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toutefois en cherchant et voulant faire face, il devint sec, l'humeur le prit, et ses réponses furent souvent mal mesurées. G etoit un homme de système, de calcul, de comparaison, fort instruit et profond en ce genre, qui , sans jamais tromper, avoit partout gagné infiniment au jeu, à force de posséder, ce qui me semble incroyable, la combinaison des cartes.
Sa banque, comme je l'ai dit ailleurs, étoit une chose excellente dans une république ou dans un pays comme l'Angleterre, où la finance est on république. Son Mississipi, il en fut la dupe, et crut de bonne foi faire de grands et riches établissements en Amérique. Il raisonnoit comme un Anglois, et ignoroit combien est contraire au commerce et à ces sortes d'établissements la légèreté de la nation, son inexpérience, l'avidité de s'enrichir tout d'un coup, les inconvénients d'un gouvernement despotique, qui met la main sur tout, qui n'a que peu ou point de suite, et où ce (|ue l'ait un ministre est toujours détruit et changé par son successeur. Sa proscription d'espèces, puis de pierreries, pour n'avoir que du papier en France, est un système que je n'ai jamais compris, ni personne, je pense, dans tous les siècles qui se sont écoulés depuis celui d Abraham, qui acheta un sépultre en argent pour Sara quand il la perdit, pour lui et pour ses enfants. Mais Law éloit un homme à système, et si profond qu'on n'y entendoit rien, quoique naturellement clair et d'une élocution facile, quoique il y eût beaucoup d'anglois dans son françois. Il vécut plusieurs années à Venise avec fort peu de bien, et y mourut catholique, ayant vécu honnêtement, quoique fort médiocrement, sagement et modestement, et reçut avec piété les sacrements de l'Église. Ainsi se termina l'année 1720,
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A mesure que le temps s'écouloit depuis l'exalta tiou du Papt^, et (|u"il éloit vivement pressé de tenir à l'abbé du hois la parole qu'il lui avoit donnée par éciit au cas qu'il fût élu pape, l'impatience de du Bois croissoil avec ses espérances, et ne lui laissoit plus de repos. Il se trouva bien étourdi quand il apprit que le Pape avoit fait cardinal tout seul, le 16 juin, son frère, évêque de Terracine depuis dix ans, moine bénédictin du Mont-Cassin. Du Bois s'attendoit qu'il ne se feroit point de promotion sans qu'il en fût, et jeta feu et flammes. Son attente ne fut pas longue : un moi après, le 16 juillet, le Pape le fît cardinal avec don Alex. Albane, neveu du feu Pape et frère du cardinal camerlingue. Il en reçut la nouvelle et les compliments avec une joie extrême , mais qu'il sut contenir dans quelque décence, et en donner tout l'honneur à la protection de M. le duc d'Orléans , qui, comme on l'a vu, y eut peu ou point de part. Mais il ne se put empêcber de débiter à tout le monde que ce qui l'honoroit plus que la pourpre romaine étoit le vœu unanime, etTemptessement de toutes les puissances à la lui procurer, à en presser le Pape, et à désirer que sa promotion fût avancée sans attendre leur nomination ni la promotion des couronnes. Il s'éventoit là-dessus, et ne pouvoit Unir sur ce chapitre, qu'il recommençoit à tout moment, et dont personne ne fut la dupe.
Quoique nous fussions au point où on l'a vu ici, je crus devoir mettre M. le duc d'Orléans à son aise entre du Bois et moi, avec lequel j'allois avoir un commerce nécessaire et forcé dans mon ambassade. J'allai donc chez lui , où il me combla de respects, de compliments, de protestations, de reconnoissance do l'bouneur que je lui laisois, sans parler du passé. Quoi [qu'à] la façon dont nous étions
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ensemble, et à loccasion qui m'amenoit chez lui, la visite fût de cérémonie , et qu'il y eût un monde infini , il en usa avec sa calotle rouge, qu'il venoit de recevoir des mains du Roi, comme si elle eût été encore noire, m< fit litière de la main, de termes de respect, de conduite jusque tout au bojt de son appartement, et à la petite cour où il aboiitissoit. M. le duc d'Orléans me témoigna beaucoup de gré de cette démarche de ma part, et je ne rencontrai plus le nouveau cardinal chez ce prince qu'il ne vîntà moi, se reculât aux portes et ne me fit merveilles, auxquelles je n'avois garde de me fier. En recevant sa calotte des mains du Roi , il détacha de son col sa croix épiscopale , la présenta à l'évêque de Fréjus, lui dit qu'elle porloit lionheur, et que c'étoit pour cela qu'il le prioit de la porier pour l'amour de lui. Fréjus rougit, et la reçut avec beaucoup d'embarras. Cette croix, quoique faite comme toutes les autres, avoit pourtant une façon très-remarquable, et qui la faisoit parfaitement distinguer. Fréjus , exposé à rencontrer très-fréquemment te cardinal nouveau chez le Roi , n'osa ne pas porter cette croix assez souvent.
Dînant dans ces premiers jours, ayant celte croix à son col, chez la duchesse du Lude, avec M. et Mme de Torcy et bonne compagnie, Mme deTorcy, qui n'aimoit pas du Bois, et qui , fort Arnauld , étoit fort mécontente de l'ardente conduite de Fréjus sur la constitution, et conire ce qu'on taxoit de jansénisme, et accoutumée à l'avoir vu si longtemps poirier , commensal et complaisant de sa maison, l'entreprit sur cette croix à table avec beaucoup d'esprit, de licence et d'aigreur, tombant sur tous les deux avec une finesse aiguë, et mit Fréjus dans un tel désordre qu'il ne savoit plus où il en étoit, sans que la compagnie, qui s'en aperçut et qui souffroit de cette scène en pleine table, pût rompre les chiens de cette chasse, qui dura foit longtemps, et que Fréjus n'a jamais pardonnéeà Mme de Torcy, ni même à son mari, quoique il n'y eût rien mis du sien. Il étoit trop sage et
trop mesuré pour n'en avoir pas été trés-embarrassé luimême, et à la vérité ce fut une grande impiudence à Mmi' de Torcy.
L'abbé Passarini , camérier d'honneur du Pape, étant arrivé avec le bonnet, le nouveau cardinal le reçut des mains du Roi, et fit sis visites au sang royal avec les cérémonies accoutumées. Il avoit en près de deux mois à s'y préparer, et il faut avouer qu'il en profila bien. Il avoit un compliment à faire à Madame et à M. et Mme la duchesse d'Orléans, dans l'audience de cérémonie qu'il en eut ; car pour les visites aux piinces et princesses du sang, ce ne sont que visites et compliments en cérémonie, mais ce ne sont pas des audiences avec un compliment en forme, qui est une petite harangue. Il devoit bien s'attendre à ce quQ Madame sonftriroit de le recevoir en cérémonie, de le saluer et de lui donner un tabouret , et Mme la duchesse d'Orléans, de lui donner un siège à dos, après l'avoir vu si longuement si petit compagnon , et Madame, qui ne lui avoit jamais pardonné le mariage de son fils, qui l'avoit traité toujours avec le plus grand mépris, parlé de lui sans mesure, et demandé comme on l'a vu pour toute grâce à M. le duc d'Orléans, le jour de sa régence, de n'employer à rien ce petit fripon-là qui le vendroit et le déshonoreroit. Le cardinal du Bois se composa, parut devant Madame pénétré de respect et d'embarras. Il se prosterna comme elle s'avança pour le saluer, s'assit au milieu du cercle, se couvrit un instant de son bonnet rouge qu'il ôta aussitôt , et fit son compliment. Il Commença par sa propre surprise de se trouver en cet état devant Madame, parla de la bassesse de sa naissance et de ses premiers emplois , les employa avec beaucoup d'esprit et en termes fort choisis à relever d'autant plus la bonté, le cœur et la puissance de M. le duc d'Orléans, qui de si bas l'avoit élevé où il se voyoit, se fit une leçon de n'oublier jamais ce qu'il avoit été, pour sentir toujours plus vivement ce qu'il devoit à ce prince, et y employer tout ce qui pouvoit élre en lui, sans se louerai s'applaudir
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le moins du monde, pour le servir, car la modestie suinagt'B toujours dans ses discours d'audiences, donna un encens délicat à Mndame, enfin se coniondit en respects les plus profonds et en reconnoissance. Il parla si judicieusement et si bien, que ijuelque indignation qu'on eût contrn sa personne el sa fortune , tous ceux qui l'ent^'udireiit eu fuient charmés, et Madame elle-même ne put s'empêcher, après qu'il fut sorti, de louer son discours el sa contenance, tout en ajoutant qu'elle enrageoit de le voir où il étoit.
Ses audiences de M. le duc d'Orléans el de Mme la duchesse d'Orléans se passèrent avec le même succès ; ce fut le même fond en d'autres terme>. Je me suis étendu sur celle de Madame comme la plus difficile et la plus curieuse, et j'ai voulu rapporter tout de suite ce qui regarde cette réception du cardinalat.
11 ne fut pas longtemps sans que M. le duc d'Orléans lui apprît qu'il m'avoil promis l'ambassade d'Espai^ne et de me protéger pour une grandesse pour mon second fils. A chose faite point de remède. Le cardinal du Bois le comprit bien. Il en fut outré, et résolut bien de me faire du pis qu'il pourroit en tous genres. Four cela il fallut couvrir son jeu, ne point moutier de mécontentement à M. le duc d'Orléans et me combler de gentillesses pour me mieux tromper. Il n'éloit pas encore cardinal loisque cela arriva , mais il le lut tôt après. 11 avoit fuit de le Blanc comme son secrétaire, pour ne pas dire comme son valet, l'avoit rendu assidu auprès de lui jusqu'à l'esclavage, tout secrétaire d'État de la guerre qu'il étoit, et s'en servoit à toutes mains, surtout depuis l'aifaire de M. et de Mme du Maine, dont il eut seul tout le secret parce (in'il fut l'instrumeni dont il [se] servit uniquement.
