‹ Scènes et portraitsChapitre 11 sur 51 · L'ABBÊ DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

L'ABBÊ DE SAINT-PIERRE

accoutumés à la servitude. M^^is le maréchal de Villeroy fit tant de manèges, de déclamations, de tintamarre, entraîna par ses violences tant de gens à n'oser ne pas crier en écho, que M le duc d'Orléans, qui de longue main n'airaoit pas les Saint-Pierre, et à qui le maréchal de Villeroy imposoit, ne voulut pas pour eux résister à ce tumulte. L'abbé de Saint-Pierre fut donc chassé de l'Académii! françoise malgré l'Académie, qui n'osa résister jusqu'au bout, mais dépende maisons, dont à la vérité il en fréquentoit peu de considérables. Le livre fut supprimé ; mais l'Académie, profitant du goût du Régent pour les mezzo-termine, obtint qu'il ne se feroit point d'élection, et que la place de l'abbé de Saint-Pierre ne seroit point remplie, ce qui a été exécuté, malgré les cris de ses persécuteurs, jusqu'à sa mort.

J*arrêtai tout près de chez moi devant l'hôtel de Luynes, où j'envoyai prier le duc de Chaulnes de me venir parler à mon carrosse. Il y vint sans son chapeau, y monta, el aussitôt le CO' her, qui avoit l'ordre, marcha et nous mena chez moi, sans que jusque dans mon cabinet je disse un mot au duc de Chaulnes, fort surpris de se voir enlevé de la sorte. Il le fut bien davantage lor^qu'après avoir fermé mes portes, je lui appris le grand spectacle préparé pour le lendemam matin. Nous nous liviâmes, lui et moi. an ravissement d'un rétablissement si imprévu, si subit, si prochain, si secret, dont la seule espérance, fondée comme que ce fût, nous avoit uniquement soutenus sous l'horrible marteau du feu Roi. La dissipation et la lotite de ces montagnes entassées I une sur l'autre, par des degrés infinis, sur notre dignité par ces géants de bâtards, ces Titans de la France, leur état prochain, la commune surprise, mais si différente, si extrême en eux et dans Its pairs; notre renaissance, notre réexistence des anéantissements passés, cent vues à la fois, nous dilatèrent le cœur dune manière à ne le pouvoir rendre, la uiste rétribution des profondes noirceurs si pourpensées du duc du Maine sur le bonnet, et l'accomplissemerit d'une parlie de la menace que je lui avois faite chez lui à l'avor-

tement de cette affaire, qu'on a vue ici en son lieu. Monsieur le Duc ne lut pas oublié, ni Millain même, dans ce tète-à-tête. Nous nous séparâmes enûn dans cette grande attente.

J'avois retenu quelques jours auparavant Contade, major des gardes, homme sûr et fort intelligent, que le hasard m'avoit appris devoir aller passer quelque temps chez lui en Anjou. Je le rencontrai au Palais-Royal, comme je descendois de carrosse. Il me donna la main, je lui dis à l'oreille que je lui conseillois et le priois de différer son départ sans faire semblant de rien. Il me le promit, et le tint sans que je lui en disse davantage, et me dit qu'il n'en parleroit point. Bien nous prit de cette prévoyance. Depuis une heure après minuit, M. le duc d'Orléans manda successivement les ducs de Guiche, de Villeroy et de Chaulnes, colonel de? gardes, capitaine des ganles du corps en quartier, capitaine des chevau-légers de la garde; Arlagn;m et Canillac, capitaines des deux compagnies de mousquetaires, et en l'absence de Dreux, qui étoit à Courcelles, chez Chamillart son beau-pèie, Desgranges, inaître des cérémonies, pour leur donner ses ordres, tandis que la Vrillière les donnoit à tout l'intérieur de la ville et aux expéditions nécessaires.

On avoit pensé à tout, excepté aux Suisses, car il échappe toujours quelque chose, et souvent d'important. Contade, averti par le duc de Guiche, s'en avisa sur ce que le duc de Guiche lui dit que le Régent ne lui en avoit point parlé, et alla irouver Son Altesse Royale pour en prendre ses ordres. 11 lui fit entendre que, par l'affection fidèle du régiment des gardes suisses, le commandement et la supériorité en nombre des gardes françoises sur l'autre, il n'y avoit rien à en craindre, et qu'on l'offenseroit par une marque de défiance. 11 reçut donc ordre d'y pourvoir. Sur les quatre heures du matin, Contade alla aux Tuileries, éveiller le duc du Maine, colonel général des Suisses. Il n'y avoit pas une heure qu'il éloit couché, revenant d'une fête que Mme du Maine s'étoit donnée à l'Arsenal, où elle

