMion, tel qu'il vient d'èlre représenté avec exactitude, n'éloit rien moins que propie ni capable d'nucune affaire au «lelà de l'inlrijine. Elle n'étoil pas née ni nourrie à voir sur celle-ci au delà de ce qui lui en étoit présenlé, moins encore pour ne pas saisir avec ardeur une occasion si iialurelle de plaire, d'admirer, de s'affermir de plus en plus par la dévotion. Qui d'ailleurs eût su un mot de ce qui ne se délibéroit qu'entre le confesseur, le ministre alors comme unique, et l'épouse nouvelle et chérie; et qui déplus eût osé contredire? C'est ainsi (^ue sont menés à tout, par une voie ou par une autre, les rois qui, par grandeur, par défiance, par abandon à ceux cpii les tiennent, par pai esse ou parorjiueil, ne se communiqueiu qu'à deux ou trois personnes, et bien souvent à moin>. et qui mettent entre eux et tout le reste de leurs sujets une barrière insurmontable.

La révocation de l'édit de Nantes sans le moindre prétexte et sans aucun besoin, et les diverses proscriptions plutôt que déclarations qui la suivirent, furent les fruits de ce complot aftreux qui dépeupla un quart du royamne, qui ruina son conmierce, qui l'affoiblit dans toutes ses pirlies, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d'innocents de tout se\e par milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leur bien et les laisser mourir de faim; qui tu casser nos manufactures aux éliangiTs, fit fleurir et regorger leurs États aux dépens du nôtre et leur fit bâiir de nouvelles villes, qui leur donna le spectacle d'un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime, cherchant asile loin de sa

pairie ; qui mit nobles, riclies, vieillards, gens souvent très-eslimés pour linr pit'^lé, L'iir savoir, leur vertu, des gens îtisés, foililes, dt'>li(;ats, à la rame, et sous le neif t ès-effectil du comité, pour cause unique de religion, enfin qui, pour couiiile de tnules horreurs, remplit toutes le> piovinces du royaume de parjures et de sacrilèges, où tout i-eleiitissoit d'hurleuit^uts d'- ces inforiunées victimes de l'erreur, peuplant (jue tant d'autres saciifioieut leurs consciences à leurs biens et à leur repos, et aclietoienl l'un et l'autre par des abjurations simulées d'où sans intervalle on les traiuoil à adorer ce qu'ils ne croyoient point, et à recevoir ré< llement le divin corps du Saint des siinîs, tandis qu'ils deineuruienl persuadés qu'ils ne mangeoieul que du pain qu'ils dc^oieiil encore abhorrer. Telle fut l'abominatioM générale enfantén par la flatterie et par la cruauté. De la torture à l'abjuration, et de celle-ci à la communion, il n'y avoit f)as souvi nt viiigt-quatre heures de distance, et leurs bourreaux étoienl leurs conducteurs et leuis témoins. Ceux qui, par la suite, eurent l'air il'ètrc changés avec plus de loisir, ne tardèrent pas, par leur fuite ou par leur conduite, à démentir leur prétendu retour.

Presque tous les évèques se prêtèrent à cette pratique subite et impie. Beaucoup y forcèrent; la plupart animèrent les bourreaux, forcèrent les conversions, et ces étranges convertis à la participation des divins niyslèrts, pour grossir le nombre de leurs conquêtes, dont ils envoyoient les états à la cour pour en être d'autant plus considérés et approchés des récompenses.

Les intendants des provinces se distinguèrent à l'envi à les seconder, eux et les dragons, et à se faire valoir ainsi à la cour par leurs listes. Le très-peu de gouverneurs et de lii'utetiants généraux de province qui s'y irouvoieiil, et le petit nombre de seigneurs résidants chez eux, et qui purent trouver moyen de se faire valorr à travers les évêques et les intendants, rr y mariquèft'nt pas.

