ON INCIDENT DU PRESIDENT DE MESMES
n'a pu dénier, voilà un homme qui ne peut plus qu'être à vous à vendre et à dépendre, et c'est la meilleure aventure qui vous pût arriver, parce que désormais vous en ferez toul ce qu'il vous plaira sans qu'il ose souffler, ni s'expnser à ne pas être à plait-il mailre sans réserve. » Quoique rien ne fût plus selon l'espri! e( le goût de M le duc d'Orléans, qui aimoit, sur toutes autres, ces voies obliques, et dans son caractère encore d'éviter les grands engiigtments, tels que faire faire le procès à ce scélérat si fort du premier ordre, mais qui étoit premier président, quoique le procès ne pût être douteux, et un procès qui par ses dépositions auroit embarrassé non-seulement le duc et la duchesse du Maine, mais bien d'autres gens encore du plus haut parage, elle eut toutes les peines du monde à suspendre la résolution. Le temps duroit cependant au premier président d'une étrange sorte, qui se trouvoit entre la mort et la vie, car, pour le déshonneur et rinl;imie,il y étoit accoutumé de longue main; enfin Chausseraye le vint trouver, et après lui avoir dit ce qu'elle jugea à propos pour le rassurer assez pour lui faire retrouver les jambes, et qu'il en pût faire usage pour s'en retourner, elle alla appeler du Plessis, et le renvoya par où il étoit venu. Il fut longtemps encore dans les transes de la mort, avec la nécessité de paroître aux fonctions de sa charge et y faire bonne mine, et parmi les gens qu'il voyoit, quoique, avec M. le duc d'Orléans, qui avoit du temps pouvoit compter de bien sortir d'affaire, comme il arriva en effet.
L'abbé du Bois, à qui sûrement le Régent ne cacha pas une chose si importante, n'avoit garde de le pousser; il vouloit être maître de l'affaire en total, par les raisons qui en ont été rapportées; et non-seulement il ne l'étoit plus en poussant le premier président, mais il ne pouvoit douter que ses dépositicms apprendroient à M. le duc d'Orléans tout ce que lui du Bois lui avoit caché de toute cette conspinition pour en demeurer lui seul le maître, et c'en étoit bien plus qu'il n'en falloit pour sauver le pre-
ï48 ON INCIDENT DU PRÉSIDENT DE MESMES.
mier président, parce que ce n'étoit pas moins que de se sauver lui-jnêrae d'une si perfide et noire infidélité. Ainsi toute pensée d'agir contre de Mesmes tomba bientôt, et la chose demeura entièrement secrète ; c'est la Chausseraye elle-même qui la conta longtemps depuis au procureur général telle que je la viens d'écrire, et je l'ai écrite aussitôt qu'il me l'a eu racontée, pour l'insérer ici dans l'exactitude précise qu'il me l'a rendue bien des années après la mort de M. le duc d'Oiléans, de ce coquin de Mesmes, si fort scélérat par excellence, et si prodigieusement impudent, qui mourut avant le Régent comme il avoit vécu, et de la Chausseraye, qui mourut longtemps après.
Il n'est pas étrange que M. le duc d'Orléans ne m'ait jamais parlé de cette terrible aventure, tenu d'aussi court qu'il l'ètoit alors par l'abbé du Bois qui le détournoit avec empire de tous ceux de sa confiance, et de moi plus que de pas un, parce que la sienne pour moi éioit plus entière, plus fondée, plus de tous les temps, surtout qu'il l'empêciiàt de s'ouvrir à moi, sur une matière dont il s'étoit rendu seul maître, et sur laquelle ma haine pour le duc du Maine et pour le premier président, qui auroit pu augmenter ma force et ma liberté ordinaire de parler à M. le duc d'Orlé.ins, auroit fait courir à du Bois le risque de se voir forcer la main, par conséquent celui de sa ruine, par la manifestation de tout ce qu'il avoit caché au Régent, et que les dépositions du premier président et de bien d'autres nécessairement arrêtés sur les siennes, auroient mis au net et au grand jour; mais ce qui est, on ne sait si plus inconcevable ou plus déplorable, peu de mois passèrent si bien non pas l'éponge, mais eff.icérent si bien les pointes de l'impression de cette affaire dans M. le duc d'Orléans, qu'il se servit depuis du premier présid.'ut, qui le trompa encore, et qu'après en avoir été servi de la sorte, et conduit par là à la nécessité de faire l'éclat d'envoyer le Parlement à Pontoise, moins de quatre mois après, le premier président eut le front, et assez de
mépris pour soi-même et pour le Régent, pour oser lui demander de l'argent, et en quantité, en défiommagemeiU de ce qu'il lui en avoit coûté à Pontoise à tenir table ouverte à tout le Pailement, à s'y moquer de lui avec cette Compagnie de la manière la plus indécente, et la moins mesurée, comme on le verra en son lieu, et que l'extrême merveille est qu'il en obtint plus de quatre cent mille francs à la vérité en cachette, mais non pas telle qiu> je ne l'aie su dès lors, et bien d'autresgens avec moi. Voilà de ces prodiges que je comprends qu'on a bien de la peine à croire, quand on ne les a pas vus, et pour ainsi dire quand on ne les a pas touchés avec la main, et qui caractérisent le Régent d'une façon bien étrange.