étoit encore. Lp duc du Maine fut sans doute étonné, mnis il se contint, et dans sa frayeur cachée, il demanda d'un air assez libre si Conlade étoit seul, qui l'entendit de la porte. Il se rassura sur ce qu'il apprit qu'il étoit seul, et le fit entrer. Contade lui expliqua son ordre de la part de M. le duc d'Orléans, et aussitôt le duc du Maine envoya aveitir les compagnies du régiment des gardes suisses. Je pense qu'il dormit mal depuis, dans l'incertitude de ce qui alloit arriver, mais je n'ai point su ce qu'il fit depuis, non plus que la duchesse du Maine.

Vers cinq heures du matin on commença d'entendre des tambours par la ville, et bientôt après d'y voir des soldats en mouvement. A six heures, Des^^ranges fut au Parlement rendre sa lettre de cachet. Messieurs, pour parler leur langage, ne faisoient que de s'assembler. Ils mandèrent le premier présiilent, qui fit assembler les chambres. Tout cela dura une demi-heure. Ils répondirent après qu'ils obéiroient; après ils débattirent en quelle forme ils iroient aux Tuileries, en carrosse ou à pied. Le dernier prévalut, comme étant la forme la plus ordinaire, et dans l'espoir d'émouvoir le peuple et d'arriver aux Tuileries avec une foule hurlante. Le reste sera raconté mieux en sa place plus bas. Kn même temps des gens à cheval allèient chez tous les pairs et les officiers de la couronne, et chez ceux des chevaliers de l'ordre, et des gouverneurs ou lieutenants généraux des provinces dont on voulut accompagner le Roi, pour les avertit* du lit de justice, Desgranges, dans ce subit embarras, n'ayant pas eu le temps d'aller lui-même. Le comte de Toulouse étoit allé souper auprès de Saint-Denis, chez M. de Nevers, et ne revint qu'assez avant dans la nuit. Les gardes françoises et suisse> furent sous les armes en divers quartiers, le guet des chevau-légers, et les deux compagnies des mousquetaires touïN prêts dans leurs hôtels; riiu des gens darmes, qui n'ont point de guet, et la seule garde ordinaire des régiments des gardes françoises et suisses aux Tuileries.

Si j'avûis peu dormi depuis huit jours, je dormis encore

moins cette dernière nuit, si proche d'événements si considérables. Je me levai avant six heures, et peu après ^\e reçus mon billet d'avertissement pour le lit de justice, au dos duquel il y avoit de ne me point éveiller, politesse de Desgranges, à ce qu'il me dit depuis, dans la persuasion que ce billet ne pouvoil me rien apprendre. On avoit marqué d'éveiller tous les autres, dont la surprise fut telle qu'il se peut penser. Vers sept heures, un huissier de M. le duc d'Oiiéans vint m'avertir du conseil de régence pour huit heures, et d'y venir en manteau. Je m'habillai de noir, parce que je n'avois que cette sorte d'habit en manteau, et un autre d'étoffe d'or magnifique, que je ne voulus pas prendre, pour ne pas doimer lieu à dire, quoique fort mal à propos, que j'insultois au Parlement et au duc du Maine. Je pris avec moi deux gentilshommes dans mon carrosse, et j'allai être témoin de tout ce qui alloit s'exécuter. J'étois en même temps plein de crainte, d'espérance, de joie, de réflexions, de défiance de la foiblesse de M. le duc d'Orléans, et de tout ce qui en pourroit résulter. J'étois aussi dans une ferme résolution de servir de mon mieux sur tout ce qui pourroit se présenter, mais sans paraître instruit de rien, et sans empressement, et je me fondai en présence d'esprit, en attention, en circonspection, en modestie et en grand air de modération.

