‹ Scènes et portraitsChapitre 26 sur 51 · LE ROI ET LA REINE O'ESPAGN E — ELISABETH FARNÈSE · texte numérisé non relu

LE ROI ET LA REINE O'ESPAGN E — ELISABETH FARNÈSE

Le roi et la reine n'eurent jamais qu'un seul et même appartement et qu'un lit, tel que je i'ai décrit, lorsque je fus admis avec Maulevrier à les y voir, lorsque nous leur portâmes la nouvelle du départ de Paris de la future princesse des Âsturies. Fièvres, maladie toile qu'elle pût être de part ou d'autre, couches enfin, jamais une seule nuit de i?éparation ; et la feue reine, pourrie d'êcrouelles, le roi ne découcha d'avec elle que peu de jours avant sa mort. Sur les neuf heures du matin le rideau étoit tiré par l'azafata, suivie d'un seul valet intérieur françois portant un couvert et une écuelle qui étoit pleine d'un chaudeau. Hyj^hens, dans la convalescence de ma petite vérole, m'expliqua ce que c'est, et m'en fit faire un luimême pour m'en faire goûter. C'est une mixtion légère de bouillon, de lait, de vin qui domine, d'un ou deux jaunes d'œufs, de sucre, de cannelle et d'un peu de gérofle. Cela est blanc, a le goût très-fort avec un mélange de douceur, .le n'en ferois pas volontiers mon mets, mais il est pourtant vrai que cela n'est pas désagréable. On y met, quand on veut, des croûtes de pain , et quelquefois grillé, et alors c'est une espèce de potage, autrement cela s'avale comme un bouillon ; et pour l'ordinaire, cette

dernière façon de le prendre étoit celle du roi d'Espagne. Cela e^t onctueux, mais Ibrt chaud, et un restaurant singulièrement boa à réparer la nuit passée, et à préparer la prochaine.

Pendant que le Roi faisoit ce court déjeuner, l'azafafa apportoit à la reine de quoi travailler en tapisserie, passoit des manteaux de lit à Leurs Majestés, et mettoit sur le lit partie des papiers qui se trouvoient sur les sièges prochains, puis se retiroit avec le valet et ce qu'il avoit apporté. Leurs Majestés faisoient alors leurs prières du matin. Grimaldo , sûr de l'heure, mais qui de plus étoit averti dans sa cavachuela au palais, montoit chez Leurs Majestés, et entroit. Quelquefois ils lui faisoient signe d'attendre en entrant, puis l'appeloient quand leur prière étoit finie, car il n'y avoit personne autre, et la chainbre du lit étoit fort petite. Là Grimaldo étaloit ses papiers, tiroit de sa poche une écritoire ettravailloit avec le roi et la reine, que sa tapisserie n'einpêchoit pas de dire son avis. Ce travail duroit plus ou moins , selon les affaires, ou quelque conversation. Grimaldo, en sortant avec ces papiers , trouvoit la pièce joignante vide, et un valet dans celle d'après, qui, le voyant passer, entroit dans la pièce vide , la traveisoit et avertissoit l'azafata, qui sur-le-champ venoit présenter au roi ses mules et sa robe de chambre, qui tout de suite passoit seul la pièce vide, et entroit dans un cai)inet où il s'habilloit, servi par trois valets irançois intérieurs, toujours les mêmes, et par le duc del Arco ou le marquis de Santa- Cruz, et souvent par tous les deux, sans que jamais qui que ce soit autre entrât à ce lever. Lorsqu'il étoit tout à fait à sa fin, un de ces valets alloit appeler le P. d'Aubanton dans le salon des Miroirs, qui venoit trouver le roi dans ce cabinet, d'où sur-le-champ les valets susdits em^ porloient à la fois les débris du lever, et ne rentroient plus. Si le roi faisoit un signe de la tête à ces deux seigneurs, après la sortie des valets, ils sortoient aussi ; mais cela n'arrivoit que quelquefois, et ils restoient s«

tenatit vers la porte, et le roi parloit dans la fenêtre au P. d'Aubanton.

