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SS6 RETOUR ET ARRIVÉE A PARIS

léans, qui jusque-là l'avoit laissé parler là-dessus et moi lui répondre, se mit à rire et à me dire : « Oh bien! donci tout ce que nous vous deraanlons (je remarquai bien ce nous de communauté avec le cardinal), c'est que vous ne nous déra' niiez pas ; car nous avons dit à tout le monde que c'étoii aux pressai tes instances du roi d'Espagne que mous avions donné au Roi un confesseur jésuite. « Je me mis aussi à rire, et lui répondis que tout ce que je pouvois pour son service, si on m'en parloit dans le monde, seroit de faire le plal important, et de payer de sil' nce pour ne les point démentir et pour ne point mentir. Puis ni'adressant au cardinal, je lui dis qu'il avoit toutes mes dépêches; que, pour en avoir le cœur net, il prit la peine de les visiter, et qu'il n'y Irouveroit que le fait d'un jésuite pour I infante, et pas un mot pour [le] confesseur du Roi. Le saint piélat le savoit de reste; il se mil à rire aussi, mais du bout des dents ; me dit qu'il se rappeloit la chose, qu'elle étoit telle que je la leur disois, mais qu'il étoit important de la tenir secrète, et que je ne me laissasse pas entamer là-dessus.

CISQRÂCE ET ARRESTATION DU MARÉCHAL DE VILLEROT GOUVERNEUR DU ROI : CRAYON DE CE MARÉCHAL

Lp dimnnche 12 août, M. le duc d'Orléans alla sur la fin de l'apiès-dînée travailler avec le Roi, comme il avoit acconlumt' de Isire plusieurs jours marqués de chaque semaine, et, comme c'éloit l'été, au retour de sa promena.ie, qui étoit toujours de bonne heure. Ce travail étoit de montrer au Roi la distribution d'emplois vacants, de bénéfices, de certaines magistratures, d'intendances, de récompenses de toute nature, et de lui expliquer en peu de mots les raisons des choix et des préférenies, quelquefois des distributions de finances; enfin les premières nouvelles étrangères, quand il y en avoit à sa portée, avant qu'elles devinssent publiques. A la fin de ce travail, où le maiéehal de Villeroy assistoit toujours, et où quelquefois Monsieur de Fréjus se hasardoit de rester, M. le duc d'Orléans supplia le Roi de vouloir bien passer dans un petit arrière-cabinet, où il avoit un mot à lui dire tête à tète. Le maréchal de Villeroy s'y opposa à l'instant. M. le Hue d'Orléans, qui lui îendoitle piège, l'y vit donner en plein avec satisfaction. 11 lui représenta avec politesse qu!" le Roi entroit dans un âge si voisin de celui où il gouverneroit par lui-même, qu'il étoit temps que celui qui, en attendant, étoit le dépositaire de toute son auto-

rite, lui rendît compte des choses qu'il pouvoit maintenant entendre, el qui ne pouvoient être expliquées qu'à lui seul, quelque confiance que méritât quelque tiers que ce pût être, et qu'il le prioit de cesser de mettre obstacle à une chose si nécessaire et si importante, que lui Régent avoit peut-être à se reprocher de n'avoir pas conimencé plus tôt, uniquement par complaisance pour lui. Le maréchal s'échaulfant et secouant sa perruque, répondit qu'il savoit le respect qu'il lui devoit, et pour le moins autant ce qu'il devoit au Hoi et à sa place, qui lechargeoit de sa pers^onne et l'en rendoit responsable, el protesta qu'il ne souffriroit point que Son Altesse Royale parlât au Roi en particulier, parce qu'il devoit savoir tout ce qui lui étoit dit, beaucoup moins tête à tète dans un cabi.- et, hors de sa vue, parce que son devoir étoit de ne le perdre pas de vue un seul moment, et dans tons de répondre de sa personne. Sur ce propos, M. le duc d'Orléans le regarda fixement, et lui dit avec un ton de maitie qu'il se méprenoit et s'oublioit; qu'il devoit songer à qui il parloit et à la force de ses paroles, qu'il vouloit bien croire qu'il n'enfendoit pas; que le respect de la présence du Roi l'empérhoit de lui répondre comme il le méritoit el de pousser plus loin cette conversation : et tout de suite fit au Roi une profonde révérence, et s'en alla.

Le maréchal, fort on colère, le conduisit quelques pas, marmottant et gesticidant sans que M. le duc d'Orléans fit semblant de le voir et de l'entendre, laissant le lîoi étonné et le Fréjus riant tout bas dans ses barbes. Le hameçon si bien pris, on se douta que le maréchal, tout audacieux qu'il éioit, mais toutél'ois bas et timide courtisan, sentiroit toute la différence de braver et de bavarder, d'insulter le cardinal du Boi^, odieux à tout le monde et sentant encore la vile coque dont il sortoit, d'avec celle d'avoir une telle prise, et en présence du Roi, avec M. le duc d'Orléans, et de prétendre anéantir les droits et l'autorité du régent du royaume par les prétendus droits et autorité de 8a place de gouverneur du Roi, et par ses

tei^mes de répondre de sa personne, It^s appuyer ouvertpmnnt sur ce qu'il y h de plus injurieux. On n'y fut pas troFnpé. Moin de deux heurtas après, on sut que le maréch;il, se vantant de ce qu il venoil (ie faire, avoit njoulé qu'il s'estimeroit bien inallieuieuxque M. le duc dOrltan? pût croire qu'il eût voulu lui innnquer, quand il n'avoit songé qu'à remplir son plus précieux devoir, et qu'il iroit chez lui dès le lendemain matin, pour en avoir un éclaircissement avec lui, dont il se llattoit bien que ce prince demeuteroil content.

