ISAAC, MADELEINE
UADELEINE.
M. Zaphara?
I s A A G , avec galanterie.
Il est sous vos yeux, charmante dame. C'est le vieillard en déshabillé qui vous parle. Daignez excuser, gracieuse personne, cette toilette de cabinet.
MADELEINE, riant.
Comment! mais elle me ravit, monsieur Zaphara. Elle vous donne tout à fait la mine d'un gentilhomme dont j'ai toujours désiré faire la connaissance.
ISAAC
Eh! eh! d'un gentilhomme; oui, d'un vieux gentilhomme issu de haut lieu! Je vous comprends, délicieuse enfant; et, me prêtant à votre plaisantbrie, je vous avouerai que je le crois un peu mon parent.
MADELEINE
Ignorant l'adresse de votre parent, monsieur Zaphara, vous me pardonnerez de m'être présentée chez vous.
ISAAC
Pardonner! Oh! oh! pardonner est fort! Un jeune palmier d*iis le jardin d'une veuve! une source vive dans le désert!
une flamme qui pétille à mon vieux foyer 1 Pourquoi suis-jo pauvre, fillette! chaque minute de ton aimable présence te serait soldée en perles fines. Assieds-toi du moins sur cet escabeau, le seul que la nécessité ne m'ait pas réduit à brûler.
MADELEINE, s'asseyant.
J'accepte, généreux vieillard. C'est moi, du reste, qui compte vous payer vos précieux instants. Dites-moi, mon père, si je ne m'abuse, vous êtes physicien et nécromant; vous vendez des produits chimiques, et vous dites la bonne aventure?
ISAAG.
Permets, mon enfant ; je donne des conseils. La sorcellerie est un métier que la raison et la loi réprouvent également.
MADELEINE
Soit. Eh bien... (Levant les yeux sur le bahut.) Ce SOUt doS têtCS de
mort, ces deux choses là-haut?
ISAAC
Des têtes de mort, deux anciens amis à moi ; oui, ma fille.
MADELEINE se lève et va voir les tètes de près. *
Croiriez-vous que je n'en ai jamais vu? On est comme cela
quand on est mort? On n'est pas beau. (Touchant un des crânes.)
C'est là dedans qu'est logée la cervelle, n'est-ce pas?
ISAAC
Oui, oui, la cervelle ; le ressort de la montre, ce qui fciît que l'on rit et que l'on pleure, que l'on pense et que l'on sent , l'âme immortelle; eh ! eh ! tu comprends, fillette ? J'ai vu dernièrement quelque chose de curieux: c'était un homme, très-
vivant d'ailleurs, à qui un éclat d'obus avait en.evé un morceau du crâne, à cette place-ci; par le trou, on voyait battre la cervelle: j'y mis la main...
MADELEINE
Fi ! r horreur I
ISAAG.
A chaque pression de ma main sur la matière cérébrale, rhomme devenait idiot. C'était l'âme que je tenais. Eh! ehl tu comprends, petite? l'âme immortelle I
Bref, vous ne croyez pas à l'âme, vous?
ISAAG.
Eh! eh! comment n'y croirais-je pas, Dieu bon! puisque je 'ai touchée du doigt?
MADELEINE
Vous êtes bien le conseiller qu'il me faut, à présent. (EUe se
rassied.)
ISAAC
Tu as besoin d'un conseil ; parle, ma fille : les années m'ont mis en fonds de sagesse... C'est, hélas ! ma seule fortune... Si j'étais... hum! si j'étais seulement dans l'aisance, mon plaisir favori serait, il me semble, de donner des conseils gratuits à tout venant, sous l'ombrage d'un chêne.
MADELEINE
Vous me connaissez, Zaphara?
ISAAC
Si je te connais, mignonne! Jeunesse, beauté et talent; éclat
de rire sonore et doux comme une cascade en juillet; joie des yeux, tourment des cœurs! Oui, Madeleine, je te connais.
MADELEINE
Eh bien, ma vie, toute fêtée et applaudie qu'elle est, m'ennuie. Il me semble que je me suis trompée de chemin, que j'aimerais mieux autour de moi moins d'adoration et plus de respect.
ISAAC
Bon, bon ! n'en dis pas davantage. Je connais ton mal. Tu as de l'esprit, et cependant le bruit que fait le préjugé dans le monde a fini par troubler ton jugement. Te sens-tu faible? épouse un sot, et fais-toi dévote! Tu t'ennuieras toujours, mais tu t'affaisseras peu à peu dans une imbécillité qui te tiendra lieu de bonheur. Te sens-tu forte? je vais t'initier au grand arcane de la vie, et tu seras réellement aussi heureuse qu'une créature humaine peut l'être.
