Scènes et proverbes
Avouez, Excellence, que nous avons failli être assommes l'un et l'autre, cette fois-ci.
IlOSALBA.
Fort au contraire: c'est moi qui ai tué un homme en sautant par la fenêtre. C'était un pauvre qui demandait l'aumône sur la borne; il était aveugle, il ne m'aura pas vu tomber.
MAZETTO
i'our moi, je suis bien sûr que j'ai failli être assommé.
ROSALBA
Soit! Cela n'empêche pas qu'il fait beau ce malin.
MAZETTO
Comment Votre Excellence se laissa-t-elle donc surprendre hier au soir?
ROSALDA.
Quand cette pauvre enfant voulut me parler de mariage, je demeurai si confus, qu'elle en poussa les hauts cris : toute la famille arriva !à-dessus comme pour une noce. Je la saluai; et c'est alors que je sautai à l'étourdie sur cet imprudent aveugle. Et toi, Mazetto?
MAZETTO
Moi, monseigneur, j'étais aux pieds de l'institutrice, quand je reçus un coup de bâton à l'irnproviste. Je compris que tout était découvert; et j'eus lieu de bénir une fois de plus le philosophe inconnu qui a inventé la fuite. C'est, à mon sens, un des principaux bienfaiteurs de l'humanité. Ah! si monseigneur m'avait donné dix minutes de plus, mon bonheur était certain.
ROSALBA
Tu as la manie, Mazetto, d'être en retard de dix minutes. Je suis sûr que tu bavardes. Explique-moi donc une chose, Mazetto : tu es galant, et assez vert galant môme?
MAZETTO, riant.
Hé! hé! cela est vrai.
ROSALBA
Et avec cela tu as la figure d'un imbécile!
MAZETTO, soucieux.
Rien n'est plus certain : je l'ai.
ROSALBA
Cependant tu plais aux femmes, tu reçois leurs faveurs?
MAZETTO
Je les recevrais en effet si mon maître m'en laissait le temps.
C'est que ma figure me donne positivement de grands avantages auprès d'elles; elles se disent: « Voilà un imbécile, que ce Mazetto!... » Et cela me donne positivement de grands avantages !
ROSÂLBÂ.
Il se peut. Toutes choses, en effet, ont un bon côté pour qui sait le voir. (Arec un soupir.) Le mariage seul n'en a point.
MAZETTO
Celte idée vous tourmente, Excellence; c'est, en voyage, votre refrain le plus ordinaire.
ROSALBA
C'est que toutes les femmes sont folles de vouloir enterrer leur amant dans la souquenille d'un mari. On voit des savants désagréables qui vous coupent une belle fleur au soleil, pour en faire une vieille chose sèche dans un herbier : les femmes sont de même.
MAZETTO
L'honneur leur en fait une loi.
ROSALBA
Sans doute, et c'est ce qui m'afflige. Je suis honnête homme au fond ; et, quand une femme me reproche de l'avoir trompée et déshonorée, je sens qu'elle dit vrai, et ma délicatesse s'en offense. Car, bien que j'ésvite scrupuleusement de m'annoncer comme un épouseur, il est clair que je suis garçon, et cette qualité donne aux femmes une sorte de prétexte assez plausible de feindre qu'elles m'ont cru de bonnes intentions. Alors, elles me font des scènes de mauvais goût.
MAZETTO
Si monseigneur veut seulement leurôterle prétexte de crier, il n'a qu'à se dire marié à l'avance.
ROSALBA
Marié? Non : cola donne l'air gauche. Mais je puis me faire passer pour un chevalier de Malte : on sait que la règle de cet ordre impose le célibat; ce sera comme si je portais écrit sur mon chapeau : « Je n'épouse point. » Ce sera même moins ridicule.
MAZETTO
Et moi, je me donnerai pour un frère lai du même ordre. — Ahl le beau parc, monsieur I voyez-vous la fière raine que vous a ce château à travers les arbres?
ROSALBA
Oui. On dirait, au milieu des vapeurs dorées du matin, le palais aérien d'une fée. Nous allons tenter d'y déjeuner, (a un paysan qui passe.) A qui co château, mon bonhomme?
LE PAYSAN
A la comtesse Corisanda, Excellence.
ROSALBA
Est-elle jeune, cette comtesse?
LE PAYSAN
Jeune comme une des Grâces, et belle comme toutes les trois.
ROSALBA
Prends ma bourse, pour ta mythologie.
LE PAYSAN
Merci, Allesse.
ROSALBA
Voici l'avenue : un temps de galop, Mazetto. Deux inconnus arrivant au galop sont un spectacle agréable aux yeux
d'une châtelaine. (Il» entrent dans l'avenue.)
Un boudoir.
LA COMTESSE GORISANDA, àsatoiieiie; BETTINA, puis ANSELME.
^P Quel tourment! Que vais-je faire, Bettina, pendant que tu me coifferas?... Donne-moi ces vers qu'on m'adresse... Ou bien non, appelle mon notaire. (Bettina fait entrer Anselme.) Boujour, monsieur Anselme... Oh! permettez... Qu'est-ce que c'est que cela? de quelle couleur avez- vous donc les cheveux?