La reine, dès que le roi étoit passé à son lever, se chaussoit seule avec l'azafata, qui lui donnoit sa robe de chîunbre. C étoil le seul moment où elle pouvoil parler seule à la reine et la reine à elle; mais ce moment alloit au plus et non toujours à un demi-quart d'heure. Plus long, le roi l'auroit su, et auroit voulu savoir ce qui l'auroit allongé. La reine passoit cette pièce vide, et entroit dans un beau et grand cabinet où sa toilette l'attendoit. La camarera-mayor, deux dames du palais, deux senoras dehonor tour à tour par semaine, et les caméristes étoient autour, quelquefois quelque dame du palais ou quelque senora de honor qui n'étoient pas en semaine, mais rarement. Quand le roi avoit fini avec le P. d'Aubanton, et d'ordinaire cela étoit court, il alloit à la toilette de la reine, suivi des deux seigneurs, qui, pendant sa conversation avec le P. d'Aubanton, 1 altendoient à ta porte du cabinet, soit en dedans, soit en dehors. Les infants venoient aussi à la toilette où il n'entroit avec eux que leurs gouverneurs, et, depuis le mariage du prince des Asluries, la princesse des Asturies, le duc de Popoli et la duchesse de Monleillano, quelquelois une dame du palais aussi de la princesse. Le cardinal Borgia avoit cette privance, et s'en servoit souvent. Le marquis de Villena l'avoit aussi, mais fâché d'être réduit à celle-là, et d'être privé de toutes celles que de droit lui donnoit sa charge, il n'en usoit presque jamais. La citasse, les voyages, les beaux habits du roi et des infants étoient la matière de la conversation. Par-ci, par-là, quelque petit avis de ré[)rimande de la reine à ses darnes sur l'assiduité de leur service, ou sur leurs commerces, ou sur la dévotion, car elle les tenoit fort de court pour ne pas voir grand monde et sur le choix de leur commerce ; et pour être bien avec elle il falloit accoucher fcouvent, n'être pas trop longtemps en couche ni souvent incommodée, surtout faire ses dévotions tous les huits jours. Souvent aussi le cardinal

Borsria défrayoif. la toilette par les plaisanteries qu'on lui faisoit, et auxquelles il donnoit lieu. Cette toilette duroit bien trois quarts d'heure, le roi debout et tout ce qui y étoit.

Tandis qu'on en sortoit, le roi venoit entre-bâiller la porte du salon des Miroirs d ms le salon qui est tnitre celui-là et le salon des Grands, où la cour sf rassemliloit. et là donnoit l'ordre à ceux qui, en très-petit nombre, avoient à le prendre, puis alloit retrouver la reine dans cette pièce que j'ai tout à l'heure appelée si souvent vide. (Tétoit là l'heure des audiences particulières des ministres étrangers et des seigneurs ou autres sujets qui l'obtenoient. Ministres étrangers et sujets s'adressoient à la Roche pour la demander. 11 prenoit l'ordre du roi, les faisoit avertir, et les introduisoit l'un après l'autre, sans demeurer avec eux dans le salon des Miroirs, où le roi la donnoit toujours.

Une fois la semaine, le lundi, il y avoit audience publique, qui est une pratiqua qu'on ne peut trop louer quand on ne la corrompt pas. Le roi, au lieu d'entrebàilier la porte dont je viens de parler, l'ouvroit, donnoit l'ordre sur le pas de la porte, et tout de suite traversoit tous ses appartements au milieu de sa cour, ces jours-là assez nombreuse, jusqu'à la pièce de l'audience publique des ambassadeurs et de la couverture des grands. Tous s'y rangent comme en ces occasions dont j'ai décrit l'assiette et la cérémonie ailleurs. Mais en celle-ci le roi s'assit dans un fauteuil avec une table, une écritoire et du papier à sa droite. Il st^ couvre et tous les grands. Alors la Roche, qui a une liste à la main, ouvre la porte opposée il celle par où le roi et sa cour est entrée, et appelle à haute voix le premier qui se trouve sur sa liste. Celui-là entre, fait au roi une profonde révérence en entrant, une au milieu, puis se met à genoux devant le roi, excepté les prêtres, qui ôteht l.'ur calotte, et font une génuflexion on aboitlanl le roi et en se retirant, et parlent del)Out, mais baissés. C'est le roi qui à leur génuflexion les fait rele-