Belle-Isle éloit ami de le Blanc. Le commerce des femmes et leur attachement commun au char de Mme de Plénœuf les avoit liés. Le Blanc étoil un esprit doux, fort mférieur à celui de Belle-lsle, qui s'attacha de plus en plus à lui pour le gouverner et en tirer, dès qu'il le vit en
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place, et qui en serra les liens à mesure qu'il le vit dans tout ce qu'il étoit en du Buis de donner de confiance. Par le Blanc, il s'approcha de du Bois, et si bien que du Bois n'' les regaidi plus que comme ne taisant qu'un et qu'il eut part à la même confiance, jusqui^-là que tous les soirs ils entroient tous deux seuls chez du Bois, et qu'entre eux trois, il se disoit et se pa-soit bien des choses. Du Bois, quin'iurtoroit rien en matière de commet ce et de liaisons, connoissoit les miennes avec Mine de Lévy et le duc de Charost, conséqueminent avec Belle-Isie, tellement que ce fut de lui qu'il se servit pour me rapprocher.
Je ne savois point encore que M. le duc d'Orléans eût parlé de mon ambassade à du Bois, et je n'en avois moimême ouvert la bouche îTqui que ce soit, lorsque je vis entrer Belle-Isie chez moi, qui, après un court préambule, me parla de mon ambassade en homme qui n'en igiioioit rien. Ma surprise fut grande, elle ne m'empêcha pas de demeurer ignorant et boulonné. Alors Belle-Isie me dit que je pouvois lui en parler fianchement, parce qu'il savoit tout par l'abbé du Bois, à qui M. le duc d'Orléans l'avoit dit, et tout de suite me demanda comment j'entendois me con luire là-dessus avec l'abbé du Rois, qui avoit seul les affaires étrangères, qui n'altendoit que le moment de sa promotion , dont je ne pouvois me dissimuler le créilit et l'ascendant entier sur M. le duc d'Orléans, qui, après mon départ, demeureroit sans contrepoids le maître de son maître, et qui me pouvoit servir ou nuire infiniment; qu'au demeurant il ne me dis^imuleroit pas qu'il m'apportoil le choix de la paix ou de la guerre; que du Bois étoit infiniment ulcéré par tout ce que j'avois dit tant de fois à M. le duc d'Orléans contre lui ; que, malgré cela, il ne s'éloigneroit pas de revenir à moi, et de se raccommoder, d'y vivre sur l'ancien pied, mais à (le certaines conditions, et de me servir utilement et franchement dans le cours de mon ambassade, et pour l'objet qui me l'avoit fait désirer. L'exhortation amicale suivit, et cependant je faisois mes réflexions.
Saint-Simon. — Scènes et Portraits. !!• — 18
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Je connoissois trop le terrain pour ne pas sentir que Belle-lsle disoit vrai en tout, excepté sur la sincérité d'une âme si double et offensée; mais que ne me pas prêter à un raccommodement offert donneroit beau jeu à du Bois auprès de M. le duc d'Orléans, qui seroit également embarrassé et importuné de ce contraste, et qui surtout en mon absence, je veux dire du Bois, sauroit bien profiter ; de plus, comment éviter le commerce réglé de lettres avec l'homme chargé seul des affaires étrangères, et comment le soutenir avec un homme avec qui on est brouillé et avec qui on n'a pas voulu se raccommoder ? Ces considérations si évidentes ployèrent ma roideur ; mais je voulus savoir ce que c'éloit que les conditions dont il m'avoit paré. Beile-Isle me dit qu'elles n'étoienl pas difficiles: d'oublier de part et d'autre tout ce qui s'étoit passé, ne nous en jamais parler, promesse de ne plus rien dire en public contre lui, ni en particulier à M. le duc d'Orléans, nous revoir et traiter ensemble à l'avenir avec ouverture et liberté, et que je verrois que du Bois, ravi de n avoir plus à me compter au nombre de ses ennemis, iroit audevant de tout ce qui me pourroit plaire. Belle-Isle, tout de suite, sans me laisser le temps de parler, me fit l'analyse de ces conditions telle que je la sentois moi-même : la nécessité du raccommodement avec un homme qui me l'offroit, avec qui il falloit concerter tout ce qui pouvoit regarder mon ambassade, et avoir avec lui un commerce de lettres réglé toutes les semaines tant qu'elle dureroit, sans possibilité de le faire passer par un autre ; le raccommodement fait, l'indécence de parler mal en public d'un homme avec qui on s'est raccommodé, enfin d'en mal parler à M. le duc d'Orléans en particulier; l'expérience de l'inutilité, même du danger, me devoit convaincre là-dessus et la raison me démontrer qu'il étoit déjà le maître des affaires, des grâces, de tout l'intérieur; combien plus l'alloit-il devenir quand il seroit élevé à la pourpre, qui peut-être éloit déjà en chemin par un courrier ! À l'égard de la bonne foi, quelque difficulté que je
pusse avoir d'y preii'lre confiance, je lui liois les bras par ce raccommodement, quitte à marcher avec les précautions raisimnables, et à voir de jour à autre comment il se conduiroit avec moi, parti sage en tous ses points, dont je ne pourrois jamais me faire de reproclu^ dans ma position présente, et bien différent d'une brouillerie ouverte dans la situation où je me trouvois.
Ces mêmes raisons m'avoient déjà sauté aux yeux, de sorte que je renvoyai Belle-lsle content de sa négociation, qui, deux jours après, me vint dire merveilles de la part de du Bois. Là-dessus sa calotte arriva. Je fus le voir comme je l'ai dit, et le surlendemain il vint chez moi. Sa barrette arrivée, il ne tarda pas à y revenir encore en habit long et rouge. On peut juger quelle put être notre confiance réciproque: aussi n'eùmes-nous pas sitôt entamé les propos de l'ambassade, et ils le furent dès lors, que je vis clairement son venin et sa duplicité. Aussi me crus-je dispensé à son égard de tout ce que la prudence me pouvoit permettre. Pour ne point interrompre ce qui se passa sur mon ambassade avant mon départ, je le remettrai tout de suite au temps de mon départ même, quoique les propos et la tyrannie en aient commencé dès ce temps-ci, presque aussitôt que nous nous fûmes vus. Passons à un événement qui fut court, mais qui effraya beaucoup.
Le dernier août, le Roi jusqu'alors dans une santé parfaite, se réveilla avfec mal à la tête et à la gorge; un frisson survint, et sur l'après-midi, le mal de tête et de gorge ayant augmenté, il se mit au lit. J'allai le lendemain, sur le midi, savoir de ses nouvelles. Je trouvai que la nuit avoit été mauvaise et qu'il y avoit depuis deux heures un redoublement assez fort. Je vis partout une grande consternation. J'avois les grandes entrées, ainsi j'entrai dans sa chambre. Je la trouvai fort vide, M. le duc d'Orléans, assis au coin de la cheminée, fort esseulé et fort triste. Je m'approchai de lui un moment, puis \'allai au lit du Koi. Dans ce moment Boulduc» un de ses
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apothicaires, lui présentoit quelque chose à prendre. La duchesse de la Ferlé, qui, par la duchesse de Vt-ntadour sa sœur, avoit toutes les entrées comme marraine du Roi, étoit sur les é[)aules de Boulduc, ei s'ètaiit tournée pour voir qui approchoit, elle me vit, et tout aussitôt me dit entre haut et bas: « Il est empoisoiuié, il est empoisonné. — Taisez vous donc, Madame, lui répondi^-je, cela est horrible. » Elle i edoubla, et si bien et si haut, que j'eus peur que le Roi l'entendit. Boulduc et moi nous nous regardâmes, et je me retirai aussitôt d'auprès du lit et de cette eura^^ée, avec qui je n'avois nul commerce. Pendant cette maladie, qui ne dura que cinq jours, mais dont les trois premiers furent violents, j'étois fort fâché et fort en peine ; mais en même temps si aise d'avoir opiniâtrement refusé d'être gouverneur du Roi, et si agité en me représentant l'être, et en quel état je serois, que je m'en réveillois la nuit en sursaut, et ces i éveils éloient pour moi de la joie la plus sensible de ne l'être pas. La maladie ne fut pas longue et la convalescence fut prompte, qui rendit la tranquillité et la joie, et causa un débordement de Te Deum et de réjouissances. Ilelvétius en eut ton! l'honneur: les médecins avoienl perdu la tête; il conseiva seul la sienne; il opiniâtra une saignée au pied dans une consultation où M. le duc d'Orléans fut présent; il l'emporta : le mieux très-marqué suivit incontinent, et la guérison bientôt après.
Le maréchal de Villeioy ne manqua pas cette occasion de signaler tout son venin et sa bas^^esse ; il n'oublia rien pour afficher des soupçons, des soins, des inquiétudes extrêmes, et pour faire sa cour à la robe. Il ne vint point si petit magistrat aux Tuileries qu'il ne se fit avertir pour lui aller dire lui-même des nouvelles du Roi et le caresser, tandis qu'il étoit inaccessible aux premiers seigneurs. Les magistrats plus considérables, j'entends toujours du Parlement, ou les chefs des autres Compagnies, ou leurs gens du parquet, il les faisoit entrer à touie heure dans la chambre du Roi et tout auprès de son lit pour qu'ils
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le vissent, tandis qu'à peine ceux qui avoient les grandes entree> jomssoieni de la même privance. 11 en usa de nièui' dans la première convalescence, qu'il prolongea le plus qu'il put pour donnei' la même distinctinn aux magistrats à quelque heure qu'il en vint, elprivativemenl aii\ plus giands de la cour et aux ambassadeurs; il se croyoii tribun du peuple, et aspiroil à leur faveut et à leur dangereuse puissance. De là il se tourna à une autre affectation, qui avoit le même but contre M; le duc d'Orléans. 11 multiplia les Te Deuiu, qu'il incita les divers états des petits officiers du Roi de faire chanter en différents jours et en différentes églises, assista à tous, y mena tout ce qu'il put, et courut encore plus de six semaines les Te Deum qui S!> chantèrent dans toutes les église-^ de Paris. 11 ne parloit d'autre chose, et sur sa joie véritable de la guérison, il en entoit une fausse qui puoitle parti et le dessein à ne s'y pouvoir méprendre. Il fil faiie force fêt 'S à Lyon et à son fils l'archevêque, dont il eut soin de faire répandre les relations.
