PAROLE DU MARÉCHAL OE VILLEROY A LOUIS XV
La fête de saint Louis donna dix jours après le contraste plénier de celle-ci. La musique de l'Opéra a coutume, ce jour là, de divertir gra.tuitHment le public d'un beau concert dans le jardin des Tuileries. La prés nce du Roi dans ce palais y altiroit encore plus de monde, dans l'espérance de le voir paroitre quelquefois sm les terrasses qui sont de plein pied aux a|)parteMients. Il parut très-sensiblement cette aimée un redoublement de zèle, par l'affluence innnmbi-able qui accourut non-seulement dans le jardin, mais de l'autre côté, dans les cours, dans la place, et qui ne laissa pas une place vide , je ne dis pas aux fenêtres, mais sur les toits des maisons en vue des Tuileries. Le maréchal de Villeroy persuadoit à grand'peine le Roi de se montrer, lantôl à la vue du jardin, tantôt à celle des cours, et dés qu'il paroissoit, c étoient des crisde: Vive le Rui ! cent fois redoublés Le maréchal de Villeruy l'aisoit rema'quer au Roi celte multitude prodigieuse, et sentencieusement lui disoil : « Voyez, mou maître, voyez tout ce peuple, cette affluence, ce nombre de peuple immense, tout cela est à vons, vous en êtes le maître ; » et sans cesse lui répétoit celle leçon pour la lui bien inculquer. 11 avoil peur apparemment qu'il n'ignorât son pouvoir. L'admirable Dauphin son
père en avoit reçu de bien différentes , dont il avoit bien su profiter. Il étoit bien fortement persuadé qu'en même temps que la puissance est donnée aux rois pour commander et pour gouverner, les peuples ne sont pas aux rois, mais les rois aux peuples, pour leur rendre justice, les faire vivre selon les lois, et les rendre heureux par l'équité, la sagesse, la douceur et la modération de leur gouvernement. C'est ce que je lui ai souvent ouï dire avec effusion de cœur et persuasion intime, dans le désir et la résolution bien ferme de se conduire en conséquence, non-seulement étant en paiticulier avec lui , et y travaillant pour l'avenir dans ces principes, mais je le lui ai ouï direct répéter plusieurs fois tout hauten public, en plein salon de Marly, à l'admiration et aux délices de tous ceux qui l'entendoient.
MARÉCHAL DE VILLEROV
C'étoit un homme qui n'avoit point de sens, et qui n'avoit d'esprit que celui que lui en avoit donné l'usage du grand monde, au milieu duquel il étoit né et avoit passé une très-longue vie. On a eu si souvent occasion de parler de lui, qu'il suffit ici de faire souvenir de ce caractère, de l'orgueil dont il étoit pétri, que ses fréquentes et cruelles déconvenues, toutes arrivées par faute de sens, n'avoient pu emousser, et de l'éclat où les passions et i'interêt de Mme de Maintenon et de M. du Maine l'avoient mis dans les derniers temps de la vie du feu Roi, surtout à sa mort, qui avoit porté cet orgueil à son comble. Depuis qu'il se vit dans les places où celte mort l'établit et dans la considération qui en étoit une suite, la tête lui tourna : il se crut le père, le protecteur du Roi, lange tutélaire de la France, et l'homme unique en devoir et en situation de faire en tout contre au Régent.
Sa fatuité lui avoit fabriqué un autre devoir, qui fut
d'épouser contre ce prince toute la haine de la Maintenon, sa patronne, et toute la mauvaise volonté qu'elle avoit arrachée contre lui du Roi mourant. Il s'applaudit sans cesse des démarches infatigables que le Régent faisoit vers lui, qui ne faisoient que rehausser son courage à lui nuire ; il abusoit continuellemenl de la confiance et de la facilité à condescendre à tout ce qu'il vouloit d'un régent doux, timide, quiredoutoitles éclats, à qui ses grands airs avec feu Monsieur, et en commandant les armées où M. le duc d'Orléans avoit commencé à i^ervir, lui avoient imposé au point qu'il lui imposoit toujours. Ainsi ce prin( e vouloit et croyoit le gagner à force de flatter son incroy;ible vanité, et daller au-devant de tout ce qui lui pouvoil plaire, sans jamais lui rien refuser pour les siens ni pour personne; tandis que déterminé à figurer en grand aux dépens du Régent, ce qu'il ne croyoii pas po&ible autrement, il s'unissoit à tous ses ennemis, à ceux que l'ambition ou l'amour des nouveautés rendoient tels, les excitoit, les encourageoit, les grossissoit pour se former un parti; et pour cela, très-attentif à un apparent désintéressetnent qui augmentât sa réputation et la confiance, tellement que, par principes, il étoit incapable d'être arrêté par les grâces et les bienfaits de M. le duc d'Orléans. En le refusant des cinquante mille [livres] de rente sur Lyon, il ne refusoit rien en effet; mais il suivoit son plan : il se donnoit un éclat propre à éblouir la multitude, surtout le Parlement en particulier et la robe en général, qu'il cultivoit soigneusement, à s'attacher des partisans, à augmenter la confiance de ceux qu'il vouloit capter, à blâmer avec l'autorité de ce refus et de la manière la plus publique, et en apparence la plus innocente, la facile prodigalité du Régent, et sans en demeurer plus pauvre.
De tout temps ses pères, son oncle et lui étoient maîtres absolus et uniques à Lyon. Dés le temps du feu Roi les intendants n'y avoient pas la plus légère inspection. L'autorité du maréchal y étoit encore plus devenue s;ms bornes dans une régence qui ne songeoit qu'à lui plaire, et à allei
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au-devant de tout à son égard. De tout temps il étoit après ses pères et son oncle, en possession de nommer seul le prévôt des marchands de Lyon, qui avoit tout le pouvoir bursal dans la ville, sans inspecteur ni conseiller. 11 disposoitseul sous le maréchal de Villeroy des immenses revenus delà ville, d'en diri;,^er de même tout le commerce, et d'y être le maître des commerçants. Il ne comptoit de la recette et de la dépense de ces immenses revenus, qu'avec le maréchal de Villeroy seul, et les comptes ainsi arrêtés entre eux deux seuls, où le maréch;jl étoit de droit le maître, ne se trouvoient plus, et ne se voyoient jamais plus, tellement que c'est parler exactement que de dire que le maréchal de Villeroy étoit le seul roi de Lyon, que le prévôt des marchands y étoit son vice-roi ad nutuin, et qu'ils mettoient en poche tout ce qu'il leur plaisoit de prendre, s;ui8 le moindre embarras, sans formalité aucune, et sans la moindre crainte d'aucune suite pour l'avenir, ni même qu'on pût jamais savoir ce qu'il sep.issoit là-dessus entre eux deux. Il est donc clair que, maître tous les ans de ces [Todi^ieux revenus et de tout le commerce de la plus florissante place du royaume en ce genre, le maréchal de Villeroy prenoit en liberté tout ce qu'il vouloit, et qu'en refusant le don que le Régent lui vouloit continuer, il ne refusa rien en effet. Aussi ceux de Lyon savoient bien qu'en dire, malgré toute la protection qu'il leur doiinoit à tous. Pas un d'eux n'osa jamais se plaindre ni branler devant lui sous le dernier règne ; combien moins pendant cette régence, à la posture où se trouvoit leur gouverneur! Son fils, qui l'a peu survécu, soutint encore cette puissance, mais plus foiblement. Enfin le duc de Villeroy d'aujourd'hui en a sauvé de grandes brilles, mais les tinances ont mis la main, et ont fort borné ce puuvuir si pécunieux et si fort illimité.
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