ver : tout autre demeure et parle à genoux, jusqu'à ce qu'il se retire. On parle au roi tant qu'on veut, de qui on veut et comme on veut, et on lui donne par écrit ce qu'on veut. Mais les Espagnols ne ressemblent en rien aux François ; ils sont mesurés, discrets, respectueux, courts. Celui-là ayant fini, se relève, baise la main au roi, fait une profonde révérence, et se retire sans en faire d'autre par où il est entré. Alors la Roche appelle le second, et ainsi tant qu'il y en a.

Lorsque quelqu'un veut parler au Roi tête à tète, et qu'il est bien connu, cela ne se refuse point, et après avoir été appelé, la Roche se tourne sans bouger vers les grands, et dit du même ton qu'il a appelé : « C'est une audience secrète. » Alors les grands se découvrent, passent proniptement devant le roi avec une révérence, et se retirent par la porte par où ils sont entrés, dans la pièce voisine. Le capitaine des gardes tient cette porte, la tète un peu en dehors pour voir toujours le roi et celui qui lui parle, qui est seul dans la pièce, où il ne reste personne que le roi et lui. Dès qu'il se lève, le capitaine des gardes le voit, rentre et tous aussi comme ils étoient sortis, et se remettent où ils étoient. Je n'ai point vu d'audiences publiques sans audiences secrètes, et quelquefois deux et trois. Dans -le peu que je fus à Madrid avant le mariage, les grands me prièrent de m'y trouver comme duc et ayant les mêmes honneurs qu'eux, et j'y fus. Au retour du mariage, j'y eus double droit, comme duc et pair de France et comme grand d'Espagne. Mon second fils s'y trouva aussi avec moi, après sa couverture. Quand tout est fini, on reconduit le roi comme on l'avoit accompagné. Venant et retournant dans le palais, en quelque temps ou occasion que ce fût, le roi ne se couvroit jamais. C'étoit aussi le temps des audiences publiques des ambassadeurs et de la couverture des grands.

Celte même heure est aussi celle où le conseil deCastille vient au palais rendre compte au roi des jugements qu'il

a rendus dans la semaino. Je crois avoir expliqué ce qui s'y pa>se, et coinraeiit ; ainsi je ne le répéterai pas. Ce ttmps, avec le court travail qui le suit, dans une des autres pièces, entre le roi et le gouverneur du conseil de Caslilie dure au plus une heure et demie, mais rarement, et l'audience publique rarement trois quarts d'heure. Ce sont des temps d'autant plus précieux pour la reine qu'elle n'avoit que ceux-là dans la semaine, encore quand le roi étoil au palais ou au Retire ; car hors de Madrid, il )i'y avoil jamais d'audience du conseil de Caslilie ni d'audience publique. Ainsi à l'Escurial, à Baisuïm de mon temps, à Sainte-Ildephonse depuis, au Pardo, à Aianjuez, la reine n'avoit exactement et précisément à elle que le temps de sa chaussure en sortant du lit.

J'oubliois d'ajouter que tout ce qui n'est pas ce qu'on appeloit autrefois en France, mais non à présent, gens de qualité ou militaire fort distingué, vont tous à ces audiences publiques. Il s'y amasse des placels et des mémoires que le roi reçoit et jette à mesure sur la table, et que la Pioche porte après lui dans l'appartement intérieur; mais il y en a toujours quelques-uns que le roi mettoit dans sa poche ou emportoit dans sa main. C'est ce qu'éloient nos placets dans l'origine, qui sont tombés comme on les voit, et comme je ne les ai jamais vus autrement que pendant la régence.