Le Pioi alla t'u cérémonie remercier Dieu à No(re-D:ime et à Saintr-Gi-neviève. Ces momeries, ainsi allongées, gagnèrerii la fin du mois d'août et la Saint-Louis. Il y a tous les ans ce jour-là un concert le soir dans le jardin. Le maréchal de Villeroy prit soin que ce concert devint une manière de fête, à laquelle d fît ajouter un feu d'artifice. Il n'en faut pas tant pour attirer la foule ; elle fut telle, qu'une épingle ne seroit pas tombée à terre dans tout le parterre. Les fenêtres des Tuileries étoient parées et remplies, et tous les toits du Carrousel pleins de tout ce qui put y tenir, ainsi que la place. Le maréchal de Villeroy se baignoit dans cette affluence, qui importnnoit le lioi, qui se cachoit dans des coins à tous moments; le maréchal l'en tiroit par le bras, et le m' noit taniôt au? fenêtres, d'où il voyoit la cour et la place Hu Carrousel toute pleine, et tous les toits jonchés de monde, tantôt à celles qui donnoient sur le jardin, et sur cette innombrable foule qui y attendoit la fête. Tout cela crioit vive le
Roi\ à mesure qu'il en étoit aperçu, et le maréchal rele^ nant le Roi, qui se vouloit toujours aller cacher ; a Voyez donc, mon maître, tout ce monde ei tout ce peuple, tout cela est à vous, tout cela vous appartient, vous «în êtes le maître ; regardez-les donc un peu pour les contenter, car ils sont tous à vous, vous êtes le maître de tout cela. » Belle leçon pour un gouverneur, qu'il ne se lassoit point de lui inculquer à chaque fois qu'il le menoit aux fenêtres, tant il aVoil peur qu'il l'oubliât! Aussi l'a-t-il trèspleinement retenue. Je ne sais s'il en a reçu d'autres de ceux qui ont eu la charge de son éducation. Enfin le maréchal le mena sur sa terrasse, où de sous un dais il entendit la fm du concert, et vit après le feu d'artifice. La leçon du maréchal de Villeroy, si souvent et si publiquement répétée, fit grand bruit et à lui peu d'honneur. I.ui-méme a éprouvé le premier effet de ses belles instructions.
M. le duc d'Orléans se conduisit d'une manière si simple et si sage qu'il y gagna beaucoup. Des soins et une inquiétude raisonnable mais mesurée, une grande réserve dans ses discours, une attention exacte et soutenue en propos et en contenance, qui laissât rien échapper qui sentit le moins du monde qu'il étoit le successeur, surtout à ne jamais montrer croire le Roi trop bien ni trop mal, et laisser aucun lieu qu'il le craignît trop bien et qu il le souhaitât mal. Il ne pou voit douter qu'une conjoncture si critique pour lui ne fixât sur lui les regards les plus perçants et l'attention de tout le monde, et comme dans la vérité il ne souhaita jamais la couronne, quelque peu vraisemblable que cela paroisse, il n'eut besoin que de s'observer et point du tout de se contraindre ; aussi n'eut-il besoin d'aucun conseil là-dessus, et son intérieur le plus libre et le plus faindier, moi par exemple, le vit toujours là-dessus tel que le public le vit. Cela fut aussi fort remarqué, et la cabale opposée fut entièrement réduite au silence, qui se préparoit bien à faire valoir jusqu'aux riens qu'elle auroit aperçus. Il fut heureux que
ceux qui lui étoienl, 1'^ plus particulièrement altarhés, et qiiiauroieiit pu se fl;itter le plus d'un événement sinistre, aient tous gardé toule la même conduite que lui, sans qu'aucun d'eux, jusqu'aux valets, et c'est une merveille, aient laissé échapper de quoi faire naître le plus léger soupçon.
Trudaine, conseiller d'État, à qui M. le duc d'Orléans avoit fort mal à propos ôlé la prévôté des marchands, dont il a été parlé ici en son lien, mourut à soixante-deux ans. Ce n'éloit pas un aigle, mais un très-honnête homme, intègre, désintéressé, vertueux.
Le duc de Bouillon mourut en même temps, à quatrevmgt-tleux-ans, s'étant démis, depuis la régence, de sa char^'e de grand chambellan et de son gouvernement d'Auvergne en faveur du duc d'Albret, son fils aîné, qui prit le nom de duc de Bouillon, à qui le feu Roi ne les auroit jamais lai>sés passer, et qui, comme on l'a vu ici en son temps, avoit eu de grands procès contre son père et avoit été fort mal avec lui. Le père étoil fort bon homme, prince tant qu'il pouvoif, du reste fort valet, mais du Roi seulement, et d'une assiduité qui, jointe aveo un esprit extrêmement court, lui avoit entièrement gagné le Roi, quoique des aventures de sa femme et du cardinal son frère l'eussent fait éloigner plus d'une fois de la cour. On a vu ici en son lieu que beaucoup d'art, quelque chose de pis de la part du procureur fi;énéral Daguesseau, depuis chancelier, l'habitude et l'aflection du Roi, sauvèrent sa prétendue principauté, à l'évasion du cardinal dt Bouillon du royaume.
mORT, CARACTÈRE ET CONDUITE DU CARDINAL DE MAILLY
Le cardinal de Mailly étoit mon quatre jours avant Madame la grande-duchesse dans l'abbaye de Saint-
Tliïprry, unie à l'archpvêché «le Reims , à soixante-trois an Otte mort éloil bien propre à faire faire de grandes rt'flexi'.ns. J'ai parlé plus d'une fois de ce prélat, de mes I 9iN0ii>- étroites avec lui, de ses causes et de ses suites (|uoi(iue lui et moi pensassions bien différemment sur l'alfiiire de la constitution ; du peu d»' vocation à son état, de son ambition et de sa passion demeurée pour le cardinalat dès ses premiers commencements; de ses démarches hardies et continuelles pour y parvenir ; de sa baine jusqu'à la fureur pour le cardinal de Noailles, et Je ses foibles et injustes causes ; de son déch-ainemcnt forcené pour la constitution, par toutes ces raisons, et uniquement de son aveu à moi par ces raisons, jusqu'à m'avoir dit, dans ses plus grjmds emportements sur celte affaire, que, si le cardinal de Noailles avoitélé pour la constitution, lui Mailly auroit été contre avec la même rage qu'd éfoit pour cette bulle. Un léger abrégé suffira donc sui ce qui le regnrd" , puisf|u'on a vu en son lieu comment d'anmônier du Roi , et vieux pour cet emploi, avec une abbaye fort mince , il devint tout d'un cou() archevêque d'Arles , puis do Reims, par quels étranges chemms cardinal, puis reconnu tel en France, enfin abbé de Saint-Élienne de Gaen. Il eut Arles en 1697, Reims en 1710; le chapeau, 19 novembre 1719, reconnu cardinal plusieurs mois après par le Régent et h; Roi avec grand'peine, Quoi(iue d'une santé ferme et que je n'ai vue altérée on rien jusqu'à l'événement dont je vais parler, il vivoit depuis qu'il fut cardinal dans le plus exact régime, et sur ses heures, et sur le choix et la mesure &>' son manger et sur mille sortes de bagatelles, tant il désiroit jouir longtemps de sa fortune. 11 voyoit le sacre mstaiit et un conclave peu éloigné. Ces cérémonies et la ligure qu'il y alloit faire le transpovtoient. Il ne songea ju'à partir brusquement dès qu'on eut la nouvelle de la mort du Pape; mais il eut l'avisement de profiter de la circonstance. En pren^ml congé du Régent, il lui représenta que le sacre étoit fort proche, qu'il auioill'hon-
nf'Tir de 1p faire, et de conférer le lendemain l'ordre du S.iiiii-Et.pni au Roi, qui ne l'avoit pas encore reçu; que I. iîoi clioi.-^issoit toujours un sei^ineur pour porter, ce )t<ur-là et le lendemain qu'il faisoit des chevaliers, la qiieu< de son grand manteau de l'ordre, ce qui lui doniioil droit. qiitli|ue âgH qu'il eût, d'être compris dans la promotion suivante, comme il étoit arrivé de M. de Nevers en 1661, à la première fieur de son âge, etlà-dessus demanda et obtint que son neveu le marquis de Nesle fût choisi pour cette fonction. La promesse en fut si publique que, quoique !e cardinal de Mailly fût mort lorsque le Roi fut sacré , la parole fut tenue, et le marquis de Nesle fut chevalier de l'ordre de la promotion de 1724, si nombreuse et si peu choisie, quelques années avant l'âge.