ANSELME
Blond cendré, madame.
GORISANDA.
Ah çà! c'est une plaisanterie! hier, vous les aviez aile de corbeau!
ANSELME
Madame la comtesse s'est fait illusion.
GORISANDA.
Je vous assure, monsieur mon notaire, que vous les aviez aile de corbeau. Croyez-moi : quel intérêt aurais-je à vous
tromper? —Bettina, ma fille, ne m'encaquez pas dans vos nattes, faites-moi une coiffure avec de petites touffes par-ci par-là; une coiffure enfin à voire fantaisie, pourvu qu'elle soit à la mienne.
ANSELME
Madame la comtesse n'a-t-elle rien autre chose à me dire?
CORISANDA.
Mais je vous demande bien pardon. Asseyez-vous là. Prenez cette liasse de papiers qui m'est arrivée hier soir par la poste. Ce sont les pièces de mon procès pour les terres que le comte avait à Spolète. J'ai passé ma nuit à lire ce grimoire; et savozvous ce que j'ai vu à la fin? que j'avais perdu, monsieur. Cinquante mille écus, s'il vous plaît.
ANSELME, qui a ouvert les papiers.
Pardon, madame, mais vous avez gagné, au contraire.
CORISANDA, éclatant de rire.
Ah! tantmieux! N'ai-jeplus rien à vous dire?,,. Ah! si fait.
ANSELME, à part.
Ayrait-elle pénétré mes secrets sentiments?
CORISANDA.
Je ne m'abuse pas, monsieur.
ANSELME, à part.
Je tremble que mon amour ne lui soit pas agréable.
CORISANDA
Je veux faire mon testament.
ANSELME
iment, madame!
CORISANDA.
Je mourrai d'ennui demain ou après-demain au plus tarJ, monsieur, c'est résolu.
ANSELME
D'ennui, madame la comtesse! dans ce magnifique château, belle, riche et veuve !
CORISANDA.
Bettina, explique à monsieur pourquoi je m'ennuie.
BETTINA
Madame s'ennuie, monsieur, parce qu'elle est belle, riche, et veuve. Ce sont trois raisons très-su fïi santés qu'elle a de trépasser. Madame s'ennuie parce qu'elle ne peut avoir d'inclination contrariée, parce qu'il n'y a point de fantaisie que sa grande fortune ne lui permette de réaliser, point d'homme que sa beauté ne puisse rendre amoureux, et point d'amoureux que sa liberté ne lui permette d'épouser.
CORISANDA, soupirant.
C'est pourtant vrai. Quel est ce bruit, ma ûlle? On dirait une cavalcade.
BETTINA, courant à la fenêtre.
Madame, ce sont deux cavaliers étrangers, dont l'un porto des plumes au chapeau.
CORISANDA.
Est-il jeune, au moins, l'homme au plumet?
BETTINA
Il est jeune et bien tourné: mais son valet a l'air d'une oie en livrée. Ils entrent dans la cour.
CORISANDA, ù lu fenétrp.
Il est bien, en effet. Quel malheur! je me serais divertie à lui faire tourner la tête; mais ensuite il voudrait m'épouser, et je ne saurais que répondre. Car enfin, je suis veuve... Je passerais clans son esprit pour une franche coquette; il n'est pas forcé de savoir à quel point je m'ennuie!
BETTINA
Voilà de ces circonstances où un mari est profondément regrettable!
CORISANDA.
Bettina ! je ne puis pas cependant lui refuser l'hospitalité, au cas qu'il la demnnde. (EUe réfléchit.) Oui, c'est cela. Monsieur Anselme, vous êtes mon mari,
ANSELME
Ciel! quoi, madame!
CORISANDA.
Oui, pour une heure ou deux, pour le temps enfin que cet étranger sera au château. Écoutez bien, et loi, Bettina, donne le mot à mes gens. Monsieur Anselme, vous êtes le général comte Castelforte, mon mari, qu'on a cru mort en Bulgarie, sur de fausses nouvelles. De cette façon, quoiqu'il arrive, ce jeune étranger ne pourra plus me rien demander que je ne sois parfaitement en droit de lui refuser. J'ai un mari; donc, je n'épouse
LE FRUIT DÉFENDU. fi
pas. C'est à lui de se bien tenir. Souvenez-vous, Anselme, de dire comme je dirai.
ANSELME
Oui, madame. Dois-je, dans le courant de la conversation, vous appeler mon ange... devant ce jeune homme?
CORISANDA.
Non. Passez cette épée.
ANSELME, à part.
Tout ceci n'est-il qu'une ruse pour m apprendre qu'elle m'a deviné? Pourquoi ne lui plairais-je pas, en effet? Je suis le seul homme bien vêtu du voisinage.
CORISANDA.
Voyons, mettez vos gants, et donnez-moi la main, (iis sortent.)
Une terrasse sur le jardin.