‹ Scènes et portraitsChapitre 2 sur 51 · MADAME DE MONTESPAN QUITTE LA COUR · texte numérisé non relu

MADAME DE MONTESPAN QUITTE LA COUR

rance dp retour, à cause de Godet, évêque de Chartres, connue on l'a vu en son temps, mais encore alors assez entier auprès du Hoi, où il ne tarda pas d'être perdu sans ressource. Bossuet échappa à la disgrâce, que Mme de Maintenon n'entreprit même pas, par plusieurs raisons. Godet, qui la possèdoit absolument, comme on l'a vu ailleurs avoit besoin de la plume et du grand nom de Dossuet pour pousser Feu- Ion à bout. Bossuet Venoit au Roi par l'hal)itude et l'eslime, et par être entré en évêque des premiers temps dans la confiance la plus intime du Roi, et la plus secrète, dans les temps de ses désordres; enfin il avoit rendu à Mme de Maintenon, sans que ce fût son objet, le service le plus sensible.

C'étoit un homme dont l'honneur, la vertu, la droiture étoit aussi inséparable que la science et la vaste érudition. Sa place de précepteur de Monseigneur Tavoit familiarisé avec le Roi, qui s'étoit adressé plus d'une fois à lui dans les SCI upules di' sa vie. Bossuet lui avoit souvent parlé làdessus avee, uiie liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de l'Église. Il ;ivoit interrompu le cours du désordre plus d'une fois; il avoit osé poursuivre le Roi qui lui avoit échappé. Il fit à la fin cesser tout mauvais commerce, et il acheva de couronner celte gra de œuvre par les derniers coup> qui cbassèreni pour jamais Mme de Montespan de la cour. Mme de Maintenon au centre de la gloire, ne pouvoit goûter de lepos tant qu'elle y voyoit son ancienne maîtresse demeurante, et tous les jours visitée par le Roi. C'étoit, ce lui sembloit, autant de temps et de reste d'autorité pris sur elle. De plus, elle ne pouvoit éviter de lui rendre, sinon d'anciens respects, au moins de grands égards, et des devoirs apparents. Outre qu'ils la faisoient trop souvenir de son ancienne bassesse, elle en éprouvoit souvent de Mme de Montespan d'améres et de bien expresses commémoraiions, sans ménagement. Les visites journclies en deiiii-puldic du Roi à son ancienne maîtresse, toujours entre la messe et le dîner, pour les rendre plus nécessairement courtes, et

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par bienséance, faisoient un contraste fort ridicule avec son Hssiduité longue de tous les jours chez celle qui l'avoit servie, et liez qui sans nom de Inaît^es^e ni d'épouse, étoil le creusel de Ui cour et de l'Étal, (lette sortie de la cour de Mme de Mnntespan, poui n'y plus revenir, fut donc une grande délivrance pour Mme de Mainlenoii, et elle n'ignora pas qu'elle l;i dut à Monsieur de Meaux toute entière, qui à la fin lui en altira les ordres réitérés.

Ce fut l'époque de l'union si parfaite el si intime de M. du Maine et de Mme de Maintenon, et de l'adoption qu'elle en fit, qui s'approfondit et se consolida toujours de[»uis de plus en plus, qui lui fraya le chemin à tontis les incroyables grandeurs où de l'une à l'autre il parvint, et qui enfin l'auioil mis sur le trône, si telle avoit pu être la puissance de son anciemie mie.

Le duc du Maine éioit trop continuellement dans l'intéiienr du Roi, pour ne s'être pas a[ieiçu de bonne heure de la faveur naissante de Mme de Maint' non, de ses progrès lapides, et que les premiers elfets n'en pouvoient être que la disgrâce de Mme de Monlespan. Personne n'avoil plus d'esprit que le duc du Maine, ni d'art caché sous toutes les sortes de grâces qui peuvent cuarmer avec l'air le plus naturel, le plus simple, quelquefois le plus nail'; personne ne prenoit plus ai èmeiit tnules sortes de formes ; personne ne connoissoit mieux les gens qu'il avoit intérêt de connoître ; personne n'avoit plus de toui', de manège, d'adresse pour s'insinuer auprès d'eux; personne encore, sous un extérieur dévot, solitaire, philosophe, sauvage, ne cachoit des vues plus ambitieuses ni [dus vastes, que son exlrême timidité de [)lus d'un genre servoit encore à couvrir. On a vu ailleurs son caractère; on n'en rappelle ici que ce qui sert à la matière que l'on traite, sans vouloir s'en écarter.

Le duc du Maine s'aperçut donc de bonne heure des épines de sa position entre sa mère et sa gouvernante, que l'enlèvement du cœur du Roi rcndoit irréconciliables.

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Il sentit en même temps; que sa mère ne lui seroit qu'un pitid> toil entravant, taudis qu'il couvoil tout espérer de sa gouveinnite. Le sacnlice lui en lut donc bientôt fait. Il entra donc ilans tout avec Monsieur de Meanx pour hâter la retraite de sa mère; il se fit un mérite auprès de Mme de Maintenon de presser lui-même Mme de Monlespan de s'en aller à Paris pour ne plus revenir à la cour; il se chargea de lui en porter l'ordre du Rni, et à la fin l'ordre très-positif; il s'en acquitta sans ménagement; il la fil obéir, et se dévoua par là Mme de Maintenon sans réserve. 11 fut longtemps très- mal avec sa mère, qui ne le vouloil point voir, et jamais depuis il n'y lut véritablement bien. Ce fut aussi la moindre de ses peines. Il eut à lui celle qui régnoit, et qui régna toujours, et il l'eut au point d en disposer tonte sa vie, et que toute la sienne elle ne mit point de bornes à son affection pour lui.

Ce grand pas fait de l'expulsion sans retour de Mme de Montespan, M.'iie de Maintenon prit un nouvel éclit. Ayant manqué pour la seconde lois la déilaration de son mariage, elle comprit qu'il n'y avoit plus à y revenir, et eut assez de force sur elle-même pour couler doucement pardes us, et ne se pas cieuser une disgrâce pour n'avoir pas élé ilédarée reine. Le Roi, qui se sentit allranchi, lui sut un gré de cette conduite qui redoubla pour elle son afieclion, sa considération, sa conflanee. Elle eût peut-être succombé sous le poids de l'éclat de ce qu'elle avoit voulu paroitre, elle s'établit de plus en plus par la confiimatiou de sa transparente énigme.

Mais il ne faut pas s'imaginer f|ue, pour en user et s'y soutCiiir, elle n'eût besoin d'iiucune adresse. Son règne, au contraire, ne fut qu'un continuel mané^^e, et celui du Roi une perpétuelle duperie. Elle ne voyoit per>onne chez elle en visite, oi n'en rend-ut jamais aueune. Cela n'avoit que fort peu d'exceptions. Elle alloit voir la reine d Angleterre et la recevoii ch.z elle, quelqii. lois idiez Mme de MoDlchevreuil, sa plus intime amie, qui alloil très-or-

dinairement chez elle. Depuis sa mort elle alla voir quelquelois M. df Monichevreuil, mais rarement, qui entroit I hez elle toutes les fois qu'il vouhtit, mais des instants. Le duc, de Richelieu eui toute sa vie le même [)rivilége. El!e alloit (|uelquefois encore chez .Mme de Caylus, sa bonne nièce, qui éloil souvent chez elle. Si, eu deux ans une fois elle alloil chez la duchesse du Liide, on quelque frUime iiussi marquée, entre Irois ou (juaire au plus, c'étoit une distinction et une nouvelle, quoique il ne s'agît «jue d'une simple visite. Mme d'Iloudiconrt, son nncieime amie, alloit aussi chez elle à peu [)iès quand elle ^ouloit, et sur les (lus le maréchal de Vilieroy, quel(|uefois Ilarconrl, jamais d'autros. On a vu, lors «.lu hrillant voyage de Mme des Ursiiis, qu'elle alloit au-si très-souvent chez elle en paiti(;ulier à Marly; el Mme de Maintenon la fut voir une Ibis. Jamais elle n'alloit chez aucune princesse du sang, même chez Madame. Aucime d'elles aussi n'alloit chez elle, à moins que ce ne fût par audieiici s, ce qui étoil extrêmement raie et qui faisoit nouvelle. Mais si elle avoit à parler aux filles du Roi, ce qui n'arrivoit pas souvent, el presque jamais que pour leur laver la tête, elle les eiivoyoit chercher. Elles y arrivoient tremblantes, et en sorloicnl en pleurs. Pour le duc (fu Maine, les portes tomhèrent toujours devant lui en quelque lieu (ju'il fût; et de|iuis le mariage du duc de Nouilles, il la voyiit aussi quand il vouloit, son père avec ménagement, sa mère Cort à lèche-doigt ; le Roi et elle la craignoient et ne l'nimoii nt point.

Le cardinal de Noailles, jusqu'à l'affaire de la constitution, la voyoit règlement en particulier le jour qu'il avoit son audience du Roi, une fois la semaine ; et après, le »;arauial de Rissy à peu près tant qu'il voulut, et le cardinal de Rohau avec mesure. Son frère tant qu'il vécut la désola. Il en roit chez ele à toute heure, lui tenoit des propos de l'autre monde, et lui faisoit souvent des sorties. De crédit avec elle, pas le moinde du monde. Sa bellesœur ne parut amais à la cour ni dans le monde ; Mme de

Maintenon la traitoil bien par pitié, sans que cela allât au [iliis petit crédit; mais elle (iinnit qurlf^ieloi- avec elle, el ne la laissoii venir à Versa lie que le moins qu'elle pou\ oit, peut-être deux ou trois lois Vnn au plus, el cnueher une nuit. Godet, évèque de Charires, ei Aubigny, archevêque de Rouen, elle ne les voyoil qu'ù Saint- Cyr.

Ses audiences étoient pour le moins aussi difficiles à obtenir que celles du Roi; et le peu qu'elle en accordoit, presque toutes à Saint-Cyr, où on ailoit la trouver au jour et l'heure donnée. On l'attendoit à Versailles à sortir de chez elle ou à y rentrer, quand on avoit un mot à lui dire, gens de peu et même pauvres gens, et personnes considérables. On n'avoit là qu'un instant, et c'étoit à qui le saisiroit. Les maréchaux de Villeroy, Harcourt, souvent Tessé, quelquefois dans les derniers temps M. de Vaudemont, lui ont parlé de la sorte ; et si c'étoit en rentrant chez elle, ils ne la suivoieni pas au delà de son antichambre, où elle eoupoit très-coutt et les laissoit. Bien d'autres lui ont parlé de la sorte. Mni jamais en pas un lieu que ce que j'ai rapporté. Un très petit nombre de dames, à qui le Roi éto t accoutumé et qui étoient de ses particuliers, la vovoient quelquefois aux heures où le Roi n éloit pas, et rarement quelques-unes dinoient avec elle.