Sortant de chez moi j'allai à la porte de Valincourt, qui logeoit vis-à-vis la porte de derrière de l'hôtel de Toulouse. C'étoit un fort homme d'honneur, de beaucoup d'esprit, mêlé avec la meilleure compagnie, secrétaire général de la marine, qui étoit au comte de Toulouse depuis sa première jeunesse, et toujours depuis dans sa plus grande confiance. Je ne voulus laisser aucune peur personnelle au comte de Toulouse ni l'exposer à se laisser entraîner par son frère. J'envoyai donc prier Valincourt, que je connoissois fort, de me venir parler. Il vint effrayé, demi-habillé, de la rumeur des rues, et d'abordée me demanda ce que c'étoit que tout cela. Je le pris par la tête, et je lui dis : « Écoutez-moi bien, et ne perdez pas un mot. Allez de ce

pas dire de ma part à M. le comte de Toulouse qu'il se fie en ma parole, qu'il soit sage, qu'il va arriver des choses qui pourront lui déplaire par rapport à autrui, mais qu'il comfiie avec assurance qu'il n'y perdra pas un cheveu ; je ne veux pas qu'il puisse en avoir un instant d'inquiétude : allez, et ne perdez pas un instant. » Valincourt me serra tant qu'il put. « Ah! Monsieur, me dit-il, nous avions bien prévu qu'à la fin il y aurait un orage. On le mérite bien, mais non pas Monsieur le comte, qui vous doit être éternellementobiigé.» Il l'alla avertir sur-le-champ, et le comte de Toulouse, qui sut après que je l'avois sauvé de la chute de son frère, ne l'a jamais oublié.

SÉANCE DU LIT DE JUSTICE ET DU PARLbMENT

J'arrivai sur les huit heures dans \<\ grande cour des Tuileries, sans avoir rien remarqué d'extraordinaire en chemin. Les carrosses du duc de Noailles et des maréchaux de Villars et d'Huxelles et de quelques autres, y étoient déjà. Je montai sans trouver bt^aucoup de monde, et je me fis ouvrir les deux portes d'entrée et de» sortie de la salle des gardes, qui étoient fumées. Le lit de justice étoit préparé dans la grande antichambre où le Roi avoit accoutumé de manger. Je m'y arrêtai un peu, à bien considérer si tout y étoit dans l'ordre, et j'en félicitai Fontanieu à l'oreille. Il me dit de même qu'il n'étoit arrivé qu'à six heures du matin aux Tuileries, avec ses ouvrier et ses matériaux; que tout s'étoit si heureusement construit et passé que le Roi n'en avoit rien entendu du tout; que le premier valet de chambre étant sorti pour quelque besoin de la chambre du Roi, sur les sept heures du matin, avoit été bien étonné de voir cet appareil; que le maréchal de Villeroy ne l'avoit appris que par lui, et qu'il y avoit eu si peu de bruit à le dresser, que personne ne s'en étoit aperçu. Après avoir bien tout examiné de l'œil, j'avançai jusqu'au trône, qu'on achevoit de préparer, voulant entrer dans la seconde antichambre. Des garçons bleus vinrent après moi, me dire qu'on n'y passoit point.

et qu'elle étoit fermée. Je demandai où on se tenoit on at- It'iidnnl le coii;~eil, et où éloient ceux dont j'avuis vu les carrosses dans la cour. Plusieurs s'offrirent de me mènera en haut, où ils éloient. Le fils de Coste me mena par un petit dei,'ré, au haut duquel il y avoii beaucoup de gens de toutes sortes et d'officiers de chrincellerie. Il me lit aller à une porte qu'on tenoit, et qui me fut ouverte dès i|ue je parus. J'y trouvai le garde des sceaux et la Vriliière, avec toutes leurs bucoliques. >'ous fûmes bien aises lie nous trouver encore seuls ensemble pour nous bieu recorder avant les opérations. Cen'éloit pourtant pas ce que je m'étois proposé. Je n'avois remarqué dans la cour de carrosses que de gens suspects. Sous prétexte de ne les avoir point pour tels, et d'ignorer tout moi-même, sans affectation toutefois, je voulois aller où ils étoient, pour déranger leur conférence, et y apprendre par leurs mouvements tout ce qu'il se pourroit. Tombé par hasard en la chambre du garde des sceaux, je crus qu'il y auroit de l'alfectation de demander d'aller ailleurs ; ainsi j'abandonnai ma première vue.

Le garde des sceaux étoit debout, tenant une croûte de pain, au^si à lui-même que s'il neût été question que d'un conseil ordmaire, sans embarras de tout ce «pn alloit rouler sur lui, ni d'avoir à parler en public sur des matières aussi difféienles, aussi importantes et aussi susceptibles d'inconvénients. Il me parut seulemen: en peine de la fermeté du Uégent, et rempli avec raison de la pensée qu'il ne s'agissoit plus de mollir, baaucoup uioins de reculer d'une ligne. Je le rassurai là-dessus beaucoup plus que je ne l'étois moi-même. Je leur demandai si leurs mesures étoient bien prises pour êtie avertis à tout instant de ce qui se passeroil au Parlement. Us m'en ié[)ondirent et furent en effet très-bien servis. Je voulus ensuite non pas lire, car cela étoit inu'ile, mais voirions les instruments à enregistrer; ils me les montrèrent en leur ordre. Je voulus aussi voir de plus près que les autres celui de la réduction des bâtards au rang d'ancienneté de leurs pairies. « Te-

