SCENE IL
LA MARQUISE, LE MARQUIS, en grande toilette.
LE MARQUIS
Restez, restez, ma chère, c'est moi, (II s'approche de la cheminée, se chauEfe les pieds, et reprend avec une galanterie distraite.) Qu'cSt-CÔ
que c'est que ce joli petit ouvrage que vous faites là?
LA MARQUISE
Regardez-le donc, ce joli petit ouvrage, avant que d'en parler.
LE MARQUIS
Mais c'est précisément parce que je l'ai regardé que je vous demande ce que c'est, chère belle!
LA MARQUISE
Du tout : vous êtes fort occupé à vous admirer dans cette glace; sans quoi, vous auriez vu tout de suite que cette vilaine grosse cravate que je tricote pour mon cocher n'est pas un joli petit ouvrage.
LE MARQUIS, gaiement.
Quelle chicane me cherchez-vous là? Ce sera très-laid autour du cou de votre cocher, et c'est très-joli entre vos mains, voilà tout.
LA MARQUISE
C^est charmant, ce que vous dites là!
LE MARQUIS
Je dis ce que je pense. Mais quelle idée vous a prise de faire cette galanterie à Jean?
LA MARQUISE
Le pauvre garçon a un rhume perpétuel; comme je n'ai rien de mieux à faire, je lui tricote ce petit objet de votre admiration: est-ce que cela vous contrarie?
Que vous soyez toute bonne, comme vous êtes toute belle? non, en vérité.
LA MARQUISE
J'en suis ravie au fond de l'âme.
LE MARQUIS
Seulement, vous vous fatiguez les yeux avec vos bonnes œuvres, et je vous prie de les ménager, madame, si ce n'est pour vous, du moins pour moi, qui les regarde souvent, et qui en rêve toujours.
LA MARQUISE
Vous êtes ce soir d'une humeur a réable, à ce que je vois.
LE MARQUIS
IlélasI je suis ce soir, comme toujours, amoureux de vous, malgré le ridicule que l'on voit à ces sortes de choses.
LA MARQUISE
N'en mourrez-vous point?
LE MARQUIS
Vous êtes surprenante. Pourquoi ne serai-je pas amoureux de vous, voyons? N'êtes- vous point la plus jolie du monde?
LA MARQUISE
Je ne vous dis pas le contraire; mais j'ai l'iionneur d'être votre femme, et c'est là, à vos yeux du moins, un inconvénient fort capable d'annuler toutes mes belles qualités.
Oh ! ohl Et la raison de cette déraison que vous me prêtez?
LÀ MARQUISE
Bah! on s'habitue à tout; et c'est, je suppose, pour que je ne m'y habitue point que vous êtes si sobre à l'ordinaire des choses gracieuses que vous me prodiguez ce soir. Mais où allez-vous donc, sans indiscrétion, avec cette toilette écrasante?
LE MARQUIS
Je vais à mon cercle. Mais, pour en revenir à vos provocations...
LA MARQUISE
A votre cercle? Vous n'avez pas coutume d'y aller en si brillant équipage.
LE MARQUIS
C'est une tenue de rigueur aujourd'hui ; on nous présente un grand seigneur étranger, un petit souverain de je ne sais quel pays.
LA MARQUISE
Péruvien peut-être?
LE MARQUIS
Pourquoi Péruvien ?
LA MARQUISE
Parce que, lorsqu'on vient de si loin, il est fort commode de se faire passer pour ce qu'on veut. Personne n'est tenté d'y aller voir. — Est-il marié, ce cacique?
Vous y tenez. Marié? Je ne sais. Pourquoi cette question?
LA MARQUISE
C'est que je ne recevrais pas sa femme, je vous en avertis. Je suis fatiguée des étrangers en général, et en particulier des étrangères. Ne pensez-vous pas comme moi qu'il ne nous vient pas grand'chose de bon de ces régions-là? A quelle heure faut-il que vous soyez à ce cercle?
LE MARQUIS
Mon Dieu, vers neuf heures, je pense. Est-ce que vous me renvoyez?
LA MARQUISE
Comme vous voudrez.
LE MARQUIS
Avouez au moins que c'est mal reconnaître mes frais d'amabilité.
LA MARQUISE
Ne vous mettez pas en dépense sur cette matière: cela deviendrait inquiétant. Je finirais par croire que, si vous me jetez aux yeux tant de poudre d'or, c'est qu'il vous paraît urgent de m'aveugler.
LE MARQUIS
Bon Dieu! me feriez-vous la grâce extrême d'être un peu jalouse?
LA MARQUISE
Si je l'étais, je ne vous le dirais pas, je vous le prouverais.
Et de quelle façon, s'il vous plaît?
LA MARQUISE
Mais en vous donnant, s'il vous plaît, d'excellentes raisons d'être jaloux de votre côté.
LE MARQUIS
D'excellentes raisons, madame ?