Le Régent permit àRion de revenir à Paris, dont il avoit reçu défense de s'appro(;her, étant à l'armée du maréchal de Berwick en Navarre, lors de la mort de Mme la duchesse de Berry. Sa présence au retour de cette campagne, Sitôt après cette mort, auroit réveillé bien des discours. On crut l'intervalle a>sez long pour qu'on ne songeât plus à rien. Sa présence, après tout ce qui s'étoit pas>é, ne pouvoit pas être agréable au Pal;iis-Boyal, et devoit l'embarrasser lui-même. U ne fit donc qu'y paroitre, se montra peu ailleurs, et mena une vie conforme à son humeur, c'est-à dire de plaisir, mais particulière, fort voi>inc de l'obscurité. Il étoil fort à son aise, quoique le Mi-sissipi fût venu un peu tard pour lui; il ne garda guère son régiment, et ne songea plus à servir.
A force de tourner et retourner ce Mississipi de tout sens, pour ne pas dire à force de jouer des gobelets sous ce nom, on eut envie, à l'exemple des Anglois, de faire dans ces vastes pays des élablisseinenls effectifs. Ce fut pour les peupler qu'on fit à Paris et dans tout le royaume
des enlèvements des gens sans aveu et des mendiants valides, hommes et femmes, et de quantité de créatures publiques. Si cela eût été exécuté avec sagesse, discernement, les mesures et les précautions nécessaires, cela auroit nmpli l'obj' t qu'on se proposoit, et soulagé Paris et li-s provinct'S d'un lourd fardeau inutile et souvent dangereux ; mais on s'y [pi'it] à Paris et uartoul ailleurs avec tant de violence et tant de friponnerie encore pour enlever qui on vouloit, que cela excita de grands murmures. On n'avoit pas eu le moindre soin de pourvoir à la subsistance de tant de malheureux sur les chemins, ni même dans les lieux destinés à leur embarquement ; on les enfermoit les nuits dans des granges sans leur donner à manger, et dans les fossés des lieux où il s'en trouvoit, d'où ils ne pussent sortir. Us faisoient des cris quiexcitoient la pitié et l'indignation; mais les aumônes n'y pouvant sulfire, moins encore le [leu que les conducteurs leur doniioient en fit mourir partout un nombre effroyable. Cette inhumanité, jointe à la barbarie des conducteurs, à une violence d'espèce jusqu'alors inconnue et à la friponnerie d'enlèvements de gens qui n'étoienl point de la qualité prescrite, mais dont on se vouloit délnire, en disant le mot à l'oreille et mettant de l'argent dans la main des préposés aux enlèvements, qne les bruits s'élevèrent avec tant de fracas, et avec des termes et des tons si imposants qu'on trouva que la chose ne se pouvoit plus soutenir. Il s'en étoit embarqué quelques troupes, qui ne furent guère mieux traitées dans la traversée. Ce qui ne l'étoit pas encoie fut lâché, et devint ce qu'il put, et on cessa d'enlever personne. Lavv, regardé comme l'auteur de ces enlèvements, devint Tort odieux, et M. le duc d'Orléans eut à se repentir de s'y être laissé entraîner.
UâIUâGE OË U noue et D£ madame de CIIëyRY. 249
MARIAGE DE LA NOUE ET DE MADAME DE CHEVRY ET UN AUTRE PROJET DE MARIAGE
Il y a des choses qui occupent dans leur temps, et qui en vieillissant s'anéantissent. Je n'en puis toutefois omettre une de ce genre. Il y avoit une petite nièce par femmes de M. dé Fénelon, archevêque de Cambray, qui déjà veuve à peine mariée, sans enfants et sans biens, avoit une figure aimable, l'air et le goût du monde, un manège infini et beaucoup d'intrigue, et qui, sans avoir été religieuse et coureuse comme la Tencin, eut la similitude avec elle qu'elle fit pour Monsieur de Cambray et son petit troupeau, conséquenimeiit pour Mme Guyon et sa petite Église, le même personnage que l'ambition du frère et de la sœur fit faire à celle-ci pour la constitution. La veuve dont je parie avoit trouvé ainsi le moyen de rassembler chez elle bonne compagnie, mais elle mouroit de faim. Elle persuada à un vieil aveugle qui étoit riche et qui s'appeloit Ghevry de l'épouser pour avoir compagnie et charmer l'ennui de son état. Il y consentit et lui fit toutes sortes d'avanlages. Il se flatta d'autant plus de mener avec elle une vie agréable qu'elle aimoit le monde, le jeu, la parure, et néanmoins fort dévote, se disoitelle, et disoient ses amis, et il le falloit bien puisque en cela consistoit toute son existence et sa considérption. Ghevry, presque aveugle quand il l'épousa, le devint bientôt après tout à fait. Il fut doux, bon homme, s'accommoda de tout, et quoique compté presque pour rien, il avoit toute sorte de complaisances, hors celle de mourir, et il ennuyoit fort sa femme et cette troupe d'amis. 11 mourut enfin, et ce fut un grand soulagement dans la maison, et une grande joie pour les atnis qui trouvoient là une bonne maison et opulente, où rien ne contrarioit plus leur contersalion. Mais les vapeurs qui avoient gagné la dame