‹ Scènes et proverbesChapitre 19 sur 47 · MADELEINE, UN SACRISTAIN · texte numérisé non relu

MADELEINE, UN SACRISTAIN

Madeleine traverse la nef lentement ; arrivée près du bénitier, elle s'arrête et jette autour d'elle des regards curieux et inquiets. Un sacristain alluma les cierges d'un autel voisin ; elle va à lui.

MADELEINK.

Mon ami, n'avez-vous point vu, il y a une demi-heure environ, un jeune homme qui était là, près de ce pilier?

LE SACRISTAIN, d'une voix faible et dolente

Quel pilier?

MADELEINE

Ce pilier que voilà.

LE SACRISTAIN

Un jeune homme ?

MADELEINE

Oui.

LE SACRISTAIN

Comment s'appelle-t-il?

MADELEINE

Il ne s'appelle pas, pour moi, du moins... Enfin, Tavez-vous TU, oui ou non ?

LE SACRISTAIN

Attendez,... attendez donc 1... c'était peut-être M. le curé;...

mais il n'est pas jeune, ma bonne dame... Il est encore bien vif pour son âge, M. le curé, c'est vrai,... mais il n'est pas jeune.

MADELEINE

Je ne vous parle pas du curé : je vous parle d'un jeune homme, en noir, qui était là, et qui devait m'attendre, à ce que je croyais.

LE. SACRISTAIN

Ah! oui,... oui,... un jeune homme qui était là?... II est parti.

MADELEINE

Parti? depuis longtemps?

LE SACRISTAIN

Voilà une bonne heure... Kt,... attendez donc,... oui,... c'est lui qui m'a dit en partant... Comment avais-je oublié cela ? Est-ce que je perdrais la mémoire à mon âge, Seigneur?... Enfin, que la sainte volonté de Dieu soit faite en toutes choses!... n'est-ce pas, madame?

MADELEINE

Qu'est-ce qu'il vous a dit en partant?

LE SACRISTAIN

Il m'a dit : « Voilà un rude froid, mon vieux!... » oui, il m'a dit : « Voilà un rude froid, mon vieux. » Ce cher jeune

homme!... (U rit arec béatitude.)

MADELEINE

Vous êtes bien le sacristain le plus inepte qu'on puisse voir,

l'ami. (Elle s'en va. Le sacristain demeure étonné.)

Le laboratoire d'Isaac Zaphara.

Sur l'un des c6tés, deux i»Qrtes, dont une est percée d'un guichet à trefllag-é de fer. Un fourneau chargé de cornues et d'alambics. Les murs et le plafond sont tapissés d'animaux et de reliques bizarres. A travers le vitrage d'un bahut, on voit des fioles de formes variées : deux têtes de mort grimacent sur le bahut. Un télescope près de la fenêtre. Un gros chat dort dans un coin.

ISAAC ZAPHARA, MAURICE.

I S A A G , vêtu d'une robe de chambre feuille morte, est penché sur son fourneau et surveille un appareil chimique. MAURICE, entre un instant après.

Allons, petit poison mignon, allons, mon fils, çà, çà, ne nous amusons pas! Nous touchons au port; encore un coup de brise, et tout est dit. (ii souffle le feu.) Ah! fumée d'enfer! (u ousse.) Hum! hum! Nous voulons donc tuer papa, mon garçon ? (II consulte un vieux manuscrit.) Soixante heurcs et un quart, — c'est cela ; — encore une minute, et je vous tiens, petit ingrat, petit serpent... Laisser refroidir au clair de lune... superstition! Bah ! qui sait? Ne négligeons rien, (n va

ouvrir la fenêtre, revient prendre la cornue avec une pince et la pose avec précaution sur le rebord extérieur. On frappe à la porte; Isaac regarde par

le guichet avant d'ouvrir.) Ah ! c'cst le favori de mon cœur !

Entre, mon bijou. (Entre Maurice. Zaphara veut l'embrasser.) MAURICE.

Ne me touche pas, vieux maudit ! Pouah ! quel parfum damné! Retro, te dis-je, morbleu!

ISAÀG.

Vous m'affligez sensiblement, Maurice : refuser mon accolade, c'est me donner quasiment à croire que vous ne m'aimez plus.

MAURICE, riant.

I ^isse-moi te regarder, Isaac : tu es beau dans ton attendrissement. Ne plus t'aimer, dis-tu? ne plus aimer ce morceau vivant de poésie gothique que j'ai eu la chance incroyable de découvrir en plein xix* siècle! Ne plus aimer ce squelette d'alchimiste qui trottine à mes yeux é*bahis et qui me transporte tout à coup dans le monde aventureux et fantasque du moyen âge? Ne me semble-t-il pas à tout instant que de cette petite porte mystérieuse va s'éiancer une femme vêtue à l'orientale, avec des tresses noires reliées d'or, ta fille, juif, ou ta captive, sorcier infâme! Que parles-tu d'aimer, Isaac? J^e t'adore tout simplement. Au reste, que t'importe! Tu ne prétends pas sans doute me faire croire qu'il y ait un cœur sous ta robe de chambre feuille morte ?

ISAÂG.

Eh! eh! mon enfant, on est fait de chair après tout, et tu m'as sauvé la vie. J'étais certainement en train de me noyer, quand tu me retiras du Danube.

MAURICE

II ne faut pas m'en savoir gré, bonhomme. Dans une intention qui m'échappe, tu nageais la tête en bas, et je ne pus te reconnaître ; autrement, je serais allé consulter quelque personne de poids avant de procéder à ton sauvetage. En vérité, Isaac, si j'ai commis dans le cours de ma jeunesse une action

d'une moralité équivoque, c'est celle-là. Il m'en prend quelquefois des remords, et je ne te conseille pas de venir janisis te promener avec moi au bord de l'eau.

