‹ Scènes et portraitsChapitre 29 sur 51 · FILLE DU RÉGENT · texte numérisé non relu

FILLE DU RÉGENT

Revenons maintenant un moment sur nos pas pour reprendre de suite ce que j'ai omi-, pour ne le pas interrompre. La modestie et la gravité des Espagnols ne leur permet pas de viiir coucher des mariés : le souper des noces fini, il se fait un peu de conversation, assez courte, et chacun se relire chez soi, même les plus proches parents, liommes et femmes de tout âge, après quoi les mariés se déshal)illent chacun en son particulier, et se couchent sans témoins que le peu de ^ams nécessaires à les servir, tout comme s'ils étoient mariés depuis long tCiiips. Je n'ignorois pas cette coutume, et je n'avois reçu aucun ordre là-dessus. Néanmoirs, prévenu des nôtres, je ne pouvois regarder comme bien solide un mariage qui ne seroit point suivi de consommation au moins présumée.

On étoit convenu, à cause de l'âge et de la délicatesse du prince des Asturies, qu'il n'habit<Toit avec la princesse que lorsque Leurs Majestés Catholiques le jugeroient à propos, et on comptoit que ce ne seroit d'un an tout au moins. Je témoignai ma peine là-dessus au marquis de Grimaldo, à Lerma; je n'y gagnai rien; il étoit Espagnol, et il ne lit que tâcher de me rassurer sur une chose où il ne voyoit pas qu'il se pût rien changer. Outre que je n'eus que quelques moments avec lui, je crus ne devoir pas insister, et au contraire lui laisser croire que

je me tenois pour battu, de peur que s'il apercevoil plus d'opinintreté, et que j'en voulusse parler au roi et à la reine, il ne me gagnât de la main à l'instant, et les prévînt à maintenir la coutume établie, et qui, jus(|u'alors, n'avoit jamais été enfreinte; mais résolu à part moi de n'en pas demeurer là, puisque, au pis aller, je ne réussirois pas, et ma tentative demeureroit ignorée. Ainsi dans l'audience que j'eus à Leima, et que j'ai raco.itée après avoir fini ce qui regardoit la Toison de l'Empereur et le duc de Lorraine, je me mis à parler du mariage, et de l'un à l'autre, de la consommation, en approuvant fort le délai que deraandoit l'âge et la délicatesse du prince. De là je vins à la joie que recevroit M. le duc d'Urléans d'en apprendre la célébration ; et je me mis à les flatter sur l'extrême honneur qu'il recevoit de ce grand mariage, de sa sensibilité là-dessus, et plus, s'il se pouvoit encore, d'un gage si précieux et si certain du véritable retour de l'honneur des bonnes grâces de Leurs Majestés Catholiques, que j'étois témoin qu'il avoit toujours si passionnément désiré. Je fis là une pause pour voir l'effet de ce discours; et comme il me parut répondre au dessein qui me l'avoit fait tenir, je m'enhardis à ajouter que plus cet honneur étoit grand et si justement cher à M. le duc d'Orléans , plus il étoit envié de toute l'Europe et des François mal intentionnés pour le Régent, et plus la solidité du mariage lui étoit importante; que je n'ignorois pas les usages sages et modestes de l'Espagne , mais que je n'en étois pas moins persuadé qu'ils se pou voient enfreindre en faveur d'un objet aussi grand que l'étoit le dernier degré de solidité dans un cas aussi singulier, et que je regarderois comme le comble des grâces de Leurs Majestés pour M. le duc d'Orléans , et de la certitude de ce retour si précieux, si cher et si passionné du retour pour lui, de l'honneur de leur amitié, en même temps la marque la plus éclatante de l'intime et indissolluble union des deux branches loyales, et les deux couronnes à la face de toute l'Europe, si Leurs Majestés

vouîoient permettre qu'il en fût usé dans ce mariage, comme Sa Majesté avoit été elle-même témoin qu'il en avoit été usé au mariage de Mgr le duc deBourj;Ogne, qui ne fut que si longtemps après avec Mme la duchesse de BouriiOgne.

Le roi et la reine me laissèrent tout dire sans iii'interrompre. Je le pris à bon augure. Us se regardèrent, puis le Iloi lui dit : Qu en dites-vous ? — Mais vous-même, Monsieur, répondit-elle, là-dessus, je repris la parole, et leur dis que je ne \oiilois point les tromper ; que je kur avoudis que je n'avois aucun ordre là- dessus ; que cette matière ii'avoil été traitée avec moi, ni de bouche avant mon départ, ni par écrit dans m. -s instructions, ni depuis mon départ de Fiuis dans aucune dépêche ; que ce que je prenois la liberté de leur représenter l;i-dessiis, venoil uniquement de moi et de mes réflexions, et qu'en cela je croyois ne parler pas moins avec l'attachement d'un vrai serviteur des deux courunnes , en vrai François, en bon Espagnol, qu'en serviteur de M. le duc d Orléans, par l'elfel qui en rêsulleroit dans les deux monarchiv^s et dan> toute l'Europe ; qu'on y désespéreroit alors de pouvoir opérer des conjonctures qui pussent faire regarder de bon œil ce mariage connue possible à séparer, et par conséquent à travailler profondément et à toul ce qui pouvoil y conduire, enfin que toute l'Europe conjurée pour rompre l'union des deux couronnes, dont la durée intime opéreroit nécessairement toute la grandeur et la puissance, telle que la même union des deux branches de la maison d'Autriche l'a opérée en sa faveur, abandonneroit enfin le dessein d'y attenter de nouveau, le regardant comme impossible, après avoir vu l'Espagne si attachée à ses usages , y contrevenir pour la première fois, uniquement pour doimer à ce mariage le dernier degré d'indissolubilité, telon l'opinion de toutes les nations, encore que, selon la siemie, il ne lui en manquât aucune sans cetie formalité.