A tout hasard, on avoit pris toutes les mesures nécessaires dès que le jour fut arrêté pour tendre le piège au maréchal. On n'eut donc qu'à leur donner leur dernière forme, dès qu'on sut, dès le soir même, que le maréclial viendroit s'enferrer. Au delà de la chamhre à coucher de M. le duc d'Orléans étoit un grand et beau cabinet, à quatre grandes fenêtres sur le jardin, et de plein pied à deux marches près, deux en face en entrant, deux sur le côlé vis-à-vis de la cheminée, et toutis ces fenêtres s'ouvroient en porfes, depuis le haut jusqu'au parquet. Ce cabinet faisoit le coin, où les gens de la cour atiendoient, et en retour étoit un cabinet joignant, où M. le duc d'Orléans travailloit, et faisoit entrer les g'^ns les plus distingués ou favorisés qui avoient à lui parler. Le nmi étoit donné. Ârtagnan, capitaine des mousquetaires gris, étoit dans cette pièce, qui savoit ce qui s'alloit exécuter, avec force officiers de sa compagnie, qu'il avoit fait venir, et d'anciens mousquetaires pour s'en servir au besoin, qui voyoient bien à ce préparalif qu'il s'agissoit de quelque chose, mais sans se douter de ce que ce seroit. Il y avoit aussi des chevau-légers répandus en dehors le long des fenêtres, et dans la même ignorance, et beaucoup d officiers principaux et autres de M. le duc d'Orléans, tant dans sa chambre à coucher que dans ce grand cabinet.

Tout cela bien ordonné, arriva sur le midi le marécbal de Villeroy avec son fracas accoutumé, mais seul, sa chaise et ses gens restés au loin, hors la salle des gardes. Il entre

en comédien, s'arrêle, regarde, fait quelques pas; sous prétexte de civilité, on s'attroupe au[)rès de lui, un IVnvironne; il demande d'un ton d'autoritt' ce que fait M. le duc d'Orléans; on lui répond qu'il est enfermé ol qu il travaille; le maréchal élève le ton, dit qu'il faut poiutani qu'il le voie, qu'il va entrer, et dans cei mstant qu'il s'avance, la Fare, capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans, se présente vis-à-vis de lui, l'arrête, et lui demande son épée. Le maréchal entro en furie, et toute l'assistance en émoi. En ce même instant, le Blanc se présente. Sa chaise à porteurs, qu'on avoit tenue cachée, se plante devant le maréchal. Il s'écrie, il est mal sur ses jambes, il est jeté dans la chaise qu'on ferme sur lui, et em(>orté dans le même clin d'oeil par une des fenêtres littérales dans le jardin, la Fare et Arlagnau chatîun d'un côté de la chaise, les chevau-légers et les mousquetaires après, qui ne virent que par l'effet de quoi il s'a^is soit. La marche se presse, descend F' scalier de l'oianiierie du côté des bosquets, trouve la grande grille ouverte, et un canosse à six chevaux devant. On y pose la chaise : le maréchal a beau tempêter, on le jette dans le carrosse. Artagnan y monte à côlé de lui, un officiel des mousquetaires, sur le devant, et du Libois, un des gentilshommes ordinaires du Hoi, à côté de l'officier; v ngl mousquet:nres, avec des officjers à cheval, autour du carrosse; et touche, cocher. Ce côté du jardin, qui est sous les fenêtres de l'appartement de la Heine, occupé par l'iurantc, ne fut vu de personne à ce soleil de midi, et quiuque ce nombre de gens qui se trouvèrent dans l'appartement de M. le duc d'Orléans se dispersassent bientôt, il est étonnant qu'une affaire de cette nature detuRiirât ignorée plus de deux heures dans le « bateau de Versailh s. Les domestiques du maréchal de Villeroy, à qui [lersomie n'avoit osé rien dire en sortant, je ne sais par quel hasard, attendirent toujours avec sa chaise près de la salle des gardes ; et ceux qui étoient chez lui, dans les derrières des cabinets du Roi, ne l'apprirent qu'après que M. le duc d'Orléans eut vu le

Roi, et qu'il leur manda que le maréchal éloil allé à Vil- Icioy, où ils pouvoieni lui aller porter ce qui lui étoit nécessaire. Je reçus à Meudon le message convenu. J'aliois me mettre à table, et ce ne fut que vers le souper qu'il vint des gens de Versailles qui nous apprirent à tous la nouvelle qui y faisnii grand bruit, mais un bruit fort contenu queia qualité de l'exécution rendoit fort mesuré par la surprise 1 1 la frayeur qu'elle avoit répandue.