Ses matinées, qu'elle commençoit de fort bonne heure, étoient remplies par des audiences obscures de charité ou de gouvernement spirituel; quelquefois par quelques ministres, très-rarement par quelques généraux d'ar.née; encore ces derniers, quand ils avoient un rapport particulier à elle, comme les maré« baux de Villars, de Villeroy, d'Ilarcourt et quel(|uefois Tessé. Assez souvent, dès huit heures du matin et plus tôt, elle ailoit chez quelque ministre. Rarement elle dînoit chez eux, avec leurs femmes et une compagnie fort trayée. C'éloienl là les grandes faveurs, et une nouvelle, mais qui ne menoient à rien (ju'à de l'envie et à quelque considération. M. de Beauvillier

fut des premiers et des plus longtemps favorisés de ces dîners, et fréquents, comme on l'a remarqué ailleurs, jusqu'à ce que Godet, évêque de Chartres, en renversa les e^cabelies, et arrêta tout court les pro^^ri es de Fénelon, qui s'étoit l'ail leur docieiir. Les niinislres chargés de la izueire. surtout des finances, furent toujours ceux à qui Mme de Miiiiittnon avoit le plus affaire, el quelle cultiva. Rarement, et plus que rarenie t, alla-l-eile < hez les autres, mais pour affaires, el souvent d'Éfal, et dès le matin, sans jamais dîner chez ces derniers.

L'ordinaire, dès qu'elle ètoit levée, c etoit de s'en aller à Sainl-Cyr, et d'y dîner dans son a[)parlement seule, ou avec quel'jue favorite de la maison, d'y donner des audiences le moins qu'elle ponvoit, d'y régenter au dedans, d'y gouverner l'Église au dehors, d'y lire et d'y répondre des It'tties, d'y gouverner des monastères de Filh-s de tontes parts, d'y recevoir des avis et des lettres d'espionnages, el de revenir à [leu près justement au temps que le l'ioi passoit chez elle, hevenue plus vieil'e et plus infirme, en arrivant entre sept et huit heures du matin à Saint- Cyr, elle s'y mettoit au lit pour se reposer, ou faire quelque remède.

A Fontainebleau, elle avoit une ma'son à la vill ■, où elle alloit souvent pour y faire les mêmes choses (|u'à Saint-Cyr. A Marly, elle s'ètoit fait accommoder un petit appartement qui avoit une fenêtre dans la chapelle. Elle en faisoit souvent le même usage que de Saint-Cyr ; mais cela s'appeloit le repos, et ce repos étoit inaccessible sans exception, que de Mme la duchesse de Bourgogne.

A Marly, à Trianon, à Foidainebleau, le Roi alloit chez elle les matins des jours qu'il n'y avoit point de conseil, et qu'elle n'étoil pas à Saint-Cyr ; à Fonlamebleau, depuis sa messe jusqu'au dîner, quand le dîner n'èloit pas quelquefois au sortir de la messe pour aller courre le cerf et il y étoit une heue et demie, et quelquefois davantage. A Trianon, el à Marly, la visite duroit beaucoup moins, parce

qu'en sortant de chez elle il s'alioit promener dans ses jardins Ces visites étoient pi esque toujours tête à têt»', sans préjudice de celles de toutes les aptès-dînées, qui étdi' nt rarement lête à tèti' que fort peu de temps, parce que les ministres y venoieni chacun à son tour iravHiller avec le Roi. Le vtMidredi, qu'il arrivoit souvent qu'il n'y en a^oit point, c'étoieiit les dam-s familières avec qui il jouoit, ou une musique; ce qui se doubla et tripla de jours tout à la fin de sa vie.

Vers les neuf heures du soir, deux femmes de chambre venoient désli ibiller Mme de Maintenon. Aussitôt après, son maître d'hôtel et un valet rie chambre app "itoient son couvert, un potige et quelque chose de léger Des quelle avoit achevé de souper, ses femmes la inettoient dans son lit, et tout cela en présence du Uoi et du ministre, qui n'en discontuuioit pas son travail, et qui n'en parloil pas plus bas, ou, s'il n'en avoit point, des dames familières, tout cela gagnoit dix heures, que le Roi alloit souper, et en même temps on tiroit les rideaux de Mme de Mainienon.

Dans les voyao^es, c'étoit la même chose. Elle partoil de bonne heure avec quelque favorite, comme M: ne de Moiitchevrenil toujours tant (ju'elle vécut, Mme d'Heudicourt, Mme de Dangeau, Mme de Caylus. Un carrosse du Roi la menoil toujours affecté pour elle, même pour aller de Versailles, etc., à Saint-Cyr; et des Épinays, écuyer de la petite écurie, la mettoit dans le carrosse, et l'accomiiagnoit à cheval; c'étoit sa tâche de tous les jours. Dans les voyages, le carrosse de Mme de Mainienon meno't ses femmes de chamlire, et siiivoit celui du Roi, où elle étoit. Llle s'arraiigCdit de façon que le Roi, en arrivant, la Irouvoit loule établie lorsqu'il passoit chez elle. Partie autorité, partie invention de seconde dame d'atour de la Dau iliine de Bavière, son carrosse et sa chaise, avec ses porteurs ayant sa livrée, enlroient partout comme ceux des gens titrés.

Reine en particulier, à lextérieur pour le ton, le siège,

et la place en présence du Roi, de Monseigneur, de Monsi(^ur, (ie la cour d'Angletei re et de qui (jiie ce fût, elle étoii très-simple parliculièie au dehors, et toujours aux dernières places. J'en ai vu les fins aux diners du Roi à Marly, mangeant avec lui et les dames, et à Fontainebleau en grand habit chez la reine d'Angleterre, comnie je l'ai remarqué ailleurs, cédant absolument sa pl.Mce, et se reculant partout pour bs fi mmes titrées, même pour les femmes di; qualité distinguée, ne se laissant jamais forcer par les titrées, mais par celles de qualité ordinaire, avec un air de peine et de civilité, et [)ar tous ces endroits polie, affable, parlante, comme une personne qui ne prétend rien et qui ne montre rien, mais qui imposait fort, à ne considérerque ce quiétoit autour d'elle.

Toujours très-bien mise, noblement, proprement, de bon goût, mais Irès-modeslement et plus vieillement alois que son âge. Depuis qu'elle ne parut plus en public, on ne voyoit que coilfesel écharpe noire quand par hasard on l'apercevoit.

Klle n'alloit jamais chez le Roi qu'il ne fût malade, ou que les mitins des jours qu'il avoit piis médecine, et à peu près de même chez Mue la duchesse de Bourgogne, jamais ailleurs pour aucun devuir.

Chez elle, avec le Roi, ils éloient chacun dans leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la cheminée, elle du côté du lit, le Roi le dos à la muraille du côté de la porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le ministre qui venoit travailler, l'autre pour son sac. Les jours de travail, ils n'ètoient seuls ensemble que fort peu de temps avant que le ministre entrât, et moins encnre fort souvent après qu'il étoit soiti. Le Roi passoit à une chaise percée, revenoil au lit de Mme de Maintenon, où il se tenoit debout fort peu, lui donnoit le bonsoir, et s'en alloit se mettre à table. Telle étoit la mécanique de chez Mme de Maintenon. Un a vu sur Mme la duchesse de Bourgogne ce qui l'y regardoit, tant qu'elle a vécu.

MADAME DE MAINTEiNON. 8Ô

Pendant le travail, Mme de Mainlenon lisoit ou travailloit en tapisserie. Elle entendoit tout ce qui se passoit entre le Roi et le ministre, qui parloient toul haut. Haremeiit elle y mèluil son mot, plus rarement ce mut étoit de quoique conséquence. Souvent le lioi lui demandoit son avis. Alors elle répondoil avec de grandes nle!^ules. Jamais, ou comme jam.ais, elle ne paraissait affectionner rien, et moins encore s'intéresser pour personne ; mais elle étoit d'accord avec le ministre, qui n'osoit en particulier ne pas convenir de ce qu'elle vouloit, ni encore moins broncher en sa présence. Dès qu'il s'agissoit donc de quelque grâce ou de quelque emploi, la chose étoit arrêtée entre eux avant le travail on la décision s'en devoit faite, et c'est ce qui la retardoit quelquefois, sans que le Roi ni pers nne en sûl la cauhfe.

Elle nianddit au minisire qu'elle vouloit lui parler auparavant. Il n'osoit mettre la chose sur le tapis qu'il n'eût reçu ses ordres, et que la mécanique roulante des jours et des temps leur eût donné le loisir de s'entendre. Cela fait, le ministre prnpusoit et montroit une liste. Si de hasard leRni s'ariêtoit à celui que Mme de Mainlenon vouloit, le ministre s'en tenoil là, et faisoit en sorte de n'aller pas plus loin. Si le Roi s'airêtoit à quelque autre, le ministre proposoit de voir ceux qui étoient aussi à portée, laissoit après dire le Roi, et en profitoit pour exclure. Rarement proposoit-il expressément celui à qui il en vouloit venir, mais toujours plusieurs, qu'il tàchoit de balancer également pour embarrasser le Roi sur le choix. Alors le Roi lui demandoit son avis, il parcouroit encore les raisons de qu. Iques-uns, et appuyoit enfin sur celui qu'il vouloit. Le Roi presque toujours balançoit, et demandoit à Mme de Mainlenon ce qu'il lui en sembloit. Elle sourioit, faisoit l'incapable, disoit queli|uetoi8un mol de qoe'que autre, puis revenoit, si elle ne s'y étoit pas tenue d abord, sur celui que le ministre avoit apftuyé, el deteiniinoit ; tellement que les trois quarts des grâces et des choix, et les trois quarts encore du quatrième quart

de ce qui passoit par le travail des ministres chez elle, c'étoit elle qui en disposoit. Quelquefois aussi, quand elle n'aflectioiinoit personne, c'éloit le ministre même, avec son agrément et son co icours, sans que le Roi en eût aucun soupçon. Il crovoit disposer de tout et seul, tandis qu'il ne disposoit, en effet, que de la plus pelite parlie, et toujours encore par quelque hasard, excepté des occasions rares de quelqu'un qu'il s'étoit mis dans la fantaisie, ou si quelqu'un qu'il vouloit favoriser lui avoit parlé pour quelqu'un.

En affaires, si Mme de Maintenon les vouloil faire réussir, manquer, ou tourner d'une autre façon, ce qui étoit beaucoup moins ordinaire que ce qui regardoit les emplois 61 les grâces, c'étoit la même intelligence entre elle et le minislie,et le même m;inégeà peu prés. Parce détail, on voit que celle femme habi.e faisoit presque tout ce qu'elle vouloit, mais non pas tout, ni quand et comme elle vouloit.