MADELEINE
Voyons le grand arcane.
ISAAC
Ma fille, si tu veux en croire un vieillard qui aura cent ans à la verdure prochaine, il n'y a de bonheur au monde que dans le sentiment de la force uni à celui de la puissance. Quiconque dirige ses recherches d'un autre côté perd ses peines et ne trouve que le vide. Quiconque ne peut s'élever à la hauteur de ces sentiments n'esta mes yeux qu'un être vil et digne de sa misère. Or, mignonne, avoir la force, c'est dédaigner toutes les conventions devant lesquelles l'espèce humaine se prosterne dans sa stupidité, ne se souvenant pas que ces féti-
ches sont l'œuvre de ses mains; avoir la puissance, c'est se rendre maître du maître des hommes : l'argent.
MADELEINE
Et par quels moyens, s'il vous plaît, religieux vieillard ?
ISAAG.
Par le libre développement des dons naturels que nous tenons du hasard, par leur usage débarrassé de toutes les entraves des préjugés, et ne s'arrêtant qu'aux limites fixées par les lois positives; car il faut respecter la loi. Rien n'est respectable comme un fait. Mais, à côté de la loi, il y a de la marge ; et, à moins d'avoir pratiqué comme moi la raison durant près d'un siècle, eh ! eh ! on ne se doute pas, ma fille, de tout ce qu'on peut faire sans ôtre pendu.
MADELEINE
Et je suppose, docteur, que vous placez Dieu, la vertu et l'honneur parmi les conventions dont il faut au préalable secouer le joug?
ISAAG.
Les hommes, fillette, ont baptisé du nom de Dieu la peur qu'ils ont de leur ombre; et la peur qu'ils ont, à bon droit, les uns des autres, les vilains! leur a fait inventer l'honneur et la morale. La loi seule est respectable, parce que c'est un fait, comprends-tu?... Il est certain qu'on peut gagner une fluxion de poitrine en se mouillant les pieds, et qu'on peut se faire pendre en violant la loi. Eh! eh! le respect de la loi, c'est de l'hygiène.
MADELEINE
Le mépris, qui n'est pas écrit dans la loi, n'est-il pas un
fait aussi, mon père, et un fait qui peut peser bien lourdement sur une tête?
ISAAG.
Le mépris! Qu'est-ce que le mépris, sinon l'envie que le faible porte au fort, l'esclave à son maître? Le mépris de qui? Connais-tu les hommes? De tous ceux qui se mettent aux portes quand je passe, pour crier; « Fi! le juif! le sorcier! Tavare!...» en est-il un, minette, qui ne me fît un pont de son corps sur le ruisseau de la rue, si j'entr'ouvrais seulement un des sacs entassés dans ma cave ?
MADELEINE
Ah ! vous avez des sacs dans votre cave I
ISAAC, ayec force.
Dans ma cave, il y a des tonnes d'or... Je te le dis avec cynisme : peu m'importe qu'on le sache, puisqu'on ne saura jamais où est ma cave. Je n'en suis pas moins nécessiteux, m'étant fait une loi de ne jamais entamer mon capital; et, comme je n'essaye point de lui faire porter d'intérêt, à cause de la mauvaise foi des hommes et des éventualités du commerce, tu conçois que ma pauvreté est grande ; mais grande aussi est la puissance que je tiens suspendue sur le monde.
MADELEINE
Et vous êtes heureux?
