LE CHEF DE CUISINE, LE MARMITON
Ils prennent le frais, accoudés sur la rampe du perron.
LE MARMITON
Ainsi vous pensez, monsieur Robert, que le marié est un peu sur sa bouche?
LE CHEF, ventru et gigantesque : mine importante et honnête.
Je ne te dis pas qu'il soit sur sa bouche; je te dis que c'est homme qui sait ce qu'il mange, et qui a pour sa bouche îs égards notables. Il m'a fait demander la recette de mon mlis au Sacramento. Je crois que mademoiselle sera heuîuse avec lui.
LE MARMITON
Mademoiselle n'était pas une forte mangeuse.
LE CHEF
Mademoiselle, comme la plupart des femmes, mange ce qu'on lui donne, sans ombre de discernement. Je l'ai vue déjeuner avec un artichaut à la poivrade et des fruits verts... Voilà les femmes! Ce qui n'empêche pas que nous perdons une bonne maîtresse.
LE MARMITON
Enfin, si vous croyez qu'elle sera heureuse, monsieur Robert?
LE CHEF
Je le crois. D'abord, il est rare qu'un mari qui a un bon estomac ne rende pas sa femme heureuse : je te pose cela en principe. Ensuite, tout ce que je connais de monsieur m'autorise à me figurer avec plaisir que mademoiselle a fait un choix des dieux. C'est ce que je me suis permis, au reste, de dire à mademoiselle quand elle m'a consulté sur ce sujet.
LE MARMITON, se découvrant.
Elle vous a consulté, maître Robert?
LE CHEF
C*estune attention qu'elle a eue, oui, mon garçon. Je venais, il y a cinq ou six jours, de soumettre à M. le baron mon travail relatif au repas de noce. Mademoiselle montait l'escalier comme je sortais du cabinet de son grand-père. Je la saluai. Elle rougit. Telle est, mon ami, la pudeur naturelle des femmes: prends-en une, prends-en deux, prends-en mille... tu les trouveras toutes semblables ; — un rien les fait rougir.
« Eh bien, Robert, me dit-elle en frappant sa petite bottine avec le bout de son ombrelle, voilà de grandes affaires chez nous! — Mademoiselle peut ôtre sûre, répondis-je, que j'y consacre tous mes soins. » Là-dessus, je lui mis sous les yeux le menu que je tenais à la main. Je le faisais par pure condescendance ; car, ainsi que je te l'ai dit, mademoiselle, qui est d'ailleurs pourvue de toute l'instruction désirable, n'a jamais distingué une truffe d'une pomme de terre.
LE MARMITON, riant avec éclat.
Oh! oh!... Enfin...
LE CHEF, souriant.
Que veux-tu! on n'est point parfait. -- Cependant, mademoiselle fit semblant de parcourir mon plan avec intérêt, et eut môme l'obligeance de me dire en me le rendaîit : « Ce sera superbe, Robert; superbe, digne de vous! — Mademoiselle est trop bonne, » repris-je aussitôt; et ce fut alors que de fil en aiguille j'en vins à lui dire que, selon moi, elle avait fait un choix des dieux. Sur ce mot-là, j'aurais voulu que tu la visses monter l'escalier quatre à quatre, en me criant de marche en mai'che avec sa petite voix flûtée : « Merci, Robert, merci ! merci! » M. le baron, qui avait entr'ouvert la porte de son cabinet, en riait de tout son cœur.
LE MARMITON
C'est une aimable demoiselle tout de môme.
LE CHEF
Il n'y a qu'un sauvage qui pût dire le contraire. Mais voici mademoiselle Jeannette; nous allons avoir des nouvelles.
(Jeannette arrive tout essoufflée, tenant son chapeau à la main. Elle se laisse tomber sur un des bancs du vestibule.) Eh bien, mademoiselle, je SUp-
pose qu'il faut préparer le thé et le punch ?
JEANNETTE, LE CHEF DE CUISINE, LE MARMITON, puis LHERMITE.
JEANNETTE, vieille fille, vive et brusque.
Et le chocolat, oui, Robert. Vous allez entendre les voitures
avant cinq minutes d'ici. (Le chef fait un signe au marmiton, qui descend le perron en courant.)
LE CHEF
Et où les avez- vous laissés, mademoiselle?
JEANNETTE
Dans la sacristie. Il y a un registre qu'on signe, vous savez.
LE CHEF
Ainsi, tout est fini?
JEANNETTE
Je ne ne sais pas si tout est fini, ou si tout n'est pas fini ; mais le maire et le curé ont dit ce qu'ils avaient à dire, voilà le certain.
