‹ Scènes et proverbesChapitre 38 sur 47 · LE PAGE · texte numérisé non relu

LE PAGE

Monseigneur, ce sont quatre inconnus, se disant habitants de Nuremberg, qui demandent à révéler à Votre Altesse des secrets de vie et de mort.

OTTOCAR.

Que le plus âgé entre a'abord. (Le page sort.) Seigneur étran-

ger, vous pouvez demeurer; votre esprit curieux et observateur trouvera peut-être ici de quoi butiner. (Entre Heinrich Fntziar,

paie et treaiblant.)

OTTOCAR.

11 me semble que je connais ce visage. Qui êtes-vous?

FRITZLAR

Noble comte, je me nomme Heinrich Fritzlar.

OTTOCAR.

C'est cela. Vous avez deux filles. Je vous en fais compliment. Que me voulez-vous?

FRITZLAR

Seigneur comte, je viens me jeter à vos genoux miséricordieux. Vos jours sont menacés. Une conspiration tramée contre votre personne sacrée doit éclater cette nuit même. Les rebelles s'assemblent déjà aux portes de la ville. Tous vos baillis vont être attaqués dans vos forteresses.

OTTOCAR.

Oui-da. Êtes-vous certain de ce que vous dites, bonhomme?

FRITZLAR

J'en réponds sur ma tête, seigneur.

OTTOCAR.

Ecoute, AzO. {Il parie bas au capitaine de garde, qui sort aussitôt.)

Maintenant, maître, me direz-vous de quelle espèce de pendards se compose la bande ?

ALIX. 277

FRITZLAR

En majeure partie d'étudiants, monseigneur. Leurs deux chefs principaux sont Salado et Ulric, deux vauriens, le premier surtout.

OTTOCAR.

Ulric? Je ne suis pas surpris de celui-là. Le nom des très chefs?

FRITZLAR

Les chefs secondaires sont Ranuce de Byzance et le juif Munius.

OTTOCAR.

Comment êtes-vous si bien instruit, maître syndic?

FRITZLAR

Je baise humbl.ement les pieds de Votre Altesse. Qu'elle daigne conserver un père aux deux enfants qu'elle a eu la bonté royale de remarquer.

Ahl ah! c'est bon. Allez-vous-en. Vous demeurez en face de Saint-iEgidius, n'est-il pas vrai? J'irai goûter votre bière un de ces jours. Laissez ma main, laissez ma main, lonsieur. Bonsoir à ces demoiselles. (Fritziar sort avec je page.)

MUZEDDIN, joignant les maias.

Allah !

OTTOCAR.

Vous VOUS étonnez pour peu, seigneur. (Entre Munius, conduit jr le page.)

MUNIUS.

Noble prince, sérénissime burgrave, je tombe à vos pieds.

OTTOCAR.

Ah! vraiment, c'est ce fidèle Munius!

MUNIUS.

On conspire contre Votre Altesse.

OTTOCAR.

Je sais cela. Le nom des chefs seulement ?

MUNIUS.

Le premier, le plus acharné de tous, est le capitaine Ranuce. En seconde ligne viennent l'étudiant Ulricet le drapier Fritzlar.

OTTOCAR.

Vous êtes modeste, Munius, vous n'aimez pas à parler de VOUS. Combien estimez* vous votre tête, entre nous, mon ami ?

MUNIUS.

Ma tête, seigneur? par Abraham et tous les saints patriaf chesl c'est le hasard seul qui m'a appris... Ma tète? Je ne saurais vous dire.

OTTOCAR.

Pure modestie de votre part. Je l'estime, moi, trois cent mille florins de bon or. Holà ! qu'on garde précieusement ces trois cent mille florins, je veux dire cet excellent Munius. (te»

gardes emmènent le juif.)

ALIX. 279

MUZEDDIN.

Allah ! Allah !

OTTOCAR.

N'arrachez pas un seul poil de votre barbe à ce propos, mon cher Muzeddin, ou je croirai que les choses les plus simples vous abasourdissent ; en d'autres termes, que vous êtes étranger à la connaissance du cœur humain, dont je vous jugeais

si profondément imbu. (Entre Ranuce de Bywnce] Quel OSt CO

grand corps ?