Ce ne fui pas, après, un petit embarras que celui de M. le duc d'Orléans pour en porter lanouvilleau Roi, dès qu'elle fut répandue. Il entra dans le cabinet du Roi, d'oii il fit sortir tous les courtisans qui s'y trouvèrent, et n'y laissa que les gens dont les cbarges leur donnoient celle entrée, et il ne s'en trouva presque point. Au premier mot IfRoi lou^àt; s^s yeux se mouillèrent: il se mit le visagt^ contre le do^ d'un Hiutcuil, sans dire une parole, ne voulut ni sortir ni jouer. A peine mangea-t-il quelques bouchées à souper, (ileura et ne doiniit point de toute la nuit. La matinée et le dîner du lendemain \i ne se passèrent guère mieux. Ce même jour 14, comme je sorlois de dîner à Meudon avec beaucoup de monde, le valet de chambre qui me servoit me dit qu'il y avot là un courrier du cardinal du Rois, avec une lettre, qu'il n'avoitpas cru me devoir amener à table devant toute ielle compagnir. J'ouvris la lettre, be cardinal me conjuroil de l'aller trouver à l'instant droit à la surintendance à Versailles, d'amener avec moi un homiiie sûr en état de courir la poste pour le dépêcher à la Trappe aussitôt qu'il m'auioil parlé, et de ne me point casser la tète à deviner ce que ce pouvoit être, parce qu'il me seroil impossible de le deviner, et qu'il nraltcudoit avec la dernière impatience pour me le dire. Je demandai mon carrosse aussitôt, que je trouvai bien lent à venir des écuries, qui sont fort èloigiif'es du château neuf que j'occupois.

Ce courrier à mener au cardinal pour le dépêcher à la Trappe me tournoit la tète : je ne pouvois imaginer ce qui pouvoit y être arrivé, qui occupât si vivement le car-

diiial dans des momenls si voisins de celui de l'enlèvemenl du maréchal de Villeroy. La constitution, ou quelque ^ugilif important et inconnu découvert à la Trappe, et fiulle autres pensées m'agitèrent jusqu'à Versailles. Arrivant à la surintendance, je vis par-dessus la porte le cardinal du Bois à la fenêtre, qui m'attendoit, et qui me fit de grands signes, et que je trouvai au-devant de moi au bas du degré, comme je l'allois monter. Sa première parole fut de me demander si j'avois amené un homme qui pût aller en poste à la Trappe. Je lui montrai ce même valet de chambre qui en coimoissoit tous les êtres pour y avoir été fort souvent avec moi, et qui éloit connu de lui de tout temps, parce que de tout temps ilvenoit chez moi, et que, petit abbé du Bois alois, il l'cntretenoit souvent en m'altendant. Il me conta, tn montant le degré, les pleurs du Roi, qui venoient bien d'augmenter par l'absence de Monsieur de Fiéjus, qui avoit disparu, qui n'avoit point couché à Versailles, et qu'on ne savoit ce qu'il éloit devenu, sinon qu'il n'étoit ni à Villeroy ni sur le chemin, parce qu'ils venoient d'en avoir des nouvelles; que celle disparition mettoit le Roi au désespoir, et eux dans le plus cruel embarras du monde ; qu'ils ne savoient que penser de cette subite retraite, sinon peut-être qu'il éloit allé se cacher à la Trappe, où il falloit envoyer voir s'il y éloit, et tout de suite me conduisit chez M. le duc d'Orléans. Nous le trouvâmes seul, fort en peine, se promenant dans son cabinet, qui me dit aussitôt qu'il ne savoit que devenir, ni que faire du Roi, qui crioit après Monsieur de Fréjus, et ne vouloit entendre à rien, et de là à crier contre une si étrange fuite.

Peu de moments après arrivèrent le prince et le cardinal de Ruhan, à qui l'arrêt du maréchal de Villeroy avoit ouvert toutes les portes ; ils étoient suivis de Pezé. Son attachement et sa parenté de Mme de Ventadour, qui l'avoil fort familiarisé avec les deux frères, n'empêchoit pas qu'il ne fût fort aise de se voir délivré du maréchal de Villeroy, mais qui étant lié à Fréjus, étoit outré de cette

escapade. Après plus do jérémiades que de résolutions, du Bois me pressa d'aller écrire à la Trappe. Tout étoit en dé-anoi chez M. le duc irOj-léans : ils parloient tous dans ce cabinet ; impossible, à tout ce bruit, d écrire sur son bureau, comme il ra'arrivoit souvent quand j'étois seul avec lui. Mon appartement étoit dans l'ail- neuve, et peut-être fermé, car on ne ra'attendoit pas ce jour-là. J'eus plus tôt fait de monter chez Pezé, dont la chambre étoit proche, au-dessus de l'appartement [de la] Reine, et je m'y mis à écrire. Ma lettre étoit achevée, que Pezé, qui m'y avoit conduit et qui étoit redesi endu aussitôt, remonta et me cria : « Il est trouvé, il est trouvé ; votre lettre est inutile, revenez-vous-en chez M. le duc d'Orléans ; » puis me conta que tout à l'heure un homme à M. le duc d'Orléans, qui sa voit que Fréjus étoit ami des Lamoignons, avoit rencontré Courson dans la grande cour, qui sortoit du conseil des parties, à qui il avoit demandé s'il ne sauroit point ce qu'éloit devenu Fréjus; que Courson lui avoit dit qu'il ne savoit pas de quoi on étoit si en peine ; que Fréjus étoit allé la veille coucher à Basville, où étoit le président Lamoignon ; sur quoi cet homme de M. le duc d'Orléans lui avoit amené Courson pour le lui dire luimême.