Il y avoit une auti e ruse si le Uoi s'opiniàtroit : c'éloit alors d'éviter la décision en brouillant et allongeant la matière, en en substituant une autre comme venant à propos de celle-là, el qui la détournât, ou en proposant quelque éclaiici sèment à prendre. On laissoit ainsi émous->er les premières idées, et on revenoit une aulie fois à la charge avec la même adresse, qui très-souvent rèussissoit. C étoit encore presque la même cliosc pour charger ou dimiiiner les famés, faire valoir les letires et les services, ou y glisser légèrement, et préparer ainsi la perte ou la fortune.

C'est là ce qui leudoit ce travail chez Mme de Maintenon si important pour les pai ticuliers, et c'est ce (^ui i endoit les ministres si nécessaires à Mme de Maintenon à avoir dans sa dépendance. C'est aussi ce qui les aida puissamment à s'élever à tout, et à augmenter sans cesse leur crédit et leur pouvoir, et pour eux el pour les leurs, parce que Mme de Maintenon leur faisoit liiiére de toutes ces choses pour se les attacher entièrement.

Quand ils ètoient près de venir travailler, ou qu'ils

sortoient de chez elle, elle preiioit son temps de sonder le Hoi sur eux, de les excuser ou de les vanter, de les plaindre île leur grand travail, d'en exalter le mérite, et s'il s'agissoit de quelque chose pour eux, d en préparer le> voies, quelquefois d en rompre la glace, sous prétexte de leur modet-tie et du service du Roi, qui demandoit qu'ils lussent excités à le soulager et à faire de bien en mieux. Ainsi c'étoit entre eux un cercle de besoins et de services réciproques, dont le Roi ne se doutoit pas le moins du monde. Aussi les ménagements entre eux étoient-ils infinis et conliuuels.

Mais si Mme de Mainlenon ne pouvoit rien, ou presque rien, sans eux, de ce qui passoit par eux, eux aussi ne ponvoient se maintenir sans elle, beaucoup moins malgié elle. Dès qu'elle se voyoil à bout de les pouvoir ramener à son point quand ils s'en éloieat écartés, ou qu'ils étoiei t tombée en disgrâce auprès d'elle, leur perte étiàt jurée; elle ne les manquoil pas. 11 lui falloit du tem()S, des couleurs, des souplesses, quel({uefois beaucoup, comme lorsqu'elle perdit Ghamillard. Louvois y avoit succombé avant lui. Pontcharlrain ne s'en sauva qu'à l'aide de son esprit, qui plaisoit au Roi, et des épines des finances pendant la guerre, et du sens et de l'adresse de sa femme demeurée longtemps bien avec Mme de Maintenon, depuis même qu'il y fut mal, enfin par la porte durée de la chancellerie, qui s'ouvrit bien à propos pour lui. Le duc de B 'auvillier y pensa làire naulrage par deux fois à longue distance lune de l'autre, et n'en auroit pas échappé sans deux espéce> de miracles.

Si les ministres, et les plus accrédités, en étoient là avec Mme de Mainlenon, on peut juger de ce qu'elle pouvoil à l'égard de toutes les autres sortes de personnes bien moins à portée de se défendre, et même de s'apercevtur. Bien des gens eurent donc le cou rompu sans en avoir pu imaginer la cause, et se donnèrent bien des sor les de mouvements pour la découvrir, et pour y remédier, et très-inutilement.

m Madame de maintenon.

Le court et rare travail des généraux d'armée se passoit orHinairement Its soirs en sa pré-ence et du secréiairi d'État de la guerre. Par celui de Pontchartraiii, rempli iln rappoit des espionnag.-s et des histoires de toute espèce de Paris et de la cour, elle étoit à portée de faire beaucoup de bien et de mal. Torcy ne tnivailloit point «hoz elle, et ne la voyoit comme jamais. Aussi ne l'aimoit-elle point, et moins encore ^a femme, dont le nom d'Arnauic gàioit tout leur niérile. Tcircy avoit les postes. C'étoit pai lui que le secret en passoil au Roi tè'e-à-tète, et le Roi bouvent en portoit des morceaux à lire à Mme de Maintenon ; mais cela n'avoit point de suite : elle n'en savoit qui' par lambeaux, selon que le Koi s'avisoit de lui en dire ou de lui en porter.

Toutes les affaires étrangères passoient au conseil d'État, ou si c'étOit quelque chose de pressé, Torcy le portoit sur-le-chami) au Hoi, ainsi à des heures rompues et poini de travail réglé et particulier avec lui. Mme de Maintenon eût fort dé-iré ce genre de travail réglé chez elle, [>our avoir la même influence sur les affaires d'État, et sui ceux qui s'en méloient, comme elle l'avoit sur les autrepari les. Mais Torcy sut Itien sagement se pré^e^ve^ de ce dangereux piège. Il s'en défendit toujouis, en disant modestement qu'il n'avoit point d'aifaires pour entretenir ce travail. Ce n'étoit pas que le Roi ne lui dit tout là-dessus ; mais elle senloit toute la différence d'assister à un travail réglé où elle agissoitavec loisir, adresse et mesures prise-;, ou d'être obligée de prendre son parti entre le Roi et elle sur ce (ju'il lui apprenoit de celte matière, et de n'avoir d'autre ressource qu'en elle-même, et d'aller de front avec lui, si elle vouloil une chose plutôt qu'une autre, nuire aux gens à découvert, ou les servir de même.

Le Roi y étoil même fort en garde. Il lui est arrivé plusieurs lois que, lorsqu'on ne s'y prenoit pas avec assez détour et de délicatesse, et qu'il apercevoit i|ue le ministre ou le général d'armée favorisoit un parent ou un

MADAME DE MAINTENON. 9o

prntégé de Mme ''e Maintenon, il tenoitfprme contre, pour cela même ; puis disoit, pnrtie fâché, partie se moquant d'eux : « Un tel a bien fait sa cour ; car il n'a pas tenu à lui de liien servir un tel, parce qu'il est parent ou protégé de Mme de Main eiion. » Ei ces coups de caveçon la renvoient très-timide et très-mesurée, quand il éloit question de se mmitrer au Roi à découvert sur quelque chose ou sur quelqu'un. Aussi répondoitelle toujours à quiconque s'adressoit à elle, même pour les moindres cliosts, qu'elle ne se mêloit de rien ; et si bien rarement elle s'ouvroit davantage et que la chose regardât le département d'un ministre sur lequel elle comptât, elle renvoyoit à lui et piomettnit de lui en parler. Mais encore une fois, rien n'éioit plus rare. On ne laissoit pa- cependant d'aller à elle, poiir, par ce devoir, ne l'avoir pas contraire, et par l'espérance aussi que, nonobstant cette réponse banale, elie feroit peut-être ce qu'oti dé.^iroit, comme cela arrivoit quelquefois.

Il y avoit peut-être cinq ou six personnes au plus de tous états, desquels la plupart étoient de ces amis de son ancien temps, à qui elle répond oit plus franchement, quoique toujours foiblement et raesurément, et pour qui en effet elle agissoit au iriieux qu'il lui éloit possible; ce néanmoins réussissant très-ordinairement pour eux, elle n'y réiississoit pas toujours.

Ce lut par le désir extrême de se mêler des affaires étrangères, comme elle se mêloit de toutes les autres, et rimfiossibilité d'en attirer le travail chez elle, qu'elle prit le parti, qu'on a détaillé en son temps, de tous les manèges par lesquels elle rendit la pri.Mcesse des Ursins maîtresse de tout en Hspîigne, et l'y maintint jusqu'à la paix d'Ut lecht, aux dépens de Torcy et des am'iassadeurs de France en Espagne, c'est-à-dire, comme on l'a vu, aux dépens de l'Espaune et de la France, parce que Mme «les Ursins eut l'adresse de lui faire tout pisser par lesm;iins, et de lui persuad^T qu'elle ne gomernoit la c<»ur et 1 Étal en Espagne que sous ses ordres et par ses

Saint-Simon. — ScAnos et Portrait». !'. — /

94 LOUIS ÎIY.

volontés. Revenons un moment à ces coups de caveçon du Rni dom on vient de parler.

Le Tellier, dans des temps bien antérieurs, et longtemps avtint d'être chancelier de France, connoissoit bien le l5oi là-(les<us. Un de ses meillrurs amis, car il en avoit parce qu'il savoit en avoir, l'avoit prié de quelque chose qu'il désiroit fort et (|ui devoit être proposé dans le travail particiilit^r de ce ministre avec le Roi. Le Tellier l'assura qu'il y feroil tout son possible. Son ami ne goûta point sa réponse, et lui dit franchement que dans la place et le créilit où il étoit, ce n'ètoil pas de celles-là qu'il lui falloit dormir. « Vous ne connoissez pas le terrain, lui répliqua le Tellier. De vingt affaires (jue nous portons ainsi au Roi, nous sommes sûrs qu'il en passera dix-neuf à notre gré ; nons le sommes également que la vniglième sera décidée au contraire. Laquelle des vingt sera décidée contre notre avis et notre désir, c'est ce que nous ignorons tonjours, et très-souvent c'est celle où nous nous intéressons le plus. Le Roi se réserve cette bisque pour nous faire sentir qu'il est le maître et qu'il gouverne; et si par hasard il se présente quelque chose sur quoi il s'opiniàtre, et qui soit assez im}»ortanle pour que nous nous opiniâtrions aussi, ou pour la chose même, ou pour 1 envie que nous avons qu'elle réussisse comme nous le désirons, c'est très-souvent alors, dans le rare que cela arrive, une sortie sûre ; m ds, à la vérité, la sortie essuyée et l'affaire raanquée, le Roi, content d'avoir montré que nous ne ponvons rien et peiné de nous avoir fâchés, devient a[)rès souple et flexible , en sorte que c'est alors le te.'iips où nous taisons tout ce que nous voulons. »

C'est, en effet, comme le Roi se conduisit avec ses ministres toute sa vie , toujours parfaitement gouverné par eux, même par les plus jeunes et les plus médiocres, même par les moins accrédités et considérés et toujours en garde pour ne l'être point, et toujours persuadé qu'ii réussissoit pleinement à ne le point être.

11 avoit la même conduite avec Mme de Maintenon, A qui

de fois à autre il faisoit des sorties terribles , et dont il s'applaufiissdit. Quelquefois elle semetlo;tà pleurer devaiil l'ji, et elle étoit plu^>:ours jours sur de véii(;ibies épines. Quaml elle eut mis Fagon auprès du Roi , au lieu de d'Aquin, qu'elle fit chasser, parce qu'il étoit de la main dt Mme de Montespan, et pour avoir unhonimn tout à elle et de beaucoup d'esprit, qu'elle s'éloit attaché dans les voyajies aux eaux où il avoit suivi le duc du Maine, et un homme dont elle pût lirer un continuel paili dans celte plHce infime de premier médecin qu'elle voyoit tous les malins, elle faisoit la malade, quand il lui arrivoit de ces scènes , et c'étoit d'ordinaire par où elle les faisoit fii.ir avec le plus d'avantage.