le passai avec le cardinal de Mailly toute la soirée de la veille qu'il devoit partir pour Rome; je ne vis jamais un homme si content. Je le quittai tard , se portant trèsbien Le lendemain sur le midi, je fus bien étonné d'apprendre par un homme qu'il m'envoya qu'il s'éloit trouvé si niai la nuit, que, dès le grand matin, il avoit envoyé cherclier du secours, lequel lui avoit trouvé la fistule, et si pressée à y tiavailler que, sans autre préparation, l'opération lui avoit élé faite fort heureusement, qu'il éloit aussi bien qu'il étoit possible, et qu'il me prioit de l'aller voir. Je le trouvai en effet fort bien pour son état, mais bien touché de n'aller point à Rome. Le sacre prochain le consoloit, et l'espérance de voir un autre concbive. Je ne m'étois jamais aperçu qu'il fût attaqué d aucun mal , et lui-même n'en avoit jamais parlé ; il croyoit de temps en temps avoir des hémorn ïdes, à ce qu'il dit depuis, et n'en faisoit point de cas. Je ne sais comment cette opération fut faite; mais on apprit depuis sa mort qu'il lui étoit demeuré un écoulement qu on lui avoit bien recommandé d'entretenir. Il vit bientôt le monde, tant sa guérison s'avança sans aucun accident, et en peu de temps reprit sa vie accoutumée. Cinq mois
278 DÉPART POUR L'AMnASSADE D'ESPAGNE.
fie pa&sèrent de la sorle. Il s'en alla à Reims, où il n'éfoit pas à son aise, et qu'il avoit accablée de lettres de cachet. 11 se retira bientôt après à Sainl-Tliierry, qui n'en est qu'à quelques lieues, qui lui servoit de maison de campagne, ne respirant que feu et sang contre les opposants à la constitution, et sa vengeance particulière de ceux qui osoient encore lui résister, lorsque tout à coup cet écoulement s'arrêta, et fil une révolution à la tète, où il sentit des douleurs à crier les hauts cris. A peine ce tourment eut-il duré quatorze ou quinze heures, malgré les saignées et tout ce qu'on put employer, qu'il perdit la connoissance et la parole, et mourut dix ou douze heures après, sans avoir eu un moment à penser à sa conscience. Quelb' fin de vie dans un prêtre et dans un évêque, toute d'ambition, et persécuteur effréné par ambition et par huine 1 II passionna les honneurs , il goûta seulement des plus grands comme pour s'y attacher davantage. Ce qu'ils avoient pour lui de plus flatteur lui fut montré, et porté pour ainsi dire jusqu'au bord de ses lèvres. La coupe lui en fut subitement retirée sans qu'il y put toucher au moment d'y mettre la bouche et d'en boire à longs traits. Livré à des douleurs cruelles, puis à un état de mort, et paroîlre devant Dieu tout vivant de la vie du monde , sans avoir eu un moment à penser qu'il l'alloit quitter et paroitre devant son juge : voilà le monde, son tourbillon, ses faveurs, sa tromperie, et sa fin.
Enfin je partis en poste le 23 octobre, ayant avec moi le comte de Lorges, mes enfants , l'abbé de Saint-Simon et son frère, et quelque peu" d'autres. Le reste de la compagnie me joignit à Blaye, comme l'abbé de Ma'.han,
et à Rayonne avec M. de Céresle. Nous couchâmes h Orléans , à Montrichard et à Poitiers. Allant de Poitiers coucher à Ilufiec , je rencontrai le duc d'Ossone à Vivoiuie. Je m'arrêtai pour le voir, et sachant qu'il étoit à la messe, j'allai l'attendre à la porte de l'église. Comme il sortit, ce fui des compliments, ries accueils et des emhrassades ; puis nous allâmes ensemhle à la poste, où lui et moi avions mis pied à terre, car il venoit en poste aussi. Force compliments aux portes , où je voulus, comme de raison , lui faire les honneurs de la France. Nous montâmes dans une chambre où on nous laissa seuls et où nous nous entretînmes une heure et demie. 11 parloit mal françois, mais plus que suffisamment pour la conversation.
Après un renouvellement de compliments pour les mariages et le renouvellement si étroit de l'union des deux couronnes, et les politesses personnelles sur nos deux emplois, il entra le premier en matière sur la joie des véritables François et Espagnols, et le dépit amer des mauvais. Je fus surpris de le trouver si bien informé de nos cabales et de ce qu'on appeloit la vieille cour. Sans avoir voulu nommer personne, il m'en désigna plusieurs et rien ne pouvoit être plus clair que ses plaintes contre des },'ens entièrement attachés au roi d'Espagne jusqu'aux mariages, et qui, depuis ce moment, se déchaînoient et contre les mariages et contre l'Espagne. 11 me dit que M. le duc d'Orléans avoit plus d'ennemis de sa personne et de son gouvernement qu'il ne pensoit; que je l'avertisse d'y prendre garde, et il ajouta que, dans l'état où en étoient les choses, on ne pouvoit trop se hâter de part et d'autre de les finir. Il me parla, mais sans désigner personne, de force mouvements dans notre cour et à Paris pour retarder, dans le dessein de gagner du temps pour se donner celui de faire tout rompre, et qu'en Espagne on sentoit le même esprit, et de l'intelligence; en même temps me protesta qu'il n'y avoit personne qui osât s'hasarder d'en parler au roi ni à la
reine d'Espagne d'une manière directe ; que tous efforts, quand même il en paroîlroit à Ma Irid, seroient iiuililes ; de la joie et de l'empressement de Leurs Majestés Catholiques; des avantages réciproques de cette réunion. Ce que j'exprime ici en peu de paroles en produisit beaucoup parce qu il fut d'abord énigmatique et fort réservé, et que l'ouverture ne vint qu'à peine sur tout ce que je lui dis pour le déboutonner. Hors ce qui, de ma part, me sembla nécessaire pour y parvenir, et sans descendre en aucun particulier, on peut juger que j'eus les oreilles plus ouvertes que la bouche. Seulement je l'exhorlai à s'ouvrir franchement et nominalement avec M. le duc d'Orléans, et je tâchai de lui persuader qu'il ne pouvoit rendre un plus grand service, non-seulement à ce prince, et dont il lui sût plus de gré , mais à Leurs Majestés Catholiques, à qui désormais ses intérêts étoient unis, et par amitié et pour la grandeur des deux couronnes. Il m'assura qu'il s'expliqueroit avec M. le duc d'Orléans comme il faisoit avec moi ; mais quoique j'insistasse qu'il lui nommât les personnes, et que je lui répondois du secret, je n'en pus tirer parole. Aussi ne m'en donnal-il pas de négative ; mais je sentis bien à ses discours là-dessus que la politesse pour moi y avoit plus de paît que la volonté d'une onlière confidene.e sur un article si inportant mais si délicat. Nous nous séparâmes de la sorte, avec force compliments, accolades et protestai ions. Je ne pus, quoi que je pusse faire, l'empêcher de descendre; mais, à mon tour, il ne put m'obliger de monter dans ma breline qu'il ne se fût retiré. 11 étoit assez peu accompagné.
Ma breline cassa en arrivant à Couhé, terre appartenant à M. de Véra<'. ; il fallut y mettre un autre essieu. J'y fus donc plus de trois heures, que j'employai à écrire à M. le duc d'Orléans et au cardinal du Bois le récii de cette conférence, et aller voir le château et le parc un moment. Ces retardenienis me firent arriver sur le minuit à Ruffec, où j'étois attendu de bonne heure par force
noblesse de la terre et du pays, à qui je donnai à dînor et à souper les deux jours que j'y séjournai. J'eus uu vrai plaisir d'y embrasser Puy-l>obert, qui étoit lieutenant-! olonel du régiment Royttl-Roussilloii du temps que j'y avois élé capitaine. De Ruffec, j'allai en deux jours à la Cassine , petite maison à quatre lieux de Blaye , que mon père avoit bâtie au bord de ses marais de lilaye, que je pris grand plaisir à visiter; j'y passai la veille et le jour de la Toussaint , et le lendemain je me rendis de fort bonne heure à Blaye, où je séjournai deux jours. J'y trouvai plusieurs personnes de qualité, force noblesse du pays et des provinces voisines, et Boucher, intendant de Bordeaux, beau-frére de le Blanc, qui m'y attendoient, et auxquelles je fis grande chère soir et matin pendant ce court séjuur. Je l'employai bien à visiter la place dedans et dehors, le fortdel'Isle et celui de Médoc vis-à-vis Blaye, où je passai par un très-fàchcux temps. Mais je les vouloisvoir, et j'y menai mon fils, qui avoit la survivance de mon gouvernement. Nous passâmes à Bordeaux par un si mauvais temps, que tout le monde me pressoit de différrr, mais on ne m'avoit permis que ce peu de séjour, que je ne voulus pas outre-passer. Boucher avoit amené son brigantin magnifiquement équipé, et tout ce qu'il falloit de barques pour le passage de tout ce qui m'accompngiioit, et de tout ce qui etoit venu me voir à Blaye dont la plupart passèrent à Bordeaux avec nous. La vue du port et de la ville me surprirent, avec plus de trois cents bâtiments de toutes nations rangés sur deux lignes sur mon passage, avec toute leur parure et grand bruit de leur canon et de celui du château Trompette. . On connoîl trop Bordeaux pour que je m'arrête à décrire ce spectacle; je dirai seulement qn'après le port de Constantinople, la vue de celui-ci est en ce genre ce qu'on peut admirer de plus beau. Nous trouvâmes force compliments et force carrosses au débarquement, qui ti us conduisirent chez l'intendant, où les jurais de Borucdux vinrent me complimenter eu habit de cérémonie.
Comme ces Messieurs sont les uns de qualité, les autres considéi ables , et que cette jurade est extrêmement différente en tout des autres corps de ville, je me tournai ver.s l'intendant après leur avoir répondu, et je le priai de trouver bon que je les conviasse de souper avec nous : ils me parurent sensibles à celte politesse à laquelle ils ne s'attendoient pas; allèrent quitter leurs habits, et revinrent souper. 11 n'est pas possible de faire une plus magnifique chère, ni plus délicate que celle que l'intendant nous fit soir et matin, ni faire mieux les honneurs de la ville et de leur logis que nous les firent l'intendant et sa femme les trois jours que j'y séjournai, n'ayant pu y être moins pour l'arrangement du voyage. L'archevêque et le premier président n'y êtoient point; le parlement étoit en vacance. Néanmoins je vis le palais, et ce qu'il y avoit à voir dans la vdle. Quoique on nie dégoûtât de voir l'hôtel (le ville, qui est vilain, je persistai à vouloir y aller; je voulois faire une autre civilité aux jurais, sans conséquence; ils s'y trouvèrent ; je leur dis que c'était beaucoup moins la curiosité qui m'amenoit dans un lieu où on m'avoit averti que je ne trouverois rien qui méritât d'être vu, que le désir d'une occasion de leur rendre à tous une visite, ce qui me parut leur avoir plu exlrèm-ment.