Nous arrivâmes, Pezé et moi, chez M. le duc d'Orléans, d'où Courson venoit de sortir. La sérénité y étoit revenue; Fréjus fut bien brocardé, et le cardinal et le prince de Rolian ne s'y ménagèrent pas. Après un peu d'épanouissement, le cardinal du Bois avisa M. le duc d'Orléans d'aller porter au Roi cette bonne nouvelle, et de lui dire qu'il alloit dépêcher à Basville pour faire revenir son précepteur. M. le duc d'Orléans monta chez le Roi, et me dit qu'il alloit redesrendre; les deux frères s'en allèrent de leur côté avec Pezé, et je demeurai à attendre M. le duc d'Orléans avec le cardinal du Bois. Après avoir un peu raisonné sur cette fugue de Fréjus, il me conta qu'ils avoient des nouvelles de Villeroy ; que le maréchal n'avoit cessé de crier à l'attentat commis sur sa personne, &

344 DISGRACE DU MARÉCHAL DE VIllEROY.

l'andace du Régent, à l'insolence de lui du Bois, ni de (h.iiiier pouille tout le chemin à Artagnan de se [irôlcr à une violence si criminelle; puis à invoquer les mânes du feu Roi, à exalter sa confiance en lui, l'importance de la place pour laquelle il l'avoit préféré à tout le monde ; le soulèvement qu'une entreprise si hardie, et qui passoit si fort le pouvoir du Régent, alloit causer dans Paris et dans tout le royaume, et le bruit qu'elle nlloit faire dans tous 1rs pays étrangers; les choix du feu Roi, pour ce qu'il laissoit de plus précieux à conserver et à former, chassés, d'abord le duc du Maine, lui ensuite ; dèploralions du sort du Roi, de celui de tout le royaume ; puis des élans, puis des invectives, puis des applaudissements de ses services, de sa fidélité, de sa fermeté, de son invariable altachcTnent à son devoir ; après, de[s] railleries piquantes à du Libois, gardien né de tons les personnages qu'on arrêt oit, sur ce qu'il avoit été mis auprès de Gt'llamare, auparavant de l'ambassadeur de Savoie. Enfin ce fut un homme si étonné, si troublé, si plein de dépit et de rage, qu'il étoit hors de soi et ne se posséda pas un moment. Leduc de ViUeroy, le maréchal de Tallart, Biron, furent à peu près ceux qui eurent la permission d'aller à Villeroy, [iresque aucun autre ne la demanda. Mais ce ne fut que le lendemain.

M. le duc d'Oi léans revint de ( hez le Roi, qui nous dit que la nouvelle qu'il lui avoil portée l'avoit fort apaisé: sur quoi nous conclûmes qu'il falloit faire en sorte que Fréjus revînt dans la matinée du lendemain ; que M. le duc d'Orléans le reçût à merveilles, prit tout pour bon ; l'amadouât, lui fît entendre que ce n'étoit que pour le ménager et lui ôter tont embarras s'il ne lui avoit pas confié le secret de l'arrêt du maréchal de Villeroy ; lui en expliquer 1?) nécessité avec d'autant plus de liberté que Fréjus haïssoit le maréchal, ses hauteurs, ses jalousies, ses caprices, et dans son âme seroit ravi de son éloignement et de posséder le Roi tout à son aise ; le prier de faire entendre au Roi les raisons de cette nécessité; communi-

quer à Fréjus le choix du duc de Gha rosi; lui en promettre tout le concert et les égards qu'il en pouvoit dcsiier; lui demander de le conseiller et le conduin^ ; enfin prendre le lem()S de la joie du Roi du retour de Fréjus pour lui apprendre le choix du nouveau gouvenseur, et le lui présenter. Tout cela fut convenu, et très-bien exécuté le lendemain.

Quand le maréchal le sut à Villeroy, il s'emporta d'une étrange manière contre Charost, dont il parla avec le dernier mépris d'avoT accepté sa place, mais surlout contre Fréjus, qu'il n'appeloit plus que traître et scélérat. Après les premiers emportements qui ne lui permirent que des transports et des fureurs d'autant plus violentes que la tranquillité qu'il apercevoit paitout le détrompoit malgré lui de la certitude où son orgueil l'avoit jeté que le Parlement, que les halles, que Paris se soulèveroit si on osoit toucher à un personnage aussi imporiant et aus^i aimé qu'il se figuroit l'être.