Ce n'est pas (jue cet arlifice, ni même la réalité la plus effective, eût aucun pouvoir d'ailleurs de conliaindre le Roi en quoi que ce pût êire. C'èioit un homme uniquement personnel, et qui ne comptoit Ions les autres, quels qu'ils fussent, que par rapport à soi. Sa dureté là-dessus étoit extrême. Dans les temps les plus vifs de sa vie pour ses maîtresses, leurs incommodités les plus opposées aux voyages et au grand habit de cour, car les dames les plus privilégiées ne paro ssoient jamais autrement dans les carrosses ni en aucun lieu de cou', avant que Marly eût adouci cette étiquette, rien, dis-je, ne les en pouvoit dispenser. Grosses, malades, moins de six semaines après leurs couches, dans d autres temps fâcheux, il ftdloil être en grand habit, parées et serrées dans leurs corps, aller en Flandres, et plu> loin encore, danser, veiller, être des fêtes, manger, être gaies et de bonne compagnie, cban^^er de lieu, ne paroîire craindre, ni être incommodées du chaud, du iroid, de l'air, de la poussière, et tout cela précisément aux jouis et aux heures marquées, sans dér.Hn.er rien d une minute.

Ses filles, il les a traitées toutes pareillement. On a vu en son temps qu'il n'eut pas plus de ménagement pour Mine la duchesse de Bei ry, ni même pour Mme la duchesse de Bourgogne, quoi que Fagon, Mme de Maintenon, etc..

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pussent dire et faire, quoiqu'il aimât Mme la duchesse de Bourgogne aussi terulrcment qu'il en éloit capable, qui foutos les deux s'en blessaient, et ce (|u'il en dit avec soulagement, quoique il n'y eût point encore d'enfanls.

11 voyageoit toujours son carrosse plein de femmes : ses niaîtri sses, apn'S ses bâtardes, ses belles-filles, quelquefois Madame, et des dames quand il y avoit place. Ce n'éloit que pour les rendez-vous de chasse , les voyages de Fontainebleau, de Chantilly, de Compiégne, et les viais voyag's, que cela étoit ainsi. Pour aller tirer, se promener, ou pour aller coucher à Marly ou à Meudon, il alloit seul dans une calèche. Il se délioit des conversations que ses grands olficiers auroient pu fenir devant lui dans son carrosse; et on prétendait que U vieux Cbarost, qui preiioit volontiers ces temps-là pour diie bi' n des choses, lui avoit fait prendre ce parti, il y avoit plus de quaranie ans. 11 convenoit aussi aux ministres, qui s ins cela auroit nt eu de quoi être inquiets tous les jours, et à la clôture exa<te qu'en leur faveur lui-même s'étoit prescrite, et à laquelle il fut si exactement fidèle. Pour les femmes, ou maîtiesses d'aboi d, ou filles en- uite, et le peu de dames qui ponvoient y trouver place, outre que cela ne se pouvoit empêcher , les oicasions en éloient restreintes à une grande rareté , et le babil fort peu à craindre.

Dans ce carrosse, lors des voyages , il y avoit toujours beaucoup de toutes sortes de ehoses à manger : viandes, pâtisseries, fruits. On n'avoit pas sitôt fait un quart de lieue que le Roi d' mandoii si on ne vouloit pas manger. Lui jamais ne goùfoit à rien entre ses repas, non pas même à aucun fruit, mais il s'amusoit à voir manger, et m mger à crever. Il falloit avoir faim, être gaie , et manger avec appétit et de bonne grâce , autrement il ne le trouvoit pas bon, et le montroit même aigrement : on faisoit la mignonne, on vouloit faire la délicate, être du bel air; et cela n'empêchoit pas que les mêmes dames ou

princesses qui soupoient avec d'autres à sa table le moine jour, ne lussent obligées , sous les mêmes peines, d'y faire aussi bonne ctmteiiance (|ue si elles n'avoieut mangé de la journée. Av c rela , d'aucuns besoins il n'en lalloitpoini parler, outre (jue pouj' des femaies ils auraient été très-embarrassants avec les détiichenients de la maison du Koi, et les gardes du corps devant el d' rrière le carrosse, el les officiers et les ecuyers aux portières, qui faisoient une poussière qui dévoroit tout ce qui étoit dans le carrosse. Le Roi, qui ainuiit l'air, en vouloit toutes les glaces baissées, et auroit trouvé fort mauvais que quelque dame eût tiré le rideau contre le soleil , le vent ou le froid : il ne falloit seulement pas s'en apercevoir, ni d'aucune autre sorte d'incommodité; et alloit toujours extrêmement vite, avec des relais le plus ordinairement. Se trouver wal éloit un démérite à n'y plus revenir.

J'ai ouï conter à la duchesse de Chevreuse, que le Roi a toujours fort aimée et distinguée, et qu'il a, tant qu'elle l'a pu, voulu avoir toujours dans ses voyages et dans ses parti, uiiers, qu'allant dans son carrosse avec lui de Versailles à Fontainebleau, il lui prit au bout de deux lieues un de ces besoins pressants auxquels on ne croit pas |)Ouvoir résister. Le voyage étoit tout de suite, et le Roi arrêta en chemin, pour diner sans sortir de son carrosse. Ces besoins, qui redoubloient à tous moments, ne se faisoient pas sentir à propos, comme à son dinée, où elle eût pu descendre un moment dans la maison vis-à-vis, mais le repas, si ménagé qu'elle le put faire , redoubla l'extrémité de son état. Prête à moments à être forcée de l'avouer et de mettre pied à terre, prête aussi trèssouvent à peidie connoissance, sou courage la soutint jnsfju'à Fontainebleau où elle se trouva à bout. En nietiaii! pied à terre, elle vit le duc de Beauvillier, arrivé de lii veille ;ivec les enfants de France, à la portière du l'.oi. Au lieu de monter à sa suite, elle prit le duc par le bras, et lui dit qu'elle alloit mourir si elle ne se soulageoil. Ils travei sèrent un bout de la cour Ovale , et en-

trèrent dans la chaptlle de celte cour, qui heureusement se trouva ouverte, et où on disoit des messes tous les malins. La nécessité n'a point de loi ; Mme de Chèvre ist se soulagea pleinement dans celle chapelle, derrière le duc (ie Benijvillicr, qui en tenoit la porte. Je r;ipporte celte misère pour monlier quelle étoit la gêne qu'éprouvoil journellement ce qui approchoil le Roi avec le plus de faveur et de piivance, car c'étoit alors l'apogée de celles de la duchesse de Chevr. use. Ces choses, qui semblent des riens, el qui sont des riens en effet, caractérisent trop pour les omettre. Le Roi avoit quelquefois des besoins, et ne se coniraignoil pas de mettre pied à terre. Alors les dames ne bougeoient du carrosse.

Mme de Mainlenon, qui craignoit fort l'air et bien d'autres incommodités, ne put gagner là-dessus aucun privilège. Tout ce qu'elle obtint, sous prétexte de modestie el d'autres raisons, fui de voyager à part, de la manière que je l'ai rapporté; mais en quelque état qu'elle fût, il falloit marcher, et suivre à point nommé, et se trouver arrivée el rangée avant que le Roi entrât chez elle. Elle fit bien des voyages à Marly, dans un état à ne pis faire marcher une servante. Elle en fit un à Fontainebleau qu'on ne savoit pas véritablement si elle ne mourroit pas en chemin. En quelque étal qu'elle fût, le Roi alluit chez elle à son heure ordmaire, el y faisoil ce qu'il avoit projeté; tout au plus elle étoit dans son lit. Plusieurs fois, y suaut la fièvre à grosses gouttes, le Roi, qui, connne on l'a dit, aimoil l'air, el qui craignoit le chaud dans les chambres , s'élonnoit en arrivant de ti'ouver tout fermé, el faisoil ouvrir les fenêtres, et n'en ralialtoit rien, quoique il la vit dans cet état, et justju'à dix iieures qu'il s'en alloit souper, et sans considération pour la fraîcheur de la nuit. S'il devoit y avoir musique, la fièvre, le mal de tête n empechoitrien; et cent bougies dans les yeux. Ainsi le Roi alloit toujours son train, sans lui demander jamais si elle n'en étoit point incommodée.

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Les t:ens de Mme deMainlcnon, car tout en est curii^ux, éloie .t en tièN-p»^til nombre, peu répandus, modestes, i res,'e<:tueii.\, humbles, .-ilcncieux, et ne s'enfueni jamais accroiio. G'éloit l'air de la maison, et ils n'y seroient pas dememés sans cela. Ils y taisoient avec le temps une fortune modérée, suivant leur état, et qui ne pouvoit donner d envie ni occasion de parler ; tous demeuroicnt dans une obscurité plus ou moins aisée. Ses femmes passoient leur vie enfermée chez elle. Non-srulement elle ne vouloit point qnellt-s sortissent, mais elle les empêchoit de recevoir personne, et la fortune qu'elle leur faisoit étoit courte et r;ire. Le Roi les connoissoit toutes et tous; il étoit familier avec eux, et y Cdusoit souvent, lorsqu'il passoil quelquefois chez elle avant qu'elle y fût rentrée.

Il n'y avoit d'un peu distingué que cette ancienne servante du temps qu'après la mort de Scarron elle étoit à la charité de Saini-Eustache, logée dans celte montée où cette servante faisoit sa chambre et son petit pot-au-feu dans la même chambre. Nanon de ce temps-là, et que Mme de Maiiiienon a toujours appelée ainsi, qui d'abord avoit été son unique domestique, et qui l'avoit constamment suivie et servie dans tous ces divers états, éloit devenue Mlle Balbien, dévole comme elle, et vieille, lille étoit d'autant plus importante qu'elle avoii toute la confiance domestique de Mme de Mainlenon, et l'œil sur ces demoiselles qu'on a vu ailleurs qui se succéiioient de Saint-Cyr auprès d'elle, sur ses nièces, et sur Mme !a duchesse de Bour^^ogne même, qui ne l'ignoroit pas, et qui habilement, sans la gâter, en avoit fait sa bonne amie. Elle se coiffait et s'habiUoit comme sa maîtresse ; elle aliectoil d'en tout imiter. A commencer par les enfants léjiitimes et les bâtards, à continuer par les princes du sang et par les ministres, il n'v avoit celui ni celle qui ne la ménageai , et qui ne fût en contrainte , et , le dirai-je, en r spect devant elle. S'en servoit qui pouvoit pour de l'argent, quoique au fond elle se mêlât de fort peu de

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chose. Elle étoit très-raisonnablement sotte : et n'éloit inèrhanle que rarement, et en<;ore par bêtise, quoique ce fût une personne très-composée, toute sur le iner- Vf'illeox, et qui ne se montroit i^iesque jara..is. Elle avoit l'air {{Oiix, humble, empesé, important, et toutefois respectueux.