Enfin, après avoir bien remercié M. et Mme Boucher, nous partîmes, traversâmes les grandes landes , et arrivâmes à Bayonne, où nous mimes pied à terre chez d'Adoncourt, qui y commandoit très-dignement, et y étoit adoré en servant parfaitement le Roi. Mes enfants et moi logeâmes chez lui, et tout mon monde dans le voisinage. Le changement de voitures pour nous et pour le bagage nous y retint quatre jours, pendant lesquels rien ne se peut ajouter aux soins d'Adoncourt, à sa politesse aisée et sans compliments, et à sa chère soir et matin, propre, grande, excellente. Il étoit venu accompagné d'officiers une lieue au-devant de nous. J'étois dès lors monté à cheval. L'artillerie, les compliments, il fallut essuyer
cela comme à Bordeaux, et, pour ne le pas répéter, ce fut la même chose au retour, excepté à 131ayc où je le il«?fendis. Dreuillet, évêqiie de Bayonne, me vint voir, puis dîner avec nous et ce qu'il y avoit de plus principal rl;ins la ville, mais en fort pi lit nombre. Je fus le leii(lemain chez ce prélat, qui étoit pieux, savant, <!t toutefois de bonne compagnie, et parfaitement aimé dans son diocèse et dans tout le pays. J'allai voir la ciladelle, les forts, et tout ce qu'il y avoit qui méritât quelque curiosité.
Fecqiiet, qui avoit été longtemps premier commis de M. de Torcy, et qui, pour dire le vrai, avoit fait toutes les affaires étrangères tant que le maréchal d'Huxelles les avoit eues, m'avoit prié que son fils vînt en Espagne et fût chez moi, et il avoit pris les devants quelques jours auparavant. Je trouvai un courrier de Sartine arrivé à Bayo ine une heure avant moi. Sartine me maridoit du 5, à onze heures du soir, que le roi d'Espagne, ayant appris que Pecquet étoit arrivé la veille, étoit très-fâché de mon retardement, d'où résyltoit celui de l'échange des princesses qui essuieroient le plus mauvais temps de l'hiver; que Leurs Majestés Catholiques n'attendoienl que mon arrivée pour se mettre en chemin pour Burgos, jusqu'où elles avoient résolu de conduire l'infante, et qu'elles désiroient extrêmement que je pressasse ma marche. Sartine tâcha inutilement de les Hétourn^^r de ce voyage. 11 ajouta de lui-même qu.' Leurs Majestés Catholiques seroient sensiblement mortifiées, si le départ de Mlle de Montpensier se retardoit d'un moment du jour fixé, et que le marquis de Grimaido lui envoyoit, à l'heure qu'il m'écrivoit, un courrier par ordre du roi d'Espagne, pour me le dépêcher et apporter ma réponse.
Je répondis à Sartme que je le priois de représenter à Leurs Majestés Catholiques que de ma part je n'avois rien oublié ni n'oublierois pour hâter mon voyage; que les circonstances des précautions à l'égard de la peste avoient empêclié mes équipages de passer, ni rien pu faire pré-
parer sur la route pour la diligenter, parce que les passe ports d'Espagne n'étoient arrivés que le '29 du mois dernier, et quL- ces passe-ports étant pour le chemin qui passr à Vittoria, plus long que celui de Pampelune, que jr voiilois prendre, me retardoit encore; qu'au suri)lus mon arrivée A Madrid plus ou moins avancée ne pouvoit rien influer sur le départ de Mlle de Montpensier fixé au 15 de ce mois; (jue tout le désir dn Roi et de M. le duc d'Orléans de l'avancer étoit inutile, par l'impossibilité que les préparatifs pussent être prêts plus tôt; que de Paris à la frontière elle metlroil cinquante jours par la difficulté dechemins et la quantité d'équipages, d'où il résultoit que de Madrid à la frontière, le chemin étant plus court d'un tiers, r in faute ne pouvoit être pressée de partir pour arriver juste au lieu de l'échange, et que, par conséquent, j'aurois tout le temps nécessaire pour ni'acquiltcr de toutes les fonctions préalables à son départ, qui ncn pourra être rt tardé d'un seul moment.
Le 9, lendemain de mon arrivée à Bayonne, j'envoyai faire compliment à la duchesse <ie Liiïarez, camareramayor de la reine douairière d'Espagne, et la prier de lui demander audience pour moi pour l'après dînée. Je reçus en réponse un compliment de la n ine. Ses carrosses vinrent me prendr<', et me conduisirent chez elle ; véritablem nt je fus étonné en y arrivant. Elle s'étoit retirée depuis assez longtemps dans une maison de campagne fort proche de la ville, qui n'avoit que deux fenêtres de face sur une petite cour, et guère plus de profondeur. De la cour, je traversai un petit passage et j'entrai dans une pièce plus longue que large, très -communément meublée, qui avo:t vue sur un beau et grand jardin. Je trouvai la reine qui m'altendoit, accompagnée de la duchesse de Lin.irez et de très-peu de personnes. Je lui fis le coniplimenl du Koi, et lui présentai sa lettie : on ne peut répondre plu> poliment qu'elle fit à l'égard du 15oi, ni avec plus de bonié pour moi. La conversation fut sur la joie des mariages, le temps de l'échange, et sur mon
voyage. Elle éfoit debout, sans siège derrière elle; je ne me couvris point, et n'en fis pas même le somblitnt. La iliichesse de Linarez et d'Adoncourt entrèrent seuls un peu dans la conversation. Je lui présentai mes enfants et ces Messieurs qui étoienl avec moi, à qui elle dit [uelque chose, cherchant à leur parler à tous avec un air ! iiltention ^t de bonté et en fort bon françois. Elle éloit fort grande, droite, très-bien faite, de grand air, de bonne mine, qui laissoil voir (ju'elle avoit eu de la beauté. Elle me demanda l)eaucoup des nouvelles de Madame. Tout son iiabillement étoit noir et sa coiffure avec un voile, mais qui montroil des cheveux, et sa taille paroissoit aussi. Ce vêtement netoit ni françois ni espagnol, avec une longue queue, dont la duchesse de Linarez tenoit le bout, mais fort lâche. G'étoit un habit de veuve, mais mitigé, avec une longue et large attache devant le haut dn corps, de très-beaux diamants. Pour la duchesse de Linarez, son h^ibit m'effraya : il étoit tout à fait de veuve et res^-embloit en tout à celui d'une religieuse. Je ne dois pas oublier que je présentai aussi à la reine les compliments et une lettre de M. le duc d'Orléans, à quoi elle répondit avec une grande politesse.
Au sortir de l'audience, elle me fit inviter à dîner, pour le lend^Mnain, dans une maison de Bayonne où le gros de s 'S officiers demeuroient, et où elle a aussi logé. J'y allai, sur l'exemple du comte de S. Estevan del Puerto, allant au congrès de Cambray, et tout à l'heure, du duc d'Ossone venant en France Le sieur de Bruges, qui étoit chei de la maison de la reine douairière, fit les honneurs du festin très-bon et très-magnifique, où se trouva l'évêque de IJayonne, d'Adoncourt, cl tout ce qui m'accompagnoit de principal. J'eus une seconde audience de la reine pour la remercier du repas et prendre congé d'elle. La couver^ s ition fut plus longue et plus familière que la première fois; elle finit par m'exposer le très-triste état où lUe se trouvoif, faute de tout payement d'Espagne depuis des années, et me prier d'en parler à Leurs Majestés Calho-
Saint-Simon. — Scènes et Portraits. II. — IJ
liques et de lui procurer quelque secours sur ce qui lui étuit si considérablement dû.
Jcippris d'Adoncourt plusieurs petits détails touchant les efforts tentés à Paris et à la cour pour faire difféier les marisges dans la vue de profiter de ce délai pour lâcher de les rompre, mais qui ne me donnèrenl pas grande lumière là-dessus. Ce que je démêlai seulement fut qu'Adoncourt, qui avoit de grands commerces en Espagne pour tenir la cour bien avertie de tout, et qui y étoit même en liaison avec plusieurs seigneurs, avoit eu plus de part que moi en la confidence du duc d'Ossone qui lui avoit nommé des personnages de cette intrigue, tant de notre cour (lue de celle d'Espagne. Je l'exhortai à en instruire le cardinal du Bois, auquel je le mandai
Passant les Pyrénées, je quittai, avec la Fiance, les pluies et le mauvais temps qui ne m'avoient pas quitté jusque-là, et trouvai un ciel pur et une température charmante, avec des échappées de vues et des perspectives qui changeoient à tous moments, qui ne l'étoient pas moins. Nous étions tous montés sur des nmles dont le pas est grand et doux. Je me détournai en chemin à travers de hautes montagnes pour tiller voir Loyola, lieu fameux par la naissance de saint Ignace, situé tout seul près d'un ruisseau assez gros, dans une vallée fort étroite, dont les montagnes de roche qui la seri ent des deux côtés doivent faire une glacière quand elles sont couvertes de neige, et une tourlièie en été. Nous trouvâmes là quatre ou cinq jé^suites, fort polis et fort entendus, qui prenoient soin du bâtiment prodigieux qui y étoit entrepris pour plus de cent jésuites et une infinité d'écoliers, dans le dessein de faire de cette maison un noviciat, un collège, une maison professe, qu'elle servît à tous les usages auxquels sont destinées leurs différentes maisons, et le cheflieu de leur Compagnie.
Ils nous firent voir le petit logis primitif du père de saint Ign-îce, qui est une maison de cinq ou six fenêtres, qui n'a qu'un rez-de-chaussée pour le ménage, un étage
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au-(lcssiis, et plus haut un grenier. Ce scroit tout au plus le logis d'un curé, et ne ressembla jamais en rien à un cliàteau. Nous vinies la chambre où saint Ignace, blessé à la guerre, lui longlenips couché, et eut sa fameuse lévélation touchant la Compagnie dont il devoii être l'inoiiluteur; et l'écui ie où sa mère voulut aller accoucher de lui, qui est au-dessous, par dévotion pour l'élable de Bethléem. Uien de plus bas, de plus étroit, de plus écrasé que ces deux pièces; rien aussi de si éblouissant d'or, qui y brille partout. Il y a un autel dans chacune des deux, où le saint sacrement repose, et ces deux autels sont de la dernière magnificence.