ISAAG
Heureux? (ii s'exaitepeu à peu en parlant.) De quelle boue immonde est pétri ton cerveau, si tu peux en douter ? Se sentir placé
par son seul ouvrage à une hauteur où rien d'humain ne vous atteint, et d'où l'on peut verser sur l'humanité joie ou misère, bien ou mal à volonté ! Ne devoir sa force qu'à soi-même, et non à de factices combinaisons sociales qu'un jour détruit I Si je suis heureux? demande-le à l'histoire, demande-le à cette race toujours maudite, toujours persécutée et toujours triomphante, dont je descends I Au-dessus de tous les pouvoirs, plus haut que le roi, plus haut que le prêtre, que vois-tu, toujours et partout? Le juif! le juif, libre des préjugés aux grands noms sonores, dégagé des superstitions qui enchaînent l'intelligence humaine; le juif marchant d'un pas ferme à la conquête de for, à la conquête du monde. Les bûchers, les chevalets et les bourreaux se sont lassés; le juif, non! Les rois et les prêtres s'en vont, mais non le juif, — jamais le juif! Penses-tu que je voulusse échanger ce galetas contre le palais impérial? Quand la banqueroute, avant-courrière des révolutions, entr'ouvre le sol d'un empire, ignores-tu que, si le juif ne jette son or dans le gouffre, le trône y tombe?... Mais tu sais assez ce que l'or peut faire, et tu sais que j'en ai : joins-y la science que j'ai de même, et calcule la somme de mon orgueil. Tu me vois faible de corps; le souffle d'un enfant me renverserait... Eh bien, cette main débile... cette main-là... peut contenir la destruction d'une armée, d'une flotte, d'une ville, à ma fantaisie! Toutes les ondes du Danube n'éteindraient pas l'incendie que cette main pourrait allumer dans Vienne, si elle daignait un instant s'ouvrir avec colère. {D'une voix caime et brève.) Mais la conscience de ce que je puis me suffit. Être fort et se sentir puissant, te dis-je, voilà tout. Tu m'as demandé un refuge contre l'ennui de vivre, je te l'indique; il n'est accès-
sible qu'aux créatures favorisées du hasard, et tu es de celles-là : tu as ta supériorité comme j'ai la mienne; j'ai la science..., tu as la beauté.
MADELEINE, après un silence.
Vous pouvez avoir raison... Mais, dites-moi, si, arrivé sur ce fier sommet, on s'aperçoit qu'on méprise trop les hommes pour avoir le moindre plaisir à les dominer?
ISAAG.
Eh! eh 1 alors... que veux-tu, mignonnette ! On s'en va. — On s'en va, la rirette, on s'en va, la rira... Ehl eh! (Tout en
chantonnant, il va prendre la cornue sur la fenêtre, emplit une petite fiole d'une liqueur noirâtre, puis verse une goutte de cette liqueur dans un verre
d'eau.) On s'en va, la rira, où le monde à la ronde, oii tout le monde va. (n appelle son chat.) Ici, mimi, ici, Bélotte!... viens, mon minet... viens, fidèle compagne du vieux ténébreux; approche, modèle des dévouements mal récompensés. (Le chat s'avance
avec une certaine hésitation.)
MADELEINE, se levant.
Vous ne voulez pas sans doute empoisonner cette pauvre bète, monsieur?
ISAAG.
Bélotte m'est chère, madame. Voilà dix ans et plus qu'elle mêle ses ronflements à mes travaux... C'est un lien, cela... Une habitude, madame, est toujours un lien... — Faites voir votre jolie langue rose à votre vieux maître... — Bélotte m'est
chère, dis-je (U pose sur la langue du chat un tube qu'il a trempé dans le
verre : le chat tombe foudroyé.); mais la scicnce m'cst plus clière que
ne me l'était Bélotte. (Se frottant les mains et se parlant à lui-même.)
C'est réussi.
MADELEINE
Voyez-vous, vous ne me persuaderez pas que ce soit bien, ce que vous venez de faire là.
ISAAG.
Eh ! eh! la loi n'a rien à y voir. (Présentant la fiole à Madeleine.)
Cinquante ducats.
MADELEINE, tirant sa bourse.
Les voici. (EUe prend la fiole.) Je VOUS remercie. Adieu.
ISAAC
Adieu, jeune fille. Celui qui t'aimera d'amour sincère sera un drôle bienheureux... eh! eh! un bien heureux drôle. (Madeleine sort.)
Le môme soir. — Au théâtre dans la loge de Madeleine.
Madeleine, sortant de la scène, rentre dans sa loge, suivie d'une habilleuse; elle est en grande toilette de fantaisie. Des garçons de théâtre apportent d'énormes bouquets qu'on vient de lui jeter ; les sièges et le tapis de la loge en sont jonchés.
MADELEINE
Merci, merci; mettez tout ça là. (les domestiques s'en ront.) Ils
sont tous fous, ma parole!
l'habilleuse.
C'est qu*aussi mademoiselle a joué comme un ange, ce soir.
MADELEINE
Voyons, ma bonne, est-ce que je ne joue pas toujours comme un ange, par hasard?
L^HÂBILLEUSE .
