‹ Scènes et proverbesChapitre 37 sur 47 · ITALIENNE · texte numérisé non relu

ITALIENNE

OTTOCAR.

Sans compliment, vous parlez l'allemand en puriste, seigneur. Ainsi, vous retournez à Constantinople? Si vous avez par là

ALIX

t,n médecin qui se connaisse aux maladies de poitrine, enoyez-Ie-moi. J'en avais un très-savant dont mon père s'était bien trouvé; mais on dit qu'il est mort, ce qui m'ôte toute confiance en lui.

Je le conçois.

MX3ZEDDIN.

OTTOCAR,

Vous le concevez? Il y a de la finesse dans votre réponse. Fn autre eût dit: «Sans doute, puisqu'il est mort.» Vous, vous fdites : a Je le conçois. » C'est une finesse, une nuance. Vous 'possédez fort bien l'allemand, je le répète.

MUZEDDIN.

Votre Altesse est trop bonne.

Non pas, non pas. Ainsi, l'empereur vous a fait un accueil îstingué ?

MUZEDDIN.

Assez distingué.

OTTOCAR.

Assez disting'ié seulement? Encore une nuance ! La diplolatie ne vit que de nuances, seigneur. Une nuance vaut un )up de canon en politique. Pour une nuance mal saisie ou lal rendue, le monde s'ébranle et les peuples s'égorgent.

MUZEDDIN.

Dieu est grand.

OTTOCAR.

Et les hommes sont petits. J'achève votre pensée, vous permettez? Je nourris ma conversation des miettes de la vôtre. 11 faut bien vous avouer que voici le plus agréable souper dont j'aie mémoire. Vous avez eu une idée charmante de vous détourner un peu de voire chemin pour venir me voir. Je vis fort solitaire, à cause de la disette des gens d'esprit qui se fait remarquer depuis quelques années; aussi me voyez-vous la bouche béante quand vous parlez, comme si j'entendais un cygne. Groiriez-vous, seigneur, que j'ai été jadis sur le point de prendre le turban ?

MUZEDDIN.

Le turban ?

Le turban. Non pas précisément à cause du turban en luimême, mais à cause des femmes. Combien avez-vous de femmes, mon cher seigneur?

MUZEDDIN.

Soixante, Altesse.

OTTOCAR.

Soixante seulement? Salomon en avait, si je ne me trompe, onze cents. C'était un sage. On le serait à moins.

MUZEDDIN.

Ainsi, Votre Altesse a véritablement failli prendre le turban?

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OTTOCAR.

IHRmage délicieuse de vos harems. Je me représentais, sous un ciel toujours pur et au milieu de jardins aromatiques, de ^Bpandes volières en treillage de fil d'or pleines d'oiseaux ^Biantants, de fontaines murmurantes et de femmes paresseuses ^Hix yeux grands comme des portes. Je me voyais moi-même ^Ipurt vêtu, je veux dire légèrement habillé, au sein de cet agréable chaos. Vous ofTrirai-je un sorbet ?

MUZEDDIN.

Et comment ce tal)leau, si vif, qu'il me transporte sur le Bosphore comme si j'y étais, ne vous décida-t-il pas, seigneur comte ?

OTTOCAR.

J'ai réfléchi. J'aurais été malheureux; j'aurais passé ma vie à convoiter les harems de mes voisins, je me serais fait des affaires. Nous avons en ce pays un précepte qui dit : « Il faut aimer ce qu'on a et se passer de ce qu'on n'a pas. a Je le pratique sens dessus dessous. Je me passe volontiers de ce que j'ai, mais ce que je n'ai point est pour moi le nécessaire.

tHUZËDDm.

Ahî ah! ahl OTTOCAR.

Vous riez? Je m'en félicite. Quand on parvient à dérider un mme d'esprit, il y a apparence qu'on n'est pas soi-même e bête.

MUZEDDIN.

Sans doute.

OTTOCAR.

Vous me comblez. Il y a quelque chose en vous qui rappelle le Grec du Bas-Empire : vous savez flatter avec adresse. Je compare les flatteurs délicats aux rosiers qui vous caressent naturellement de leurs parfums, sans avoir l'air d'y penser.

MUZEDDIN.

En eff'et, en eff'et.

OTTOCAR.

N'est-ce pas? Je passe ma vie, seigneur, à formuler ainsi en maximes plus ou moins heureuses toutes les choses que j'ai observées. Vous paraissez surpris ! Je vois que vous vous faisiez de moi l'idée d'un tyran brutal et point lettré. Je vous dirai que j'exerce la tyrannie par une raison philosophique. J'ai trouvé partout dans la nature une loi immuable, à savoir le droit du fort sur le faible. Les grands arbres étouffent les petits, le lion règne dans les forêts par le droit de sa griffe et de ses muscles sans égaux. La nature dit aux forts : « A vous l'empire; » celui qui se sent fort, et qui ne le prend pas, est un sot. Le dernier des marmitons qui se plaignent de mon despotisme écrase, à chacun de ses pas, des milliers d'êtres vivants qui font retentir leurs imperceptibles royaumes de cris de détresse et de malédiction contre cet infâme marmiton qui est leur tyran. Il y a, soyez-en sûr, dans les archives de la moindre taupinière qu'on voit à fleur de terre, des piles de volumes constatant que, telle année de la fondation de ladite taupinière, la moitié d'un peuple libre a péri par l'invasion

ALIX

d'un despote inconnu, et cette année n'est que la minute où le pied d'un laveur de vaisselle s'est appuyé là par mégarde. Tel est l'ordre de la nature, seigneur. Chaque degré de l'échelle infinie des êtres pèse sur le degré qui suit. Remarquez bien, Muzeddin : où commence l'oppression, où finitelle? M'avoir créé, sans me laisser le choix d'être ou de n'être pas, voilà qui constitue déjà un abus de pouvoir inouï. L'oppression, c'est le conseil que nous donnent toutes les voix de l'univers, c'est l'exhortation que les victimes se transmettent d'échelon en échelon. Si demain un plus fort que moi me renversait de mon fauteuil souverain et y prenait ma place, mon dernier mot serait que le drôle a raison. Qu'avez-vous à dire à cela, seigneur?

Rien, sur ma foi.

MUZEDDIN.

OTTOCAR.

Eh bien, sur ma foi, il y a cependant beaucoup de choses qu'on pourrait riposter, sans être un prodige de science; mais vous aimeriez mieux, je le vois bien, passer toute votre vie pour un âne, que de manquer un seul instant de courtoisie. (A un page qui entre.) Qu'y a-t-il là?

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