LE PRETRE
Son nom, mon fils? (Frémissement et murmures parmi les conjurés.)
ULRIG s'agenouille et semble prier; se relevant.
C'est moi.
SALADO,
Bravo!
ULRIG.
Mes amis entoureront le château, et, au premier cri d'alarme, ils forceront la garde. Il serait bon qu'un de vous eût le courage d'entrer à ma suite pour donner le signal au dedans. Qui me suivra ?
IIANSFELD.
Moi.
SALADO.
Monsieur, je vous salue.
ULRIG.
Maintenant, amis, à vos postes. Dans un quart d'heure, si je ne suis pas au château, appelez-moi traître. Viens, Mans-
feld. (Les conjurés se séparent.)
SALADO, courant après lui.
Tu m'as traité de haut en bas dans ta philippique ; c'est égal, permets-moi de l'embrasser.
ULRIG.
Laisse-moi. (n le repousse.)
SALADO.
Eh bien, tu t'en repentiras; tu t'en mordras les pouces singulièrement. (Il s'en va.)
Chez Ulric. Entrent Dlric et Mansfeld. Alix se lève vivement et demeure debout toute tremblante, la main appuyée sur le dossier d'un fauteuil. Ulric s'approche d'elle, la regarde un moment en silence, puis l'embrasse sur le front avec émotion.
ALIX, ULRIG, MANSFELD.
ALIX
C'est maintenant?
ULRIC
Mansfeld vient avec moi. Nous nous aiderons; Dieu nous aidera. Ne crains rien.
ALIX
A quelle heure?
Tout de suite. Allons! allons! veux-tu que ma main soit ferme? ne tremble pas. (a Mansfeid.) Je vais chercher la lettre
de Staumer là-haut. (Il monte l'escalier en spirale et disparaît.) MANSFELD.
Jeune fille, soyez ferme, au nom de Dieu, Dans une seule
ALIX
larme de femme, il y a souvent, ma fille, l'honneur d'un homme, et quelquefois la destinée d'un peuple, (ahx prend sans
répondre la main de Mansfeld. Au même instant, on entend un cri dans la chambre au-dessus. Ulric descend l'escalier en courant, pâle et les cheveux en désordre.)
ALIX
Mon Dieul qu'y a-t-il donc?... Ulric, qu'as-tu?
ULRIC
La lettre! la lettre n'y est plus! la cassette est vide!... Alix, on est entré ici. Quelqu'un est venu? dis; tu as laissé la porte ouverte en sortant, malheureuse!
• ALIX
Est-ce possible?... Mais non... je ne me souviens pas... Et puis dans quel intérêt ce vol? N'as-tu pas caché à tout le monde l'existence de cette lettre?... qui l'aurait prise?... Astu bien cherché ?
ULRIC
Cherché! je te dis que la cassette est vide! Miséricorde! c'est un malheur irréparable. Comment approcher du comte maintenant? quel prétexte? quel moyen? Il me recevrait au milieu de sa garde, sa cuirasse sur la poitrine. C'est impossible! Je suis perdu !
MANSFELD
, Oij était la clef de la cassette?
ULRIC
A mon cou, à cette chaîne ; la serrure est forcée !
MANSFELD
C'est étrange. Et tu n'avais confié à personne le secret de cette lettre ?
ULRIG.
A personnel jamais. Alix, es-tu sortie ce soir?
ALIX
Quelques minutes seulement; le temps d'aller à Sainte- Claire, d'allumer un cierge et de revenir. Je suis sûre d'avoir fermé la porte.
ULRIC
Dieu! mon Dieu!... (n court à une des fenêtres.) Qui a brisé cette vitre? Est-ce toi?
ALIX
Une vitre brisée! je ne l'avais pas vue... Non, ce n'est pas moi, j'en suis certaine.
MANSFELD
Et voici au dehors des branches de vignes rompues. Quelqu'un est venu, ou s'en est allé par là.