On l'a dit, Mme de Maintenon étoit particulière en public; hors de ses yeux, reine, quelquefois même sous ses yeux, comme à l'altatjue de Coinpiègne dont il [a] été parlé ici eu son temps, et aux promenades de Marly, quand par complaisance elle en faisoil quelqu'une où le Roi vouloit lui raontier quelque chose de nouvellement achevé. Je me trouve, je l'avoue, entre la crainte de quelques redites <t celle de ne pas expliquer assez en dét il des curiosités qu'- nous regrettons dans toutes les Histoires, d dans presque tous les Mémoires des divers temps. On voudroit y voir les princes, avec leurs maîtresses et leurs ministres, dansîeur vie journalièie. Outre une curinsité si raisonnable , on en connoîiroit bien mieux les mœurs du temps et le génie des monarques, Ctlui de leurs maîtresses et de leurs ministres, de leurs favoris, de ceux qui les ont le plus approchés, et les adresses qui ont été employées pour les gouverner ou pour arriver aux divers buts qu'on s'est proposés Si ces choses doivent passer pour curieuses , et même pour instructives dans tous les règnes, à plus forte raison d'un rèf,me aussi [on^ et aussi rempli que l'a été celui de Louis XIV, et d'un personnage unique dans la monarchie depuis qu'elle est connue, qui a, trente-deux ans durant, revêtu ceux de confidente, de maîtresse, d'épouse, de mi- ■aistre, et de toute-puissante, après avoir été si longuement néant, et c»imme on dit, avoir si longtemr» et si publiquement rôti le balai. C'est ce qui m'enhardit sur l'inc nvénient des redites. Tout bien considéré, j'estime qu'il vaut mieux hasarder qu'il m'en échappe quelqu'une que ne pas mettre sous les yeux un tout ensemble si intéressant. Revenons donc un moment sur nos pas.

LOUIS xn. iOi

Reine dans le particulier , Mme de Ma^ntenon n'étoit iamais que dans un fauteuil, et dans le leu le plus corniiiode de sa clianibre, devant le Roi, d<vanl t<uile la farnilie royale même devant la reine d Angleterre. Elle se levoil tout au plus pour Monseigi eur et pour Monsieur, pat ce (ju'ils alluient rarement chez elle ; M. le duc d'Urléans, ni aucun prince du sanjï, jamais que par audiences, et cornue jamais ; mais Monseigneur, Messeigneurs ses tils, Monsieur et M. le duc de Ch.irties, toujiurs en partiuit pour l'armée, et le soir même qu'ils en arrivoient, ou, s'il étoit tiOD tard, de bonne heure le lendemain. Pour aucun autre fils de France, leurs épouses, ou les bâtardes du Roi, elle ne se levoit ponit, ni pour personne , sim-n un peu I onr les personnes ordinaires avec qui elle n'avoit point de familiarité, et qui en oblenoient des audit^nces; car modeste et polie, elle l'a toujours affecté à ces égards-là.

Presque jamais elle n'appeloit Madame la Danphine que Mignonne, même en présence du Roi et des dames fauiilières et des dames du palais, et cela jusqu'à sa mort, et quand elle parloit d'elle ou de Mme la duchesse de Berry, et devant les mêmes, jamais elle ne disoil que la duchesse de B'iurgogne et la duchessi' de Berry, ou la Danphine, trè -rarement Madame la Dauphine , et de même le duc de Bourgogne, le duc de Berry, le Dauphin, presque jamais Monsieur le Dauphin : on peut juger des autres.

On a vu comment elle mandoit les princesses légitimes et bâtardes, comme elle leur lavoit la tête, les transes avec quoi elles venoient à ses ordres, les pleurs avec lesquels elles s'en retournoient, et leurs inquiétudes tani que la disgrâce duroit, et qu'il n'y avoit que Mme la duchesse de Bourgogne qui eût [iris le oessus avec les grâces non-pareilhs, et ce soin attentif <ju on en a vu en parlant d'elle. Elle ne l'appeloit jamais que ma tante.

Ce qui élonnoit toujours, c'étoient les promenades qu'on vient de dire qu'elle faisoit avec le Roi par excès

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de complaisance dans Ips jardins de Marly. Il awroit

été cent fois plus librement avec la Keine, et avec moins de ^alanterif^ C'éioit un re!>pect le plus marqué, quoique au milieu de la cour et en présem e de tout ce qui s'y vouloii trouver des habitants de Marly. Le Roi s'y croyoit en pariirulier, [lan^e <iu'il étoit à Marly. Leurs voitures alioient joignant à côté l'une de l'autre, car presque jamais elle ne montoit en chariot : le Roi seul dans le sien, elle dans une chaise à porteurs. S'il y avoit à leur suite Madame la Dauphine ou Mme la duchesse de Berry, ou des filles du Roi, elles suivoient ou environnoient à pied, ou si elles montoient en chariot avec des dames, c'étoit pour suivre, et à distance, sans jamais doubler. Souvent le Roi ninn hoit à pied à côté de hi chaise. A tous moments il ôtoit son chapeau et se baissoil pour parler à Mme de MaiiUenon, on pour lui répondre si elle lui parloit, ce qu'elle faisoit bien moins souvent que lui, qui avoit toujours queh^ue chose à lui dire ou à lui faire remarquei, (ionime < lie craignoit l'air dans les temps même les plus beaux et les plus calmes, elle poussoit à chaque fois la glace de côté de trois doigts, et la referraoit incontinent. [*osée à terre à considérer la fontaine nouvelle, c'éioit le même manège. Souvent alore la Dauphine se venoii percher sur un des bâtons de devant, et se mettoit de la conversation, mais la glace de devant deraeuroit toujours fermée. A la fin de la promenade, le Roi conduisoil Mme de Maintenon jusqu'auprès du château, prenoit contre d'elle, et continuoit sa promenade. C'étoit un spectHcle auquel on ne pouvoil s'accoutumer. Ces bagatelles éeha^>pent presque toujours aux Mémoires. Elles donnent cependant plus que tout l'idée juste de ce que l'on y reclierche, qui es! le caractère de ce qui a été, qui se présente ainsi naturellement parles faits.

La coniluite des belles-petites-filles du Roi et de ses bâtard s, les O'dres à y mettre et à y donner, les galanteries et la dévotion, ou la ré5:ularité des dames de la cour, les aventures diverses, le maintien des femmes de ministres,

LOUIS XIV. i03

et celui des ministres mêmes, les espionnages de toutes les sortes dont la cour étoit pleine, les parties qui se faisoient de ces princesses avec les jeunes dam^s, ou celles de leur âge, et tout ce qui s'y passot, les punitions qui alloient quelquefois à ètie en pénitence, et même chassée; les récompenses, qui étoienl la dislribution arrêtée tout à lait, ou plus ou moins fréquentes des distinctions, d'être des voyages de Jiarly, ou des amusements de la Dauphine, toutes ces choses entroient dans les occupations de Mme de Maintenon. Elle en amusoit le Roi, enclin à les prendre sérieusement; elles étoient utiles à entretenir la conversation, à servir ou à nuire, et à prendre de loin des tournanis auprès du Roi sur bien des choses qu'elle y savoit habilement faire entrer de droite et de gauche.

On a déjà vu qu'elle répondoit à tout ce qui avoit recours à elle: qu' lie ne se mêloit de rien; et que ce qui l'approchoit de bien près n'avoit pas eu à essuyer de cette prodigieuse inconstance naturelle, qui, sans autre cause, changeoit si souvent ses goûts, ses inclinations, ses volontés. Les remèdes qu'on y cherchoit y étoient des poisnns. L'uni'jue parti à prendre étoit de glisser, de se tenir plus réservé, plus à l'écart, comme on se met à couvert de la pluie en se détournant un peu de sun chemin. Quelquefois elle se rapprochoit el se rouvroit d'ellemême, comme d'elle-même elle s'étoit fermée et éloignée, sinon il n'y avoit point de ressource à espérer. Ces mutations, qui étoient également en gens et en choses, étoient accablantes pour les ministres, pour les personnes qui se trouvoient en quelque commerce d'affaires avec elle, et pour les femmes dont en très-petit nombre et très-rare elle s'étoit imaginée de vouloir régler la conduite. Ce qui lui plaisoit hier, pas plus loin que cela, étoit un démérite aujourd'hui. Ce qu'elle avoit approuvé, même suggéré, elle le blâmoit ensuite, tellement ({u'on ne savoit jamais si on étoit digne d'amour ou de haine. C'eût été se perdre de lui montrer en excuse celte variation qui s'é-

tendoit sur ces personnes choisies, jusqu'à leur manière de s'habiller et de se coiff r, et personne de tout ce qui à diver^ titres l'a approchée de près n*a éti' exempt, plus ou moms, de ces hauts et bas insupp(»rtables. La domination el le j^ouvernemeiit furent les beules choses sur lesquelles elle n'en eut jamais.

Telles furent les dernières années de ce long rèt,M)e de Louis XIV, si peu le sien, si continuellement et si successivement c^'lui de quelques autres. Dans ces derniers temps, abattu sous le poids d'une guerre fatale, soulagé de personne par l'incapacité de ses minislies et de ses péuf^raux, en proie tout entier à un obscur et artificieux domestique, pénétré de douleur, non de ses fautes, «[u'il 1)6 connoissoii ni ne vouloit connoîlie, mais de son im|iuissance contre toute l'Europe réunie contre lui, réduit aux plus tristes extrémités pour ses finances ei pour ses frontières, il n'eut de ressources qu'à se reployer sur lui-même, et à appesantir sur sa famille, sur sa cour, sur les consciences, sur tout son malheureux royaume celte dure dominatiiin, que pour avoir voulu trop étendre, et par des voies trop peu concertées, il en avoit manifesté la foiblesse, dont ses ennemis abusoient avec mépris.

lletranché jusque dans ses tables à Mar ly, et dans ses bâtiments, il éprouvoit, jusque dans la bagatelle de ces derniers, les mêmes artifices par lesquels il étoit gouverné en grand.