ISAAC

Eh! eh! nous sommes en gaieté, ce soir, mop. cher enfant... Mais quelle idée te fais-tu donc de moi, petit fripon, petit folâtre?

MAURICE

Tu n'oserais nier loi-même, Zaphara, que tu sois aussi haïssable que pittoresque.

ISAAC

Eh ! fillot, j'ai toujours respecté la loi, A qui ai-je jamais fait du mal dans le monde ?

Et à qui as-tu jamais fait du bien, vase d'iniquité, et qui plus que loi en pourrait faire, si tu le voulais? Tu as des monceaux d'or, et jamais une obole n'a passé de ta main dans celle d'un pauvre; tu es plein de jours et d'expérience, et jamais un bon conseil n'est sorti de tes lèvres; jamais tu n'as versé dans une âme souffrante que l'amertume du doute. Tu es un savant chimiste, et tu n'as jamais soulagé une douleur. Si tu trouves un remède aux maux de l'humanité, tu le dissimules; lu n'appliques ta science qu'aux découvertes malsaines et perverses; philtres effrayants, poisons subtils, substances destructives de toute sorte, voilà les conquêtes que tu poursuis. Tu as reçu tous les dons, et tu les emploies tous pour le mal. Tu es un scélérat. Si tu n'avais pas peur de la justice des hommes, tu aurais déjà fait sauter Vienne, et, le jour de ta mort, j'irai à la campagne.

ISAAG, trottant avec désespoir par la chambre.

Dieu d'Abraham, Dieu de Jacob! me payer ainsi de ma tendresse ! la seule affection de ma vie 1 Traiter ainsi un vieillard qui a toujours respecté la loi avec scrupule, un pauvre vieillard qui aura cent ans, vienne la Pâque prochaine.

MAURICE

Si véritablement tu ressens quelque tendresse pour moi, tant mieux; je serai ton expiation. Il y a un Dieu, Zaphara, bien que tu m'en aies fait douter quelquefois; car je ne puis deviner pourquoi il t'a créé ni à quoi tu es bon sur la terre, si ce n'est à me distraire quand je sors de mon,,biïreau..Ga]metoi, donne-moi un cigare, et puis tu me diras la vérité sur la planète Leverrier, car je ne sais plus du tout à quoi m'en tenir.

ISAAG.

Va, va, je te pardonne, méchant enfant. Eh 1 eh ! je suis bien aise de te voir si guilleret... Tu es gai comme pinson, ce soir, mon cher fils... Tu as peut-être dîné chez M. de Meltornich?

MAURICE

Non; mais j'ai eu une aventure charmante dans une église, et je suis enchanté de voir chaque jour la vérité de mon système confirmée par l'expérience. Tu sais, vieux père, qu'après m'èlre fort ennuyé, je me suis aperçu dernièrement que l'ennui était la maladie des paresseux et des sots.

ISAAC

Et tu as bâti un système là-dessus, mon garçoK?

MAURICE

Un système qui consiste spécialement à ne pas chercher midi à quatorze heures. Il faut se soumettre avec simplicité à sa nature, voilà tout, La première loi de la vie humaine, c'est le travail. Je me suis mis à travailler. Restent les loisirs. Eh bien, je dis que la sensibilité et l'imagination la plus vive peuvent trouver une source suffisante -d'émotions et de joies dans la contemplation de l'œuvre de Dieu d'abord, et ensuite dans les hasards merveilleux, dans les combinaisons infinies que présente le mouvement de la vie sociale autour de nous. A chaque coin de buisson, il y a une idylle; à chaque bout de rue, il y a un poëme ou un roman qui se promènent.

ISAAC

Eh! eh! bon pour l'esprit cela; mais le cœur, le cœur?

MAURICE

Qu'appelles-tu le cœur? 'Veux-tu parler des passions factices qu'invente le désœuvrement du monde?

ISAAC

Je parle des femmes, mon petit philosophe, des bergères, des bergeronnettes.

MAURICE

Ah ! ah ! Eh bien, j'ai encore découvert que, dans la pensée de Dieu, il n'y a que deux femmes qui doivent se trouver mêlées à la vie de chaque homme, pour son bonheur: sa mère et la mère de ses enfants. Hors de ces deux amours légitimes, entre ces deux créatures sacrées, il n'y a qu'agitations vaines, qu'illusions douloureuses et ridicules.

ISAAC

EnfaiitI petit enfant ! tu n'es pas si détaché que tu le cro'is de ces illusions-là.

MAURICE

Je vous atteste, vieux criminel, que je n'y tiens plus que par un fil, et un fil qui sera bientôt rompu, car j'y emploie toute

ma force.

ISAAC

Ce fil, c'est un amour?

MAURICE

Ma foi, non! c'est une haine, (oa frappe à la port».)

ISAAC, entr'ouvrant le guichet.

Tiens, fort bizarre cela.

MAURICE, regardant par-dessus l'épaule d'Isaac.

Une femme!... Dieu juste! ma vision de l'église Saint- Etienne ! Est-ce que tu la reconnais?

ISAAC

Parfaitement, malgré son voile. Est-ce qu'il y a dans Vienne deux tournures pareilles? C'est la Madeleine du théâtre impérial.

MAURICE

Madeleine!

ISAAC

Eh! eh! Qu'est-ce que c'est? Tu as rougi, mon Benjamin? Qu'est-ce que c'est donc, mon Benoni? Veux-tu la recevoir pour moi?

MAURICE

Tais-toi, et oublie que je suis là. (Il entre dans un cabinet. Isaac ouvre la porte à Madeleine.)

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