Saint-?i:.ion. — Seène.s et Portraits. II. — 13

nez, me dit le garde des sceaux en me le montrant, voici votre affaire. » Je le remarque exprès, parce que cela me fut redit dans la suite comme une preuve que j'étois du secret, entendu apparemment par quelque curieux cullé derrière la porlt^ ; car nous étions tous trois seuls à porte fermée. Je voulois parcourir les endroits capitaux ; ils m'assurèrent qu'il n'y avoit été changé aucune chose, et je le reconnus parfaitement lorsque j'en entendis après la leclure. J'eus la même curio>ité ^ur la déclaration en faveur de M. le comte de Toulouse, avec même ré^jonse et même succès. Puis je me fis montrer les sceaux à nudnns le sac de velours et les instruments de précaution signés et scellés, tous prêts en cas de besoin. 11 y avoit deux gros sacs de veloui s tout remplis, qu'il ne quitta point de vue et qui furent toujours portés sous ses yeux et mis à ses pieds, tant au conseil qu'au lit de justice, parce que les sceaux y et oient. Qui que ce soit ne le sut que le Régent, Monsieur le Duc, le garde des sceaux, la 'Vrillière et moi. Son chauffe-cire et sa boutique étoient dans une chambre à part, et tout proche, avec de l'eau et du feu tout allumé, tout prêt sans que personne s'en fût aperçu. Comme nous achevions ainsi noire inventaire, toujours raisonnants sur ce qui pouvoit arriver, on le vint avertir de la venue de M. le duc d'Orléans. Nous achevâmes en un moment ce que nous avions encore à voir et à nous dire, et, tandis qu'il prit sa robe du lit de justice pour n'avoir pas à en changer après le conseil, je descendis pour ne paroître pas venir d'avec lui. Je voulus môme que la Vrillière demeurât, pour ne pas entrer ensemble dans le lieu du conseil.

Depuis les grandes chaleurs on l'avoit tenu dans cette pièce, qui est la dernière du reste de l'enfilade, parce que le Roi, incommodé dans sa très petite chambre, éioit venu coucher dans le cabinet du conseil ; mais, ce grand jour-ci, dès que le Roi fut hors de son lit, on le mena s'habilbr dans sa petite chambre et de là dans ses cabinets. On tira les housses de son lit et de celui du maréchal de 'Villeroy, au pied desquels on mit la table du con-

seil, et il y fut lenii. En entrant dans la pièce de devant, j'y tronv;ii be;iucoiip de monde que le premier bruil d'unn chnsc si peu attendue avoit sans doute amené, et parmi ce monde (|uelqiies-uns du conseil. M. le duc d Orlê;uis étoit dans un f^ros de gens au bas bout de celte pièce, et, à ce que je sus depuis, sortoil de chez le Roi, où il avoit vu le duc du Maine en manteau, qui l'avoit suivi jusqu'à la porte, comme il sortoit, sans s'être dit un mol l'un à l'autre.

Après un assez léger coup d'œil sur cette demi-foule, j'entrai dans le cnbinet du conseil J'y trouvai épars la plupart de ceux qui le coiriposoient avec un sérieux et un air de conteniion d esprit qui aujrmenta la mienne. Personne presque ne se parloit, et chacun, debout ou assis, çà et là, se lenoil assez en sa place. Je ne joignis personne, pour mieux examiner. Un moment après M. le duc d'Orléans entra d'un air gai, libre, sans aucune étnotion, qui regarda la compagnie d'un air souriant : cela me fut de bon augure. Un moment après je lui demandai de ses nouvelles. Il me répondit fout haut qu'il étoit assez bien; puis, s'approchant de mon oreille, il ajouta que, hors les réveils, qui avoient été fréquents pour les ordres, il avoit très-bien dormi et qu'il venoil délibéré de ne point mollir. Cela me plut inliniment, car il me sembla, à son maintien, qu'il me disoit vrai et je l'y exhortai en deux paroles.