La maison des jésuites qu'ils alloient détruire pour leur immense bâtiment et oit fort peu de chose, et pour loger au plus une douzaine de jésuites. L'église nouvelle étoit presque achevée, en rotomle, d'une grandeur et d'une hauteur qui surprend, avec des autels pareils entre eux, tout autour, en symétrie; l'or, la peinture, la sculpture, les ornements de toutes les sortes et les plus riches répandus partout avec un art prodigieux, mais sage; une architecture correcte et admirable, les marbres les plus exquis, le jaspe, le porphyre, le lapis, les colonnes unies, torses, cannelées, avec leurs chapiteaux et leurs ornements de bronze doré, un rang de balcons, entre chaque autel, et de petits degrés de marbre pour y monter, et les cages incrustées, les autels et ce qui les accompagne admirables : en un mot, un des plus superbes édifices de l'Europe, le mieux entendu et le plus magnifiquement orné. Nous y piimes le meilleur chocolat dont j'aie jamais goûlé, et après quelques heures de curiosité et d'admiration, nous regagnâmes notre route et notre gîte, fort tard et avec beaucoup de peine.
Nous arrivâmes le 15 à Vittoria, où je trouvai la députation de la province qui m'attcndoit avec un grand présent d'excellent vin de rancio; c'étoient quatre gentilshommes considérables qui étoieut à la tête des affaires du pays. Je les conviai à souper, et le lendemain à de-
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jeûner avec nous : ils parloient françois, et je fus surpris de voir les Espagnols si gais et de si bonne compagnie à table. La joie du sujet de mon voyage éclata partout où je passai en France et en Esp;igne et me fit bien recevoir. On se mettoit aux fenêtres et on bénissoit mon voyage. A Salinas, entre autres, où je passois sans m arrêter, des dames qui, à voir leur maison et elles-mêmes aux leiiêtres, me parurent de qualité, me demandèrent de si bonne grâce de voir un moment celui qui alloit conclure le bonheur de l'Espagne, que je crus qu il étoit de la <;alanlerie de monter (liez elles; elles m'en parurent ravies, et j'eus foutes les peines du monde à m'en débarrasser pour continuer mon chemin.
■le trouvai à Viltoria un courrier de S;irtine pour me presser d'arriver, mais dont la date étoil antérieure au retour de son courrier de Bayonue; mais étant !o 17, à cinq heures du matin, prêt h partir de Miranda d'Ebro, arriva un autre courrier de Sartine, (|ui me mandoit que les raisons, quoique sans réplique, que je lui avo:s écrites de Bayonue, n'avoient point ralenti l'extrême empressemi'ut de Leurs Majestés Catholiques, sur quoi je le piiai de me faire tenir des relais le plus qu'il pourroit, h quelque prix que ce fût, pour presser mou voyage tant qu'il me seroit possible.
J'iin ivai le 18 à Burgos, où je comptois séjourner, pour voir au moins un jour ce que deviendroit une fièvre assez forte (jui avoit pris à mon fils aine, qui m'inquiétoit beaucoup, en attendant que mes relais pussent se préparer; mais Pecquet arriva pour presser de nouveau ma marche, et si vivement qu'il fallut abandonner mou fils et presque tout mon monde. L'abbé de Mathan voulut bien demeurer avec lui pour en prendre soin et ne le point quitter.
J'appris par Pecquet la cause d'une si excessive impaticni e. C'est que la reine, qui n'aimoit point le séjour de Madrid, petilloit d'en sortir pour aller à Lerma, où on Tavoit assurée qu'elle trouveroit une chasse fort abon«
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dante. Pecquet me dit que M. de Grimaldo et Sartine n'avoient rien oublié pour rompre, au moins dilféter ce voyag^t', mais que l'impatience avoit été nourrie et augmentée par Maulevrier, enragé de voir arriver un ambassadeur de naissance et de dignilô personnelle, et qui n'avoit pu s'empêcher de dire qu'il l'auroit plus pati' mment souffert si c'eût été le duc de Vilieroy, la Feuillade ou le prince de Rohan. Ce sieur Andrault, si délicat pour soi, ne cherchoit pas les amis de M. le duc d'Orléans par le désir de ces Messieurs; et, outre qu'il s'oublioit bien lui-même, il perdoit promptement la mémoire qu'il avoit été laissé à mon (hoix de lui donner ou non le caractère d'ambassadeur, que par conséquent il me devdit, et qui en cette occasion surtout l'honoroit fort au delà de ses espérances. Toutefois je résolus de n'en faire aucun semblant, et de vivre avec lui comme si j'eusse ignoré ce que je venois d'apprendre; mais je le mandai au cardinal du Bois.
Je partis donc de Burgos le 19 avec mon second fils, le comte de Lorges, M. de Céreste (ces deux derniers ne vinrent qu'un peu après ensemble), l'abbé de Saint- Si i.on, son frère, le major de son régiment et très-peu de domestiques. Nous trouvâmes peu de relais et mal établis; marchâmes jour et nuit, sans nous coucher, jusqu'à Madrid, nous servant des voitures des corrégidors, où nous pûmes, tellement que je fus obligé de faire les dernières douze lieues à cheval en poste, qui en valent le double d'ici. Nous arrivâmes de la sorte à Madrid le vendredi 21 , à onze heures du soir. Nous trouvâmes à l'entrée de la ville, qui n'a ni nmrailles, ni portes, ni bardèies, ni faubourgs, des gens en garde qui demandèrent qui nous étions et d'où nous venions, et qu'on y avoit mis exprès pour être avertis du moment de mon arrivée. Comme j'étois fort fatigué d'avoir toujours marché sans arrêter depuis Burgos, et qu'il éioit fort tard, je répondis que nous étions des gens de l'ambassadeur de France, qui arriveroit le lendemain. Je sus après que, par 1«
calcul des Sartine, de Grimaldo et de Pecquet arrivé devar.t moi, ils avoient tous compté que je ne serois à Mudrid que le 22.
Dès que je lus chez moi, j'envoyai chercher Sartine pour prendre langue avec lui, fermai bien ma porte, tt donnai ordre de dire à quiconque pourroit venir qu'on ne m'attendoit que le lendemain. Je sus par Sartine que, grâces à ses précautions et aux peines que le duc de Liria en avoit bien voulu prendre, j'aurois le surlendemain de quoi me mettre en public, et que huit jours après je serois en état d'avoir tous mes équipages et de prendre mon audience solennelle. Cependant tout ce qui n'étoit point destiné à demeurer à Burgos avec mon fils aîné airiva en poste à la file, en sorte que personne et que rien ne me manqua. Le lendemain matin samedi 22, de bonne heure., Sarline accompagna mon secrétaire chez le marquis de Grimaldo, tandis que j'envoyai faire les messages accoutumés quand on arrive aux ministres des cours étrangères. Grimaldo, surpris et fort aise de mon arrivée, qu'il n'attendoit que le soir de ce jour, fut au palais le dire à Leurs Majestés Catholiques, qui, dans leur impatience de partir, furent ravies. Du palais, Grimaldo vint chez moi au lieu d'attendre ma première visite : il me trouva avec Maulevrier, le duc de Liria et quelques autres.
Ce fut apparemment sur l'exemple de Grimaldo, que les (rois charges vinrent aussi chez moi ; le marquis de Santa- Cruz, majordotnc-major de la reine, et très-bien avec elle ; le duc d'Arcos ; le marquis de Bedmar, président du conseil de guerre et de celui des ordres, et chevalier de celui du Saint-Esprit ; le duc de Veragua, président du conseil des hides, tous grands d'Espagne, l'arclievêque de Tolède, le grand inquisiteur èvêque de Barcelone, presque tous ayant le vain titre de conseillers d'jitat La plupart vinrent le matin, les autres l'aprèsdinée, et les jours suivants fout ce qu'il y eut à Madrid de grands, de seigneurs et de ministres étrangers. Le gouverneur du conseil de CasUlle. qui ne visite jamais per-
sonne, ni n'envoie, si ce n'est pour affaires, envoya tne conipiimenlcr, quoique je n'eusse point envoyé chez lui, pnr la raison que je dirai lorsque je p.irlerai de cette preniièie charge d'Espagne. Castellar, secrétaire d'État pnur la guerre, vint aussi chez moi ce même jour. Leduc de Liria se disposoit à venir une lieue au-devant de moi avec Valouse et Sarline, et de son côté Maulevrier avec Robin.
Grimaldo me témoigna la joie de Leurs Majestés Catholiques de mon arrivée, et après m'avoir fait les plus gracieux compliments pour lui-même, me donna le choix de leur part de les aller saluer ce même matin ou dans l'apres-dinée. Je crus l'empressement mieux séant, et j'y allai avec lui sur-le-chanip dans le caresse de Maulevrier, qui y vint aussi. De cette sorte fut levée toute difficulté sur la première visite, à l'égard de tous ceux à qui elleétoit due de ma part, et de ceux qui la pouvoient prétendre, dont j'eus le sang bien rafraîchi.
Nous arrivâmes au palais comme le roi étoit sur le point de revenir de la messe et !ious l'attendîmes dans le petit sal(»n ()ui est entre le salon des Grands et celui des Miroirs, dans lequel personne n'entre que mandé. Peu de moments après, le roi vint par le salon des Grands. Grimaldo lavertil comme il eniroit dans le petit salon : il vint à moi aussitôt, précédé et suivi d'assez de courtisans, mais r[ui ne ressembloienl pas à la foule des nôtres. Je lui fis ma profonde révérence; il me témoigna sa joie de mon arrivée, demanda des nouvelles du Roi, de M. le duc d'Orléans, de mon voyage et des nouvelles de mon fils aîné, qu'il avoit su être demeuré malade à Rurgos, puis entra seul dans le cabinet des Miroirs. A l'instant je fus environné de toute la cour, avec des compliments et des témoignages de joie des mariages et de l'union des deux couronnes. Grimaldo et le duc de Liria me nommoienl les seigneurs, qui presque tous [tarloient frauçois, aux civilités infinies desquels je tâchai de répondre par les niieimes.