A ces malheurs d'État, il s'en joignit de famille, et les plus sensibles pour le Hoi. Il avoit tenu avec, grand soin les princes du sang fort bas, instruit par l'expérienc'^ de son jeune âge. Leur rang n'èloit moulé que pour élever les bâtards, encore avec des préférences de ceux-(;i pour leurs principaux domestii|ues, qu'on a vues en leur lieu, infiniment dégoiJt.uites pour les princes du sang. De gouvernements ni de charges, ils n'en avoient que ce qui

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avoit été rendu au grand prince de Condô par la pnix des Pyrénées, non à lui, mais au dernier Monsieur le frince^ son fils, et «ontiiuiés au fil> de ce demiei eu époiisanl une bâtarde, puis au fils 'e ce mariage, à la mort desnn père. De priviuces ni d'tutiées, iiucuues, sinon parce mariage, (|ui ii'a\oil rien communiqué au prince de Gomi; et pour le commandement des armées, ou a vu avec quel soin ils en furem tous écartés. Il fallut les denii-rs mallieurs, et toute la faveur personnelle de (^hamillarl, pour oser proposer d'en donner une au prince de Conti, et par capitulation à M. le duc d'Orléans, pour qui le Roi eut encore moins de répugnance, non comme neveu, mais comme gendre bâtardement, et quand l'excès de la décadence força enfin le Roi de donner l'armée de Flandres au prince de Conti, il n'éioit plus temps, et ce prince, dont toute la vie s'étoit écoulée dans la disgrâce, mourut avec le regret de ne jouir pas d'une destination qu'il avoit tant et si inutilement ^ouhai'ée, et qu'il avoit eu la salislaction de voir également désirée par la cour, par les troupes et par toute la France, desquels tous il étoit les délices et l'espérance.

On a vu en leur lieu les malheurs de M. le duc d'Orléans en Italie, et l'éclat ( outre Im en Rsp^gne de la princesse des Ursins, si cruellement nppu\ée en France de Mme de Ma intenon.

Depuis l'année 4709, les plains domestiques redoublèrent chai|ue année, et ne se i étirèrent plus de dessus la famille royale. Celle qui causa trop tard la disgrâce du duc de Vendôme fut d'autant plus cruelle qu elle ouvrit peu les yeux, M. le prince d^ Conti et Monsieur le Frince furent emp(n tés peu après, à six semaines l'un de l'autre. Monsienr le Duc les suivit dans Tannée, c'est-à-dire dans leâ douze mois, et le plus vieux des princes du sang (pii restèrent n'avoit alors au plus que dix-sept ans. Monseigneur mouiut ensuite. Mais liientôt après le l'xii fut attaqué par des <oups bien plus sensibles; son cœur, que lui-même avoit comme ignoré jusqu'alors, par la oerte de cette

loe LOUIS xiy.

charmante Dauphine; son repos, par celle de l'incomparable Dauphin; sa tranquillité sur la succession à sa «ouronne, par la mort de l'iièrilier huit jours après, et par l'âge et le dangereux étal de l'unique rejeton de cette précieuse race, qui n'avoit que cinq ans et demi : tous ces coups frappés rapidement, lou- avant la paix, presque tous durant les plus terribles périls du royaume.

Mais qui pourroit expliquer les horreurs qui furent l'accompagnement des trois derniers, leurs causes et leurs soupçons si diamétralement opposés, si artificieusement semés et inculqués, et les effets cruels de ces soupçons jusque dans leur foiblesse? La plume se refuse à <;e mystère d'abomination. Pleurons-en le succès funeste, comme la source d'autres succès hori ibles dignes d'en être sortis; pleurons-les comme le chef-d'œuvre des ténèbres, de la privation la plus sensible et qui réfléchira sur la France dans toute la suite des générations, comme le comble de tous les crimes, comme le dernier sceau des malheurs du royaume; et que toute bouche françoise en crie sans cesse vengeance à Dieu.

Telles furent les longues et cruelles circonstances des plus douloureux malheurs qui éprouvèrent la constance du Roi, et qui rendirent toutefois un service à sa renommée plus solide que n'avoit pu faire tout l'éclat de ses conquêtes ni la longue suite de ses prospérités. La grandeur d'âme que montra constamment dans de tels et si longs reveis, parmi de si sensibles secousses domesiiqnes, ce roi si accoutumé au plus grand et au plus satisfaisant empire domestique, aux plus grands succès au dehors, se vit enfin abandonné de toutes parts par la fortune. Accablé au dehors par des ennemis irrités, qui se jouoient de son impuissance qu'ils voyoient sans ressource, et qui insultoient à sa gloire passée, il se trouvoit sans secours, sans ministres, sans f^énéraux, pour les avoir faits et soutenus par goût et par fantaisie, et par le fatal orgueil de les avoir voulu et cru former lui-même. Déchiré au dedans par les catastrophes les plus intimes et les

plus poignantes, sans consolai ion de personne, en pmie à sa propre foiblesse; réiluit à lutter seul contre Ls horreurs mille fois plus affreuses que ses plus Sfnsibli's malheurs, qui lui étoient sans cesse présentées par ce qui lui re.sloit de plus cher et de plus intime, et '|ui abusoit ouvertement, et sans aucun fieiti, de la dépendance où il s'é oit laissé tomber, et dont il ne pouvnil tt ne vouloit pas même se relever quoique il en sentît tout le poids; incapable d'ailleurs et par un goût invinciblement dominant, et par une habitude tournée en nature, de faire aucune réflexion sur l'intérêt et la conduite de ses geôliers; au milieu de ces fers domestiques, celte constance, cette fermeté d'âme, cette égalité extérieure, ce soin toujours le même de tenir tant qu'il pouvoit le timon, cette espérance contre toute espérance, par courage, par sagesse, non par aveuglement, ces deiiors du même roi en toutes choses, c'est ce dont peu d'hommes auroient été capables, c'est ce qui auroit pu lui mériter le nom de grand, qui lui a voit été si prématuré. Ce fut aussi ce qui lui acquit la véritable admiration de toute l'Europe, celle de ceux de ses sujets qui en furent témoins, et ce qui lui ramena tant de cœurs qu'un régne si long et si dur lui avoit aliénés.

Il sut s'humilier en secret sous la main de Dieu, en reconnoitre la justice, en implorer la miséricorde, sans avilir aux yeux des hommes sa personne ni sa couronne; il les toucha au contraire par le sentiment de sa magnanimité : heureux si, en adorant la main qui le frappoit, en recevant ses coups avec une dignité qui honoroit sa soumission d'une manière si singulièrement illustre, il eût porté les yeux sur des motifs et palpables et encore réparables, et qui frappoient tous autres que les siens, au liru qu'il ne considéi a que ceux qui n'avoient plus de remèdes que l'aveu, la douleur, l'inutile repentir!

Quel surprenant alliage! De la lumière avec les plus épaisses ténèbres, une soif de savoir tout, une attention à u teuir ea garde contre tout, un sentiment de ses

«08 LOUIS xiy.

I ens, pi Pin même de dépit jusfju'à l'aveu que lui en enîendirent faire les gens du Pailerat>nt sur son testa- Mi. ut, et tôt après e<i\ la reine d'Angleterre ; une conviciioii eniière do son inju tice et de son impuissance, tctnoigiiée de sa bouche, c'est trop peu dire, décochée par ses propos à ^es bàtirds, et toute ois un abandon à eux et à leur' gouvernante devenue l;i sienne et celle de l'État, et . bamion si entier qu'il ne lui permit pas de s'écarter d'un seul point de toutes leurs volontés ; qui, presque content (ie s'élre défendu en leur faisant sentir ses doutes et ses répugnances, leur immola tout, son État, sa famille, son unique rejeton, sa gloire, son honneur, sa raison, le mouvement intime de sa conscience, enfin sa personne, sa volonté, sa liberté, et tout cela dans leur totalité entière, sacrifice digne par son universalité d'être oflert à Dieu seul, si p;ir soi-même il n'eût pas été abominable.

II le leur fit en leur en faisant sentir tout le vide, en môme temps tout le poids, et tout ce qu'il lui coûloit, pour en reeut^illir au moins quelque gré, et soulager sa servitude, sans en avoir pu rendre son joug plus léger à porter, tant ils sentit ent leurs forces, le besoin pressant et continuel de s'en servir, d'élreindre \< s chaînes dont ils avoient su le garrotter, dans la contnmelle crainte qu'il ne leur échappât pour peu qu'ils lui laissassent de liberté.

Ce monarque si alti«r gémissoit dans ses fers, lui qui y avoit tenu toute l'Europe, qui avoit si fort appesanti les siens sur ses sujets de tous états, sur sa famille de tout âge, qui avoit proscrit toute liberté jusqu'à la ravir aux consciences et les plus saintes et les plus ottbodoxes.

Cl- gémissement, plus fort que lui même, sortit violem-> ment au dehors II ne put être n»éconnu par ce qu'il dit et à la reine d'Angleterre et aux gens du Parlement, qu'il avoit acheté son repos; et qu'en leur remettant son testament, lui si maître de soi et de ne dir" que ce qu'il vouloil et comme il le vouloit dire et témoigner, il ne put

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s'empêclier de leur dire, commp on a vu en son lieu, qu'il lui avoit été extorqué, et qu'on lui avait fait faire ce qu'il ne voulait pas, et ce qu'il croyait ne pas devoir faire. Élr.inge violence, étnng»' misèie, étrange aveu airiiclic par la fdice du sentiment et de la douleur! Stntir en pirin cci «Mat et y succomber en plein, quel speclacle! (Ju'l contraste de foice et de grandeur supérieure à tous les désastres, et de petitesse ei de foiblesse sous un domestique honteux, ténébreux, tytannique! Eh! quelle vérificalion puissante de ce que le Saint-Esprit a déclaré, dans les livres sapientiaux de l'Ancien Testament, du sort de ceux qui se sont livrés à l'amour et à l'empire des femmes! Quelle fin d'un règne si longuement admiré, et jusque dans ses derniers revers si étincelant de grandeur, de générosité, de courage et de force! et quel abiine de foiblesse, de misère, de honte, d'anéantissement, sentie, goûtée, sa\t»urée, abhorrée, et toutefois subie dans toute son étendue, et sans en avoir pu élargir ni soulager les liens! 0 iNabuchodonosoil qui pourra sonder les jugements de Dieu, et qui osera ne pas s'anéantir en leur présence?

On a vu en son lien les divers degiés par lesquels les enfanis du Roi et di- Mme de Montespau ont été successivemeni tirés du profond et ténébreux néant du double a ''Itère, et portés plus qu'au juste et parfait niveau des princes du sang, et jusqu'au sommet de Thabilit- de succéder à la couronne, ou en simple usage par adresse, ou à force ouverte, ou en loi par des brevets, des déclarations, des édita enregistrés. Le récit de ce nombreux amas de faits formeroit seul un volume, et le recueil de ces monstrueuses pièces en composeroit un autre fort gros. Ce qui est étrange, c'est que- dans tous les temps, le Roi, à chaque fois, ne les voulut point accorder au point qu'à chique lois il le fit, et qu'il ne les voulut point marier, je dis ses fils, dans l'intime conviction où il fut toujours de leur néant et de leur bassesse innée, qui n'étoit relevée que par l'effort de son pouvoir sans bornes, et qui après lui ne pou voit que retomber. C'est ce qu'il

Saint-Simon. — Scènes ot Portraits. II. — 8

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leur dit plus d'une fois quand l'un et l'autre lui parlèrent de se marier. C'ebt ce qu il leur répé a au comble de leur grandeur, et à six semaines près de la fin «ie sa \ie, lorsque, malgré lui, il eût tout violé en leur faveur, jusqu'à sa propre volonté, qni fléchit sous sa foiblesse. On a vu ce qu'il leur en dit, on ne peut trop le répéter, et ce qui lui en échappa aux gens du Parlement et à la reine d'Angleterre.