Le roi rentré tout droit auprès de la reine, ou aprè:> s'être amusé avec elle seule, s'il n'y a point d audience, alloit à la messe avec elle, ce même intéiieur de la toilette, et le capitaine des gardes en quartier de plus. Le chemin se faisoit tout dans l'intérieur jusque dans la tribune, dans laquelle il y avoit un autel, où on leur disoit la messe, et où ils communioient tous deux ensemble et jamais séparément, ordinairement tous les huit jours, et alors ils y entendoient une seconde messe. Quand le roi se confessoit, c'éloit après son lever, avant d'aller à la toilette de la reine. S'il étoit jour de tenir chapelle, c'éloit à la même heure ; la reine alloit par l'intérieur dans la

tribune, et le roi avec sa cour à travers les appartements. Le mai quis de Panta-Gruz et le duc del Arco avoieiit latU d'assiduité qu'ils n'alioienl guère ni à la tribune ni ;mx chaoeiles, mais quelquefois le marquis de Villena à la tribune, quand il n'y avoit pas chapelle, et qu'il vouloit parler au roi, comme sa charge, toute mutilée qu'elle éloit, l'y oblig oit assez souvent.

Au retour de la messe, ou foi t peu après, on servoil te dîner. J'en ai expliqué les différents seivices des dames de la reine. Nul n'y entroit que ce qui entroit à la toilette. Le dîner étoit toujours de chez la reine, ainsi que le souper, et cela partout, mais le roi et la reine avoient chacun leurs plats ; le roi peu, la reine beaucoup : c'est qu'elle aimoit à ma.îger, et qu'elle mangeoit de tout, et le roi toujours des mêmes choses : un potage uni, des chapons, poulets, pigeons bouillis et rôtis, et toujours une longe de veau rôtie ; ni fruit, ni salade, ni fromage, rarement quelque pâtisserie, jamais maigre, souvent des œufs ou frais ou en diverses façons, et ne buvoit que du vin de Champagne, ainsi que la reine. Le dîner fini, ils prioient Dieu ensemble. S'il arrivoit quelque chose de pressé, Grinialdo venoit leur en rendre un compte sommaire.

Environ une heure après le dîner, ils sortoient par un endroit public de l'apparlement, mais court, et par un petit escalier alloienl monter en carrosse, et au relom revenoient par le même chemin. Les seigneurs qui fréquentoient un peu familièrement la cour se trou voient, tantôt les uns, tantôt les autres, à ce passage, ou les suivoient à leur carrosse. Très-souvent je les voyois à ces passages allant ou revenant. La reine y disoit toujours quelque mot honnête à qui s'y trouvoit. Je pari- rai ailleurs de la chasse, toujours la même, où ils alloienl hus les jours, et du Mail et de l'Atoche, certams dimanches ou fêtes qu'ils y alloient sans cérémonie.

Au retour de la chasse le roi donnoit l'ordre en rentrant. S'ils n'avoient pas fait collation dans leur carrosse,

ils la faisoient en arrivant. G'étoit, pour le roi, un morrpau de pain, un grand biscuit, de l'eau et du vin ; el pour la reine, de la pâtisserie et des fruits, dans la saison ; quelquefois du fromage. Le prince et la princesse des Asturies, et les infants, suivis comme à la toilette, les aitendoient dans l'appartement intérieur. Cette compagnie se retiroit en moins de demi-quart d'heure. Grimaldo montoit et travailloit, ordinaireiïieut longîemps; c'étoit le temps du vrai travail. Quand la reine avoità se confesser, cétoit là l'heure. Outre ce qui regaidoit la contession, elle et son confesseur n'avoient pas le temps de se parler. Le cabinet où elle étoit avec lui étoit contigu à la pièce où éloit le roi, qui, quand il trouvoit la confession trop longue, venoit ouvrir la porte et i'appeloit. Grimaldo sorti, ils se mettoient ensemble en prières, ou quelquefois en lecture spirituelle jusqu'au souper. 11 étoit en tout servi comme le dîner. Il y avoit à l'un et à l'autre beaucoup plus de plats à la françoise qu'à l'espagnole ni même qu'à l'italienne.

