‹ Scènes et proverbesChapitre 4 sur 47 · LE DOCTEUR PIERRE DESSOLES · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR PIERRE DESSOLES

Un riche cabinet de travail.

M. DE MARSAN est assis près de la cheminée et tisonne d'unair pensif. —Entre LE DOCTEUR.

LE DOCTEtift.

Bonjour, mon président. Me voici. Ne te dérange pas. Qu'y a-t-il? Voyons la langue? —le pouls? Tu n'as rien. Bonsoir.

M. DE MARSAN

Pierre, j'ai à te consulter; mais ce n'est pas pour moi.

LE DOCTEUR

C'est pour madame ?

M. DE MARSAN, soupirant.

Oui, c'est pour madame,

• C'est pour madame, avec un soupir? Et qu'est-ce qu'elle a, cette jolie femme? Ne l'ai-je pas aperçue avant-hier aux Italiens, rose et blanche sur fond rouge? Des épaules qui chas-

'3ent le corset ! Elle va bien, et moi aussi, merci. Bonsoir, mon président.

M. DE MARSAN

Docteur Pierre, au nom de notre vieille amitié, deux mots de raison. Ma femme m'inquiète.

LE DOCTEUR

Elle en inquiète bien d'autres, par la peste! La trouves-tu trop jolie ? Je le comprends, mais je n'y puis rien. Ah ! ah ! mon camarade, une jolie femme, c'est bon pendant un an, pendant deux ans; mais, dès la troisième année, que vous fait la coupe gracieuse do ce visage? que vous importent cette taille, et ce pied, et cette main, adorés, admirés et commentés durant une si longue séria de lunes? Si vous aimez désormais quelque chose en cette femme, c'est votre femme, et non la jolie femme. La jolie femme n'est plus qu'un luxe importun, un apanage inquiétant, une enseigne périlleuse qui a son beau côté tourné vers la rue, et dont vous n'avez que le revers ; ce n'est plus qu'un engin à attirer la foudre. C'est ainsi. Que veux-tu! A.u revoir, mon président.

M. DE MARSAN

Je te dis, Pierre, que ma femme est malade depuis quelques mois.

LE DOCTEUR

Ah! depuis quelques mois? M. de Marsan pourrait-il préciser la date ?

H. DE MAASaN.

Depuis trois mois.

LiV' GRISE. 41

LE DOCTEUR

Ahl quelle sottise! (ii hausse les épaules.) C'est ridicule! N'avezvous pas dix ans de mariage?

M. DE MARSAN

Oui. Quoi?

LE DOCTEUR

Rien ; mais c'est ridicule. Et deux grands garçons en pension?

M. DE MARSAN

Sans douîe. Ensuite?

LE DOCTEUR

Mon Dieu, que c'est ridicule! Eh bien, dame! tu sais, un peu d'exercice à pied, abstinence de mazourkes et de cavalcades, des bains; et puis, en fait d'aliments, accorder toutes les horreurs qui nous sembleront appétissantes, telles que potiron cru, blanc d'asperges, croûte de pâté...

Es-tu fou, Pierre?

M. DE MARSAN

LE DOCTEUR

Positivement, mon ami, l'estomac de la femme acquiert dans ces conjonctures une puissance et une élasticité dont la science n'a pu jusqu'à présent déterminer les limites.

M. DE MARSAN

Eh ! qu'est-ce que cela me fait? 11 n'y a rien de pareil chez nous, Dieu merci !

LE DOCTEUR

Tant mieux I mais, dans ce cas, je In'en vais; je suis trèspressé.

M. DE MARSAN

Écoute-moi, Pierre, écoute-moi sérieusement. Depuis trois mois environ, ma femme a un appétit brillant et qui ne se dément point, un pouls régulier et harmonieux, le teint frais, Ja peau moite, le système nerveux pacifique, tous les organes actifs et prospères; en un mot, jamais, de toute évidence, elle ne fut dans un état de santé plus satisfaisant.

LE DOCTEUR

Tu m'attendris. Achève.

M. DE MARSAN

Avec tout cela, mon ami, ma femme, que je me plaisais naguère à appeler ma chère Juliette, ma femme m'inquiète profondément. Si je ne voyais ses traits, si je ne reconnaissais sa voix, je croirais qu'on me l'a enlevée pour lui substituer une créature désespérante et incompréhensible. Depuis quelques mois, te dis-je, un démon s'est logé en elle, et a fait maison nette, en mettant, à la place de tous les dons qu'elle tenait du ciel, un mobilier moral fabriqué par les trois sorcières de Macbeth.

LE DOCTEUR, s'asseyant.