Oui! c'est cela! pendant son absence!... Oh! Seigneur! et moi qui ai promis, qui ai juré... Certainement, ils ne me croiront pas; ils diront que j'ai faussé ma parole, forfait à mon serment, que j'ai eu peur... Que faire? que faire maintenant? (Il se tord les mains arec désespoir.)
ALIX. «65
MANSFELD
Une seule chose : avertir les conjurés sans perdre un instant. Sauvons au moins leurs têtes.
ULRIC
Et ceux de Bamberg, et ceux de Wurtzbourg, et toute la Franconie, vas-tu l'avertir aussi? Le comte vivant, leur ré-
■volte n'aura servi qu'à lui désigner des victimes... Ils ont cru à ma parole : eh bien, ils mourront à cause de cela! Oh! misérable!... et, c'est vrai, je les trahis; j'aurais dû avoir plusieurs moyens... Dieu,... mon Dieu!... j'ai livré, j'ai livré mes frères... Ce n'est pas Brutus qu'on t'appellera, pauvre garçon, c'est Judas! (ii cache sa tête dans ses mains.) Voilà comme je te venge, mon Alix... Tu avais bien raison de me mépriser, va... Qui est-ce qui saura même si elle a jamais existé, cette lettre?... J'ai menti, mes amis, il n'y a jamais eu de lettre... Tiens, Mansfeld, va-t'en. Dis-leur ce que tu voudras... Il faut que j'en finisse avec ce tourbillon que j'ai dans la tête
(U tire Tiolemment son poignard.)
ALIX, lui arrêtant la main.
Donne-le-moi, rejoins tes amis, et tiens-toi prêt. Je vais
Ituer le comte.
ULRIC
Tu es folle, Alix.
AI.IX0 Tu serais déshonoré, tu l'as dit; tu serais infâme. Je ne le [veux pas, et je veux que mes frères soient vengés. J'ai ouvert la Bible tout à l'heure. Dieu m'a mis sous les yeux l'histoire
de Judith. Ce qu'elle fit pour son peuple, je vais le faire pour le mien. Le billet que le comte m'a jeté tantôt me suffira pour entrer.
ULRIC
Non, non, je ne puis souffrir cette pensée.
ALIX
Qu'y a-t-il de changé? Croyais-tu m'avoir trompée? Tu ne pouvais survivre à ton dévouement, je le savais. Ne devionsnous pas mourir cette nuit? Qu'importe le reste? Laisse-moi partir, mon bien-aimé.
ULRlC.
Hélas! c'est une affreuse pensée! Mansfeld, est-ce que je dois le souffrir?
MANSFELD
Tu le dois.
ULRIC
Eh bien Alix... Oh! pourquoi t'ai-je connue? pourquoi t'ai-je aimée?...
ALIX
L'heure avance ; laisse-moi dégager ta foi.
ULRIC
Est-il bien vrai, mon Dieu ! qu'il n'y ait pas d'autre moyen ?
Il n'y en a pas.
ALIX. 267
ULRIC
Eh bien, qu'elle parte... Une minute seulement, donnezmoi une minute. Si je retrouvais cette lettre!... Je ne vous
demande qu'une minute, (n monte précipitamment les degrés de l'esier.)
MANSFELD
Tout à l'heure j'ai douté de vous, jeune fille ; je vous demde pardon. Si vous m'en croyez, partez sans le revoir.
ALIX
Oui, maître, oui, vous avez raison... Mais il faudrait cepen-
mt... Je suis toute en désordre... Il faut que ce comte me
rouve belle. Ah! je connais près d'ici une vieille juive qui
fait commerce de parures... Je vais entrer un moment chez
elle... Adieu.
MANSFELD s'incline et baise la main d'Alix.
Adieu. {Elle sort.) Je voudrais être mort avant qu'il revienne.
(Ulric redescend.)
ULRIC
Rien, rien. Où est Alix?
MANSFELD
Elle est partie.
ULRIG.