Après souper, la conversation ou la prière tête-à-tête les conduisoit à l'heure du Coucher, où tout se passoit comme au lever, excepté qu'à la toilette de la reine le prince ni la princesse des Asturies, ni les infants, ni le cardinal Borgia n'y alloient point. Enfin Leurs Majestés Catholiques n'avoient jamais partout que la même garderobe, et leurs deux chaises percées étoient à côté l'une de l'autre dans toutes leurs maisons.

Ces journées si uniformes étoient les mêiries dans tous les lieux, et même dans les voyages, et le même tête-à-tête partout. Les journées des voyages étoient si petites que le temps qui se donnoit à la chasse de tous les jours suffi- . soit pour aller d'un lieu dans un autre, et tout le reste se passoit dans les maisons où Leurs Majestés (Catholiques logeoient sur la route tout comme si elles éioi' ni dans leurs palais, .le parle ici du voyaj^e de Lertiia et de ceux qui se sont faits depuis mon retour, A l'égard de ceux de l'Escurial, de Balsaïm, d'Ai aiijuez, tous à peu près de la

même longueur, mais trop courte pour coucher en chemin, tout s'avançoit peu à peu dans, la matinée l'un sur l'autre d'une heurt'. Le départ étoit au sortir de table, et l'arrivée quelque temps avant l'heure de souper. En carrosse, soit pour la chasse, soit en voyage, toujours Leurs Majestés tête-à-tête dans un grand carrosse de la leiiie à sep glaces, et la housse de velours rouges clouée comme

Pour ne rien omettre, il faut ajouter que la reine avoit encore à elle seule les premières et dernières audiences de cérémonie des ambassadeurs, et les couvertures des grands. Mais comme ces ambassadeurs et ces grands alloionl toujours de chez le roi immédiatement (;hez elle, elle s'y préparoit, en les attendant, au milieu de ses dames et des autres dames qui n'avoient que ces 0(;casions de venir au palais, et de lui faire leur cour ; car pour les bals publics et les comédies, il n'y en avoit point au palais sans des occasions extraordmaires et fort rares.

A l'égard des audiences particulières des ministres étrangers ou des seigneurs, elles ne se donnoient jamais qu'en présence de la reine, soit qu'elle y demeurai à côté du roi, soit qu'elle se retirât un peu à l'écart dans la même pièce. Aussi n'arrivoit-il guère que ceux qui avoient ces auiliences laissassent écarter la leine. On connoissoit quel étoit son pouvoir sur le roi, el son influence dans toutes les affaires et les grâces, et ils étoient bien certains que si la reine s'étoit écartée lorsqu'ils parloient au roi, ils éi oient cependant bien examinés par la reine, et qu'ils n'étoient pas plus tôt retirés, qu'elle apprenoit du roi tout ce qu'ils lui avoient dit, et ce qu'il leur avoit répondu, qui n'étoit jamais rien de précis sur quoi que ce fût, parce qu'il vouloit toujours avoir le temps de consulter la reine et Grimaldo.

Si ce détail des journées paraît long et petit, c'est qu'il est incroyable à qui ne l'a vu dans sa précision et son unisson, toujours el partout les mêmes. C'est qu'un têteà-tête jour et nuit si continuel, et si momentauément et

rarement interrompu, semble avec raison insoutenable. C'est 1 influence entière que ce tête-à-tête immuable portoit sur tontes les affaires de l'Etat et sur celles des particuliers, c'est la démonstration nécessaire de ne pouvoir jamais, quel que l'on fût, parler au roi sans la reine, ni pareillement à la reine sans le roi, dont tous deux avoient réciproquement une jalousie extrême l'un à réo;ard de l'autre ; c'est enfin ce qui rendoit l'azafata si nécessaire pour faire passer à la reine seule ce qu'on vouloit dans le moment de sa chaussure, et dans les temps de l'audience publique et de l'audience du conseil de Castille, qui n'étoit jamais que dans Madrid, et qui étoient les seuls où la reine pouvoit parler à quelqu'un du dehors, qui en prenant bien juste ses mesures, pouvoit être secrètement introduit par l'azafata en lieu où la reine {liit venir. C'est à quoi elle-même ne se jouoit guère, dans la frayeur de la découverte et des suites. Mais au moins pouvoit-elle dans ces courts, rares et précieux moments, recevoir et lire des lettres et des mémoires, et en écrire elle-m.ême; mais on peut juger avec quelle précipitation et avec quel soin de ne garder aucun papier.