Le Roi recevoit de tous les côtés des nouvelles et des

détails de ces porsénntions et de toutes ces conversions. C'étoit car inillit^r.-> qu'on coinploit ceux qui avoient abjuré et communié : deux mille datis un lien, six mille dans un autie, !out à la fois, et dans un inslant. Le iloi s'applandissoit de sa puissance et de sa piélé. Il se croyoit au temps de la prédication des apôircs, et il s'en attri buoit tout riioniit'ur. Les évêques lui écrivoicnt des panégyriques; les jé>nitHS en faisoient relenlir les chaires et les missions. Tonte la France étoil remplie d'horreur et de conlusion, et jamais tant de triomphes et de joie, jamais tant de profusion de louanges. Le monarque no dontoit pas de la sincérité de cette l'oule de conversions; les convertisseurs avoient grand soin de l'en persuader et de le béatifier par avance. Il avaloit ce poison à longs traits. Il ne s'étoit jamais cru si grand devant les hommes, ni si avancé devant Dieu dans la réparation de ses péchés et du scandale de sa vie. Il n'entendoit que des éloges, tandis que les bons et vrais catholiques et les saints évéqnes gémissoient de tout leur cœur de voir des orthodoxes iniiler, contre les erreurs et les hérétiques, ce que les tyrans héréti |ues et païens avoient fait contre la vérité, contre les confesseurs et contre les martyrs. Ils ne se pouvoient surtout consoler de cette immensité de parjures et de sacrilèges. Ils pleuroient amèiement l'odieux durable et irrémédiable que de détestables moyens répandoient sur la véritable religion, tandis que nos voisins exnltoient de nous voir ainsi nous affoiblir et nous détruire nous-mêmes, profitoient de notre folie, et bàtissoient des desseins sur la haine que nous nous attirions de toutes les puissances prolestantes.

Mais à ces parlantes vérités le Roi étoit inaccessil»Ie. La conduite même de Home à son égard ne put lui ouvrir les yeux; de cette cour qui n'avoit pas eu honte autrefois d'exalter la SamI-Barihéleiny, jusqu'à en faire des processions pnl)lii|ues pour en remercier Dieu, et jusqu'à avoir employé les plus grands maîtres à peindre dans le Vatican cette action exécrable.

Saint-Simon. — Scènes et Portraits. II. — 0

Odescalchi occupoit le pontificat, sous le nom d'Innocent X' C'étoit un bon évêque, mais un prince trè -incapable, entièrement autrichien, et ses ministres de môme génie. La grande affaire de la régale l'avoit brouillé as- c le hoi dès l'entrée de son pontificat. Les quatre piopositions de l'assemblée du clergé de 1682 rirritért-ni bien davantage. Cette main basse sur les huguenots ne pul tirer de lui la moindre approbation. Il s'en tint toujours à l'attribuer à politique pour délruire un parti qui avoit tant el si longtemps agité la France, et l'affaire des franchis'S étant survenue après, les deux cours se portèrent à grandes extrémités. Par l'événement, et sur le point d'honneur des franchises, et sur le point si capital des propositions de 1682, on ne s'aperçut que trop que M. de Lyonne n'étoit plus, et que nous étions bien éloignés du temps de la fameuse affiiire des Corses et du traité de Pise.

Le magnifique établissement de Saint-Cyr suivit de près la révoiation de ledit de Nantes. Mme de Monlespan avoit bâti à Paris une belle maison de Filles de Saint-Joseph qu'elle avoii fondée pour l'instruction des jeunes filles, et leur apprendre toutes sortes d'ouvrages, dont il en est sorti de parfaitement beaux en toutes sortes d'ornements d'église, et dautres meubles superbes pour le Roi, et pour qui en a voulu faire faire ; et c'est dans celte maison que Mme de Montehpan se retira lorsqu'elle fut obligée de quitter tout à fait la cour. L'émulation porta Mme de Maintenon à des vues plus hautes et plus va^tes, qui, en grati'jant la pauvre noblesse, l'en pût faire rej^arder comme une protectrice en qui toute la nobb sse devoit s'intéresser. Elle espéra s'aplanir un chemin à faire déclarer son mariage, en s'illuslrant par un monument dont elle pût entretenir et amuser le nd, qui ramusât elle-inênie, et qui pût lui servir de retraite si elle avoit le malheur de perdre le Roi, comme il arriva en effet. La riche meiise abbatiale de Saint-Denis, qu'elle fit unir à Saint-Cyr, diminua d'autant la dépense d'une aussi grande

fondation aux yeux du Roi et du public, et l'objpt en éloit en soi si utile qu'il ne reçut que de justes applaudissements.