RANUCE

Altesse, je baise la semelle auguste de vos pantoufles.

OTTOCAR.

Mes pantoufles vous le rendent, monsieur. Le fils de votre père ne se nomme-t-il pas Ranuce ?

RANUCE

De Byzance. Se peut-il que j'aie l'agrément honorifiqued'être connu de Votre Altesse ?

OTTOCAR.

L'agrément est pour moi, seigneur Banuce, et l'honneur est partagé. J'aime les gens d'épée et je m'honore de leur commerce.

RANUCE

Seigneur, je craignais que le juif Munius ne m'eût desservi auprès de vous.

OTTOCAR.

C'est une erreur, seigneur cavalier.

RANUCE

Seigneur, c'est qu'il est mon ennemi. Ce mécréant, secondé par deux fous, l'étudiant Ulric et le bourgeois Fritzlar, devait cette nuit assassiner Votre Altesse et brûler Nuremberg.

OTTOCAR.

En vérité, je vous sais gré de m'en prévenir. Vous êtes ua bon serviteur.

RANUCE

Non pas, je suis un grand coupable,

OTTOCAR.

Est-il possible ? A qui se fier désormais ? Si la franchise qui respire sur ce visage militaire n'est que mensonge, si les lignes loyales de cette main musculeuse ne sont que duperie, je vous dis, Ranuce, que toute science d'observation est vaine, et que ma main gauche doit se méfier de ma main droite.

RANUCE

Seigneur, j'étais un des chefs du complot.

OTTOCAR.

Non, non, par la croix sainte ! Vous vous jouez de ma crédulité ! ou, si cela est, je n'ai plus qu'à me couvrir la face de mon manteau, comme l'empereur César, et à dire : Tu quoque !

RANUCE

Soigneur, j'ai un défaut : j'aime le danger.

ALIX. ima^s^ gg^

OTTOCAR.

C'est le défaut du lion, camarade.

RANUCEc

Quand gronde l'orage, je choisirai de préférence pour abri ces arbres élevés dont la cime est plus voisine de la foudre. Tel est mon tempérament. Ainsi, lorsque d'autres ne voyaient ,dans la conspiration qu'un moyen de se gorger de butin, j'y 'voyais uniquement, moi, l'occasion de braver mille fois la mort en peu d'instants.

OTTOCAR.

Voilà véritablement un vaillant.

RANUGE.

C'était à moi, seigneur, qu'on avait réservé naturellement

les épreuves les plus périlleuses de l'entreprise. Ainsi, je

levais soutenir le choc de vos gardes, m'engager de ma per-

)nne au plus fort de la mêlée, et, si j'ose dire, m'y mesurer

ivec Votre Altesse elle -môme.

OCTOCAR.

Par ma foi, vous allez me donner d'amers regrets. Et par Pquelle singularité, frère, avez-vous, à l'heure du danger, courbé [vos impétueux instincts sous la loi du devoir ?

RANUGE.

Seigneur, j'ai d'abord rougi de marcher à l'ordre d'un ipur juif contre le plus noble prince de !a chrétienté. Puis, renant tout à coup à me représenter le deuil ou i'allais plonger

cette ville, le sang coulant à flots dans les rues, les cris des femmes et des enfants, et en général toutes les horreurs qui allaient sortir de cette nouvelle boîte de Pandore, à savoir le fourreau de mon épée, j'ai senti mon cœur s'émouvoir. Peutêtre verrez-vous là de la faiblesse.

OTTOCAR.

Point. Je n'y vois qu'une mâle générosité.

RANUCE

Je suis venu alors vers Votre Altesse, seul et désarmé.

OTTOCAR.

Cette confiance achève de vous peindre.

RANUCE

Je crois n'avoir fait que mon devoir. Aussi ne demanderaije rien en retour, si ce n'est un tiers dans la confiscation des biens du juif Munius et de ses complices.