LE CHEF
Je me flatte que les choses se sont bien passées?
JEANNETTE
Très-bien. — Il n'y a plus à y revenir : ainsi, taisons-nous.
LE CHEF
Vous n'avez pas l'air pleinement satisfait, mademoiselle Jeannette?
JEANNETTE
Bah! pourquoi donc pas? M. le baron est satisfait, la mariée est satisfaite, le marié l'est aussi — sans en avoir l'air, — et moi, je suis comme le marié !
LE CHEF
Est-ce que le marié ne vous plairait pas, mademoiselle?
JEANNETTE
Allons donc! est-ce qu'il y a moyen de le voir sans le chérir, ce monsieur? — Est-ce qu'il ne vient pas de Paris? Est-ce que vous trouveriez à redire à ce qui vient directement de Paris, vous, Robert, par hasard?
LE CHEF
Non, certainement. D'ailleurs, pour être juste, il est bel )mme !
JEANNETTE
Oui. — Un bel insecte!
LE CHEF
Aurait-il commis quelque inconvenance pendant les cérémonies ?
JEANNETTE
Ah bien , oui, une inconvenance ! Vous avez trouvé votre
homme, par exemple ! S'il y a seulement un pli de dérangé h sa cravate, je veux bien que le loup me croque!
LE CHEF
Et mademoiselle, comment s'est-elle comportée dans une conjoncture aussi perplexe?
JEANNETTE
Pauvre ange! (Elle fond en larmes subitement.) PaUVre cllCr
ange! (Avec énergie.) Alloz, c'ost uuo fièro infamie que le mariage, mon brave homme!
LE CHEF
Mais pourquoi ?
JEANNETTE
Ah! pourquoi?... (te marmiton reparait tout affairé.)
LE MARJIITON.
IVIademoi selle Jeannette, voilà un monsieur qui vous demande. .
JEANNETTE
Un monsieur qui me demande... à une heure du matin! li
est donc fou ! (EUe se lève ; entre un monsieur en habit noir et en cra- Tato blanche : il porte sous le bras un petit paquet enveloppé d'un foulard.)
LE MONSIEUR
Mademoiselle Jeannette?
JEANNETTE
Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
LE MONSIEUR
C'est bien à mademoiselle Jeannette que j'ai l'honnem- da parler ?
JEANNETTE
Et à qui donc? (Le chef et le marmiton s'éloignent.)
LE MONSIEUR, à demi-voix, d'un air de mjsLÎirc.
Je me nomme Lhermite.
JEANNETTE
Ensuite ?
LE MONSIEUR
Valet de chambre de M. Raoul.
JEANNETTE
. Ah ! du marié ? Bon !
LHERMITE, baissant encore la voix.
Monsieur m'a dit de m'adresser à vous, mademoiselle, pour
savoir où je devais déposer (U montre le paquet qu'il a sous le bras.)
ses petites histoires.
JEANNETTE
Quelles petites histoires?
LHERMITE
Mais ses brosses, son pinceau à barbe, ses objets de toilette en un mot.
JEANNETTE
Ah! voilà ce qui l'occupe dans ce moment-ci, votre maître ?
LHERMITE
Vous comprenez, mademoiselle, combien il lui serait pénible de n'avoir pas demain matin tout ce qui lui est nécessaire et habituel.
JEANNETTE, avec éclat.
Mais c'est révoltant, ça, monsieur Lhermitef
LHERMITE
Comment, mademoiselle?
JEANNETTE
Je vous dis que c'est révoltant, et que vous pouvez les fourrer où vous voudrez, vos petites histoires ! Je n'y toucherai pas du bout du doigt.
LHERMITE
Que voyez-vous de révoltant, mademoiselle, à ce que monsieur désire se faire la barbe demain matin ?
JEANNETTE
N'avez-vous pas son bonnet de nuit aussi, par hasard, pour
l'achever de peindre? (On entend le bruU des voitures dans l'avenue.)
Voyons, donnez!,., puisque le vin est tiré... Mais il n'y a que des hommes pour avoir des idées pareilles : c'est ignoble!
(EUe s'éloigne.)
Grand tumulte dans le jardin, les domestiques et leurs amis se pressent dans le vestibule avec curiosité. Les voitures arrivent au bas du perron. — Suzanne, en toilette de mariage, monte le perron, appuyée sur le bras de son grand-père, petit vieillard alerte et élégant.
SUZANNE, LE BARON, Amis, Domestiques.
SUZANNE
C'est si joli ! Pourquoi ne vous mariez-vous pas, bon papa?