Telle fut la catastrophe de cet homme si fort au-dessous de tous les emplois qu'il avoit remplis, qui y montra le tuf dans tous, qui mit enfin la chimère et l'audace à la place de la prudence el de la sagesse, qui ne parut partout que frivole et comédien, et dont l'ignorance universelle et profonde, excepté de l'art de bas courtisan, laissa toujours percer bien aisément la croûte légère de probité et de vertu dont il couvroit son ingratitude, sa folle ambition, sa soif de tout ébranler pour se faire le chef de tous au milieu de ses foiblesseset de ses frayeurs, et pour tenir un gouveriiail dont il étoil si radicalement incapable. Je ne parle ici que depuis la régence. On a vu ici ailleurs en tant d'endroits le peu ou même'le rien qu'il valuit en tout genre ; comment son ignorance et sa jalousie perdit la Flandre, et presque l'État, puis sa fatuité poussée à l'extrême, lui-même, et les déplorables ressorts de son retour qu'il est inutile de s y arrêter davantage. C'est assez de dire qu'il ne put jamais se relever de l'état où le

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jeta cette dernière folie, et que le reste de sa vie ne fut plus qu'amei tume, regrets et mépris. Il avoit persuadé au Roi, et on en verra la preuve, si j'ai le temps de remplir jusqu'au bout ce que je me suis proposé, il avoit, di^^-je, persuadé au Roi que lui seul, par sa vigilance et par ses précautions, conservoit sa vie, qu'on vouloit lui ôler par le poison ; c'est ce qui fut la source des larmes du Roi quand il lui fut enlevé, et de son presque désespoir lorsque Fréjus disparut. 11 ne douta point qu'on ne les eût écartés tous deux que pour en venir plus aisément à ce crime.

Le retour si prompt de Fréjus dissipa la moitié de sa crainte, la persévérance de sa bonne santé le délivra peu à peu de l'autre. Le précepteur, qui avoit un si grand intérêt à le co: server, et qui se sentoit si soulagé du poids du maréchal de Villeroy, ne s'oulilia pas à tâcher d'éteindre de si fimestos idées, conséquemment à en laisser tomber le criminel venin sur celui qui les avoit inspirées et persuadées. Il en craignoit le retour quand le Roi se Irouveroit le maître, dont la majorité approchait : délivré de son joug, il ne vouloit pas y retomber. Il savoit bien ([ue les giands airs, les ironies et les manières d'autoi'ilé sur le Roi en public lui étoient insupportables, et que !e maréchal ne tenoit au Roi i|ue par ces affreuses idées de poison. Les détruire c'étoitlai^ser le maréchal à nu, et pis que cela, montrer au Roi, sans paraître le charger, le criminel intérêt de lui donner ces alarmes, et la fausseté et l'atrocité de l'invenlioa d'une telle calomnie. Ces réflexions, que la santé du Roi confirmoit chaque jour, sapoient toute estime, toute reconnoissance, laissoientmême la bienséance en liberté de ne rapprocherpas de soi, quand il en seroit le maître, un si noir imposteur et intéressé. Fréjus sut user de ces moyens pour se mettre pour toujours àl'aliri de tout retour du maréchal, et de s'attacher le Roi sans réserve : on n'en a que trop senti depuis le prodigieux succès.

Cette expédition fut aussitôt après suivie de la confirma*

tion du Roi par le cardinal âo Rohan, et de sa première communion, qui lui fui administrée par le môme cardinal, son grand aumônier.

Défait enfin du maréchal de Villeroy, le cardinal du Bois n'eut plus d'obstacle pour se faire déclarer premier ministre. Il crut même avec raison devoir profiter de l'étonnement et de la stupeur où cet [événement] avoit jeté loule la cour, la ville, et plus que tous le Parlement, pour achever biusquement cet ouvrage également audacieux et odieux. Son pouvoir sur l'esprit de son maître étoit sans bornes, et il avoit pris soin de le faire connoitretel pour se rendre redoutable à tout le monde. Ce n'étoit pas que les affaires en allassent mieux. Tout languissoit, celles du dehors comme celles du dedans ; il n'y donnoit ni temps ni soins, qu'en très-légère apparence, et seulement pour les retenir tontes à soi, où ellessefoiidoientetpérissoieat toutes. Son crâne étroit n'étoit pas Cdpable d'en embrasser plus d'une à la fois, ni aucune qui n eût un rapport direct et nécessaire à son intérêt personnel. Il n'avoit été occupé que d'amener tout à soi, et de conduire son maître au point de n'oser, sans lui, remuer la moindre paille, encore moins décider rien que par son avis, et conformément à son avis, en sorte qu'en grâces comme en affaires, en choses courantes comme en choses extraordinaires, il ne s'agissoit plus de M. le duc d'Orléans, à qui personne, pas même aucun minisire, n'osoit aller pour quoi que ce fût, sans l'aveu et la permission du cardinal, dont le bon plaisir, c'esl-à-dire l'intérêt et le caprice, étoit devenu l'unique mobile de tout le gouvernement. M. le duc d'Orléans le voyoit, 1' .^entoit; c'étoit un parais tique qui ne ponvoit être remué que p.\r le cardinal et dans lequel, à cet égard, il n' yavoit plus de ressource.

Cet état causoit, mais sourdement, un gémissement général, parla crainte qu'avoii répanduede soi cet homme qui pouvoit tout, qui ne coiinoissoit aucune mesure, et qui s'étoit reniu terrible. Je m'en alfli^eois plus que personne, par amitur pour l'Éiat, par ailacheneut pour M le duc d Orléans, parla vue de suites nécessaires, et plus que personne je voyois évidemment qu'il n'yavoit poinl de remède, parce que je connoissois et j'approchois de pins près que personne. Malgré un empire si absolu et si peu contredit, l'usurpateur du pouvoir suprême me craignoit encore, et me ménageoit. Il n'avoit pu que contraindre la confiance de M. le duc d'Orléans en moi, sa familiarité, l'habiiude, le goût, je n'oserois dire le soulagement de me voir et de me parler jusque dans sa contrainte, dont il 8'écha|)poit quelquefois, et ma liberté, ma vérité, dirai-je le dési téressement qui me rendoil hardi à n'écouter que le bien de l'Éiai et mon attachement pour le Régent, pour lui parler ou lui répondre, retenoil le cardinal en des mesures qu'il ne gardoit que pour moi, et qui me torçoient d'en conserver avec lui.

