‹ Scènes et proverbesChapitre 2 sur 47 · ROSALBA, MAZETTO, BETTINA · texte numérisé non relu

ROSALBA, MAZETTO, BETTINA

BETTINA

Ma maîtresse, monseigneur, vous prie de l'attendre ici.

MAZETTO, à Rosalba.

Méfions-nous, monsieur, la soubrette a l'air fm comme l'ambre. Il faut la voir de plus près, (a Bettîna.) Oh ! Seigneur, n:on enfant, qu'est-ce que vous avez donc sur la jouef

(u l'embrasse.) Tranquillisez- VOUS, il n'y a plus rien. (Bettinase

taore.)

ROSALBA

Tu as des mœurs révoltantes, Mazetto!

BETTINA, rentrant Ma maîtresse, messieurs. (Entrent Corisanda et Anselme.) ROSALBA, à part.

Quel est ce lugubre majordome qui l'accompagne? (Haut.) Madame, me trouvant ce matin par les chemins avec mon valet...

CORISANDA.

Monsieur, c'est une bonne fortune dans ce désert...

BETTINA

Madame la comtesse est servie.

CORISANDA.

Sans plus de compliments, monsieur, asseyons-nous. Je vous offre à déjeuner sous ce chèvrefeuille. — Bettina,vous nous servirez avec le valet de monsieur. (Bas, à Anselme.) Souvenez-vous de dire comme moi.

ROSALBA, h part.

Elle est très-belle. (Bas, à Mazetto.) N'oublie pas d'enchérir sur

tout ce que je dirai, (corisanda, Rosalba et Anselme s'asseyent à la table.) BETTINA, regardant Mazetto, h part

Ce laquais est ignoble.

ROSALBA, regardant Anselme, h part.

Quel peut être ce muet patibulaire? (Haut.) Madame, n'ayant

aucune raison de voyager incognito, souffrez que je vous dise que je me nomme le chevalier de Rosalba (insistant,), chevalier de Malte.

M A Z E T T O , saluant.

Du saint ordre de Malte,

CORISANDA.

Chevalier, je vous présente le général Castelforte, mon époux, que vous voyez encore mal remis de sa dernière campagne en Bulgarie.

ANSELME, saluant.

En Bulgarie.

ROSALBA, saluant.

Général! (a part.) Quel déplorable animal! Mais, puisqu'elle est mariée, l'ordre de Malte était inutile, il est même gênant. Bah! elle n'y pense plus!

Dites-moi, chevalier, qu'est-ce au juste que votre ordre de Malte? Je vous avouerai mon ignorance là-dessus.

ROSALBA

Mais, comtesse, c'est un ordre de chevalerie... comme tous les ordres.

MAZETTO

Sauf, madame, qu'il oblige au célibat et à toutes les vertus qui s'y rapportent, et cœtera.

ROSALBA, à part.

Le butor ! puisqu'elle est mariée !

COniSANDA.

Ah! (A part.) Si j'avais su cela, je ne me serais pas empêtrée de ce stupide notaire. Mais il n'est plus temps d'y revenir.

ROSALBA, lançant un regard furieux h Mazetto.

Mon valet aussi, madame, appartient à l'ordre et se trouve lié par les mômes vœux.

MAZETTO, lorgnant BetUna.

Oui, pour mes péchés.

BETTINA, à part.

II est drôle, ce garçon, après tout.

CORISANDA.

Est-ce par vocation, chevalier, que vous avez pris cette profession mixte?

ROSALBA

Franchement, madame, non : mon père me la fit embrasser, dès i'enfance, parce que j'étais le cadet de ma maison.

MAZETTO

Comme moi de la mienne.

ROSALBA, bas, è la comtesse.

Pardon, comtesse : mon valet est une sorte d'espion attaché à ma suite; je vous serai obligé de l'envoyer à l'office.

CORISANDA.

Bettina, emmenez ce garçon, et qu'on lui donne à déjeuner, si toutefois il n'a pas fait vœu d'abstinence.

MAZETTO

Oh 1 non, madame. (Bettina sort arec Mazetto.]

ROSALBA

3IiIIe grâces, comtesse! Quand ce pleutre me voit en péril do tenlalion, il devient intolérable. — Comte, vous paraissez soucieux; vous servirai-je à boire?

CORISANDA.

11 faut excuser le comte, monsieur de Rosalba; les grandes souffrances qu'il a endurées chez les Bulgares l'ont rendu fort taciturne.