OTTOCAR.

Un tiers vous sufRra ?

RANUCE

J'ai des goûts simples. Je tiens à la disposition de Votre Altesse, en échange de ce don, une liste sur laquelle j'ai inscrit depuis le premier jusqu'au dernier les noms des rebelles.

MUZËDDIN.

Allah! Allah I Allah 1

ALIX

OTTOCAR.

Êtes-vous né d'hier, bon Muzeddin? (a Ranuce.) Mon ami, est-ce bien tout ce que vous avez à me demander? Ne me cachez rien; je suis, comme vous le voyez de reste, un mme naïf; je prends les choses comme on me les donne, ns y chercher finesse. Si vous vous attendez à me voir voler au-devant de vos désirs secrets, vous êtes loin de votre

Impte. Ainsi, mettez de côté toute délicatesse et expliquezlus librement.

RANUCE

rSeigneur, je ne veux pas une épingle de plus.

OTTOCAR.

Vous entendez, Muzeddin ? Peut-être vous imaginiez-vous que le Ciel, en distribuant à Ranuce tant d'éminentes qualités, avait omis le désintéressement? Point du tout. Ce trésor de vertus est au complet. C'est pourquoi, bon Muzeddin, comme il est d'usage qu'un prince fasse à son hôle un présent rare et inestimable, comme vous êtes mon hôte et comme enfin je ne connais pas d'objet plus précieux sur mon domaine ni même sur la terre que ce modèle de perfections qui a nom Ranuce, je vous le donne, seigneur.

RANUCE

[isériCOrdè! (Il s'agenouIlle.)

OTTOCAR,

h le réintègre avec votre aide dans son fief de Byzance, n'y mets qu'une condition : c'est qu'aussitôt arrivée Votre

Seigneurie voudra bien le faire empaler, non en sa qualité de double traHre, mais en sa qualité de mauvais plaisant qui semble croire depuis un quart d'heure qu'il a affaire à une oie, quand il me parle. Qu'on ôte de ma vue ce misérable.

(On entraîne Ranuce évanoui.) RemetteZ-VOUS, bon Muzeddin. Le

labeur presque ignominieux de certaines expériences ne décourage point un véritable amant de la science. L'homme d'étude se penche sans dégoût sur le vase fétide au fond duquel s'élabore une vérité ; il cherche sans horreur, dans les entrailles des plus impurs reptiles, les secrets que la nature se laisse arracher par le génie. C'est pourquoi, en notre double qualité d'hommes d'État et de philosophes, continuons courageusement de déchiffrer sur ces pâles faces humaines le grimoire de l'humaine perversité. Comptons en souriant l'infinie variété des masques que peut revêtir la trahison pour tromper les autres et se tromper elle-même.

MUZEDDIN.

A quoi bon, seigneur, une science qui attriste l'homme et le rend pire?

C'est parler en Père de l'Église, seigneur turc ; mais vous oubliez qu'il faut vivre au milieu de cette canaille-là. (entre saïado.) Voycz cclui-ci : qui ne s'y tromperait? Il est à peine dans l'âge oii Ton se défie des hommes, et déjà il les trahit. Oui, c'est à peine si à cet âge on trompe les femmes, et lui trompe des hommes.— Quel âge as-tu, jeune maître?

SALADO.

Vingt-cinq ans, monseigneur.

ALIX 28o

OTTOCAR.

Que viens-tu faire ici?

SALADO.

Noble seigneur, souffrez que je m'approche en suppliant...

OTTOCAR.

Je sais ce que tu vas me dire. Retire-toi. Cette salle pue la trahison. Assez. As-tu une mère? va la retrouver. Tu as le visage d'un enfant. Je te traite en enfant. Mais pas un mot de trahison, ou je te traite en homme. Voyons : tu es un débauché. Tu as des dettes, n'est-ce pas? Tu voulais tuer tes créanciers pendant l'émeute, hé? Et puis, au moment, le cœur t'a manqué, et maintenant tu viens dénoncer tes amis pour que je paye tes créanciers ?