Vint après Monsieur le Duc, qui ne tarda pas à s'approcher de moi et à me demander si j'augurois bien du Régent et qu'il fût ferme. Celui-ci avoit un air de gaieté haute qui se faisoit un peu sentir à qui étoit au fai^. Le prince de Conti, morosit', disirait, envieux de son beaufrère, ne paroissoit qu'occupé, ruais de rien. Le duc de \oailles dévoroit tout des yeux et les avoit étincelants de colère de se voir au parterre dans un si grand jour, car il ne savoit chose quelconque. Je l'avois ainsi demandé à Monsieur le Duc expressément, croyant leur liaison plus prande que je ne la trouvai. Il en pensoit avec défiance, sans estime, encore moins d'amitié, indépendamment da

ce qu'il y avoit nouvellement à craindre de lui avec M. du lilaine

Celui-ci parut à son tour en manteau, et entra par la petite porte du Roi. Jamais il ne fil tant et de si profouiles révérences, quoique il n'en fût pas avare, et se tint seul perché sur son bâton, près de la table du conseil, du côté des lus, considérant tout le monde. Ce fut là, où, de visà-vis de lui, la labie entre-deux, je lui tirai la plus riante révérence que je lui eusse faite de ma vie, avec la plus sensible volupté. Il me la rendit pareille, et continua d'observer chacun avec des yeux tirants au fixe, un visage agité, parlant tout seul presque toujours.

Presque personne ne se demandoit qu'est-ce que c'étoit que tout cela ; tous savoient la résolution prise de casser les arrêts du Parlement pour avoir assisté à cette délibé ration. Ce conseil étoit l'extraordinaire iu'liqué, puis remis, pour y voir l'arrêt du conseil en cassation. Il (ut donc clair à tous que c'étoit ce qu'on alloit voir pour le faire enregistrer tout de suite, non peut-être sans p' ine d'un lit de justice de surprise, suitout pour quelques-uns qui se croient privilégiés auprès du Re>;ent. Mmisieur le Duc revint eu'ore à moi assez de suite me témoigner sa peine de voir là le duc du Maine en manteau et pour m'exhorter à forliOer iM. le duc d'Orléans, puis le garde des sceaux vint à moi pour la même chose. Un moment après M. le duc d'Orléans m'en vint parler, assez empêché de ce manteau, mais sans témoigner de foiblesse. Je lui représentai que je lui avois toujours dit qu'il devoit s'y attendre; que mollir seroit sa perte; queleRubicon étoit passé. J'ajoutai ce que je pus de plus fort et de plus concis pour le soutenir et pour ne paroître pas aussi trop longtemps en conférence avec lui. Aussitôi que je me fusse séparé de lui. Monsieur le Duc, impatient et inquiet, me vint demander en quelle disposition d'esprit étoit le Régent. Je lui dis bonne, eu monosyllabe; et l'envoyai l'y entretenir.

Je ne sais si ces mouvements, sur lesquels chacun com-

mençoit d'avoir les yeux, effarouchèrent le duc du Maine; mais à peine Monsieur le Duc eut-il, en me quittant, Jomt ' le Hégmt, que le duc du Maine alla parler an maréchal de Vilieroy et à d'Effial, assis l'un près de l'âutie au bas bout vers la petite porte du Roi, le dos à la muraille. Is lie se levèrent point pour le duc du Maine, qui demeura debout vis-à-vis et tout près d'eux, où ils tinrent tous trois des propos bas assez longs, connue gens qui délibèient avec embarras et surprise, à ce qu'il me paroissoit au visage des deux assis que je voyois assez bien, et que .je tâchois à ne pas perdre de vue. Pendant ce temps-là M. le duc dOrléans et Monsieur le Duc se parloient vers la fenêtre, près de la porte ordinaire d'entrée, ayant le garde des sceaux assez près d'eux, qui les joignit. Monsieur le Duc, en ce moment, se tourna un peu, ce qui me donna moyen de lui faire signe de l'autre conférence, qu'il avisa aussitôt. J'étois seul vers la table du conseil, très-attentif à tout, et les autres, épars, commencèrent à le devenir davantage. Un peu après, le duc du Miine vint se remettre où d'où il ètoil parti, les deux étant restés assis où ils étoient. M. du Maine alors se retrouva vis-à-vis de moi, la table entre-deux. J'observai qu'il avoit l'air égaré, et qu'il parloit tout seul pins que devant.