ANSELME

Fort taciturne.

CORISANDA.

11 fut blessé et fait prisonnier dans une escarmouche, et, avec tout le monde, je fus durant plus d'un an à le croire mort.

ANSELME

Mort.

CORISANDA.

Le ciel m'a fait la faveur de me le ramener un soif en costume de pèlerin.

ANSELME

De pèlerin.

ROSALBA, à part.

Mais, mon Dieu I c'est un écho habillé en homme. (Haut. Général! c'est fort triste. —J'admire, comtesse, la coquetterie dont ce parc est ajusté. C'est tout le portrait d'une jolie femme d'esprit : ce qu'on en voit est charmant, ce qu'on en devine est adorable. A quels pays peuplés de songes capricieux doivent conduire ces allées qu'on voit s'égarer dans l'ombre des bosquets ! Que j'aime ces lagunes fuyantes sous des balcons de

feuillage! quels frais gazons promettent leurs rives perdues! C'est plus que la beauté, c'est le mystère.

CORISANDA.

Tout mystère, chevalier, est une promesse, et c'est pourquoi on a inventé les masques. Mais les sages savent bien ce qu'il y a dessous.

ROSALBA

Je ne suis pas un sage, madame. Dans mon enfance, j'ai commencé par aimer la montre de mon aïeul : je la brisai pour voir le dedans. Plus tard, je suis tombé amoureux d'une dame parce que je la voyais toujours passer voilée : quand nous en fûmes à ôter son voile, la bonne âme se trouva borgne. Aujourd'hui, en dépit de l'expérience, et dussé-je y périr, je vous avoue que je suis épris de votre parc, comtesse, et que je voudrais m'y promener.

CORISANDA, souriant.

Mais vous vous y perdrez, mon hôte, si je ne vous sers de guide; et, si je vous guide, je vous en gâterai la solitude.

ROSALBA, souriant.

Madame, les anges gâtent-ils le paradis? — Comte, à voire santé!

CORISANDA.

Voilà une fadeur dont vous vous repentirez, car je la prends au mot. Donnez-moi le bras. — Mon cher comte, cette promenade vons fatiguerait.».

ANSELUE.

Mais, toute belle...

GORISANDÂ .

Taisez-vous, mon ami. Point d'inutile galanterie. Le chevalier vous excusera, vous dis-je.

ROSALBA

Assurément, général, (a part.) C'est tout bonnement une femme qui se livre. Que voulez-vous I

CORISANDA.

Par ici, monsieur de Rosalba. (a part.) C'est un homme qui.

se noie. Qu'y faire? (Rosalba et Corisanda s'éloignent.) ANSELME, seul.

Je suis leur plastron, c'est évident. Je joue ici le rôle d'un comparse de ballet. Cet étranger au langage prétentieux doit avoir conçu de moi une opinion ridicule. Mais, sang-Dieu ! je ne les perds pas de vue! La comtesse ne peut maintenant avouer sa ruse sans se compromettre. J'abuserai de l'avantage qu'elle m'a donné. C'est indélicat; mais, Amour, tu n'as point de loi!... Où diantre ai-je vu cela?... Je ne mêle rappelle pas...

N'importe, partons! {U s'élance sur leurs traces.)

Un coin du parc, au bord d'une pièce d'eau : deux petites gondoles amarrées à la rive.

ROSALBA, CORISANDA, puis ANSELME.

GORISANDA.

Mais, chevalier, regardez donc ce parc, et laissez mon visage a\oir l'air qu'il plaît à Dieu; regardez ce parc, puisque vous venez le voir.

ROSALBA

Madame, on regarde ce qu'on peut en ce monde. Oui, vous feriez le désespoir d'un peintre. Jamais physionomie ne fut si changeante que la vôtre. On espère toujours avoir fini de vous voir, et c'est à recommencer. Vos yeux sont noirs, sans contredit; mais ils pourraient bien être bleus s'ils n'avaient par instants des reflets vert de mer. Êtes-vous une enfant dont la pensée voltige suspendue au fil léger de la fantaisie? Je le croirais si, au moment même oiî je vous le dis, votre front ne prenait des airs souverains auxquels une couronne n'ajouterait rien. Êtes-vous insouciante ou profonde, gaie ou triste? Co voile humide, qui tantôt adoucit et tantôt relève l'éclat de votre regard, est-ce la goutte de rosée fraîche et sereine d'une nuit d'été, est-ce une larme brûlante échappée d'une source de passion? La lueur dont elle m'éblouit, est-ce un sourire, madame, ou un éclair? L'impossible se peut faire, mais non votre portrait, comtesse I

CORISANDA.