Philippe V n'étoit pas né avec des lumières supérieures, ni avec rien de ce qu'on appelle de l'imagination. Il étoit froid, silencieux, triste, sobre, touché d'aucun plaisir que de la chasse, craignant le monde, se craignant soimême, produisant peu , solitaire et enfermé par goût et par habitude , rarement touché d'autrui , du bon sens néanmoins et droit, et comprenant assez bien les choses, opiniâtre quand il s'y mettoit, et souvent alors sans pouvoir être ramené, et néanmoins parfaitement facile à être entraîné et gouverné.

Il sentoit peu. Dans ses campagnes, il se laissoit mettre où on le plaçoit: sous un feu vif, sans en être ébranlé ie moins du monde, et s'y amusant à examiner si quoiqu'un avoit peur; à couvert et en éloignement du danger, tout de même, sans penser que sa gloire en pouvoit souffrir.

En tout il aimoit à faire la guerre, avec la même indifférence (l'y aller ou de n'y aller pas , et présent ou absent, laissoil tout faire aux généraux, sans y mettre rien du sien. Ilétoit extrêmement glorieux, nepouvoit soulfrii' de résistance dans aucune de ses entreprises; et ce qui me fît juyer qu'il aimoit les louanges, c'est que la reine le louoit sans cesse et jusqu'à sa figure, et à me demander un |0ur, à la fin d'une audience qui s'étoit tournée en conversation, si je ne le trouvois pas fort beau et plus beau que tout ce que je connoissois. Sa piété n'étoit que coutume, scrupules, frayeurs, petites observances, sans connoitre du tout la religion, le Pape une divinité quand il ne le choquoit pas, enfin la douce écorce des jésuites pour lesquels il éloit passioimé. Quoique sa santé fût très-bonne, il setàtoit toujours, il craignoit toujours pour elle. Un médecin tel que celui que Louis XI enrichit tant à la fin de sa vie, un maître Coctier, auroit fait auprès de lui un riche et puissant personnage: heureusement le sienétoit solidement homme de bien et d'honneur , et celui qui lui succéda depuis tout à la reine et tenu de court par elle.

Philippe V avoit moins de peine à bien parler que de paresse et de défiance de lui-même. C'est ce qui le rendoit si retenu et si rare à entrer le moins du monde dans la conversation, qu'il laissoit tenir à la reine avec ce qui les suivoit au Mail ou dans les audiences particulières, et qu'il la laissoit aussi parler aux uns et aux autres en passant, sans presque jamais leur rien dire: d'ailleure c'étoit l'homme du monde qui remarquoit mieux les défauts et les ridicules, et qui en faisoit un conte le mieux dit et le plus plaisant. J'en dirai peut-être bientôt queUjue chose. On a vu avec quelle dignité et quelle justesse il me répondit à mon audience solennelle, et avec quel discernement de paroles et de ton sur l'un et l'autre mariage, et cela seul montre bien qu'il savoit s'énoncer parfaitement, mais qu'il n en vouloit presque jamais prendre la peine. Â la fin, je l'avois un peu ap-

privoisé, et, dans mes audiences , qui se tournoient toujours en conversation, je l'ai plusieurs fois ouï parler et raisonner bien; mais où il y avoit du monde, ordiiiaiiement il ne me disoit (|u'un mot, qui éloit une que>tion courte ou quelque chose de semblable, et n'entroit jamais daos aucune conversation.

11 étoit bon, facile à servir, familier avec l'intérieur, quelquefois même au dehors avec quelques seigneurs. L'amour de la France lui sortoit de partout. Il coiiscrvoit une grande reconnoissance et vénération pour le feu Roi, et de la tendresse pour feu Monseigneur , surtout pour feu Monseigneur le Dauphin, son frère, de la perte duquel il nepouvoit se consoler. Je ne lui ai rien remarqué sur pas un autre de la famdle royale que pour le Roi, et ne s'est jamais informé à moi de qui que ce soit de la cour que de la seule duchesse de Beauvillier, et avec amitié.