Un demi-quart d'heure après que le roi fut rentré, il m'envoya appeler. J'entrai seul dans le salon ries Miroirs, qui est fort vaste, bien moins large que long. Le roi, et la reine à sa gauche, étoient [nesque au fond du salon, debout, et tout joi^mant l'un l'autre. J'approchai avec trois profondes révérences, et je remarquerai une fois pour toutes que le roi ne Si^ couvre jamais (ju'aux audiences publi(iufis et quand il va et vient de la messe en chapelle, terme que j'expliquerai en son lieu. L'audience dura [une] demi-heure (car c'est toujours eux qui congédient), à témoigner leur joie, leurs désirs, It ur impatience, avec un épanchoment infini, Irés-bien aussi sur M. le duc d'Orléans et sur le désir de rendre Mlle de Montpensier heureuse, sur un portrait d'tlle et un auire du Roi qu'ils me montrèrent, k la fin de la conversation, où la reine parla bien plus que le roi, dont néanmoins la joie éclatoit avec ravissement, ils me firent l'honneur de me dire qu'ils me vouloient faire voir les infants, et me commandèrent de les suivre. Je traversai seul à lenr suite la chambre et le cabinet de la reine, une galerie intérieure, où il se trouva deux dames de service et deux ou trois seigneurs en charge, qui apparemment avoient été avertis, comme je l'expliquerai ailleurs, et passai avec cette petite suite toute cette galerie, au bout de laquelle étoit l'appartement des intants. Je n'ai point vu de plus jolis enfants, ni mieux faits que don Ferdinand et don Carlos, ni un plus beau maillot que don Philippe. Le roi et la reine prirent plaisir à me les faire regarder, el à les faire tourner et marcher devant moi de fort bonne grâce. Ils entrèrent après chez l'infante, où je tâchai d'étaler le plus de galanterie que je pus. En effet, elle étoit charmante, avec un petit air raisonnable et point embarrassé. La reine me dit que l'infante commençoit à appre)idre assez bien le IVançois ; et le roi, qu'elle oublieroit bientôt l'Esjjagne. « Ho ! s'écria la reine, non-seulement l'Espagn»-, mais le roi et moi, pour ne s'attacher qu'au Roi son mari ; » sur quoi je tâchai de ne pas demeurer muet.
DÉPART POUR L'EMBASSADE D'ESPAGiSE. 295
Je sortis de là à la suile de Leurs Majestés Catholi(|ues, que je suivis à travers cette petite gaieri.^ el i^-w apjiaiteiiient. Elles me coi'gédièient aussitôi avec l)eau(;o'i[» de téni(jig;iages de bonté, et rentré d;M)s le salon avec tout le monde, j'y fus environné de nouveau avec force compliinents.
Peu de moments après, le roi me fit rappeler pour voir le prince des Astnries, qui étoit avec Leurs Majestés <lans ce mêint! salon des Miroirs. Je le trouvai grand, et véritablement fait à pein ire ; blond et de beaux cl)e\eux, le teint blanc avec de la couleur, le visaj^e long, mais agréable, les yeux beaux, mais trop près du nez : je lui trouvai beaucoup de grâce et de polite>se. 11 me demanda fort des nouvelles du Roi, puis de M. le duc d'Orléans et de Mlle de Montpensier, et du temps de son arrivée.
Leurs Majestés Catholiques me témoignèrent beaucoup de satisfaction de ma diligence, me dirent qu'ils avoient retardé leur voyage pour me donne.' le temps de me mettre en état de prendre mes audiences; qu'une seule suffiroit pour faire la deinande de Tinf^mleet l'accorder; que les articles poiirroient être si^aiés la veille de cette audience, et l'après-dinée de ce jour de l'audience signer le confiât. Ensuite ils me demandèrent quand tout seroit prêt; je leur dis que ce seroit le jour qu'il leur pl^iroit, parce que tout ce que je faisois préparer n'étant que pour leur en faire ma cour, je croirois y mieux réu>sir avec moins pour ne pas retarder leur départ, que de différer poui' étaler tout ce à quoi on travailloit encore. Il me parut que cette réponse leur plut fort, mais elles ne voulurent jamais déterminer le jour, sur quoi enfin je leur proposai le mardi suivant. La joie de celte pron ptitnde parut sur leur visage, et me témoignèrent m'en savciir beaucoup de gré. Là-dessus, le roi se recula un pu, parla bas à la reine, ei elle à lui, puis se rapprocli' lenl du prince des Asturies el de moi, et fixèrent lenr départ au jeudi suivant, ^7 du mois. Tout de suile ils me permirent non-seulement de les y suivre, mais m'ordonne-
rent de les suivre de près, parce que l'incommodité des logements ne permet toit qu'à peine anx officiers de ser- \i(e les plus nécessaires de les accompagner dans la roule. Ce fut la fin de toute cette audience.
Le premier coup d'œil, lorsque je fis ma première révérence au roi d'Espagne en arrivant, m'étonna si fort, que j'eus besoin de rappeler tous mes srns pour m'en renîettre .le n'apeiçus nul vestige du duc d'Anjou, qu'il nie fallut chercher dans son visage fort allongé, changé, et qui disoit encore beaucoup moins que lorsqu'il étoit parti de Franct\ Il étoit fort courbé, lapotissé, le menton en avant, fort éloigné de sa poitrine, les pieds tout droits, qui se touchoient, et se coupoient en marchant, quoique il marchât vite et les genoux à plus d'un pied l'im de l'autre. Ce qu'il me fit l'honneur de me dire étoit bien dit, mais si l'im après l'autre, les paroles si traînées, l'air si niais, que j'en fus confondu. Un justaucorps, sans aucune sorte de dorure, d'une manière de bure brune, à cause de la chasse où il devoit aller, ne relevo;t pas sa mine ni son inaintien. Il portoit une p'rruf|ue nouée, jetée par deirière,et le cordon bleu par-dessus son justaucorps, toujours et en tout temps, et de façon qu'on ne dislinguoil pas s;i Toison qu'il [)Ortoit au col avec un cordon rouge, que sa cravate et son cordon bleu caclioient presque toujours. Je m'étendrai ailleurs sur ce monarque,
La reine, que je vis un quart d'heure après, ainsi qu'il a été rapporté plus haut, m'effraya par son visage marqué, coulure, défiguré à l'excès par la petite vérole ; le vêlement espa.ïnol d'alors pour les dames, entièrement différent de l'ancien, et de l'invention de la princesse des Ursins, est aussi favorable aux dames jeunes et bien faites, qu'il est làcheux pour les autres, dont l'âj^e el la taille laissent voir tous les défauts. La reine étoit faite au tour, maigre alors, mais la gorge et les épaules belles, bien taillée, assez pleine et fori bluiche. ansi que les bras et les mains; la taille dégagée, bien prise, les celés
Jongs, extrêmement fine et menuo par le bas, un pou plus élevée que la mérlinc^'e ; avec un léger accent italien; parloil très-bien françois, en bons tM'nies, choisis, et sans cbercher, la voix et la pron ncialion foit agiéables. Une grâce charmante, continuille, naturelle, sans la pins légère façon, accompagnoit ses discours et sa contenance, et varioit suivant qu'ils varioient. Elle joignoit un air de bonté, même de politesse, avec justesse et mesure, souvent d'une aimable familiarité, à un air de grandeur et à une majesté qui ne la qnittoit point. De ce mélange, il résultoit que, lorsqu'on avoit l'honneur de la voir avec quelque privance, mais toujours en présence du roi comme je le dirai ailleurs, on se trouvoit à son aise avec elle, sans pouvoir oublier ce qu'elle étoit, et qu'on s'accoutumoit promptement à son visage. En effet, après l'avoir un peu vue, on démêloit aisément qu'elle avoit eu de la be;iuté et de l'agrément dont une petite vérole si cruelle n'avoit pu effacer 1 idée. La parenthèse, au courar't vif de ce commencement de fonctions d'ambassadeur, seroit trop longue si j'en disois ici davantage; mais il est nécessaire d'y remarquer en un mot, qui sera plus étendu ailleurs, que jour et nuit, travail, audiences, amusements, dévotions, le roi et elle ne se quiltoient jamais, pas même pour un instant, excepté les audiences solennelles, qu'ils donnoient l'un et l'autre séparément; l'audience du roi publique et ceMe du conseil de Caslille et les chapelles publifjues. Toutes ces choses seront expliquées en leur lieu.
Je partis le 2 décembre de Madrid pour me rendre à la cour, et je fus coucher à l'Escurial avec les comtes de Lorge et de Crnsle, mon second fils, l'abbé de Saint- Simon et son frère, Pecquet, et deux principaux des offi-
296 VISITE A L'ESCURIÀL.
ciers des troupes du Roi , qui demeurèrent avec moi tant que je fus en Espagne. Outre les ordres du roi d'Espagne et les lettres du marquis de Gi imaldo, je fus aussi muni de celles du nonce pour le prieur de l'Escurial, qui en est en même temps gouverneur, pour me faire voir les merveilles de ce superbe et prodigieux monastère, et m'ouvrir tout ce que je voudrois y visiter, car javois été bien averti que, sans la recommandation du nonce, celles du roi et de son ministre ni mon caractère ne m'y auroient pas bi'aucoup servi. Encore verra-l-on que je ne la ssai pas (l'éprouver la rusticité et la superstition de ces grossiers hiéronimiles.