On peut se souvenir aussi de l'ordre qu'on a vu qu'il donnn SI précis au mai échal de Tessé, qui me l'a conlé et à ii'autres, sur M. de Vendôme, dn ne point évit«r de le com I ander en Italie, où on l'envoyoit, et où Vendôme étoit à la tête de l'arméf ; et [de] ce qu'il ajouta avec un air chagrin, qu'il ne falloil pas accoutumer ces Messieurs-là à ces ménagements, lequel duc de Vendôme, bientôt après, parvint, et sans patente, à commander les maréchaux de France, et ceux-là encore qui longtemps avant lui avoieut commandé des armées.

C'est un malheur dans la vie du Roi, et une plaie à la France, qui a continuellement été en augmentant, que la grandeur de ses bâtards, qu'il a enfin porté au comble inouï à la fin de sa vie, dont les derniers temps nom été principalement occupés qu'à la consolider, en les rendant puissants et redoutables. L'amirauté, l'artillerie, les carabiniers, tant de troupes et de régiments particuliers, les Suisses et les Grisons, la Guyenne, le Languedoc, la Bretagne en leur main les rendoient déjà assez considérables, jusqu'à la charj^e de <:rand veneur, pour leur donner de quoi plaire, et amuser un jeune roi. Leur ran^ égalé à celui des princes du sang avoit coûté au Roi le renversement de toutes les règles et les droits, et celui des lois du royaume les plus anciennes, les plus saintes, les plus fondamentales, les plus intactes. Il lui en coûta encore des démêlés avec les puissances étrangères, avec Home surtout, à qui il fallut complaire en <;hoses solides, et après avoir lutté longtemps, f»our obtenir que les ambassadeura et les nonces rendissent aux bâtards les mêmes

LODIS XIV. m

honneurs et les mêmes devoirs qu'aux princes du sang, et avec les mêmes Irailemcnts réciproques.

Le mariage monstrueux de M. le duc de Chartres, depuis d'Orléans, et régent, celui de Monsieur le Duc, ceux des filles de ces mariages avec M. le duc de Berry et avec M. le prince de Conti, ont opéré ce que le Roi a vu di; ses yeux, et vu avec complaisance, qu'excepté son successeur unique, et la branche d'Espagne (mais exclue de la succession à la couronne par les renonciaiions et les traités), et la seule Mlle de la Roche-sur- Yon, fdle de M. le prince de Conti et de la fille ainée de Monsieur le Prince, il n'y a plus qui que ce soit, ni mâle, ni femelle, de la maison royale, qui ne sorte directement des amours du Roi et de Mme de Montespan, et dont elle ne soit la mère ou la grand'mère; et si la duches-^e du Maine n'en vient pas par elle-même, elle a épousé le fils du Roi et de Mme de Montespan. La fille unique du Roi et de Mme de la Valliore épousa l'ainé des deux princes de Conti, dont elle n'a point eu d'enfants, mais ce n'a pas été la faute du Roi si celte branche seule de princes du sang a échappé à la bâtardise, jusqu'à ce t|u'il l'en ait aussi entachée à la fin, dans la seconde génération.

N'oublions pas que a'est [le] refus que le prince d'Orange fit de cette prmcesse, que nuls respects, désirs, soins, soumissions les plus prolongées n'ont pu effacer du ca^ur du Roi, qui a rendu ce fameux prince, malgré lui, l'ennemi du Roi et de la France; et que celte haine a été la source et la cause fatale de ces ligues et de ces guerres, sous le poids desquels le Roi a été si près de succomber, fruit de cette même bâtardise, qui, à trop juste titre, se peut appeler un fruit de perdition.

Ce mélange du plus pur sang de nos rois, et il se peut dire hardiment de tout l'univers, avec la boue infecte du double adultère, a dune été le constant ouvrage de toute la vie du Roi. 11 a eu l'horrible satisfaction de les épuiser ensemble, et de porter au comble un mélange inouï dans

lia LOUIS xn.

tous les siècles, après avoir été le premier de tons les hommes de toutes les nations qui ait tiré du néant les fruits du double adultère, et qui leur ait donné l'être, dont le monde entier, et policé et barbare, trèmit d'abord, et qu'il a su y accoutumer.

Tandis que le chemin de la fortune fut toujours l'attachement et la piottclion des bâtards, celle des princes du sang, à commencer par Monsieur, y fut toujours un obstacle invincible. Tels furent les fruits d'un oigueil sans bornes, qui fit toujours regarder au Uoi avec des yeux si différents ses bâtards et les princes de son sang, les enfants issus du irône par des générations légitimes, et qui les y rappeloient à leur tour, et les enfants sortis de SCS amours. Il considéra les premiers comme les enfanls de 1 État et de la couronne, grands par là et par euxmêmes sans lui, tandis qu'il chérit les autres comme les enfants de sa personne, qui ne pouvoient devenir, faute d'être par eux-mêmes, par toutes les lois, que les ouvrages de sa puissance et de ses mains. L'orgueil et la tendresse se réunirent en leur faveur, le plaisir superbe de la création l'au^'Uienla sans cesse, et fui sans cesse aiguillonné d'un regard de jalousie sur la naturelle indépendance de la grandeui' des autre> s^ms son concours.

Piqué de n'oser égaler la nature, il appr^ cha du moins' ses bâtards des princes du sang par tout ce qu'il leur donna d'abord d'établissements et de rangs. Il lâcha ensuite de les confondre ensemble par des mariages inouïs, monstrueux, multipliés pour n'en faire qu'une seule et même famille. Le fils unique de son unique frère y fut enfin immolé aussi avec la plus ouverte violence. Après, devenu plus hardi à force de crans redoublés, il mit une éj^alité parfaite entre ses bâtards et les princes du sang Enfin, prêt de mourir, il s'abandonna à leur en donner le nom et le droit de succéder à la couronne, comme s'il eût pu en dsposer, et faire les hommes ce qu'ils ne sont pas de naissance.

Ce ne fut pas tout. Ses soins et ses dernières disposi-

lions pour après lui ne furent toutes qu'en leur faveur. Ali'né avec art de son neviu.et soigneuhement entretenu dans cete tli^pusilion par le du»- du Maine et par Mme de Muiiiienon, il subii le jony qu'il ^'étoil l.iissé imposer par eux, il en but le cali(e qu il sétoit à lui-même préparé. On a vu tes élan- de sa résistance et de ses dépiieux rc grels; il ne pul résistera ce qu'ils en extorquèrent. Son successeur y fut pleinement sacrifié, et auiant qu'il fut en lui, son royaume.

Tout ce qui fut nommé par anticipalion pour l'éducation du Roi futur n'eut d'autre motif que l'intérêt des bâtards, et rien moins que nul autre. Le duc du Maine fut mis à la tête, et sous lui le maréchal de Villeroy, l'homme le plus inepte à cet emploi qu'il y eût peut-être dans toute la France ; ajoutons que lors de ce choix il avoit soixante et onze ans, et que le prnce dont il etoit desliné gouverneur en avoit cinq et demi. Saumery, trèsindigne sous-gouverneur de Mgr le duc de Bnurgogne, et qui, sous prétexte des eaux, s'étoil bien gardé de le suivie à la campagne de Lille, avoit fait ses infîmes preuves à son retour en faveur de Vendôme, à la cab île duquel il s'étoit joint hautement. C'en fut assez pour le faire choisir au duc du Ma ne pour son sous-gouverneur du Roi futur, ccmme un homme vendu et à tout faire.

Je n'ai point su qui avoit fait nommer Joffreville pour l'autre sous-gouverneur, mais il étoit trop homme d'honneur pour accepter un emploi où il falloit se vendre. Il s'en excusa, Ruifé lui fut subst tué. Il se disoit Damas sans l'être ; mais pauvre, court d'esprit, qui n'envisagea que fortune, et subsistance en attendant, qui ne sentit pas les dangers de la place, qui avoit tout son l»ien dans le pays -le Dombes, et par là de tout temps sous la prote(;iioii du duc du M 'ine, n'en vit jamais que l'écorce, et qui I a-cepia malgré sa prétendue naissance Tout le reste fut chnisi de même, et Mme de Maintenon, qui fil son al ail e de Fleury, qui pour cela veuoit de quitter Frèjus, et qui en répondit.

114 LOUIS xn.

Avec de tels entours, le duc du Maine ne se crut pas encore suffisamment assuré. Ce fut à quoi le codicille pourvut, qui ne précéda la mort du Roi que de si peu de jours, qui fut le dernier travail de ce monarque, et son dernier sacrifice à la divinité qu'il s'étoit faite de ses bâtards. 11 faut le répéter : par ce dernier acte toute la maison civile et militaire du Roi étoit totalement et uniquement soumise au duc du Maine, et sous lui au maréchal de Villeroy, indépendamment et privativement à M. le duc d'Orléans, de façon qu'il n'en pouvoit être reconnu ni obéi en rien, mais les deux chels de l'éducuticn en toutes choses qui devenoieiit par là les maîtres de Paris et de la cour, et le Régent livré entre leurs mains sans aucune sùrelé.

Ces énormes précautions parurent encore insuffisantes, si on ne pourvoyoilà ce qui pouvoit arriver. Aiusi, en cas de morl du duc du Maine ou du maréchal de Villeroy, le comte de Toulouse et le maréchal d'Harcourt, duquel Mme de Maint enou répondit, leur furent substitués en tout et partout, lequel Harcourt par son étal apoplectique étoit, si faire se pouvoit, devenu encore plus inepte à ce grand emploi que le maréchal le Villeroy.

Le testament avoit nommé et réglé le conseil de régence, en l/Ue sorte que toute l'autorité de la régence fut ôtée à M. le duc d'Orléans, que ce conseil ne fut composé presque que de tous gens à la dévotion du duc du Maine, et desquels tous en particulier M. le duc d'Orléans avoit de grands sujets d'être aliéné.

Teli^ furent les derniers soins du Roi, telles les dernières action- d sa prévoyance, tels les derniers coups de sa puissance, ou plutôt de sa déplorable foiblesse, et des suites bonteuses de sa vie : état bien misérable, qui abandonnoit son successeur et son royaume à l'ambition à découvei t et sans bornes de qui nauroit jamais dû y être seubmenl conim, et qui exposoit l'État aux divisions les plus funestes, en armant contre le Régent ceux qui dévoient lui être les plus soumis, et le ielant dans la olus

LOOIS XrV. 115

indispensable nécessité de revendiquer son droit el son autorité, dont on ne lui laissoil que le vain nom avec l'ignominie d'une impuissance et d'une nudité entière et la rèaliié des plus instants, des plus continuels et des plus réels périls que l'âge auquel se trouvoit alors tout ce qu'il y avoil de princes du sang portait au comble.