Oh! si fait.
MADELEINE
Eh bien, alors, qu'est-ce que tu chantes?... Enlève-moi ces épingles, et puis va- t'en; je vais m'arranger les cheveux et ôter mon rouge, et tu reviendras me défaire dans vingt minutes.
(On frappe.) Vods qui CSt là.
l'habilleuse.
Mademoiselle, il y a lord Sheûeld, le duc d'Estival et le prince Erlofif.
MADELEINE
Entrez, entrez, messieurs. (L'habineuse «on. lord ShefleW, d'Estiral et Erloff entrent en frappant des mains, et en disant : «Ah! charmante ! éblouissante ! dlrine ! »)
MADELEINE
Bon! bon! venez, qu'on vous gronde... Vous êtes trois traîtres... Pour Dieu! Prince Erloff, contenez votre grand sabre... Je vous avais prié de le faire couper en deux... Vous accrochez tout... Oui, trois traîtres que je dénonce les uns aux autres... Et d'abord, vous, SheQeld, reprenez votre projectile... Le bouquet suffisait sans ce bracelet... Savez-vous ce que vous avez fait, malheureux, avec votre bracelet ?
LORD SHEFIELD. Grarité imperturbable; léger accent anglais.
J'ai fait? quoi?
MADELEINE
Vous avez tué le souffleur, milord, tout bonnement.
LORD SHEFIELD.
Oh! vrai? le souffleur? Je n'ai pas vu. Il était marié?
MADELEINE, imitant l'accent de Shefield.
Oh! pourquoi?
LORD SHEFIELD.
Je ferais une pension... Mais, mademoiselle, vous plaisantez peut-être?
MADELEINE
Oui, peut-être;... mais je ne plaisante pas en vous disant de reprendre ce bracelet, milord; et vous, d'Estival, vos émeraudes; et vous, ErlofiF, vos verroteries, assez proprettes d'ailleurs, il faut être juste.
TOUS TROIS, le récriaat.
Ah! mademoiselle! ah!
MADELEINE, leur tournant le do», et s'arrangeant devant la glace pendant toute la scène.
Je ne comprends pas ces réclamations. Voulez-vous me faire le plaisir de me dire quels sont les termes de notre traité? Aussi bien, je crois que voici le moment de se recorder làdessus. D'Estival, votre bouche en cœur a la parole.
d'estival.
Mademoiselle Madeleine, il y a juste un an, au souper de
I, comme nous étions sur le point de nous entre-tuer, ces deux messieurs, le comte Jean et moi, à propos de vos beaux yeux, vous daignâtes jeter entre nous votre gant parfumé, avec ces paroles que j'ai recueillies : « Messieurs, ce massacre serait sans objet; pour cause de désenchantement, je désire demeurer quelque temps libre de ma personne, afin de reprendre haleine; mais, à la prochaine nuit de Noël, si je conserve toujours ma liberté, je vous réunirai tous quatre à souper chez moi ; et, comme vous êtes, après tout, ce qu'il y a de plu* galant et de plus huppé dans Vienne... »
MADELEINE
Huppé? Ai-je dit huppé?
d'estival.
Le mot fut dit.
madeleine.
Je le trouve sans façon. Continuez, duc.
d'estival.
« ... et de plus huppé dans Vienne, je vous promets de distinguer l'un de vous. Promettez-moi, en retour, de rester bons amis, quoi qu'il arrive. » Nous sommes restés bons amis, mademoiselle, et nous sommes à la nuit de Noël.
madeleine.
Ne pourriez-vous, messieurs, me renouveler ce billet poui un an?
TOUS trois, avec énergie.
Ahl ah!
MADELEINE
Eh bien, vous ôtes des juifsl Mais vous avez oublié une de nos conventions : c'est que, durant tout le temps de votre candidature, vous ne pouvez m'offrir aucun présent, les fleurs exceptées. Je ne dois pas être suspecte de céder à une autre influence que celle de votre mérite personnel. Débarrassoz-moi donc de ces historiettes-là, s'il vous plaît. — Votre bouquet est d'un très-joli goût, d'Estival : ça vient de Paris, ça?
d'estival.
Du Palais-Royal, par le télégraphe, mademoiselle.
MADELEINE
Et le vôtre, milord?
LORD SHEFIELD.
Ohl moi... Avez-vous remarqué la fleur qui a une racine?
MADELEINE
Ma foi, non; ça veut dire quelque chose, la fleur qui a une racine?