LA MARQUISE
D'excellentes raisons, monsieur; des raisons qui seraient les meilleures du monde.
t\0 SCÈNES ET PROVERBES.
LE MARQUIS
Permettez-moi de dire que cela serait injuste.
LA MARQUISE
Injuste? Je n'ai pas l'avantage de vous comprendre.
LE MARQUIS
Il ne peut échapper à un esprit supérieur comme le vôtre que l'infidélité d'une femme ne saurait jamais être la revanche légitime, la contre-partie équitable de l'infidélité de son mari, par exemple.
LA MARQUISE
Croyez-vous? Le mot devoir est donc un mot à double entente, dites-moi, une sorte de dieu mystérieux à deux visages, qui nous regarde, nous autres, d'un œil implacable, tandis qu'il vous sourit avec aménité? C'est donc, ce mot devoir, un terme ambigu qui, dans votre franc-maçonnerie conjugale, vous réserve l'infidélité comme un droit, et ne nous laisse que les bénéfices outrageants d'une contrebande criminelle?
LE MARQUIS
Permettez...
LA MARQUISE
Je ne permets pas, justement. Ainsi, vous n'oseriez en honneur violer les conventions arrêtées entre vous et votre valet de chambre; mais la foi jurée à votre femme, l'échange de serments fait entre elle et vous au pied de l'autel, à la bonne heure, celai Pour tout dire, vous nous faites, — et cela en
temps de république, notez bien, — le sort des ci-devant nègres qui vous devaient tout et à qui l'on ne devait rien !
LE MARQUIS
Pardon, je n'ai pas dit cela et même je ne le pense pas. Un homme qui se permet de trahir sa femme me paraît commettre une assez méchante action, une faute très-répréhensible.
LÀ MARQUISE
Oui, j'entends, — une espièglerie.
LE MARQUIS
Un crime, si vous voulez, mais avec des circonstances atténuantes qu'on ne peut invoquer pour la faute d'une femme.
LA MARQUISE
Cela est décisif.
LE MARQUIS
Cela est certain. Et remarquez que, si je voulais parler comme la loi...
Ah! la loi! joli!
LE MARQUIS
Je dirais que l'infidélité d'une femme peut avoir pour la famille, pour la société, des conséquences désastreuses que n'a point celle d'un mari... Je ne veux pas voir ce côté positif de la question... Je l'envisage à un point de vue plus digne de nous deux... Mais encore cela est-il très-délicat à dire, et je vous demanderai de me deviner beaucoup plus que de me comprendre.
LA MARQUISE
Jo crois, en effet, que cela ne me paraîtra pas clair.
LE MARQUIS
Peut-être. Croyez-vous, madame, qu'une femme de quelque valeur, bien entendu, je ne parle que de celles-là, qu'une femme puisse avoir un amour, en dehors de son ménage, sans s'y donner tout entière et sans être coupable de trahison à tous les chefs envers son mari? Un homme, mon Dieu! un homme dépensera, dans une intrigue passagère, un peu d'esprit, s'il en. a, et ce sera tout.
LA MARQUISE
Et s'il n'en a pas ?
LE MARQUIS
Mais une femme ne se donne pas pour si peu : je le dis à votre honneur, à l'honneur de votre sexe, vous ne sauriez avoir un amour sans y placer toute votre âme, tout votre être, sans passer à l'ennemi corps et biens; quand nous ne faisons que détourner quelques-uns de nos loisirs de Texistence conjugale, vous la désertez tout à fait ; vous vous créez une vie nouvelle et complète à côté de celle que vous aviez promis de vivre pour nous. Nos erreurs sont des manques d'égards qui peuvent causer un moment de désordre dans le ménage; les vôtres sont une ruine absolue et irrémédiable... C'est pourquoi la peine du talion ne me semble pas applicable en pareille matière. Du reste, il est possible que je m'explique mal, ou que vous n'ayez pas toute l'impartialité nécessaire pour pro-
noncer dans cette cause, quoique, Dieu merci, elle ne concerne ni vous ni moi.
LA MARQUISE
Avez-vous fini ? Eh bien, c'est ce que je disais : quand vous nous trompez, vous êtes des espiègles qui méritez le fouet ; et quand nous vous trompons, nous méritons la question ordinaire et extraordinaire. C'est plein d'équité et de galanterie. Bonsoir; allez à votre cercle : il est neuf heures.
LE MARQUIS
Remarquez, ma chère, que vous me mettez à la porte.
LA MARQUISE
Cela vous arrange assez, j'imagine. Moi de même. Bonsoir.
LE MARQUIS, lui baisant la main.
Songez un peu à mes théories; vous verrez qu'il y a da vrai.
LA MABQUISE.
Vous auriez tort cependant d'en venir à la pratique, je vous jure.
LE MARQUIS, en s'en aUant.
Oh ! c'est tout bonnement un exercice oratoire. Demain, si vous voulez, je plaiderai le contraire. Bonne nuit, (u sort.)