Ces r lisons emportèrent Leurs Majestés Catholiques ;

elles se regardèrent encore, se dirent quelques mots bas, puis le roi me dit : Mais si nous consentions à ce que vous proposez, comment entendriez-vous faire? Je répondis (jue rien n'étoit plus aisé et plus simple; que Sa Majesté en avoil vu le modèle au mariage de Mgr le duc de Bourgogne ; mais qu'il étoit inutile de laisser entrevoir la résolution qui en seroit prise avant le temps de l'exécution pour éviter les discours de gens ennemis de toute nouveauté, et qui n'en verroient pas d'abord les raisons si solides et si importantes; (jue supposé que Leur? Majestés voulussent bien embrasser un parti qui paroissoit si nécessaire, il snffiroit d'en faire doucement répamire la résolution dans le grand bal qui devoit précéder le coucher, oïl le spectacle d'un lieu si public arrèteroit les raisonnements, et oîi la chose seroit sue à temps de retenir les spectateurs après le bal, par le désir de faire leur cour, et par la curiosité d'être témoins de choses pour eux si nouvelle ; que pour l'exécution, Leurs Majestés seules, avec le pur nécessaire, assisteroient au déshabiller, les verroient mettre au lit, feroieut placer aux deux côtés du chevet le duc de Popoli près du prince, la duchesse de Monteillano prés de la princesse, et tous les ri leaux entièrement ouverts des trois côtés du lit; feroieut ouvrir les deux battants de la porte, et entrer toute la cour, et la foule s'approcher du lit, laisser bien remplir la chambre de tout ce qu'elle pourroit contenir; avoir la patience d'un quart-d'iieure pour satisfaire pleinement la vue de chacun; puis f lire fermer les rideaux en présence de la foule, et la congédier, pendant quoi le duc de l'opoli et la duehesse de Monteillane auroient soin de se glisser sous les rideaux, et de ne pas perdre un instant le prince et la princesse de vue, et la foule sortie des antichambres jusqu'au dernier, faire lever le prince et le conduire dans son îippaitement.

Le roi et la reine approuvèrent tout ce plan, et après quelque peu de conversation et de raisonnement là-dessus, me promirent de le faire exécuter de la sort£. et je

leur en fis tous mes très-humbles remerciements. J'eus tout lieu de juger que mes raisons les avoient frappés, par la facilité avec laquelle ils s'y rendirent, et que la chose même, toute nouvelle et singulière qu'elle fût en Espagne, ne leur déplaisoit pas, parce que ce fut après tous ces propos, et m'avoir promis l'exécution, que Leurs Majestés se mirent sur le cardinal Borgia, surRome, et(|u'elles finirent par me raconter cette ridicule histoire du cardinal de Rohan, qui les divertit tant et moi aussi, que j'ai déjà rapportée. Je sortis donc de l'audience fort content, et m'en retournai diner à mon quartier sans retourner chez Grimaldo, que j'avois vu auparavant, et qui m'auroit pu faire des difticultés que je voulois d'autant plus éviter que je savois qu'il ne verroit le roi ni la reine de toute celte journée, parce qu'ils alloient à la messe quand je sortis d'auprès de Leurs Majestés, diner tout de suite et monter en carrosse pour suivre, comme je l'ai dit, le duc del Arcoà CogoUos, d'où ils ne pouvoient revenir que fort tard, comme ils firent.

Le carême mil fin aux fêtes, et Leurs Majestés Catholiques quittèrent le palais, et allèrent habiter celui deBuen- Bctiro. Ce fut aussi le temps de l'anniversaire de la feue reine dite la Savovana, dans l'église de l'Incarnation, qui est grande et belle, quoique ce soit un couvent de religieuses. Les grands y Turent invités à l'ordinaire, par conséquent mon second fils et moi, et non les ambassadeurs. Le banc des grands et le siège ployant du majordome-major du roi y èloient disposés comme en chapelle, mais sans prie-Dieu du roi, sans siège de cardinaux et sans banc d'ambassadeurs. Mais les majordoiiies du roi s'y trouvèrent (iebout à leurs places comme en chapelle, assis vis-à-vis des grands, et tous autres debout. Le dut; d'Abrantès, évêque de Guença, y fit pontificalement l'office dans une chaire à l'antique, dont j'ai fait la description, et donné la figure ici avec le plan de la séance du roi tenant chapelle. 11 y eut la veille des premières vêpres; j'y allai avec le duc de Liria. Il n'y avoit encore

