LES CONJURÉS
Allez au diable avec vos moustaches de choix !
RANUCE
Ah çà ! mes maîtres, je ne vous comprends pas ! Va-t-on se battre, oui ou non ? Se bat-on d'usage avec des édredons et des coiffes de vieille femme ? Moi, j'ai cru qu'on allait se battre.
ULRIC
Messieurs, Ranuce est un soldat : il s'est mal expliqué. Il a voulu dire seulement qu*il serait sans pitié pour les partisans du comte.
RANUCE
Sans doute.
MUNIUS.
Si les gens du capitaine Ranuce entrent dans notre quartier, nous y resterons pour défendre nos femmes et nos biens.
RANUCE
Juif, c'est m'insulter que d'insulter mes hommes.
MUNIUS.
C'est un pillard, mes bons seigneurs. Il me doit deux cents florins qu'il m'a empruntés sur de fausses hypothèques.
RANUCE
Juif, tu es un traître félon.
MUNIUS.
Il vole dans les rues, la nuit.
RANUCE
On avouera que ceci est insupportable, (ii dégaine sa longue
épée et saute à bas de la chaire.)
ULRIC, se jetant au-derant de lui.
Ranuce, et toi, juif, voulez-vous nous perdre par vos misérables querelles? Avez-vous une âme? Songez-vous à l'heure où nous sommes ? Juif, ne crains rien. Je te réponds de tes biens sur mon honneur. Tu entends, Ranuce, il y a plus d'une façon de trahir, camarade. La plus grande trahison envers la liberté, c'est un crime commis en son nom, une lâcheté couverte de son égide. Ranuce, embrasse le juif.
RANUCE
Oublions tout, digne Munius. (n l'embrasse.)
MUNIUS.
A -l'aide! il m'étouffe!
RANUCE
Vous vous trompez, Munius, sur le sens de mon étreinte
MANSFELD, bas, à Ulric.
Crois-moi, nous ferions mieux de partir et d'aller vivre loin d'ici.
ULRIG.
Il est trop tard. Sois sûr, ami, que toutes ces mesquines
ALIX
discussions céderont tout à l'heure au sentiment d'un devoir commun et d'un danger présent.
s A L A D 0 , de sa place.
Messieurs et frères I
A la chaire !
FRITZLAR
C'est inutile. Je n'ai que quelques paroles d'encouragement à vous adresser.
FRITZLAR
A la chaire 1 à la chaire !
SALADO.
Volontiers. (ll monte dans la chaire, suivi dos deux masques qui n'ont pas quitté ses côtés durant toute la séance.) FrèreS ! si quelque chose
est capable de troubler un esprit vaillant, c'est sans doute TimRge d'un trépas prochain, surtout quand ce trépas se présente avec l'appareil d'une torture raffinée. Ma faible chair • frémit malgré moi, lorsqu'on vous considérant tous tant que vous êtes, je me dis : t Ainsi donc ces visages, dont la plupart me sont familiers, les uns ovales, les autres ronds, tous animés des couleurs de la santé, seront tous dans quelques instants des masques également livides, tous également contractés par la surprise d'une mort violente. (Murmures.) Voici donc des êtres vivants et bien conformés qui viennent de souper paisiblement ei famille, qui marchent et qui digèrent, dont tous les organes enfin jouent d'un jeu sain et régulier, et qui, demain matin,
seront uniformément couchés sur la poudre, masses inertes et pénibles à voir, môme pour les yeux de leurs proches. (Murmures plus violents.) En un tour de main, toutes ces têtes auront quitté toutes ces épaules. (Assez i assez ! ) Les dents serrées, les lèvres hideusement béantes, les muscles retirés, les yeux ternes ou injectés de sang, elles auront roulé pêle-mêle avec des corps agités d'effroyables convulsions, sur l'herbe humide de la rosée nocturne, au chant matinal des oiseaux. La sensibilité survitelle à la décollation?... » (Tempête de cris : A bas ! à bas ! )
MANSFELD
Monsieur, perdez -vous la tête?