Le comte de Toulouse arriva en manteau, comme le Régent venoit de quitter les deux avec qui il étoit. Le comte de Toulouse étoit en manteau, et salua la compagnie d'un air grave et concentré, n'abordant ni abordé de personne. M. le duc d'Orléans se trouva vis-à-vis de lui et se tourna vers moi, quoique à quelque distance, comme me le montrant et m'en témoignant sa peine. Je baissai un peu la tête en le regardant fixement, comme pour lui dire : « Eh bien, quoi? » M. le duc d'Orléans s'avança au qomte de Toulouse, et lui dit tout haut, devant tout ce qui éloit là pioche, qu'il étoit surpris <le le voir en manteau; qu'il n'avoil pas voulu le faire avertir du lit d' jutice, parce qu'il savoil que depuis leur dernier arrêt, il n aimoit pas à aller au Parlement. Le comte de Toulouse ré-

pondit qu'il étoit vrai ; mais que, quand il s'agissoit du bien de l'État, il inettoit toute autre considération à part. M. le duc d'Orléans se tourna sur-le-champ sans rien répliquer, vint à moi, et me dit tout bas en me poussant plus loin : « Voilà un homme qui me perce le cœur. Savez-vous bien ce qu'il vient de me dire? » et me le répéta Je louai le procédé de l'un, le sentiment de l'autre; lui remontrai que le rétablissement du comte de Toulouse étant résolu, et pour la même séance, son état ne devoit pas lui faire de peine, et je me mis douciiment à le réconforter. Il m'inteiromiiit pour me dire l'envie qu'il avoit de lui parler. Je lui représentai que cela étoit bien délicat, et qu'au moins avant de s'y résoudre, falloit-il attendre à toute extrémité. Je me tournai aussitôt pour le ramener vers le gros du monde, pour abréger ce particulier, que je craignois qui ne fût trop remarqué. Le comte de Toulouse nous voyoit, et étoit resté à la même place > et chacun nous voyoit aussi, cantonné à part soi.

Le duc du Maine étoit retourné au maréchal de Villeroy et à d'Lifiat, eux assis sans branler en la même place, et lui debout devant eux, comme l'autre fois Je vis ce petit conciliabule très-ému. Il dura quelque espace, pendant lequel Monsieur le Duc me vint parler, puis le garde des sceaux nous joignit, inquiets tous deux de ce qu'avoit produit l'arrivée du comte de Toulouse, sur laquelle M. le duc d'Orléans m'avoit pris en particulier. Je le leur dis, et me séparai d'eux le plus tôt que je pus. Ce qui m'en hâta encore, fut que je venois de m'aperccvoir que le duc de Noailles n'ôtoit pas les veux de dessus moi, et me suivoit d<' la vue, quelque mouvement que je tisse, changeant même de place ou de posture pour se trouver toujours en situation de me voir. Le duc de la Force me voulut joindre alors; cela fut cause que je reconduisis prom[)tenient; la Vrilliére ensuite, à qui je dis quelque chose, et l'envoyai au garde des sceaux pour qu'il fortifiât le Régent. Cependant M. du Marne quitta ses deux hommes et fit signe à son frère de le venir trouver au pied du lit du maréchal

de Villeroy où il venoit de se poster. Il lui parla avec agit'tion assez peu, l'autre répliqua de même, comme n'étant pas trop d'accord. Le duc du Maine redoubla; puis \e comte de Toulouse alla entre les pieds des deux lits et la table t:agner la cheminée, où M. le duc d'Orléans étoil avec Monsieur le Duc, et s'arrêta à distance, en homme qui attend pour parler. M. le duc d'Orléans, qui s'en aperçut, quitta Monsieur le Duc quelques moments après, et alli au comte de Toulouse. Ils se tournèrent le nez tout à fait à la muraille, et cela dura assez longtemps sans «{u'on en pût rien juge , parce qu'on ne voyoit que leur dos, et qu'il n'y parut ni émotion ni presque aucun geste.

Le duc du Maine étoit demeuré .-eul où il avoil parlé à son frère. Il présentait un visage demi-mort, regardoit comme à la dérobée le colloque qu il avoit envoyé faire, puis passoit des yeux égarés sur la compagnie avec un trouble de coupable et une agitation de condamné. Alors le maréchal d'Iluxelles m'appela. Il étoit vis-à-vis du duc du Maine, la table entre-Heux, y avoit le dos tourné, par conséquent au duc du Maine. Le maréchal étoit là en groupe avec les maréchaux de Tallart et d'Estrées et l'ancien évêque de Troyes, desquels le duc de Noailles s'approcha en même temps que moi.