Dans cette situation personnelle, parmi tout ce mouvement, le cardinal me détacha Belle-Isie, pour me tourner sur la déclaration de premier mmislre, et tâcher non-seulement de ranger tout obstacle de mon côté, mais de n'oublier rien pour me rendre capable de l'y servir. Cet entremi tteur s'y prit avec tous les tours et toute l'adresse possibles. 11 me représenta que, par tout ce [que] nous voyions, il ne s'agissoil que du plus tôt ou du plus tard ; que ne m'y pas prêter de bonne grâce n"enipêcheroit pas à la fin que le cardinal ne l'emportât, et m'exposeroit à toute sa haine, dont je voyois tous les jours la violence, la suite, la durée, le pouvoir ; au lieu qu'en le servant en cbose qui étoit le but de ses plus ardenls désirs, et chose que tôt ou lard, il n'étoit en ma puissance ni en celle de qui que ce fût de pouvoir empêcher, je devois être assuré d'une reconnoissance proportionnée, qui me feroit partager et les alfaires et l'autorité de ce maître du Régent et

du royaume. Je répondis à Belle-Isie qu'il pouvoit bien ju^rer que je ne pouvois penser qu'il me vînt faire une telle propiîsition de lui-même, et il m'avoua sans peine que le cardinal l'avoit chargé de me la faire, et qu'il ne lui avoit pas même défendu de me le dire.

C'étuil pour m'embarrasser que le cardinal s'y prit de la sorte, en me réduisant de la sorte à répondre comme si c'eût été à lui-même. Je dis donc à Belle-lsle de remercier le cardinal de cette confiance, que j'accompagnai de force compliments ; que la chose étoit de telle importance qu'elle valoit bien la peine de se donner le temps d'y penser; qu'en attendant, je lui dirois ce qui mevenoit dans l'esprit : qu'il me paroissoit que le cardinal possédoit tous les avantages d'un premier ministre, déclaré tel par les plus expresses patentes ; que de se les faire expédier ne lui acquerroit rien de plus du côté du pouvoir, de l'autorité des pleines et entières fonctions, mais que le titre, joint à l'effet et à la substance qu'il possédoit el qu'il exerçoit sans contredit dans la plus vaste étendue, lui soulèveroit ceux qui étoienttout accoutumés à le voir et le sentir le maître ; et que, si quelque chose pouvoit être capable de jeter par la suite des nuages entre M. le duc d'Urléans et lui, ce seroit la jalousie et les soupçons qui naîtroient de cette qualité de premier ministre ; que jesiippliois le cardinal, comme son serviteur, de peser cette première réflexion qui me frappoit sur celte affaire, de sentir que le nom public et déclaré n'ajouteroit quoi que ce soit à ce qu'il possédoit et qu'il exerçoit en toute plénitude, et à quoi tout étoit déjà ployé et accoutumé ; que ce nom de plus n'en rendoit point la consistance plus stable, parce que, dans la supposition, pour tout prévoir, qu'il [)iit arriver qu'on lui voulût ôter le maniement des afraire>, le titre, les patentes, l'enregistrement et toules les formes dont il seroit revêtu, ne le rendroient pas plus difficile à congédier que s'il n'en avoit i oint obienu ; que ces choses, ne faisant donc ni accroissement pour lui, ni obstacles, ni rempart quelconque à une chute, ne lui de-

8aint Simon. —Scènes et Portraits. II. — 23

venùient plus qu'un fardeau inutilement ajouté, mais avec danger d'en pouvoir [être] entraîné, an lieu que, s'en tenant à sa situation piésente, il jouis^oit égilement de tout le pouvoir qu'il pou voit se proposer, et qui étoit tel que nul titre ne pouvoit l'accroître, qu'il ne léveilloit et ne révolt(àt personne par aucune nouveauté; qu'il nesemoif ni soupçon, ni jalousie, ni nuages dans l'esprit de M. le (Uic d'Orléans, dont le germe pouvoit proiluire des tepentirs avec le temps, et de là des suites; que l'intérêt de tous les deux n'éloit que de bien envisager la proximité de la majorité, et de se conduire de telle sorte l'un et l'autre, que l'habitude et la volonté du Roi majeur, maître accessible, succédât en leur faveur à ce que la nécessité avoit fait pour le duc d'Orléans, avoit fait pour lui par le droit de sa naissance, et à ce que l'estime, la cdnfiance et le goût avoient obtenu de M. le duc d'Orléans pour lui.