Je vous laisse l'impossible, chevalier; mais, pour mon portrait, le voici. Je suis, à mes heures, tout ce que vous venez dédire : je m'amuse d'un rien, quoique tout m'ennuie; je suis frivole uniquement parce que les raisons d'être sérieuse me manquent. Je suis capable de passion, et je n'ai que des caprices, faute d'objets qui méritent davantage. J'ai un fonds de volonté résolue; mais à quoi le dépenserais-je, quand il me suffit de lever mon petit doigt pour avoir tout ce que le monde m'offre de désirable? J'ai de la sorte en réserve mille qualités et un peu plus de défauts, qui mourront avec moi sans avoir

trouvé un prétexte de se montrer. Tenez, par exemple, chevalier, il y a des femmes qui ont des amants, à ce qu'on dit ; le soir, elles s'échappent de la maison de leur mari ; elles passent furtivement devant leurs domestiques qui chuchotent, devant leur poptier qui sourit, et vont courir un quart d'heure dans un ignoble fiacre avec un homme quelconque, un militaire ou un abbé, et en général avec le premier qui a été assez effronté pour leur dire une équivoque dans l'oreille. Moi, monsieur, je n'ai pas d'amant ni n'en veux avoir; mais, si j'avais goûté jamais à cette coupe proscrite, je n'en aurais pas savouré la honte goutte à goutte; non, par le ciel! je l'aurais bue d'un trait, comme un poison dont on veut sérieusement mourir; j'aurais tout quitté, tout rompu pour suivre au bout du monde, franchement et sans biaiser, l'homme que j'aurais aimé plus que mon honneur... Est-ce ma faute si la tentation ne m'en est jamais venue, si rien de vulgaire ne me touche, et si tout est vulgaire?... Yoilà, chevalier, mon portrait; c'est celui de bien des femmes qui ne sont pas les pires, mais c'est surtout le mien. Ainsi faites-moi le vôtre, et nous serons quittes.

ROSALBA

Moi, madame, je n'ai point de figure à proprement parler, j'ai des phases, comme la lune, ma mère. La lune et moi n'avons de caractère que celui que veut bien nous prêter le soleil. Il y a des jours où Ton ne risquerait rien de me canoniser; mais il en est d'autres oiî franchement je devrais être pendu, s'il y avait une justice. Par certains temps pluvieux, je suis homme à incendier ma patrie! mais le brillant azur du

ciel me verso dans l'âme une tendresse infinie, et je voudrais alors embrasser le monde entier dans une étreinte fraternelle.

Ainsi, vous êtes l'homme du moment : et peut-on savoir quel homme vous êtes en ce moment-ci?

ROSALBA

En ce moment, madame, je crois bien fermement en Dieu, et je me sens capable du martyre.

CORISANDA.

Allons, tant mieux; je puis donc sans scrupule vous continuer

ma compagnie. (Anselme paraît dans le lointain : elle l'aperçoit et dit è

pnrt.) Anselme! l'impertinent faquin !

ROSALBA, à part, apercevant Anselme.

Le comte! fâcheux contre-temps! Heureusement, sa femme ne le voit pas. (Haut.) Voici, comtesse, une miniature de gondole. Est-ce que cela va sur l'eau, sérieusement?

CORISANDA, à part.

Hâtons-nous, avant qu'il ait aperçu Anselme! (Haut.) Mais

très-bien. Ramez-vous? (EUe entre dans la gondole.) ROSALBA, la suivant et prenant les rames. Je crois que oui, comtesse. (Il pousse au large : la gondole disparaît derrière les arbres.)

ANSELME, accourant essoufllé.

Hs fuient sans aucune pudeur! Les voilà, Dieu du ciel! qui s'engagent dans la lagune la plus étroite et la plus ombragée! La jalousie me dévore! Je m'acharne à leur poursuite, (ii saute

dans l'autre gondole.) Je scns bien que je me perds pour jamais dans l'esprit de la comtesse, mais l'amour ne raisonne pas. Mon habit me gêne au coude pour ramer; mais, dans Télat où je suis, qu'importe celte bagateKe! (n s'éloigne dans la gondole.)

Une petite rivière au milieu d'un bois épais.