Tluxelles me demanda ce que c'étoit donc que toutes ces allées et venues, et sur ce que je lui en fis pour réponse la même question à lui-même, il me demanda s'il y avoit quelque diffi -ulté au lit de justice pour ces princes ou peut-être pour les enfants de M. du Maine. Je lui répondis que, pour MM. du Maine et de Toulouse, il n'y en pouvoit avoir, parce [que] l'arrêt intervenu entre les princes du sang et eux les laissoit dans la jouissance de tous les honneurs qu'ils avoient; mais que, pour les enfants du duc du Maine, nous ne les y souffririons pas.

Nous restâmes quelque peu ainsi en groupe, moi occupé à regarder M. du Maine, et de me tourner «luelquefois à regaider le colloque du Régent et du comte de Toulouse, qui persévéroit. Il se sépara enfin, et j'eus le temps de

bien remarquer les deux frères, parce que le comte de Toulouse revint vers nous, la table entre-deux, le long des pieds des lits, trouver son frère, toujours resté seul • debout sur son bâton, an pied du lit du maréchal de Villeroy, à la même place d'où il n'avoit bougé. Le comte de Toulouse avoit l'air fort peiné, même colère. Le duc du Maine, le voyant venir à lui de la sorte, changea tout à fait de couleur.

Je demeurois là bien attentif, les considérant se joindre, sans que le duc du Maine eût branlé de sa place, pour pénétrer leur conversation de mes yeux, lorsque je m'entendis appeler. C'étoit M. le duc d'Orléans, qui, après avoir fait quelques pas seul le long de la cheminée, me vouloit parler. Je le joignis et le trouvai en trouble de cœur. « Je lui viens de tout dire, me déclara-t-il à l'instant, je n'ai pu y tenir; c'est le plus honnête homme du monde el qui me perce le plus le cœur. — Comment? Monsieur, repris-je; et que lui avez-vous dit? — Il m'est venu trouver, me lépondit-il, de la part de son frère, qui venoit de lui parler, pour me dire l'embarras où il se trouvoit; qu'il voyoit bien qu'il y avoit quel(|ue chose de préparé, qu'il voyoit bien aussi qu'il n'étoit pas bien avec moi; qu'il l'avoit prié de me venir demander franchement si je voulois qu'il demeuiât, ou s'il ne feroit pas aussi bien de ne pas rester. Je vous avoue que j'ai cru bien faire de lui dire qu'il feroit aussi bien de s'en aller, puisqu'il me le demandoit. Là-dessus, le comte de Toulouse a voulu entrer en explication ; j'ai coupé court, et lui ai dit que, pour lui, il pouvoil rester en sûreté, parce qu'il demeureroit tel qu'il est sans nulle altération; mais qu'il pourroit se passer des choses dé>agréable« à M. du Maine, dont il feroit aussi bien de n'être pas témoin. Le comte de Toulouse a insisté comment il pouvoit rester comme il est dès qu'on attaquoit son frère, et qu'ils n'étoient qu'un parce qu'ils étoi^nl frères, et par honneur. J'ai répondu que j'en étois bien fâché; que tout ce que je pouvois étoit de distinguer le mérite et la vertu, et de la séparer, et puis quelques

SËiNCS DU LIT DE JUSTICE ET DU PARLEMENT. 497

propos et des amitiés qu'il a reçues assez froidempnl. et de là I tst allé dire à son frère. Trouvez-vous que j'îiiemal fait' — Non, lui dis-je, car il n'éloit plus question d'en délibérer, ni moins cncctt e d'embairast;er un honime qu'il ne s agissoil que de fortifier; j'en suis bien aise, ajoulai-je, c est parler net en homme qui a ses mesures bii n prises et qui ne craint rien. Aussi faut-il montrer toute fcrn:elé encore ilus avec cet en^^agenient pris. » 11 m'y parut trèsrésnlu, mais en même temps très-desireux que les bâtards s'en allassent, qui lut, à ce que je crus voir, le vrai motif de ce qu'il venoit de faire.

Monsieur le Duc vint à nous; je demeurai avec eux le moins que je pus, et je leur conseillai de se séparer aussi, d'autant qne toute la compagnie partageoit ses regards entre nous et les deux frères.