Voilà au moins de quoi la mémoire du Roi ne peut être lavée devant Dieu ni devant les hommes. Voilà le dernier abime où le conduisirent la superbe et la foiblesse, une femme plus qu'obscure, et des doubles adultérins, à qui il s'abandonna, dont il fit ses tyrans, après l'avoir élé pour eux et pour tant d'autres, qui en abusèrent sans aucune pudeur ni réserve, et un détestable ( onft sseur du caractère du P. Tellier. Tel fut le repentir, la pénitence, la réparation publique d'un double adultère si criant, si long, si scandaleux à la face de toute l'Europe, et les derniers sentiments d'une âme si hautement pécheresse, prête à paroître devant Dieu, et de plus, chargée d'un règne de cinquante-six ans, le sien, dont l'orgueil, le luxe, les bâtiments, les profusions en tout genre et les guerres continuelles, et la superbe qui en fut la source et la nourriture, avoit répandu tant de sang, consumé tant de milliards au dedans et au dehors, mis san.- cesse le feu par toute l'Europe, confondu et anéanti tous les ordres, les règles, les lois les plus anciennes et les plus sacrées de 1 État, réduit le royaume à une misère irrémédiable, et si imminemment près de sa totale perte qn il n'en fut pi éservé que par un miracle du Tout-Puissant.

Que dire après cela de la fermeté constante et tranquille qui se fit admirer dans le Roi en cette extrémité de sa vie? car il est vrai qu'en la quittant il n'en regretta rien, et que l'égalité de son âme fut toujours à l'épreuve de la plus légère impatience, qu'il ne s'importuna d'aucunordre à donner, qu'il vit, qu'il parla, qu'il ré^^la, qu'il prévit tout pour après lui, dans la même assiette (|ue tout homme en bonne santé et très-libre d'esprit auroit pu faire ; que tout se passa jusqu'au bout avec cette décence

116 LOUIS XIY.

extérieure, cette gravité, cette majesté qui avoit accompagré toute les actions de sa vie ; qu'il y surna^'ea un naturel, un air de véiité et de simplicité qui bannit jusqu'aux plus légers soupçons de représentation et de coiiiédie.

De temps en temps, dès qu'il êloit libre, et dans les derniers qu'il avoit banni toute affaire et tous autres soins, il étoit uniquement occupé de Dieu, de son salut^ de son néant, jusqu'à lui être échappé quelquefois de dire : Du temps que fétois roi. Absorbé d'avance en ce grand avenir où il se voyoit si près d'entrer, avec un détachement sans regret, avec une humilité sans bassesse, avec un mépris de tout ce qui n étoit plus pour lui, avec une bonté et une possession de son âme qui consoloit ses valets intérieurs qu'il voyoit pleurer, il forma le spectacle le plus touchant; et ce qui le rendit admirable, c'est qu'il se soutint toujours tout entier et toujours le même : sentim nt de ses péchés sans la moindre terreur, confiance en Dieu, le dira-t-on? toule entière, sans doutf, sans inquiétude, mais fondée sur la miséricor le et sur le sang de Jésus-Christ, résignation pareille sur son état personnel, sur sa durée, et regrettant de ne pas souffrir. Qui n'admirera une fin si supérieure, et en même temps si chréiienne? mais qui n'en frémira?

Rien de plus simple ni de plus court que son adieu à fa famille, ni de plus humble, sans rien perdre de la majesté, que son adieu aux courtisans, plus tendre encore que l'autre. Ce (pi'il dit au Roi futur a mérité d'être recueilli, maisaffn hc depuis avec trop de restes de flatterie, dont le maréchal de Villeroy donna l'exemple en le mettant à la ruelle de son lit, comme il avoit toujours dnns sa chamhre ta l'armée un portrait du Roi tendu sous un dais, et (;omme il pleuroit toujours vis-à-vis du Roi aux com pliments que les prédicateurs lui faisoieni en chaire. Le Roi, parlant à son suicesseur de ses bâtiments et de ses guerres, omit son luxe et ses profusions. Il se ga- da bien de lui rien toucher de ses funestes amours, article plus en sa place alors que tous les autres; mais comment en

liOuis tn. 117

parler devant ses bâtards, et en consommant leur époiivant;ible grandi ur pat les derniers acies de sa vie? Jusque-là, si on excepte cette étrant^e omission et sa ( anse plus terrible encore, rien (|ue de digne d'admiiatiun, et d'une élévation véritablement clirétienne et royale.

Mais que dire de ses derniers discours à son neveu, après son testament, et depuis encore venant de faire son codicille, après avoir reçu les der^'^rs sacrements; de ses assurances positives, nettes, précises, toutes les deux fais, (|n'il ne trouveroit rien dans ses dispositions qui pût lui faire de peine, tandis qu'elles n'ont été faites, et à deux reprises, que pour le déshonorer, le dépouiller, disons tout, [tour l'égorger? Cependant il le rassure, il le loue, il le caresse; il lui recommande son successeur, qu'il lui a totalement soustrait, et son royaume, qu'il va, ditil, seul gouverner, sur le juel il lui a ôté toute autorité; et tandis qu'il vient d'achever de la livrer à ses ennemis toute entière, et avec les plus formidables précauMons, c'est à lui qu'il renvoie pour des ordres, comme à celui à qui désormais il appartient seul d'en donner pour loul et sur tout. Est-ce ariifice? est-ce tromperie? est-ce dérision jusqu'en mourant? Quelle énigme à expliquer! Tâchons plutôt de nous persuader que le Roi se répondoit à soirnèm.e.

11 répondoit à ce qu'il avoit toujours paru croire de l'impuissance de l'effet de ce qui lui avoit été extorqué, et que la foiblesse lui avoit arraché malgré lui. Disons plus, il ne douta point, il espéra peut-être qu'un testament inique el scandaleux, pjopre à mettre le feu dans sa famille et dans le royaume, tel enfin (|u'il étoit réduit à en cacher profondément le secret, ne trouveroit pas plus d'appui que n'en avoit reçu le testament du Roi -^on pèie, si sage, si sensé, si pesé, si juste, el par lui-inême rpudii public avec un véritable et général a[)plaudissement. To it ce que le Roi avoii senti de violence en faisant le sien, tout ce qu'il en avoit dit si amèrement à ses bâtards après l'avoir fait, aux gens du Parlement en le leur remet-

H8 LOUIS xn

tant, à la reine d'Angleterre du moment qu'il la vit, et toujours leur f»n parlant le premier comme plein d'amertume, ou peut ajouter de dépit de sa foiblessp et de l'abus énorme que lui eu fait ce qu'il a de seul intime et dont il ne se peut détaclier; ce codicille monstrueux arraché après avoir reçu ses sacrements, dans un état de mourant qui lui en laissoit sentir les horreurs sans lui permettre d'y résister; ce tout ensemble, ce groupe effroyable d'iniquité et fie renversement de toutes choses pour faire de ses bâiards, et du duc du Maine en particulier, un colosse immense de puissance et de grandeur, et la destruction de toutes les lois, de son neveu, et peut-être de son royaume et de son successpur, livrés à de si étranges mains, seroit-ce trop dire? si cruelles et si fort approchées du trône ; cet amas prodi;;ieux d'iniquités si concertées, mais si mal colorées, quelques soins qu'on s'en fût donnés, qu'elles sautoient aux yeux, tout cela le rassura peut-être contre ce qu'on en avoit prétendu. Il n'avoit jamais cru, comme il s'en étoit expliqué plusieurs fois, qu'aucune des choses qu'il venoit de faire ou de confirmer pùl subsister un moment après lui. En ce moment qu'il parla à M. le duc d'Orléans, il s'en flatta peut-être plus que jamais, pour s'apaiser soi-même, tout rempli (|u'il devoii être de son iodi(ille, qu'il avoit fait il n'y avoit pas pi is d'une heure. Il parla peut-être à son neveu avant et après le codicille, toui plein de cette pensée ; il put donc ainsi le regirder, en effet, comme l'administrateur du royaume, et lui parler en ce sens. C'est du moins ce qu'il peut être permis de présumer.

Mais qui pourra ne pas s'étonner au dernier point, on ne peut s'empêcher de le répéter, de la paisible et constante tranquillité de ce roi mourant, et de cette inaltérable paix sans la plus légère inquiétude, parmi tant de piété et une application si fervente à prufiter de tous les moments? Les médecins prétendirent que la même cause qui amortit et qui ôte même toutes les douleurs du corps, qui est un sang entièrement gangrené, calme aussi et anéantit

toutes celles du cœur et les agitations de l'esprit ; et il est vrai (jue le Rui mont ut de cette maladie.

D'autres en ont donné une autre raison, et ceux-là éloient dans l'intrinsèque de la chambre pendant cette dernière maladie, et y furent seuls les derniers jours. Les jésuites ont constamment des laïques de tous états, même mariés, qui sont de leur Compagnie. Ce fait est certain; il n'est pas douteux que des Noyers, secrétaire d'État sous Louis XllI, n'ait été de ce nombre, et bien d'autres. Ces agrégés font les mêmes vœux des jésuites en tout ce que leur état peut permettre, c'est-à-dire d'obéissance sans restriction aucune au Père général et aux supérieurs de la Compagnie. Ils sont obligés de suppléera ceux de pauvreté et de rbasteté par tous les services et par toute la protection qu'ils doivent aveuglé nent à la Compagnie, surtout par une soumission sans bornes aux supérieurs et à leur conf sseur. Ils doivent être exacts à de légers exercices de piété que leur confesseur ajuste à leur temps et à leur esprit, et qu'il simplifie tant qu'il veut. La politique a stin compte par le secours assuré de ces auxiliaires c.ichés à qui ils font bon marché du reste. Mais il ne se doit rien passer dans leur âme, ni quoi que ce soit qui vienne à leur connois;^ance, (ju'ils ne le révèlent à leur confess>'ur, et, pour ce qui n'est pas du secret de la conscience, aux supérieurs, si le confesseur le juge à propos. Ils Se doivent aussi conduire en tout suivant les ordres des supérieurs et du confesseur avec une soumission sans réplique.

On a prétendu que le P. Tellier avoit inspiré au Roi, longtemps avant sa mort, de se faire agréger ainsi dans la Compagnie; qu'il lui en avoit vanté les privilèges certains pour le salut, les indulgences plénières qui y sont altaeliées; qu'il l'avoit persuadé que quelques crimes qu'on eût commis, et dans quelque dilficulté qu'on se trouvât de les réparer, cette prolession secrète lavoit tout, et assuroilinfaillibli-ment le salut, pourvu qu'on fut fidèle à ses vœux ; que le général de la Compagnie fut admis, du

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