ROSALBA rame doucement; CORISANDA, à demi couchée sur les coussins, écarte les branches d'une main et laisse pendre l'autre dans l'eau ; puis ANSELME.

CORISANDA.

Contez-moi un conte, chevalier.

ROSALBA

Madame, il était une fois un chevalier amoureux qui ramait.

CORISANDA.

Je veux croire pour son honneur qu'il n'était pas chevalier de Malte, au moins.

ROSALBA

Ah! madame, ce ne serait plus un conte, cela; ce serait...

CORISANDA, l'interrompant.

Sans reproche, monsieur de Rosalba, je n'ai jamais rencontré personne qui fût dans ses façons de parler aussi affecté que vous l'êtes.

ROSALBA

Je me suis jeté, madame, dans cet extrême, pour éviter

le naturel d'aujourd'hui, qui me paraît trivial à l'excès. L'horreur du mauvais goût me pousse peut-être dans l'afféterie?

Peut-être bien. Votre conte est-il fini, à propos?

ROSALBA

Ah! comtesse 1 comtesse! pourquoi vous ai-je vue? Pourquoi laissez-vous approcher de vous ceux qui doivent vous quitter? Quel monde charmant évoque autour de soi votre présence ! Il semble que ces beaux lieux se soient formés d'eux-mêmes en vous voyant, comme un cadre harmonieux à votre image. Au sein de votre merveilleux royaume, vous faites croire aux douces illusions des âges dorés, nymphes fuyantes, chasseresses divines, immortelles amantes! Que ne suis-je enchanté près de vous dans ces jardins magiques par un charme sans fin!... Pourquoi cette promenade n'est-elle pas toute une vie, et celte vie une éternité ! Ces blancs escaliers de marbre que nous montions ensemble, je souhaitais qu'ils portassent jusqu'au ciel leurs degrés infinis, et que le dernier fut le seuil de l'Éden...

LA VOIX d'ANSELME, au loin,

Corisandaî oh! Corisanda!

CORISANDA.

J'allais fort vous gronder, monsieur de Rosalba, sans cette interruption.

ANSELME, hors de vue.

lié! Corisanda!

ROSALBA

Corisanda ! ah! malédiction sur celui à qui vous permettez de vous appeler de ce nom, madame, et qui laisse se perdre un seul des instants où il pourrait vous parler d'amour la main dans votre main!

Monsieur!

ANSELME , paraissant dans sa gondole au détour de la rivièro. Il rame avec fureur.

Corisanda! ma chère âme!

CORISANDA.

Vous voyez que c'est mon mari, chevalier. Arrêtez donc la barque.

ROSALBA, ramant de toutes ses forces.

Comtesse, en vérité, cette gondole est fée : elle vole, et jo n'y touche pas.

ANSELME, exaspéré.

Sang-Dieu, comtesse !

CORISANDA, à part.

Lo traître! (Haut.) Chevalier, arrêtez donci

ROSALBA, ramant toujours, très-sérieux.

Je n'y puis rien^ madame : c'est une frénésie qui a pris à cette barque.

CORISANDA, riant aux éclats.

Mais c'est trop fort, monsieur! Est-ce que je ne vous vois pas? Vous vous rompez les bras!

ROSALBA, sérieux.

Je rame malgré moi, madame; c'est nerveux.

ANSELME, qui est très-près de la gondole, jette son chapeau à la tête de Rosalba.

Bonjour, bonjour, chevalier I

ROSALBA, cessant de ramer.

Ah ! c'est vous, comte! Mille pardons! Je croyais que vous veniez de l'autre côté, et je m'empressais à votre rencontre.

ANSELME

Comtesse, passez dans ma gondole, je vous prie.

GORISANDA, obéissant. (Bas, à Anselme.)

Vous êtes un insolent drôle, Anselme; allez-vous-en.

ANSELME, très-haut.

Non, mon ange adoré!

GORISANDA, bas.

Vous voyez bien cette petite forêt : je la ferai couper tout entière pour vous bâtonner suivant vos mérites, si vous ne VOUS en allez pas.

ANSELME, très-haut.

Non, chère âme de ma vie.

GORISANDA, bas.

Alors, je vais tout avouer au chevalier, et le prier de vous noyer ici.

ANSELME, bas.

Cet aveu est une confusion que vous ne voudrez pas vous donner.

CORISANDA, haut.

