‹ Scènes et proverbesChapitre 5 sur 47 · M. DE MARSAN, LE DOCTEUR, JULIETTE · texte numérisé non relu

M. DE MARSAN, LE DOCTEUR, JULIETTE

JULIETTE, entr'ouvrant la porte.

Ah ! mon Dieu ! vous avez du monde!

LE DOCTEUR, se soulevant et saluant.

Non, madame, c'est moi. Pardon, j'avais deux mots à écrire; je suis monté sans façon. De Marsan m'a prêté son bureau. Vous permettez?

JULIETTE

Comment donc! Mais que vous êtes rare, dites-moi, docteur , vous me faites l'effet d'une vision.

LE DOCTEUR

Veuillez m'excuser, madame; mais, par état, je me dois d'abord aux malheureux.

JULIETTE, amèrement.

Ah! aux malheureux... et nous, nous avons cinquante mille livres de rente; c'est juste.

M. DE MARSAN

ïlem! hem!

Hem!... Madame, j'ai lu, il est vrai, dans les anciens, que la richesse ne faisait pas le bonheur, mais nous avons changé

cela. Permettez. (Il se rassied et griffonne assidûment.) M. DE MARSAN.

Vous mettez vos gants, ma chère, et vous voilà en chapeau... Est-ce que vous sortez si matin?

JULIETTE

11 se peut. — Est-ce que vous êtes somnambule, vous, monsieur, entre autres privilèges gracieux?

M. DE MARSAN

Somnambule! Et pourquoi diantre?

JULIETTE

Parce que, diantre ! j'ai entendu toute la nuit un bruit de pas pesants dans votre chambre. On aurait dit un manège.

M. DE MARSAN

Ah! oui. C'est que je ne pouvais dormir, et je me suis promené un peu de long en large.

JULIETTE

Un peu! pendant trois heures. Vous ne pouviez dormir, et vous avez jugé équitable de m'empêcher de dormir, moi, par la même occasion. Au reste, c'est votre droit, et l'on n'est pas pour se gêner, après dix ans de ménage.

LE DOCTEUR, fredonnant à demi-voii.

Tra deri dera, tra la la.

Eh bien, il ne se gêne pas non plus, votre ami.

M. DE MARSAN

Vous avez fait atteler, je crois?

JULIETTE

Comment! vous savez cela?Je vois que rien ne vous échappe. Eh bien, oui, — puisqu'il n'y a moyen de rien cacher à votre obligeante surveillance, — oui, j'ai fait atteler. Si vous l'exigez, au reste, je ne sortirai pas. Vous êtes le souverain maître. Dites un mot, et j'ôte mon chapeau.

M. DE MARSAN

Pas du tout. Vous faites bien de sortir, si cela vous amuse.

JULIETTE

Ce n'est pas que cela m'amuse. En vérité, vous feriez croire que je m'amuse d'un rien, d'une bagatelle, d'une visite ou d'une emplette. Si je sors, c'est qu'il y a nécessité que je

sorte. Je sais bien que les hommes peuvent seuls se permettre d'avoir des affaires sérieuses; mais enfin, moi, j'en ai, j'en ai, à moins toutefois que vous me commandiez de n'en pas avoir.

M. DE MARSAN

Pas le moins du monde.

JULIETTE

J'en suis surprise, car vous devenez d'un fantasque..

M. DE MARSAN

Fantasque, moi?

A moins que ce ne soit moi?

M. DE MARSAN

Ce n'est pas vous, assurément; mais je ne puis m'empêcher de croire, parfois, que vous vous ennuyez.

JULIETTE, éclatant de rire.

Que je m'ennuie est charmant! — Entendez-vous, docteur? Dites-lui donc un peu que je suis la plus heureuse femme qu'il y ait.

LE DOCTEUR

Je vous regarde au contraire, madame, comme la plus illustre infortunée des temps modernes ; le lépreux de la cité d'Aosle a trouvé son pendant féminin. Job est dépassé. Souffrez que je

continue, (n se remet à écrire.)

- JULIETTE, haussant les épaule».

Avouez une chose, messieurs : avouez que vous ne croyez

pas à la douleur, à moins que vous ne la lisiez sur les lèvres saignantes d'une plaie; avouez que vous ne concevez de souffrance réelle que celle de la faim?