Ce sont des moines blancs et noirs, dont l'Iiabit ressemble à celui des célestins, fort oisifs, ignorants, sans aucune austérité, qui, pour le nom'iro des monastères, dont aucun n'est abbaye, et pour les richesses, est à peu près en Espagne ce que sont les bénè Jict ns en France, et sont comme eux en congrégation. Ils élisent aussi comme eux leurs supérieurs généraux et particuliers, excepté le prieur de l'Escurial, qui esta la nomination du roi, qui l'y laisse tant cl si peu qu'il lui plait, cl qui est à proportion bien mieux logé à l'Escurial que Sa Majesté Catholique. C'est un prodige de bâtiments de structure de toute espèce de magnificence, que c ttc maison, et que l'amas immense de richesses qu'elle renferme en tableaux, en ornenients, en vases de toute es|ièce, en pierreries semées partout, dont je n'entreprendrai pas la description, qui n'est point de mon sujet ; il suffira de dire qu'un curieux connoisseur en toutes ces diflérentes beautés s'y appliqueroit plus de trois mois sans relâche et n'auroit pas encore tout examiné. La forme de gril a réglé toute l'ordonnance de ce somptueux édifice, en l'honneur de saint Laurent et de la bataille de Saint-ljuenfin , gagnée la veille par Philippe II , qui voyant l'action de dessus une hauleur, \oua d'éditîer ce monastère si ses Iroupes rcmportoieiit la victoire, et demandoit i ses courtisans si c'étoit là les plaisirs de
ITmppreiir son père , qui en effet les y prenoit bien de plus près. Il n'y a portes, serrures, ustensiles de quelque sorte que ce soit, ni pièce de vaisselle qui ne soit marquée d'un gril.
L t distance de Madrid à l'Escurial approche fort de celle de Paris à Fontainebleau. Le pays est uni, et devient fort désert en approchant de l'iùscurial, qui prend son nom d'un gros village dont on passe fort près à une lieue. [/Escurial est sur un haut où ou monte imperceptiblement, d'où l'on voit des déseils à perte de vue des trois côtés; mais il est tourné et comme pla(|ué à la montagne de Guadarrama, qui environne de tous côtés Madrid à distance de plusieurs lieues plus on moins près. Il n'y a point de village à l'Escurial; le logement de Leurs Majestés Catholiques fait la queue du gril, les principaux grands officiers et les officiers les plus nécessaires sont logés, même les dames de la reine, dans le monastère; tout le reste l'est fort tuai, sur le côté p;ir lequel on arrive, où tout est fort mal bâti pour la suite de la cour.
L'église, le grand escalier el le grand eloître me surprirent J'adiî.irai l'élégance de l'apothicairerie et l'agré-^ ment des jardins, qui pourtant ne sont qu'une larye et longue terrasse. Le Panthéon m'effraya par une ^orle d'horreur et de majesté. Le grand autel et la sai-ristie épuisèrent mes yeux par leurs immenses richesses. La bibliothèque ne me satisfit point, et les bibliothécaires encore moins. Je fus reçus avec beaucoup de civilité et de bonne chère à souper, quoique à l'espagnole, dont le prieur et un autre gros moine me firent les honneurs. Passé ce premier repas, mes gens me firent à manger; mais ce gros monie y fournit toujours quelques pièces qu'il n'eût pas été hoimète de refuser, et mangea toujours avec nous, parce qu'il ne nous quitloil point pour nous mener partout. Un fort mauvais latm suppléoit au françois, qu'il n'entendoil point, ni nous l'espagnol.
' Dans le sanctuaire, au grand autel , il y a des fenêtres
vitrées derrière les sièges du prêtre célébrnnt la grand'messe et de ses assistants. Ces fenêtres, qui sont presf|ue de plein pied à ce sanctuaire, qui est fort élevé, sont de l'apportement que Pliilippe II s'étoit fait bâtir, et où il mourut. 11 eutendoil les offices par ces fenêtres. Je vou* lus voir cet appartement , où on entroit par derrière. Je fus refusé. J'eus beau insister sur les ordres du roi et du nonce de me faire voir tout ce je voudrois , je disputai en vain. Ils me dirent que cet appartement étoit fermé depuis la mort de Philippe II, sans que personne y fût entré depuis. J'alléguai que je savois que le roi Philippe V l'avoit vu avec sa suite. Ils me l'avouèrent, mais ils me dirent en même temps qu'il y étoit entré par force et en maître qui les avoit menacés de faire briser les portes, qu'il étoit le seul roi qui, depuis Philippe II, y fût entré une seule fois, et qu'ils ne l'ouvroienl etncl'ouvriroient jamais à personne. Je ne compris rien à celle espèce de superstition; mais il fallut en demeurer là. Louville, qui y étoit entré avec le roi, m'avoit dit que le tout ne contenoit que cinq ou six chambres ob.-cuics et quelques petits trous, tout cela petit, de chaipenterie bousillée, sans tapisserie lorsqu'il le vit, ni aucune sorte de meubles : ainsi je ne perdis pas grand'chose à n'y pas entrer.
En descendant au Panthéon, je vis une porte à gauche à la moitié de l'escalier. Le gros moine qui nous aicompagnoit nous dit que c'éloit le pourrissoir, et l'ouvrit. On monte cinq ou six marches dans l'épaisseur du mur, et on entre dans une chambre étroite et longue. On n'y voit que les murailles blanches, une grande fenêtre au bout près doù on entre , une porte assez petite vis-à-vis, pour tous meubles une longue table de bois, qui tient tout le milieu de la pièce qui sert pour poser et accommoder les corps. Pour chacun qu'on y dépose, on creuse une niche dans la muraille, où on place le corps pour y pourrir. La niche se referme dessus sans qu'il paroisse qu'on ait touché à la muraille, qui est partout luisante et qui éblouit
de blancheur, et le lieu est fort clair. Le moine me montra l'endroit de la miiiaille qui couvroil le corps de M. de Vendôme près de l'autre porte, lequel, à sa mine et à son discours, n'est pas pour en sortir jamais. Ceux des rois, et des ri'ines lesqut^Ues ont eu <les enfants, en sont tirés au bout d'un certain temps, et portés sans cérémonies dans les tiroirs du Panthéon qui leur sont destinés. Ceux des iiilanls et des reines qui n'ont point eu d'enfants, sont portés dans la pièce joignante dont je vais parler, et y sont pour toujours.
Vis-à-vis de la fenêtre, à l'autre bout de la chambre, en est une autre de forme semblable, et qui n'a rien de fuiièbie. Le bout opposé à la porte et les deux côiés de cette 1 ièce, qui n'a d'issue que la poite par où on y entre, sont accommodés précisément en bibliothèque; mais, au lieu que les tasseaux d'une bibliothèque sont accommodés à la proportion des livres qu'on y destine , ceux-là le sont aux cercueils, qui y sont rangés les uns auprès des autres, la tête à la muraille, les pieds au bord des tasseaux , qui po/tent l'inscription du nom de la personne qui est dedans. Les cercueils sont revêtus , les uns de velours, les autres de brocart, qui ne se voit guère qu'aux pieds, tant ils sont proches les uns des autres, et les tasseaux bas dessus.
Quoique ce lieu soit si enfermé, on n'y sent aucune odeur Nous lûmes des inscriptions à notre portée, et le moine d'autres à mesure que nous les lui demandions. Aous fîmes ainsi le tour, causant et raisonnant là-dessus. Passant au fond de la pièce, le cercueil du malheureux don Carlos s'offrit à notre vue. « Pour celui-là, dis-je, on sait bien pourquoi et de quoi il est mort. » A celte parole, le gros moine s'altéra, soutint qu'il étoit mort de mort nat relie, et se mit à déclamer contre les contes qu'il dit qu'on avait répandus. Je souris en disant que je convenois qu'il n éluit pas vrai qu'on lui eût coupé les veines. Ce mot acheva d'irriter le moine, qui se mit à bavarder avec une sorte d'emportement. Je m'en divertis d'abord
en silence ; puis je lui dis que le roi, peu après être arrivé en Espagne, avoil eu la curiosité de faire ouvrir le cercueil (le don Carlos, et que je savois d'un hoiinne qui y étoit présent (c'éloit Louville) qu'on y avoit trouvé sa lête enlre ses jambes, qu • Philippe II, son père, lui avoit fait couper dans sa prison devant lui. « Hé bien! s'écria le moine tout en furie, apparemment qu'il l'avoit bien mérité; car Philippe II en eut la permission du Pape, » et de là crier de toute sa force merveilles de la piété et de la justice de Philippe II , et de la puissance sans bornes du Pape, et à l'hérésie contre quiconque doutoit qu'il ne pût pas ordonner, décider et dispenser de tout. Tel est le fanatisme des pays d'Inquisition, où la science est un crime , l'ignorance et la stupidité la premièie vertu, Quoi(|uenion caractère m'en mit à couvert, je ne voulus pas disputer et fiire avt c ce piffre de moine une scène ridicule. Je me conlentai de rire et de faire signe de se taire, comme je fis à ceux qui étoient avec moi. Le moine dit donc tout ce qu'il voulut à son aise, et assez longtemps sans pouvoir s'apaiser. Il s'apercevoit peut-être à nos mines (|ue nous nous moquions de lui, quoique sans gestes ei sans parole. Enfin il nous montra le reste du lour de la chambre, toujours fumant ; puis nous descendîmes au Panthéon. On me fit la singulière faveur d'allumer environ les doux tiers de l'immense et de l'admirable chandelier qui pend du milieu de la voûte, dont la lumière nous éblouit, et fais'àt distinguer dans toutes les parties du Panttièon , non-seulement les moindres traits de la plus petite écriture, mais ce qui s'y trouvoit de toutes parts de plus délié.
Je passai trois jours A l'Escurial , logé dans un r;rand et bel appartement, et tout ce qui étoit avec moi fort bien logé aussi. Notre moin' qui avoit toujours montré sa mauvaise humeur depuis le jour du pourrissoir, n'en reprit de belle qu'au déjeuner du départ. Nous le quittâmes sans regret, mais non l'Escurial, qui donneroit de l'exercice et du plaisir à un curieux connoisseur pour
plus de trois mois de séjour. Chemin faisant, nous rencontiâmes le marquis de Montalègre, et ai rivâmes en même temps que lui à ladînée. 11 m'envoya au^si prier à dîner avec ces Messieurs qui étoient avec moi. Il étoit fort accompagné, et nous fit très-protnplement fort grande chère et bonne à l'espagnole, ce qui nous fit un peu regretter le diuer que mes gens avoient préparé pour nous. J'aurai lieu de parler de ce seigneur.
Saint-Simon. — Scènes et Portraits.