Sa déclaration étoit toujours son plus ardent désir. L'opposition que Louvois y avoit si héroïquement mise sur le point d'érlaler le perdit bientôt après, comme on l'a vu, et l'archevêque de Paris avec lui, qu'il s'y étoit associé. Elle n'éteignit pas pour cela toute son espérance. Elle séloit flattée d'en avoir jeté les fondements sans y avoir pu penser alors ; car ce fut du vivant de la Reine que, pour se recrépir et passer l'éponge sur sa première vie, elle fil entendre au Roi modestement sa i oblesse, puis au mariage de Monseigneur l'importance d'environner la Dauphine de personnes sûres, et de lui donner à ftlle-m ènie un titre auprès d'elle, qui lui donnât droit et moyen d'y veiller.

C'est ce qui, comme on l'a vu, y fit passer Mme de Richelieu dame d'honneur de la lîeine, moyennant la charge de chevalier d'honneur à son mari, pour l'exercer et la vendre après tant qu'il pourroit sans en avoir rien payé, qui étoient, cnmnie on l'a vu, les anciens et intimes amis de Mme de Miintenon, laquelle fut faite seco;ide darne d'atour avec la niaré< haie de Rochefort. La distance étoit étrange entre les deux dames d'atour; il n'en lal^oit qu'une; le choix de la seconde imligna tout le monde. La pretnière étoit de longue main accoutuméi' au servage des ministres et des maîtresses , et ne songea qu'à plaire à ce soleil levant dans son automne. Elle se flatta aussi de succéder à la duchesse de Richelieu, beaucoup plus âgée qu'elle et infirme; elle y lut trompée, le Roi voulut une duchesse. On a vu comment et pourquoi Mme de Maintenon y bombarda Mme d'Arpajon, à 1 étou-' nerrient de tonte la cour, et plus de la du(;hesse d'Arpai jon que personne. *

Malgré tous ces entours, la fierté allemande séduisit l'esprit et le plus cher intérêt de la Dauphine. Monseigneur, qui n'aimoit point Mme de Maintenon, ne contraignit

point son épouse. Il éloit toujours alors avec la princesse de Gonti, t\m le tiouvernoit, et qui, fille de Mme de la Vallière, n'a voit rien de commun avec les enfants de Mme de Monte-pan, ni avec leur gouvernante, desquels tous elle éloit fort éloignée. Elle n'aiinoit pas mieux la Danphine, dont elle craignoit la concurrence et pis dans la confiance de .Monseigneur. Elle ne fut don • pas fâchée di' la voir prendre si mal avec Mm' de Maintenon, et se metlre par s-s manières à cet égard de travers avec le Roi, et perdre toute considération, comme il arriva. Elle fût peu comptée. On prélendit que la princesse de Conli, exce.'^sivenient parfumée, la vit de fort près et longtemps, comme elle venoit d'accoucher de M. le duc de Berry. Quoi qu'il en soit, sa comte vie depuis ne fut plus qu'une maladie continuelle, [dus ou mo ns forte; et sa mort soulagea mari, beau-père, et plus que tous, belle-mère, qui, quatorze mois après, se vit aussi délivrée de Louvois,

Ce fut pour lors que l'espérance d'être déclarée reprit toutes ses forces. Monseigneur et Monsieur y auroient été des ob>tacles; mais ils vivoient dans une telle dépemiance du Roi que leur considération n'étoit comptée pour rien à cet égard. On a vu combien le bruit lut grand, que la déclaration du mariage étoit imminente lors de l'ouverture de l'appartement de la Reine, d<'meuré jusque-là fermé, depuis que la Dauphine y étoit morte, que ce fut sous ce prétexte d'y exposer à l'admiration de la cour les superbes ornements des quatre couleurs que le Roi envoyoit à l'église de Strasbourg, et le mot étrange à bout portant que Tonnerre, évêque-comte de Noyon, lâcha au Roi en plein petit couvert ^•ur celte déclaration.

Ce fut en effet alors qu'elle fut sur le point d'être faite. Mais le Roi, plein encore de ce qui lui étoit arrivé là-dessus, consnlla le célèbre Bo^-suet, èvêque de Meaiix, et Fénelon, archevêque de (lambray, qui l'en dissuadèrent l'un et l'autre, et qui, cette seconde fois, firent nian'|uer le coup pour toujours. L'archevêque étoit déjà mal avec Mme de Maintenon sur l'affaire de Mme Guyon, sans espé-

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