LE DOCTEUR, sans se déranger.

Pour moi, je l'avoue.

M. DE MARSAN

Il est certain, ma chère, que le temps doit vous paraître un peu long depuis que vos fils sont sortis de vos mains. (Riant.) Savez-vous ce qu'il vous faudrait pour occuper vos loisirs <i'une manière intéressante?

Je m'en doute; mais dites-le-moi, ce sera plus piquant.

M. DE MARSAN

Ce n'est pas cela. Il vous faudrait... vous allez rire...

ULIETTE.

Jo ne pense pas.

M. DE MARSAN

Il vous faudrait une jolie petite poupée vivante à soigner, à habiller, à élever; une poupée qui ne pourrait manquer d'être ravissante, étant le portrait de sa mère...

JULIETTE

Quel propos de l'autre monde me tenez-vous là, monsieur?

M. DE MARSAN

Je crois sérieusement, ma chère, que, si vous aviez une petite miniature de fille à préserver du froid dans l'hiver, à caresser de votre éventail en été...

JULIETTE

Qu'est-ce que c'est que tout ça? Comprend-on que vous me fassiez, de propos délibéré, une scène si révoltante devant un étranger?

LE DOCTEUR

Je n'écoute pas, moi; ainsi...

JULIETTE

Il y paraît. Mais, voyons, monsieur de Marsan, expliquezvous, ne vous arrêtez pas en si beau chemin. Que voulez-vous? que demandez-vous? dites-le ! pour Dieu, dites-le ! Seulement, quanta cela, je prétends, jusqu'au martyre inclusivement, que vous vous borniez à un vœu, comme à la Chambre des députés pour la Pologne.

M. DE MARSAN

C'était une plaisanterie.

JULIETTE

Elle n'était pas bonne.

M. DE MARSAN

Soit. Vous savez que nous sommes dans la semaine do Pâques,

JULIETTE

Je n'en sais rien. C'est possible, au reste. (Avec mélancolie.) Autrefois, il n'était pas besoin de me l'apprendre. C'était une de mes fêtes bien-aimées : je m'y préparais longtemps à l'avance; mais la religion est encore un de ces préjugés qui ne se concilient point avec le mariage. Un homme ne va pas à Téglise, il est clair qu'une femme ne peut y aller. Il y a pour-

b2 SCÈNES ET PROVERBES.

tant des heures où on le regrette du fond du cœur, ce préjugé de l'enfance, des heures où l'on sent cruellement que rien ne le remplace dans l'âme.

M. DE MARSAN

LE DOCTEUR

Hem! hem!

Hem! hem!

Je voulais simplement vous rappeler que nos enfants sortent aujourd'hui de leur pension : ils ont huit jours de vacances.

JULIETTE

Je dirai à Jean de les aller prendre. Bonjour, messieurs... Ah ! docteur, à propos, n'est-ce pas vous qui me lorgniez d'une façon si compromettante avant-hier aux Italiens?

LE DOCTEUR

C'était moi, madame.

JULIETTE

Il m'a même paru que votre voisine, madame d'Arcis, a fini par donner un petit coup de son bouquet sur votre lorgnette. Si elle l'a fait exprès, c'est indiscret. Je ne vous le demande pas. Et Alboni, qu'en pensez-vous'^

LE DOCTEUR

Tout à fait suave. Vous aimez beaucoup la musique, madame?

JULIETTE

La musique italienne surtout, et j'aime surtout à l'entendre

dans cette magnifique salle, au milieu des lumières, des fleurs et des parures. Il y a dans ce mélange un enchantement de volupté qui me fait concevoir les merveilles du hatchich. Il me semble que, sous l'influence de cette atmosphère idéale, tout frémit et s'anime autour de moi d'une vie à demi fantastique. J'aime jusqu'à ces blanches cariatides de la voûte, ces muses demi-nues, qui paraissent secouer leurs tuniques dans un mouvement de subite ivresse, et qui prennent des poses de bacchantes.

LE DOCTEUR

Oui, la salle est très-helle, d'une bonne couleur et très-bien distribuée.

Je vois que vous êtes un mélomane passionné. Adieu, docteur.

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