M. DE MARSAN, LE DOCTEUR
U. DE MARSAN, prenant le bras du docteur et l'entraînant vers le jardin.
Eh bien, rival généreux, il paraît qu'elle s'est endormie; ce n'est pas poli pour toi, mon bon, mais ça me fait plaisir.
LE DOCTEUR
C'est loi qu'on endort, mon président.
M. DE MARSAN
Je comprends que ton amour-propre en gémisse ; mais le fait est qu'elle a dormi. Ehl eh ! (u se frotte les mains.)
LE DOCTEUR
Eh! eh ! oui, elle a dormi. C'est convenu.
M. DE MARSAN
Et avoue qu'au fond lu n'en as pas été fâché, parce que cela te sauvait les diflBcullés de la situation.
LE DOCTEUR
Je l'avoue.
H. DE MARSAN
Car de quoi, diantre 1 auriez-vous pu causer pendant quinze lieues de t6te-à-tête?
LE DOCTEUR
Puisqu'elle a dormi.
Oui; mais que lui as-tu dit dans les intervalles ? car je suppose qu'elle n'a pas dormi continuellement.
LE DOCTEUR
Continuellement.
M. DE MARSAN, s'arrétant tout à coup.
Oui-dal en sommes-nous là, Pierre ? Te fais-tu un jeu maintenant de ce désespoir que tu as ce matin entrepris de guérir? A-t-elle dormi, oui ou non?
LE DOCTEUR
une seconde.
M. DE MARSAN, après une pause.
Et dois-je en conclure, Pierre, que îe mot amour ait été prononcé entre vous?
LE DOCTEUR
Pour le mot lui-même, je n'affirmerais pas qu'il soit sorti de notre bouche : quant à la chose, il en a été fort question ; mais je te ferai observer, mon ami, que mon emploi, déjà trèsdélicat, deviendra tout à fait désagréable et même impossible à tenir, si tu t'arroges le droit d'inquisition sur chacun de mes gestes.
M. DE MARSAN
J'en conviens. Je suppose toutefois que je puis te demander si tu as reconnu la justesse de nos conjectures touchant l'état moral de Juliette.
Qu'il te suffise de savoir que ma conviction à ce sujet s'est affermie.
M. DE MARSAN
Et puisque cette maladie consiste, pour parler net, à chercher un amant, votre voyage a-t-il donné à Juliette, que tu saches, des motifs suffisants de croire qu'elle avait trouvé ce qu'elle cherche?
LE DOCTEUR
J*ai fait mon possible pour qu'elle ne l'ignorât pas.
M. DE MARSAN, amèrement.
Il ne me reste plus qu'à apprendre, Pierre, que tu as transgressé l'article 3.
LE DOCTEUR
L'article 3 ?
M. DE MARSAN
Le malheureux l'a oublié!
LE DOCTEUR
Si je ne me trompe, c'est l'article par lequel je me suis engagé à te prévenir une heure à l'avance... Écoute, de Marsan, entre nous, le mieux serait de l'effacer, cet article-là, car il est absurde.
M. DE MARSAN
Absurde, soit; mais j'y tiens. Veux-tu me permettre de te rappeler qu'il s'agit de me rendre ma femme et non de me la prendre? car, en vérité, on dirait, à t' entendre, que ton triomphe personnel est maintenant le seul intérêt que tu envisages dans l'affaire.
LE DOCTEUR
Eh! non, président; seulement, tu connais les femmes; avec elles, tout est caprice et improvisation : l'heure du berger peut Tenir tellement imprévue et en même temps tellement impérieuse... Eh bien, je suppose qu'en pareil cas tu te trouves absent, toi?
M. DE MARSAN
Je ne m'absenterai pas, sois tranquille.
LE DOCTEUR
Tu ne prétends pa^^ sans doute être toujours là, planté commft un mur, entre ta femme et moi ?
M. DE MARSAN
Non; mais je ne m'écarterai jamais assez pour que tu ne puisses exécuter l'article 3; j'ai ta parole et j'y compte. Une dernière question, Pierre, que tu pardonneras à l'horreur de ma position : quelle était la cause réelle du vif coloris qui éclatait sur le visage de Juliette quand elle est descendue de voiture?
LE DOCTEUR
La cause réelle, c'était l'indignation.
M. DE MARSAN
L'indignation! lui aurais-tu manqué de respect?
LE DOCTEUR
Peut-être.
M. DE MARSAN, très-sérieux.
Ce serait du moins une folle bravade que de me l'avouer en face.
LE DOCTEUR
Eh bien, cette folle bravade, je la commets : je ne sache point qu'il y ait d'article 3 qui m'empêche de manquer de respect à ta femme I
M. DE MARSAN
Non; mais il y a une loi de convenance qui devrait t'interdire de me le confier. Il y a une loi d'honneur qui interdit à un mari de souffrir de pareilles confessions.
LE DOCTEUR
Et pourquoi les demandes-tu, moraieu'/
M. DE MARSAN
Parce que..., ehl parce que je commence à y voir plus clair que je ne voudrais 1 Tu aimes ma femme I
LE DOCTEUR
Belle découverte! c'est moi qui te l'ai dit. Au reste, je lui ai fait la cour d'après ton invitation formelle, pour te rendre service ; ce service te devenant une charge, je t'en délivre. Un autre le reprendra en sous-œuvre, et il est fort probable qu'il te demandera tes conditions!
M. DE MARSAN
Quand je t'ai prié de faire la cour à ma femme, je pensais que tu la lui ferais honnêtement, avec décence, comme il se pratique entre gens de bon ton. Je n'allais pas imaginer que tu aurais recours à je ne sais quels procédés d'une galanterie de bas étage, que tu emprunterais tes expédients aux mœurs de corps de garde !
Et à quelle heure, s'il vous plaît, mon président, passe le prochain convoi?
M. DE MARSAN
Dans dix minutes. Tiens, promets-moi seulement d'être convenable avec elle, et reste.
LE DOCTEUR
Lie-moi les jambes et dis-moi de danser! Convenable! à combien de centimètres dois-je me tenir de sa robe? Conve-
nable! insensé président 1 Et le preniier amoureux déchaîné qui viendra se jeter aux pieds de Juliette, le sera-t-il? Convenable! mais, en le demandant, tu vas directement contre ton but, qui est de révolter la délicatesse de ta femme par la crudité même de l'amour! Tartufe est-il convenable avec Elmire? et, s'il l'était, Elmire cacherait-elle Orgon sous la table? Voyons, de quel côté est la gare de ton chemin de fer? (on entend le son
d'une cloche.)
M. DE MARSAN
Reste, Pierre ; ne m'abandonne pas. On sonne le dîner. Je vais donner des ordres pour ton appartement. Va la rejoindre, bourreau; mais, auparavant, reprête un peu serment à l'article 3.
LE DOCTEUR
Je le jure. (Ils se serrent la main et se séparent.)