Mon but dans ce raisonnement, qui au fond étoit vrai et solide, étoit d'éloigner tout eiigag.ment sans me rendie suspectde mauvaise volonté, et détacher de détourner le carduial d'entreprendre ce que je sentois bien (|uc je tenterois en vain d'empêcher, mais que toutefois il n'éloit pas en moi de ne pas tenter par toutes sortts de considérations d'honneur, de probité, de lidélité pour l'État et pour l'intérêt personnel de M. le duc d'Orléans. Belle-ls'e avoit trop d'esprit et de sens pour ne pas sentir la loi ce de ce que je lui exposois; mais il connoissoit trop bien le rardmal du Bois et sa passion effrénée pour le litre public de premier ministre, pour espérer la moindre impression sur lui de mon raisonnement, autre que le dépit, la fougue et la violence d'un torrent qui ne cherche qu'à lenverser tontes les digues qui se rencontrent surson chemin, et qui à la fin les brise. 11 m'en avertit, se remit sur tout ce que je niepouvois promettre en servant une passion si véli ém enle , et n'oublia rien de tout ce qu'il crut avoir le pi us de prise sur moi pour me toucher et m'ébranler, convenant d'ailleurs avec de la tristesse de l'état des choses et d'une pareille nécessité. Toutefois je demeurai ferme

sur le principe secret qui mo conduisoit. Je tachai de lui faire enleudre que des raisoiineuients sagf s et qui n'alloient à rien moins qu'à diminuer le cardinal en quoique ce soit, n'étoient pas un relus, mais que j'estimois préalable à lioutde lui présenter des réllexions qui n'alloient qu'à ses avantages avant que d'aller plus loin.

Belle-Isie n'en pouvant tirer plus, se résolut de rendre compte au cardinal, de tout ce que je lui avois dit, el comme le cardinal ne pouvait penser à autre chose, ce fut dès le soir même qu'il le lui rendit. Il en arriva ce qu'il en avoit prévu. Dés le lendemain il me le renvoya avec des promesses nonpareilles, non-seulement de conduire toutes lesali'aires par mon conseil et de partager toute l'autorité avec moi, mais de faire tout ce que je voudrois, et ce qu'il savoit qui me touchoit le plus sur le rétablissement de tout ordre, droits et justice dans les points qu'on me savoit sensibles, où le désordre étoit devenu plus grand. Je ris en moi-même de tant de magnifiques appas. Du Bois me croyoit sans doute aussi du pn que le cardinal de Kohan, à qui il avoit si solennellement promis de le faire premier ministre, et qui avoit été assez simple et assez follement ambitieux pour s'en être laissé plemement persuader. Mais ce manège, tout faux qu'il fût, m'acculoit de façon à ne pouvoirplus reculer. Toute mon adresse ne buta qu'à m'as • surer le privilège des Normands, dont il n'est rien de plus rare que de tirer un oui ou un non. J'eus recours à véritablement bavarder sur l'incertitude et la volubili'é de M. le duc d'Orléans, qui change en un moment lout ce qu'on croit tenir de sa facilité, de son crédit sur lui, des impressions qu'il a reçues des raisons qu'on lui a présentées, après quoi très-souvent on se trouve non-seulement à recommencer, mais plus éloigné que l'on étoit avant d'avoir proposé ; que ce que je ferois, ce seroit de le sonder et de [irofiter de ce que je trouverois de favorable à mon dessem, la première fois que je le verrois. J'ajoutai (jue je disois la première fois que je le verrois, parce que, si j'allois le trouver en jour qui n'étoit pas l'ordinaire, il se-

roit dès là en garde sur ce qui ni'amèneroit, et par là je gâterois toute la besogne. Ce que j'alléguois en effet pour différer ot gngner temps étoit en effft tellement dans le vrai du cnractère toujours soupçonneux de M. le duc d'Orléans, et si parfaitement connu du cardinal, et môme de Bellt'-lsie, par ce qu'il en savoitde ceux qui enavoienl l'expèrit-nce par eux-mêmes, que Belle-Isie sVn contenta, et le caidinal9ussi,quime le renvoya le !• udemainpourmele dire, me faire des remerciements infinis, des promesses réitérées, surtout bien confirmer la bonne volonté que je lui témoignois, et tout doucement m'insinuer et me recorder ma leçon.

Enfin, mon |our ordinaire venu, il me fallut allor chez M. leducd'Orléans, à Versailles, pouryarriver à mon hiure, qui éloit sur les quatre heures après midi, tem[)s où il n'y avoit plus personne ( hez lui. Entrant tout d • suite, je trouvai Bclle-Isle seul dans ce grand caliinet, où le nuiréihal de Villeroy avoit été arrêté, qui m'ailendnil au passage, pour me recommander l'affaire, et lâcher de la b mbader, proposition qu'il ne m'avoit point faite jusqu'alors, cl qui venoil apparenmieut tout fraîchement d'éclore du cerveau embrasé du cardinal. Belle-Is;e me lâcha ce saucisson dans l'oreille. Je passai sans m'arrêter, et j'entrai dans le cabinet de M. le duc d'Orléans.