Non, monsieur; mais je la perdrai dans peu, ainsi que vous la vôtre... Je conçois, au reste, l'impatience des braves qui m'interrompent, et je leur pardonne de s'être mépris sur mes intentions. J'étais à peine au tiers de mon exorde. Après avoir fait allusion au sort qui nous attend, je comptais, par une transition brusque, démontrer la grandeur de l'homme qui sait dompter ses instincts les plus vifs, et les museler en quelque façon par le frein des sentiments généreux. J'avais cru devoir présenter sous de fortes couleurs le tableau de nos dangers, afin de relever d'autant plus le courage de ceux qui les affrontent. C'était un plan comme un autre. On ne veut pas m'écouter, n'en parlons plus.
FRITZLAR
C'est un traître ! les deux inconnus qui l'accompagnent sont des espions du comte t
ALIX. 259
SALADO.
Je vous attendais Jà, syndic rancunier. Ces deux hommes sont, en effet, des recrues de ma façon. Depuis longtemps, il me paraissait désirable qu'il y eût dans notre société deux memresau moins dont la fidélité ne fût point douteuse. Je les ai uvés, frères, et je vous les présente. On tirerait ces deux valiers à quatre chevaux, qu'on ne saurait leur arracher un tu touchant la conspiration. Je n'hésite pas à dire que je uis plus sûr d'eux que d'aucun de vous et de moi-même. Ils ont l'avantage discret d'être sourds et muets de naissance.
(Hilarité et murmures. Salado descend triomphalement de la chaire. Dlric y monte à sa place.)
ULRIC
Est-ce ici une assemblée d'hommes qui préparent la liberté à leur pays sous l'œil du Dieu vivant ? ou sommes-nous dans Tantichambre d'un tyran, au milieu de bouffons qui raillent et de valets qui se querellent? Il y en a un ici devant qui nous devons tous rougir : car, par pitié pour nous, par pitié pour nos mères, pour nos sœurs, pour nos enfants, il a résolu de se dévouer seul ; de prendre pour lui l'acte décisif de la lutte, la mort du comte, ne laissant aux autres que le danger médiocre de massacrer ou de recevoir à merci des hommes privés de leur chef. Celui-là seul, que sa main le trahisse ou le serve bien, celui-là doit mourir. Autant que vous, plus que vous îut-être, il tenait à la vie par des liens doux et puissants ; )h bien, voilà l'encouragement que nous lui donnons à son mre suprême! Pour épargner un déchirement à nos cœurs, déchire le sien de sa main, et voilà notre adieu à cette vic- Imel Celui-là, amis, je le connais, j'étais près de lui tout à
l'heure; je tenais sa main, je l'ai sentie trembler. Avait-il peur ? Non, il doutait, son âme était navrée ; en entendant à pareil moment vos indignes débats, il doutait de votre cause sacrée, il doutait de son sang, qu'il va répandre pour elle... Vous êtes au pied de son lit d'agonie; il vous tend la main, il vous dit par ma voix : « Mes amis, détournez de mes lèvres cette coupe trop amère ; prenez mon âme en miséricorde, rendez-moi la foi. Ne me laissez pas mourir en désespéré, mourir incrédule aux noms pour lesquels je meurs, incrédule à la patrie, à la liberté, à la sainte fraternité humaine!... » Amis, frères, exauçons cette voix que nous n'entendons plus ! si vous avez un cœur, tous tant que vous êtes, je vous en adjure à genoux, demandons pardon à Dieu d'avoir jeté à cette heure solennelle des doutes si impies dans l'âme d'un
martyr 1 {n s'agrenouiUe.)
LES CONJURÉS, tombant à genoux.
Vive Ulric! à mort le comte! vive la patrie!
ULRIC
Merci, merci pour lui. Voici l'heure; n'avons-nous pas un
prêtre ici? (un conjuré s'avance entre la chaire et les stalles.) Mon
père^ cette nuit, va mourir le comte Ottocar d'Altena, se disant faussement comte suzerain de Franconie. Il nous a dépouillés, par la violence, de la liberté que Dieu nous avait donnée; au nom de Dieu, nous lui reprendrons notre bien par la violence. Votre place, mon père, n'est pas dans le combat. Vous prierez toute la nuit devant ce Christ pour Tâme du comte. Il y a impiété à se laisser dépouiller de la sainte liberté
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qu'on tient du Ciel; mais la vie aussi est chose sainte, et il faut se mettre à genoux devant Dieu quand on tue, même un tyran. Vous prierez en même temps, mon père, pour celui qui doit frapper le comte.