Le duc du Maine, pâle et comme mort, me parut piès de se trouver mal ; il s ébranla à peine pour gagner le bas bout (le la table, dont il étoit assez près, pendant quoi le cornte de Toulouse vint dire un mol très-court au Régent, et se mil en marche le long du cabinet. Tous ces mouvements se firent en un clin d'œil. Le Régent, qui étoit auprès du fauteuil du Roi, dit tout haut : « Allons, .Messieurs, prenons nos places. » Chacun s'approcha de la sienne, et comme je regardois de derrière la mienne, je vis les deux frères auprès de la porte ordinaire d'entrée comme des gens qui alloient sortir. Je sautai, pour ainsi dire, entre le fauteuil du Roi et M. le duc d'Orléans pour n'être pas entendu du prince de Conli, et je dis à l'oreille avec émotion au Hégent, qui étoit déjà en place : « Monsieur, les voilà qui sortent. — Je le sais bien, me répondit-il tranquille-' merrt. — Oui, répliquai-je avec vivacité, mais savez-vous ce qu'ils feront quand ils seront dehors? — Rien du loiit, me dit-il; le comte de Toulouse m'est veini demander permission de sortir avec son fière; il m'a assuré qu'ils se'ont sages. — Et s'ils ne le sont pas? réplifiuni-je. — Mais ils le seront, et s'ils ne le sont pas, il y a de bons ordres de les bien observer. — Mais s'ils lont sottise ou

qu'ils sortent de Paris? — On les arrêtera, il y a de bons ordres, je vous en réponds. » Là-dessus, plus tranquille, je me mis en place ; à peine y fus-je qu'il me rappela, et me dit que, puisqu'ils sortoient, il changeoit d'avis, et avoit envie de dire ce qui les regardoit au conseil. Je lui répondis que le seul inconvénient qui l'en empèchoil étant levé par cette sortie, je croirois que ce seroit très-mal fait de ne le pas dire à la régence. Il le communiqua à Monsieur le Duc, tout bas à travers la table et le fauteuil du Roi. puis appela le garde des sceaux, qui tous deuxTapprouvèrent,et alorsnous nous mimes tout à fait en place.

Tous ces mouvements avuient augmenté le trouble et la curiosité de chacun. Les yeux de tous, occupés sur le Régent, avoient fait tourner le dos à la porte ordinaire d'entrée, et on ne s'aperçut point pour la plupart que les bâtards n'y étoient plus. A mesure que chacun ne les vil point en se plaçant, il les cherchoit des yeux, et restoit debout en attendant. Je me mis au siège du comte de Toulouse, Le duc de Guiche, qui étoit à mon autre côté, laissa un siège entre nous deux, le nez haut, attendant toujours les bâtards. Il me dit de m'approcher de lui, et que je me méprenois de siège. Je ne rèpondois mot, en considérant la compagnie, qui étoit un vrai spectacle. A la deux ou troisième semonce, je lui répondis qu'au contraire il s'approchât de moi. « Et M. le comte de Toulouse? répliqua-t-il. — Approchez-vous, » repris-je, et le voyant immobile d'étonnement , regardant vis-à-vis où étoit le duc du Maine, dont le garde des sceaux avoit pris la place, je le tirai par son habit, moi tout assis , en lui disant : « Venez çà et asseyez-vous. » Je le tirai si fort qu'il s'assit près de moi, sans comprendre. « Mais qu'estce que ceci, me dit-il dès qu'il fut assis, oii sont donc ces Messieurs? — Je n'en sais rien, repris-je d'impatience, mais ils n'y sont pas. » En même temps le duc de Noailles, qui joignoit le duc de Guiche, et qui, enragé de n'être de rien dans une aussi grande préparation de journée, avoit apparemment compris, à force de regarder

et d'examinf^r, que j'étois dans la bouteille, et vaincu par sa curiosité, s'allongea sur la table par devant le duc de Guiclie, et me dit : « Au nom de Dieu , Monsieur le duc, failes-mui la <,M'â(;e de nie dire ce que c'est donc que tout ceci. » Je n'étois en nulle nu'sure avec lui, comme on l'a vu souvent, mais bien en usnge de le traiter très-mal. Je me tournai à lui d'un air froid et dédaigneux, et, après l'avoir ouï et regardé, je retournai la tête. Ce fut là toute ma réponse. Le duc de Guiche me pressa de lui dire quelque chose, jusqu'à me dire que je savois tout. Je le niai toujours, et cependant rhacum se plaçoit lentement, parce qu'on ne songeoil qu'à regarder et à deviner ce qu.e tout cela ponvoit être , et qu'on tut longtemps à comprendre qu'il fulloit se placer sans les bâtards, bien qu'aucun n'en ouvrit la bouche.

Mais avant d'entrer dans ce qui se passa au conseil , il en faut donnnr la séance de ce jour-là, et la disposition de la pièce où il se tint, pour mieux faire entendre ce qui vient d'être raconté, et donner plus de jour à ce qui va l'èlre.

Page 1