‹ Scènes et proverbesChapitre 24 sur 47 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LA MARQUISE, sur une causeuse, au coin de la cheminée: ella tricote.

Décidément, c'est une chose ennuyeuse que de tricoter; mais cela vaut mieux que de faire un petit chien en tapisserie,

comme la fille de ma portière. (Elle lèye les yeux surla cheminée.)

Tiens ! mon journal, déjà! Par où est-il entré? Je ne me souviens pas du tout... Ce tricot vous absorbe, c'est effrayant! ^EUe ouvre le Journal.) Nous sommes toujours en république, à ce qu'il paraît... Ça me contrarie, à cause de ma mère, car moi, ça m'est bien égal... Gomment! il y a deux empereurs d'Allemagne, à présent?... Ils se mangeront... « L'épée de la France!... » On parle beaucoup de l'épée de la France...

I Allons, travaillons, et ne pensons à rien, si c'est possible... pn devrait bien inventer pour les femmes une sorte Id' occupation convenable qui empêchât la pensée de trotter... îcar voilà notre infortune capitale... (Entre Louison.) Qu'est-ce que c'est?

LOUISON

Une lettre pour madrime la marquise.

Donnez, (toulson sort. Déposant son ouvrage.) Qu'cst-Ce que c'cst

que ça? Quelle est l'aimable personne à qui je dois d'avoir un prétexte de paresser encore un instant? Une lettre qui vous arrive quand vous êtes seule, le soir, au coin du feu, c'est toute une aventure, un petit mystère charmant, qui, comme tous les mystères charmants, se termine en déception. Voyons. (Elle ouvre la lettre.) Je ne connais pas l'écriture... (usant.) « Madame, un ami sincère prend la liberté de vous prévenir que M. le marquis, votre mari, a ce soir un rendez-vous avec madame de Rioja; elle l'attend chez elle, rue de-Choiseul, à neuf heures. » Et pas de signature... Quelle infamie! (Eue jette la lettre au feu.) Cette madame de Rioja, une Péruvienne, une Mexicaine, je ne sais quoi, tombée on ne sait d'oij, veuve d'on ne sait qui! On reçoit cela! Ces étrangers, c'est comme la garde nationale, ça entre partout ! C'est une femme perdue d'ailleurs, et avec laquelle on ne compte plus. Je croyais meilleur goût à ce marquis. Elle est laide, ou du moins je suis plus jolie qu'elle: il n'y a que lui pour ne pas le voir, avec ses yeux de mari ! (Eiie reprend son ouvrage.) Le marquis n'est ni plus ni moins que tous les hommes, mon Dieu, non! Je suis sa femme, c'est tout ce qu'il lui faut; je l'aime, c'est un luxe dont il se passerait. Il entend dire qu'il est heureux d'être mon mari, et c'est de l'ent ndre dire qu'il est heureux... (Après un silence.) Si j'avais dcs cnfauts, ma vie serait moins triste, jene me plaindrais pas... La belle gloire, vraiment, quand il

aura placardé cette Péruvienne! une femme jaune, enfin!... c'est gentil, si on veut... Mais, après tout, quelle foi ajouter à ce misérable anonyme? Ce rendez-vous serait à neuf heures ; il est déjà huit heures et demie, et je sais que mon mari travaille fort tranquillement chez lui. (on frappe.) Ah! mon Dieu! le

voici. (EUe tricote avec contention.)

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