C'est bien, monsieur; vous avez raison. — Mille perdons, chevalier; le comte me rappelle que c'est l'heure où j'ai coutume de faire la sieste. Nous débarquerons dans cette petite anse, s'il

vous plaît. (Elle saute lestement à terre, et disparait.)

ROSÂLBA débarque et rient frapper sur l'épaule d'Anselme, qui Ta pour s'éloigner.

Ce que m'a dit la comtesse est-il possible, général?

ANSELME

Quoi, monsieur?

ROSALBA

Que non-seulement le monde vous avait cru mort, mais que vous aviez en quelque sorte partagé v»us-môme cette opinion tragique.

ANSELME

Cela se peut.

ROSALBA

Vous vous êtes cru mort, général? Cela tient du miracle! Mais, vous le dirai-je? vous ne me semblez pas encore bien revenu de cette idée.

ANSELME

Possible.

ROSALBA, ôtant son habit, tout en parlant.

En ce cas, — c'est tout à fait une hypothèse confidentielle que je hasarde de vous à moi, — ne serait-il pas à propos, jusqu'à conviction mieux aiïormie, de vous faire enterrer par

précaution? (r. met répée à la main.)

ANSELME, froidement.

Serviteur! (Il s'éloigne à grands pas.)

ROSALBA, stupéfait.

Holà, monsieur! êtes-vous fou? Je vous ai insulté formellement! (Criant.) Monsleur, vous êtes un fat! (criant plus fort.) Corps du Christ I vous êtes un lâche, général!

Un petit salon de repos avec une bibliothèque.

CORISANDA, couchée sur un divan, le visage du côté du mur; RE T TINA.

CORISANDA.

Laissez-moi dormir, vous dis-je. (Rappelant Bettina.) Ah! si mon notaire Anselme osait reparaître ici, qu'on le tue.

BETTINA

Bien, madame.

CORISANDA.

Sortez. (La rappelant.) En attendant, ne pourrait-on pas mettre le jeu à sa maison? PJst-ce que cela serait un crime, Bettina ?

BETTINA

Oh! certainement non, madame.

CORISANDA, éclatant en sanglots.

Oh! mon dieu! Quel misérable que ce notaire! Que lui ai-je donc fait? à qui en veut-il? Il m'a traitée comme sa servante devant ce jeune étranger, Bettina!

BETTINA

C'est aisé à comprendre. Il est jaloux; il aime madame...

CORISANDA, se retournant et s'asseyant à moitié.

Ah! le pauvre homme! crois-tu? De quoi se môle-t-il? On ne pourra donc plus avoir de notaire à présent !

BETTINA

Et M. de Rosalba, est-il parti, madame ?

CORISANDA.

Oh! non ! Je ne crois pas. Quel original avec son ordre de Malle! Donne-moi un de ces gros livres rouges... à la lettre M. (Eii9 ouvre son livre et cherche.) « M... Mal... Malte, chevalier de

Malte. » C'est cela. (EUe lit tout bas, et reprend avec un soupir.) Ah!

c'est irès-sérieux, à ce qu'il paraît, mon enfant, ces vœux qu'ils font I

BETTINA

Ah! prrrrrt!...

CORISANDA.

Qu'est-ce que c'est? comment donc le valet se comportet-il avec les siens?

BETTINA

Madame, il paraît prodigieusement ne pas y tenir. C'est un matois qui ne cherche qu'une bonne défaite.

CORISANDA, rêvant.

N'y a-t-il pas des hasards étranges aumonde!... Ne serait-il pas possible, en effet, que ce jeune homme, enchaîné par des vœux perpétuels, se trouvât être précisément le seul...? C'est une supposition, Betlina, qui ne regarde en rien M. de

Rosalba, que je ne connais pas, et qui m'a dit trois mots à peine en courant... Mais j'imagine qu'en le connaissant mieux, je vinsse à découvrir en lui un genre d'esprit ou de caractère... ce qui est absurde quant à M. de Rosalba, remarque bien, vu que jamais je ne le connaîtrai mieux, car il doit être parti, ou du moins il va partir... Mais, enfin, il n'est pas hors de toute possibilité qu'un homme se rencontre dans la position de cet étranger, inconnu, pour lequel seul je fusse disposée à faire, avec une sorte de joie, le sacrifice de ma liberté... Eh bien, vois, ma fille I

BETTINA

C'est effrayant! (a part.) Ohl ohl que d'affaires chez nous!

GORISANDA, après un silence.