personne en place. Nous entrâmes dans la sacristie, où nous trouvâmes deux ou trois grands. Il s'y en amassa bientôt davantage, et quand nous fûmes une quinzaine, quelqu'un proposa d'aller prendre place et d'envoyer prier le prélat de commencer. Quand ce fut pour sortir de la sacristie, aiu;un ne voulut passer devant moi, et par conséquent me vouloient céder la première place sur le banc. Après quelques compliments, je leur dis que je leur parlerois comme me faisant un grand honneur d'être leur confrère; que j'avois en même temps ceux d'être ambassadeur de France et grand d'Espagne ; que si j'acceptois ce qu'ils avoient la bonté de in'offrir, cela feroit un exemple et fort aisément une règle pour d'autres cérémomonies et pour d'autres ambassadeurs ; que quelque estime que je fisse d'un si grand caractère, il n'ètoit que passager; que je faisois bien plus de cas de la dignité solide, permanente, héréditaire de grand d'Espagne; et que par ces raisons je leur conseillois et les suppliois de passer cinq ou six devant moi pour entrer dans l'église et se placer sur le banc ; que de cette façon il n'y auroit rien à dire, et qu'ils éviteroient un exemple qui pourroit leur devenir désagréable. Ils me remercièrent avec beaucoup de reconnoissance, et me crurent. Le duc de Médina (^eli passa le premier, quatre ou cinq autres le suivirent, moi ensuite, puis les autres, et nous nous rangeâmes de même sur le banc. Aussitôt la musique du roi commença les vêpres, le prélat étant arrivé tout révêtu à son siège, comme nous nous placions. Une vingtaine de grands arrivèient ensuite les uns après les autres.

Le lendemain nous nous trouvâmes en bien plus grand nombre à la messe chantée par la musique du roi et célébrée par le même prélat. Ma politesse fit un grand effet à la cour; tous les grands m'en surent un gré infini, et beaucoup d'entre eux me le témoignèrent. Je n'élois point là comme ambassadeur, et je me crus en liberté et en raison d'en user de la sorte.

Le Retire, dont je ne ferai point ici la description, parce

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que celles d'Espagne en sont remplies, est, à mon gré, un palais aussi magnifique que le palais de Madrid, plus grande! beaucoup plus agréable. Il a des cours, dont une est réservée, comme ici, pour ce qui s'y appelle les honneurs du Louvre, où entrent les carrosses des cardinaux, des ambassadeurs et des grands seulement, et un parc admirable si les arbres y venoient mieux, et que l'eau des fontaines et des magnifiques pièces d'eau fût plus abondante. Rien ne resseml)le tant, de tout point à jon parterre en face du palais, que celui de Luxembourg, à Paris: môme forme, mêmes terrasses, même contour et mf-nie tour de fontaine et de jets d'eau. Le mail y est admirable et d'une prodigieuse grandeur. J'ai observé qu'en celle saison, qui est toujours belle en Espagne, le mail succède tous les jours à la chasse, où le roi n'alloit plus qu'un peu après Pâques; et j'ai aussi expliqué comme se pasï^oit ce jeu de mail et cetle promenade, où j'aîlois piesque tous les jouis faire ma (our. Un jour que je vis la reine y prendre plusieurs fois du tabac, je disque c'étoit une chose assez extraordinaire de voir un roi d'Espagne qui ne prenoitni tabac ni cliocolat. Le roi me répondit qu'il éloit vrai qu'il ne prenoit point de labac ; sur quoi la reine fit comme des excus s d'en prendre, et dit qu'elle avoit fait tout ce qu'elle avoit pu, à cause du roi, pour s'en delaire, mais qu'elle n'en avoit pu venir à bout, dont elle étoit bien fâchée. Le roi ajouta que pour du chocolal, qu'il en prenoit avec la reine les matins, mais que ce n'étoit que les jours de jeûne. « Comment? Sire, repris-je de vivacité, du chocolat les jours de jeûne? — Mais fort bien, ajouta le roi gravement, le chocolat ne le rompt |ias. — Mais, Sire, lui dis-je, c'est prendre quelque chose, et quelque chose qui est fort bon, qui soutient, et même qui nourrit. — Et moi je vous assure, répliqua le roi avec émotion et rougissanl un peu, qu'il ne rompt pas le jeûne, car les jésuites, qui me l'ont dit, en prennen' tous les jours de jeûne, à la vérité sans pain ces jonrs-là, qu'ils y trempent les autres jours. » Je me tus

VISITE DE là. PRISON DE FRANÇOIS I-. 320

tout court, car je n'étois pas là pour instruire sur le jeûne ; mais j'admirai en moi-même la momie des bons Pères et les bonnes instructions qu'ils donnent, l'aveuglement avec lequel ils sont écoutés, et crus priniativenient à qui que ce soit, du petit des observances au ^rand des maximes de l'Évangile et des connoissances delà religion, dans quelles ténèbres épaisses et tranquilles vivent les rois qu'ils conduisent !

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