LORD SHEFIELD.
Oh! rien... Seulement, il n'y en avait qu'une, a dit cet homme, en Europe; et, puisque la voilà, il n'y en a plus. J'en suis bien aise, si cela vous est agréable.
MADELEINE
Comment donc, milord! vous permettez que je constate la racine? Tiens! c'est vrai! 0 la belle racine! — Et vous,
Frloff, où votre grand sabre a-t-il coupé ces fleurs des tropiques?
ERLOFF.
Moi, charmante, je les ai fait voler, la nuit passée, dans le jardin botanique par quatre paysans à moi. Je m'étais dit : « Les gardiens m'en assommeront deux ; mais, pendant ce temps-là, les deux autres feront le coup. C'est précisément ce qui est arrivé. »
MADELEINE
C'est très-fin, ce calcul, avec une nuance cosaque; mais le comte Jean a fait encore mieux que vous trois, messieurs...
d'estival.
Ah! le comte Jean! Parbleu! il a des serres magnifiques!
MADELEINE
Eh bien, justement, je n'ai rien vu de sa façon... il ne m'a pas jeté une pâquerette, pas la queue d'une... il s'est même sauvé avant la fin de la pièce... Ah! comme il va avoir peu d'agrément quand il va se présenter, celui-là ! (un grand bruit de voix dans la rue.) Qu'cst-ce qu6 c'cst quo ça? Voycz donc, messieurs.
d'estival, regardant par la fenêtre.
En vérité, je ne sais. Je ne vois que la neige qui poudroie, quelque chose d'indistinct qui verdoie, et une grande foule qui
86 coudoie... (on entend des rires dans le couloir.) MADELEINE.
C'est la voix du comte!... Entrez! (Entre le comte Jean.) Bon-
jour, Jean de Nivelle, qui s'en va quand on l'appelle... Qu'estce qui se passe donc, monseigneur? Est-ce une émeute,... un incendie?... quoi?
LE COMTE JEAN, riant.
Ah! ahl c'est votre bouquet, votre petit bouquet, mon enfant! Ahl que vous êtes belle ! — Seigneur Dieu! messieurs, qu'elle est belle!
MADELEINE
Comment! c'est mon bouquet qui fait tout ce tapage?
LE COMTE JEAN
Eh! oui; vous savez que j'avais des serres fort vastes, où le touriste venait admirer les flores des cinq parties du monde... Eh bien, tout cela, cèdres du Liban et palmiers du Nil, plantes de l'Inde et delà Chine, arbres et arbustes, feuilles, fleurs et fruits, tout a été mis bas, égrené, émietté, et j'en ai fait litière pour vos chevaux, ma reine ; la rue en est émaillée, du théâtre jusqu'à votre porte. Ça n'est pas très-joli, mais ça sent bon.
MADELEINE
Allons! touchez là, comte... C'est absurde !
LE COMTE JEAN, se laissant tomber en riant sur un diran.
Non ; mais ce qu'il y a de contrariant, c'est que, voyant ça, mon jardinier s'est pendu.
MADELEINE
Bon! voilà mi lord qui fera une pension. N'est-ce pas, milord?
LORD SHEFIELD, soucieux.
Moi? Oh! non. Je suis vexé.
UN DOMESTIQUE, entrant.
Une lettre pressée pour M. le comte.
LE COMTE JEAN
Pour moi? donne, (ll ut la letlre dans un coin.)
ERLOFF.
Pardieu ! si j'avais su, moi, j'aurais fait venir mes vingt-cinq mille paysans avec chacun un sapin dans la main.
MADELEINE
On le fait, mon prince, et on ne le dit pas.
d'estival.
Moi, j'ai envie de faire comme le jardinier de M. le comte.
MADELEINE
Bah ! d'Estival, attendez la fin du souper. Les choses tournent quelquefois à l'envers de ce qu'on croit. (EUe regarde avec
dépit le comte Jean, qui parait tout absorbé parla lecture de sa lettre.) Maintenant, vous allez me laisser... Ah ! nous aurons ma camarade Rosette, à propos...
ERLOFF.
Âh! pourquoi? elle est stupide.
MADELEINE
Je ne le conteste point; mais je l'invite toujours à cause de
sa petite fille, Berlhn, qui est un amour... Partez, messieurs; à bientôt... Deux mots, comte Jean, s'il vous plaît. (Erioff, siw-
fleld et d'Estival sortent.)