On m'a bien fait la cour, Bettina, mais jamais ainsi. Je m'y connais : il m'aime. Il y a des livres, ce sont les meilleurs, qui vous charment du récit de vos propres pensées, de vos secrètes tristesses. Il parlait comme un de ces livres. Que n'est-ce celui de ma vie !

BETTINA

AW traîtres de vœux! vœux inhumains!

CORISANDA.

Il faut en finir. Approche-moi cette table et ce papier. Te veux le congédier sans le revoir.

Sur la terrasse.

nOSALBA, puis MAZETTO, GORISANDA.

ROSALBA, seul, ses tablettes à la main : il écrit.

■ «f Madame, je vous ai trompée; je n'ai jamais fait de vœu éternel que celui de vous aimer. — L'union qui vous lie est monstrueuse. Je ne dirai rien du général. Outre qu'il est idiot, sa santé paraît dérangée à un point singulier, jusquelà qu'il me vient de refuser un coup d'épée. Je vous arracherai à cette tyrannie. J'irai à Rome, j'irai au pape, j'irai en terre sainte, s'il le faut; mais je vous rapporterai voire liberté. Vous ferez alors de moi ce qu'il vous plaira : votre époux ou votre esclave. Rosalba. » (Appelant.) Mazetto! — • Porte ceci à la comtesse 1 (n marche arec agitation.) Oui, je suis sauvé, en ce monde et dans l'autre, si je puis ôtre l'époux de cctle femme! Merci, grand Dieu, de celte seconde jeunesse que tu m'envoies! 0 foi primitive, adorations perdues, virginité sainte de mon âme, je vous sens revivre, vous m'inondez le cœur!

MAZETTO, revenant.

Monseigneur, j'ai rencontré la suivante qui vous apportait ce billet de la comtesse, et je lui ai remis le vôtre. Gorbacque! mon maître, cette fille-là donnerait de l'amour à un mousquet.

ROSALBA

Va-t'en, (n m le biuet.) « Je vous ai trompé, chevalier : lo comte est mort. Je suis libre; mais vous ne l'êtes pas. Je ne veux vous revoir sous aucun prétexte. Adieu. » — Miséri-

corde divine 1 elle est libre! et elle m'aime 1 (La comtesse parait au

balcon, tenant la lettre de Rosalba ouverte.) — (Uosalba l'apercevant.) 0

vision bien-aimée! Des larmes... des larmes dans tes yeux 1 Oh! j'en veux tarir la source à jamais.

CORISANDA.

Non, non, laissez-les couler, monseigneur ; elles sont douces. Venez, venez plutôt les recueillir. Ce sont les perles de ma

couronne de fiancée. (Rosalba escalade le balcon et tombe aux pieds de

la comtesse.) Non, ami, près de moi, la main dans ma main, comme vous le vouliez. Regardez mes yeux, puisqu'ils vous plaisent : parlez-moi d'amour, puisque je vous aime.

ROSALBA

Corisanda! quel miracle as-tu fait! Au baptême de tes pleurs, mon âme, ma vie se renouvellent! Mais écoute qui je fauis, ou plutôt qui j'étais : attends, du moins, et que ce soit là mon châtiment, attends de me connaître avant de m'aimer.

CORISANDA.

Je ne puis attendre, monseigneur ; vous perdrez vos paroles. Je vous écoule pourtant.

ROSALBA

Chère âme, que ma mère vous aimera ! Je veux vous dire, mon amour, que je suis véritablement méprisable : j'ai été un fou débauché. Je suis de cette génération vaniteuse et lâche qui se dispense de toute croyance pour se dispenser de tout devoir : j'ai été de ceux qui jettent aux courtisanes l'argent que leur mère leur a donné à sa fête dans une bourse tressée de ùà main. J'ai passé ma jeunesse à cacher ce que j'ai de bon et

de vertueux , et à faire parade du reste. Je venais de chanter dans une orgie des refrains bouffons sur la patrie et sur l'amour, et, la nuit, je trempais mon oreiller de larmes en songeant aux héros des temps passés, et aux amants heureux. Je suis de cette jeunesse hypocritement infâme qui garde avec une pudeur étrange ses vertus pour l'ombre et ses vices pour le grand jour. Je n'ai pas cru à la patrie, pour avoir le droit d'être un mauvais citoyen; je n'ai pas cru à l'amour, afin de pouvoir tromper sans remords. Je n'ai pas aimé la vie, je n'ai pas admiré la création, pour n'avoir point le souci de croire à Dieu! 0 Corisanda! toute cette enveloppe misérable dans laquelle je m'enfermais à plaisir s'est fondue subitement sous votre regard : je me suis montré à vous tel que Dieu m'a fait. Mon âme s'est échappée malgré moi de la prison où je la tenais; elle a volé sur mes lèvres et elle vous a parlé. Le monde en même temps m'est apparu rayonnant et magnifique comme si votre main eût soulevé le voile qui m'en cachait la splendeur. J'ai reconnu, j'ai béni la Providence 1... Je vous aime, je vous aime, pardonnez-moi !