On a peine à comprendre ses scrupules sur sa couronne, et de les concilier avec cet esprit de retour, en cas de malheur, à la couronne de ses pères, à laquelle ilavoit si solennellement renoncé, et plus d'une fois. C'est qu'il ne pouvoit s'ôter de la tête la force des renonciations de la lieine en épousant le feu Roi, et de toutes les précautions possibles dont on les avoit affermies, et en même temps il ne pouvoit comprendre que Charles II eût été en droit et en pouvoir de disposer par son testament d'une monarchie dont il n'étoit qu'usufruitier, et non pas propriétaire, comme l'est un particulier de ses acquêts dont il est libre de disposer. Voilà sur quoi le P. d'Aubanton avoit eu sans cesse à le combattre ; il se croyoit usurpateur. Dans cette pensée, il iiourrissoit cet esprit de retour en France, et par en préférer la couronne et le séjour, et peut-être plus encore pour finir ses scrupules en abandonnant l'Espagne. On ne peut pas se cacher que tout cela ne fût mal arrangé dans sa tête, mais le fait est que cela Tétoit amsi, et que l'impossibilité seule s'est opposée & un abandon auquel il croyoit être obligé, et qui eut une

part très-principale en l'abdication qu'il fit et qu'il méditoit dès avant (jua j'allasse en Espagne, quoique il laissât sa couronne à son fils. C'étoit bien la iriême usurpation à ses yeux, mais enfin ne pouvant là-dessus ce tju'il eût voulu par scrupule, il se contentoit au moins en faisant de soi ce qu'il pouvoit en l'abdiquant. Ce fut encore ce qui lui fît tant de peine à la reprendre à la mort de son fils, malgré l'ennui qu'il avoit essuyé, et le dépit fréquent de n'être pas assez consulté, et ses avis suivis par son fils et par ses ministres. On peut bien croire que ce pi ince ne m'a jamais parlé de cette délicate matière, mais je n'en ai pas été moins bien informé d'ailleurs. Pour enti e Grimaldo et moi, il ne s'est jamais dit une seule parole qui pût y avoir le moindre rapport.

La reine n'avoit pas moins de désir d'abandonner l'Espagne, qu'elle haïssoit, et de venir régner en Fnnice, si malheur y fût arrivé, où elle espéroit mener une vie moins enfermée et bien plus agréable. Cela s'est bien vu d'elle surtout et de son Alberoni , dans les morceaux d'affaires étrangères que j'ai donnés ici de M. de Torcy.

Parmi tout ce que je viens de dire, il ne laisse pas d'être trés-vrai que Philippe V étoit peu peiné des guerres qu'il faisoit, qu'il aimoit les entreprises, et que sa passion étoit d'être respecté et redouté, et de figurer grandement en Europe.

La reine avoit été élevée fort durement dans un grenier du palais de Parme, par la duchesse sa mère, qui ne ini avoit pas laissé voir le jour, et qui depuis la conclusion de son prodigieux mariage ne l'avoit laissé voir que le moins qu'elle avoit pu, et jamais que sous ses yeux. Celte extrême sévérité n'avoit pas réussi auprès de la reine, dont le mariage ne réioncilia pas son cœur avec une mère, sœur de l'impératrice, veuve de l'empereur Léopold, et Autrichienne elle-même jusque dans les moelles. Ainsi il ne resta entre la fille et la mère que des dehors de bienséance, souvent assai&onnés d'aigreurs.

Il n'en étoit pas de môme entre la reine et le duc de Parme, frère et successeur de sou père , et second mari de sa mère. Ce prince l'avoit toujours traitée avec amitié et considération, et tâché d'adoucir à son égard l'humeur farouche de sa mère. Aussi 1 1 reine aima toujours tendrement le duc de Parme, dont elle porta sans cesse les intérêts et inénie les 'désirs avec la plus grande chaleur ; et le crédit de ce prince auprès d'elle étoit le plus sûr et le plus fort qu'on y pût employer.

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