SALADO.

Seigneur, j'ai des créanciers, il est vrai ; mais je ne les hais pas assez pour les tuer, ni ne les aime assez pour les payer : — ils me sont indifférents. Voici mon histoire : M'étant fourvoyé d'aventure au milieu de l'assemblée des conjurés, je feignis, pour n'être pas mis à mort, de m'attacher à leur cause. Je viens livrer aux mains de Votre Altesse tous les fils de cet exécrable écheveau»

OTTOCAR.

'est bon; va-t'en; je sais tout.

SALADO.

Je ne crois pas, monseigneur. Certains détails sont connus

d'un très-petit nombre d'entre nous, et, par exempie, la façon dont Votre Altesse doit être assassinée.

OTTOCAR.

N'est-ce pas au milieu du combat?

SALADO.

Point du tout... Un des conjurés a imaginé un expédient pour frapper Votre Seigneurie dans son fauteuil ; ce sera le signal de l'attaque.

OTTOCAE.

Un des conjurés?

Un étudiant.

Ulric?

Non, Salado.

OTTOCAR.

Je connais déjà ce nom, et comment s'y doit-il prendre?

SALADO.

Comme cela. (ll frappe violemment le comte à la poitrine. On voit un stylet planté dans le pourpoint. Le comte tombe renversé, mais il se relève aussitôt. Le stylet glisse à terre. Muzeddin, les gardes et les pages se sont jetés sur Salado.)

SALADO.

OTTOCAR.

SALADO.

Ne lui faites pas de mal.

ALIX. 287

SALADO

Comment, diable, monsieur ! vous êtes vivant? Vous avez donc un matelas de curé sur l'estomac?

OTTOCAR.

Ne lui faites pas de mal. Qu'on le garde seulement. Allez.

SALADO.

Vous pouvez vous vanter d'être plus difficile à percer qu'une poutre. Si Ulric est pris, qu'on lui dise ce que j'ai fait. Je ne demande rien de plus^ et bonsoir, (on l'emmène.)

MUZEDDIN.

Que pense de celui-là Votre Altesse?

OTTOCAR.

Hum!

MUZEDDIN.

Qu'en ferez-vous, seigneur ?

OTTOCAR.

f^ Je le ferai décapiter demain matin. Ne vous y trompez pas, au reste, Muzeddin, je me connais en physionomies. Ce garçon a celle d'un brave débauché que l'ennui pousse à la recherche d'émotions extraordinaires. Son action est plutôt la gageure d'un fou blasé que le dévouement d'un citoyen. Il a voulu me tuer pour ne pas se suicider. De ce que la vertu est une folie, il ne s'ensuit pas que la folie soit une vertu. Je souhaiterais de pouvoir vous montrer, comme terme de comparaison, cet Ulric dont nos trois traîtres ont prononcé là

nom en hésitant. Vous verriez un honnôte visage d'iiomme ; j'ai rencontré maintes fois son regard sur mon passage, un regard plein d'une colère franche et loyale qui ne prenait pas la peine de se cacher. Je n'ai pu m'empêcher de demander le nom du compagnon. Je suis moi-même, seigneur Muzeddin, un homme difficile à qmuser, pour avoir épuisé beaucoup de plaisirs : j'ai des instants d'ennui; vous n'êtes pas toujours là. J'ai, dis-je, des instants de lassitude, où je souhaiterais à ce peuple de Franconie moins de résignation et à mon fauteuil une assiette moins paisible. Eh bien, quand le dégoût de ne sentir qu'un cadavre inerte sous mon pied me saisit trop fort, j'évoque l'image de mon Ulric, et il me semble alors qu'un cœur frémit dans la poitrine du cadavre, que ce cadavre remue, et qu'il va se ranimer terriblement; cela me distrait.

. UN PAGE, entrant.

L'étudiant Ulric demande à révéler sans retard à Votre .\l.tesse le. secret d'un complot.

MUZEDDIN.

Allah Kerim !

OTTOCAa.

Ulric? Ulric? Ne tç trompes-tu pas, enfant?

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