CORISANDA.

Voici ma main. Mes pensées, mon ami, n'ont pas mieux valu que vos actions. C'est un âge singulier que celui oii nous vivons. Nous sommes tous agités et paresseux comme des gens qui vont se mettre en voyage. Le monde va-t-il finir?

ROSALBA

Je n'en sais rien. Mais je garde votre main jusque-là.

CORISANDA.

11 y a bien quelque petite cérémonie à faire pour cela. J'ai

une mère aussi, monsieur le chevalier, dont je ne saurais me passer quand je suis heureuse. Sa présence sera, d'ailleurs, convenable. Tenez, mettez-vous là, écrivez à votre mère : je vais écrire ici, moi.

ROSALBA, s'asseyant devant la table.

C'est bien loin de vous, cela.

CORISANDA, assise devant un guéridon.

Eh bien, en ce cas, dépècliez-vous.

ROSALBA, écrivant.

« Ma chère mère... »

CORISANDA, écrivant,

« Bonne maman... »

ROSALBA, pensif. (A part.)

Oui, oui, je l'aime, très-certainement, très-probablement. Je viens même de lui dire des choses très-senties. Je me suis épanché.

CORISANDA, à part.

Nous allons nous marier. Il n'était pas chevalier de Malle. J'ai été bien émue de tout ceci...

ROSALBA, la regardant. (A part.)

Elle est assurément d'une grande beauté. Elle a de l'esprit avec une nuance de profondeur.

CORISANDA, le regardant. (A part.)

II est joli homme. Le pied un peu grand, mais joli homme.

ROSALBA

« Ma chère mère... » (a pan.) Que diable pouvait être alors

le prétendu général? Elle a le bras un peu maigre, comme une actrice que j'ai connue.

CORISANDA.

a Bonne maman... » (Haut.) Vous n'écrivez pas, chevalier?

ROSALBA

Je vous demande pardon. Mais, quand on veut être court, vous savez, on cherche, et c'est plus long, (a part.) Ce petit signe qu'elle a au-dessus de la lèvre ressemblerait assez, pour un indifférent, à une moustache raanquée. Son bras est décidément comme celui de mon actrice.

; CORISANDA, à part.

C'est un mari singulier, à tout prendre, que ce jeune vieux chanteur de refrains bouffons sur la patrie et sur l'amour. C'est môme assez ridicule, tout ce qu'il m'a dit. Il y a des choses qu'un homme vous dit après lesquelles on ne peut que lui sauter au cou ou lui dire : « Vous êtes une grande bête. »

ROSALBA, à part.

Elle a beaucoup lu, celte veuve; car elle est veuve. Elle a lu la Gageure imprévue, cela est clair. Je me connais : je prendrai son bras en grippe. Ma vie en sera troublée.

CORISANDA, à part.

Je l'avais cru d'abord original. Mais il a lu M. de Musset, et voilà tout. (Haut.) Chevalier, vous n'écrivez pas?

ROSALBA

Il me semble, comtesse, que nous jouons le même jeu votre feuille est blanche.

CORISANDA.

Savez-vous, monsieur de Rosalba, que je pourrais prendra voire hésitation d'un méchant côté?

ROSALBA

Ce serait, madame, me donner une fâcheuse explication do la vôtre.

CORISANDA, brusquement, après un silence.

Vous avez le pied énorme, chevalier !

ROSALBA, se lerant.

C'est un reproche, comtesse, que votre bras ne méritera jamais.

CORISANDA.

Votre chapeau, monsieur, est sur le tabouret.

ROSALBA, saluant.

Si le rêve, madame, a été de moitié aussi agréable pour vous qu'il l'a été pour moi, vous me pardonnerez le réveil^ comme je vous le pardonne, (n son./

Dans la cour du château.

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