Après ([uelques moments de conversation, je mis sur son bureau les papiers dont j'a\ois à lui rendre cotnpte. 11 se mit à son bureau, et je m'assis vis-à vis de lui, comme j'avois accoutumé. Je trouvai un hnmnie occupé, distrait, qui me faisoit répéter, lui qui étoit au fait avant qu'on eût achevé, et qui se plaisoit assez souvent à mêler quelques plaisanteries dans les affaires les plus sérieuses, surtout avec moi, à placer quelques bourles et quelques disparates pour m' impatienter et s'éclater de rire de la colère où cela nie metloil toujours, et à se divertir de ce que je ne m'y accoutumois point. Cette distraction et ce sérieux me donna lieu, au bout de quelque temps, de lui en demander la cause. Il balbutia, il hésita et ne s'expliqua point. Je me

mis sourire et à lui demander s'il éloif quelque chose dece(jii''>n lu'avoil dit liait bas, qu'il pensoit à faire un premier mi istre el à choisir le cardinal du Bois. Il me parut tf le ma (juestion le mit au latge, et que je le tirois de le barras de s'en taire avec moi, ou de m'en parier le premier. 11 prit im air plus serein et plus libre, et me dit qu'il étoit vrai que le <;ar iinal du Bois en mouroit d'envie; que, pourliii,iiotoit las de> affaires et delà contrainte où il étiiit à Versailios d'y passer tO';s les soirs à ne savoir que devenir ; que du moins il se délassoit à Paris par des soupers libres dont il trouvoit la compagnie sous sa main, quand il vouloit quitter le travail, ou au sortir de sa petite lo:;e de l'Opéra, \iais qu'avoir la tête rompue toutes les journées d'afl'ane^ pour n'avoir les soirs qu'à s'ennuyer, cela passoi ses forces tl l'inclinoit à se décharger sur un premier ministre, qui hii doimeroitdu repos dans les journées et la fa(;ilité de s'aller divertir à Paris. Je me mis à nri-, en l'assurant que je trouvois celte raison tout à fait solide, et qu'il n'y avoit pas à y répliquer. Il vil bien que je me moquois, et me dit que je ne sentois ni la fatigue de ses journées, ni le vide presque aussi accablant de ses soirées, qu'il n'y avoil qu'un ennui horrible chez Mme la duchesse d'Orléans, et qu il nesavoit où donner de la tête.

Se trouvant à la muraille, au coin de son bureau, où il y avoit par hasard deux tabourets, j'en vois encore la place, il me tira par le bras sur l'un en s'asseyant srur l'autre, et se tournant tout à fait vers moi, me demanda vivement si je ne me souvenois pas d'avoir vu du Bois, valet de Saint-Laurent, el se tenant trop heureux de l'être; et de là, reprit tous les degrés et tous l'S divers états de sa fortune, jusqu'au jour où nous étions, puis s'écria : " Et il n'est pas content; il me persécute pour être déclaré premier ministre, et je suis sûr, quand il le sera, qu'il ne sera pas encore content; et que diable pourroil-il être au delà? B ['A tout de suite se répondant à lui-même: « Se l'aire Dieu le Père, s'il pouvoit- — Oh ! très-assurément,

su DD BOIS VEUT ÊTRE PREMIER MINISTRE.

répoiidis-je, c'est sur quoi on peut bien compter ; c'est à vous, Monsieur, qui le connoissez si bien, à voir si vous êtes d avis de vous faire son marchepied, pour qu'il vous monte sur la têie. — Oh! je l'en empêcherois bien, » reprit-il. Et le voilai de nouveau à se promener par son cabinet, sans plus rien dire, ni moi non plus. Enfin il se remit à son bureau à sa place ordinaire, et moi vis-à-vis de lui assis, lui, comme d'abord, ses coudes sur le bureau sa tète fort basse entre ses deux mains.

Il demeura plus d'un demi-quai t d'heure de la sorte, sans remuer, sans ouvrir la bouche ni moi non plus qui n'ôiois pas les yeux de dessus lui. Cela (init par soulever sa tète sans remuer d'ailleurs, l'avancer vers moi et me dire d'une voix basse, foible, honteuse, avec un regard qui ne l'éfoil pas moins: Mais jmirqnoi attendre, et ne le pas déclarer tout à l'heure? Tel fut le truit de celte conversation. Je m'écriai : Ah! Monsieur, quelle pirole! Qui est-ce qui vous presse si fort? N'y serez-vous pas toujours à temps? donnez-vous au moins le temps de la réflexion à tout ce que nous venons dédire, et à moi de vous explif|uer ce que c'est qu'un premier ministre et le prince qui le fait. » Il remit doucement sa tête entre ses deux mains sans répondre une seule parole. Quoique atteiré d'une résolution si prompte après ce que lui-même avoit dit des degrés et de l'ambilion du cardinal du Bois, je sentis que le salut de la chose, si tant étoit qu'il se pût espérer, n'étoit plus dans les raisons d'opposition, (jui éloient toutes épuisées, mais uniquement dans le délai. Il fut court, car après un peu de silence, il se leva et inédit: Uo bien ! donc, revenez ici deitiain à trois heures précises raisonner encore de cela, et nous aurons tout le temps. Je pris les papiers que j'avois à reprendre et je sortis. 11 courut après moi, et me rappela pour me dire: Au moins, demain à trois heures; je vous prie, n'y manquez pas, et referma sa porte. Je fus surpris de retrouver Belle-lsie en embuscade où je l'avois laissé en entrant, et qui avoit eu la patience d'y persévérer plus de deux grosses heures k

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