Morbleu ! je reste, mon président. Une nouvelle incarnation du démon de la femme à dévoiler! une source nouvelle à découvrir dans ce pays immense et délicat, tant étudié, tant décrit, et si inconnu! un caprice de femme à explorer avec ses

tenants et ses aboutissants! un mystère du cœur! une mille et unième cause imperceptible de la mobilité féminine! Je reste, pardieu! Tu me connais, ami ! tu sais sur quel terrain j'ai planté mon drapeau scientifique, sur quel sol inculte j'ai fait éclore, j'ose le dire, ma réputation précoce. Désespérant de surprendre à la nature les secrets de la vie, et n'osant verser ma science suspecte dans le corps vivant de mes semblables, avec l'insouciance du chimiste qui combine ses réactifs dans son creuset inerte, j'ai retourné mon observation vers des phénomènes plus accessibles à l'œil d'un homme ; j'ai essayé ma sagacité dans le monde moral, où du moins l'erreur du médecin n'effleure pas le crime. Impuissant à connaître les fléaux surnaturels de l'ordre physique, j'ai quelquefois réussi à les prévenir en touchant les plaies faites par des mains mortelles comme la mienne, en sondant les maux qui ont leur source sur la terre, en interrogeant les chagrins dans les innombrables replis de l'âme. Plus souvent que tu ne penses, ces misères engendrées par les vices de la société humaine creusent le sillon où se déposent et fermement les germes de ce qu'on nomme les maladies. Si le sillon n'était pas ouvert, le souffle du mal inconnu passerait sans y laisser son poison. Ne pouvant dissoudre ce poison impénétrable à notre analyse, je tente au moins de lui fermer l'accès; ne pouvant guérir, je console quelquefois. Bref, je fais des ingrats, mais point de martyrs. Voilà comment j'entends la médecine expectante.

M. DE MARSAN

Je sais tout cela. Quoique tu mettes souvent une année d'intervalle entre les visites dont tu nous honores, je t'aime, Pierre;

j'admire ton talent, j'estime ta prudente loyauté. Je suis avec un intérêt cordial tous les pas de ta forlune. Tu es le sorcier favori de toutes les belles dames de Paris, je le sais; tu es Cagliostro, moins le charlatanisme. Je t'ai appelé parce que j'ai confiance en ton expérience et en ton affection : j'ai besoin do l'une et de l'autre. Je suis malheureux.

LE DOCTEUR

Bah! qu'est-ce qu'elle a, madame ta femme? Est-ce que son carlin est défunt?

M. DE MARSAN

Ami Pierre, je vous ai dit qu'elle était possédée; et, si vous voulez savoir le nom du démon qui est entré en elle, son nom est légion, car il y en a, pardieu ! plutôt dix mille qu'un seul.

LE DOCTEUR

Les symptômes! les symptômes!

M. DE MARSAN

Sa métamorphose n'éclate pas jusqu'à présent dans des extravagances qui puissent frapper l'œil d'un étranger; mais elle se trahit à un regard familier et expert comme le mien par des nuances d'altération chaque jour plus marquées. Tu connais Juliette. Si jamais femme a orné la maison conjugale d'une beauté chaste, d'une tenue distinguée, d'un sens droit et délicat, d'un esprit tempéré par le goût le plus exquis, d'un sentiment maternel empressé et judicieux à la fois, cette femme a été ma femme. Pendant dix ans, j'oserais dire que j'ai possédé un trésor. Eh bien, mon ami, je puis me comparer aujourd'hui à ce monarque du conte de fées qui, pensant avoir un

diamant à son chapeau, s'aperçoit, dans une circonstance solennelle, que ce diamant est une nèfle.

LE DOCTEUR

Une nèfle! Triste similitude! Mais poursuis.

M. DE MARSAN

Un matin, tout à coup, sans aucune espèce de cause appréciable, et comme par une soudaine inspiration de l'enfer, la douce Juliette a pris je ne sais quel air de victime obéissante, mais irritée. Cette femme du monde, celte femme de goût, a subitement emprunté aux prisonniers certaines formules amères, certaines maximes âpres, brèves, désespérée?, comme on doit en lire sur les murs des cabanons; cette femme de sens s'est plongée, à l'improviste, dans la lecture des poêles et des romanciers les moins réservés en protestations sociales. J'ai vu avec étonnement le front poli de cette duchesse s'essayer aux rides roturières, aux pâleurs populacières de la mélancolie; j'ai respiré avec terreur, dans cette élocution jadis si sobre, je ne sais quel fade parfum poétique. D'autres fois, on dirait que nous retombons en enfance, tant la tournure de notre discours se fait mignarde et précieuse; nous y joignons des gestes de petite fille; ou bien, brusquement, notre phrase, tout à l'heure pudique jusqu'à la puérilité, se décoche en un trait presque grivois, en une question d'une curiosité inqualifiable. Nous passons sans transition du style Rambouillet ou de la périphrase byronienne au vocabulaire à peine mitigé des dames de la Halle. Et tiens, pas plus tard qu'hier, celte femme dont tu as admiré souvent le choix naturel de langage, elle appelait ma voiture un berlingot I

LE DOCTEUR

Mystère profond! Est-ce tout?

M. DE MARSAN

Et cela, mon cher, sans préparation, sans provocation, sans raison d'être... Une bombe qui éclate après dix ans de paix et d'entente cordiale! Si c'est tout? dis-tu. Non, docteur. En môme temps que la femme et l'épouse, la mère s'est transformée; depuis que le mari a pris les proportions d'un tyran, les enfants semblent être devenus un fardeau. On ne parle pas, on ne s'occupe plus d'eux. Voilà ce qui m'arrive, docteur. Voilà la couronne d'épines que la main de Juliette a déposée, un matin, sur ma tête innocente; et cela, je te le répète, spontanément, sans qu'aucune de mes actions, ou secrètes ou patentes, ait pu servir de prétexte à des représailles. Comprendstu, toi?

Peut-être.

M. DE MARSAN

La voici; chut! Tu jugeras par toi-même. Je te ferai signe.

(Le docteur s'approche du bureau et parait tr&s-occupé à écrire.)

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