LE PAGE
11 est là.
MUZEDDIN.
Votre Altesse est soucieuse?
OTTOCAR.
Il doit avoir une arme cachée. L'a-t-on fouillé?
ALIX. 289
ULRIC, se précipitant dans la salle.
Non, je n'ai pas d'armes, monseigneur! Ne craignez rien. Laissez-moi vous parler sans témoins. Sur mon honneur, sur mon âme, je n'ai pas de mauvais desseins.
OTTOGAR.
De ma vie je n'éprouvai pareille surprise, — Laissez-nous, messieurs. — Vous le voyez, Muzeddin ; quand il s'agit des hommes, le mépris et le doute sont toujours trop timides.
A demailf, mon cher seigneur. (Muzeddin et les pages se retirent.)
OTTOCAR, ULRIC, puis ALIX.
OTTOCAR.
Parle maintenant, jeune homme, parle ; donne à ce visage sur lequel ont dû s'arrêter tant de fois en rêvant les doux regards des mères, des sœurs et des vierges qui passaient, donne à ce visage, et à celui qui l'a fait, un audacieux démenti ; parle, trompe, trahis, renie : je t'écoute.
ULRIC
Seigneur, je ne viens trahir que moi : je me mets à genoux devant vous; je suis votre mortel ennemi. Depuis un an, j'ai conspiré nuit et jour votre ruine et votre mort. Prenez ma vie, monseigneur, mais ne prenez que ma vie, et mes dernières
t»les salueront en vous un ennemi généreux.
OTTOCAR.
le fais pas le magnanime; avoue que tu es un lâche?
ULRIC
Je n'avouerai pas cela, seigneur. Si Dieu ne m'avait imposé une épreuve plus douloureuse que les tortures du corps, ni vous ni moi ne serions vivants à cette heure. Seigneur, prenez ma vie, mais soyez généreux. S'il faut m'avilir plus encore, s'il faut vous livrer un à un tous mes complices, je le ferai ; mais ne prenez que ma vie, épargnez mon âme. Si vous vous souvenez, monseigneur, d'avoir aimé un être vivant, fût-ce un chien, ayez pitié de moi.
OTTOCAR.
Il y a une femme dans l'affaire ? Le jour où l'amour entre dans un cœur, l'honneur fait ses paquets. Il y a une femme, dis?
ULRIC
Écoutez, Altesse. J'avais une lettre du docteur Staumer, qui me recommandait à vous comme le plus habile de ses élèves. Je devais me présenter ce soir au château, cette lettre à la main ; vous auriez ouvert votre cuirasse pour laisser à nu sous l'oreille du médecin votre poitrine malade, et je vous aurais frappé au cœur.
OTTOCAR,
Infaillible remède.
Cette lettre m'a été volée ce soir même. Je n'avais plus aucun moyen de pénétrer jusqu'à vous ; j'allais manquer à la foi jurée. Une femme s'est offerte à ma place ; dans le mouve-
ALIX. 894
ment irréfléchi de mon désespoir, j'ai accepté son dévouement.
OTTOCAR.
Une femme ?
VLRIC.
Une femme à qui vous avez écrit deux mots d'amour. Cette nuit, elle doit se livrer à vous et vous tuer.
OTTOCAR.
Est-ce une fille brune que j'aperçois quelquefois de loin à une fenêtre sur la place du marché ?
ULRIG.
C'est Alix, oui, seigneur.
OTTOCAR.
Elle est ta maîtresse ? Tu l'aimes ?
ULRIG.
Seigneur, vous voyez.
OTTOCAR.
Et tu t'es repenti de ton sacrifice î ,
ULRIC
J'ai couru dans toute la ville sans pouvoir la retrouver.
Et te voilà. Que demandes-tu ?
ULRIC
Pour moi justice, et respect pour elle.
OTTOCAR.
Ulric, sais-tu bien ce que tu fais ? Tu étais le chef du complot, c'est toi qui as allumé cet incendie, et tu viens me livrer le sang dans lequel je vais l'éteindre.
ULRIC
Seigneur, ayez pitié de moi, respectez-la.
OTTOCAR.
Est-ce ton premier amour ?
ULRIC
Dès le premier jour qu^ je l'ai vue, il m'a semblé que j'avais bu un philtre ; je ne me suis plus appartenu. J'ai cru aimer mon pays, c'était elle que j'aimais ; j'ai cru vous haïr, je l'aimais.
OTTOCAR.
Non, sur mon honneur, tu ne t'abusais pas, tu étais né vertueux ; mais il y a un moment de la vie, Ulric, où tout ce qu'on a dans le cœur dd futur héroïsme s'appelle amour et appartient aune femme. C'est ton premier amour, avoue-le?
ULRIC
Oui, seigneur, oui, je n'ai pas envie de le nier. Quand sa main touche la mienne, je crois sentir la foudre traverser mon corps.
ALIX. 293
OTTOCAR.
Et t'aime-t-elle de même ?
ULRIC
Elle a quitté pour moi sa mère.
OTTOCAR.
Ah ! tu n'as jamais été trompé ? dis.
ULRIC
Non, jamais. La trahison est un art que personne ne m'a appris, quoique je la pratique si bien. Je l'avais naturellement dans l'âme. (Il cache sa tête dans ses maios et pleure.) ExCUSCZ-
moi, monseigneur, je suis brisé.
OTTOCAR.
A propos, oii était cette lettre de Staumer ?
ULRIC
Dans une cassette, chez moi. Quelqu'un est entré par la fenêtre et a forcé la serrure pendant qu'Alix était à Sainte- Claire. La vigne était froissée au dehors et il y avait une vitre en morceaux ; c'est ce qui m'a fait découvrir le vol.
OTTOCAR.
Voilà qui est bien inventé.
ULRIC
Seigneur, je n'invente rien.
OTTOGAR.
Je ne dis pas cela, (a un page qui entre.) Qu'y a-t-il ? LE PAGE.
Une jeune fille est là qui fait remettre ce billet à Son Altesse.
ULRIG.
C'est elle, monseigneur. Épargnez-moi.
OTTOGAR.
Faites venir la jeune fille. — Ulric, place-toi derrière cette
portière. (Il lui désigne une tapisserie qui recouTre une porte derrière lui.)
As-tu une arme?
ULRIC
Non. Pourquoi? Monseigneur, que méditez-vous?
OTTOGAR.
Prends ma dague. Tiens, cela peut servir. Va. (uiric soulève la
portière et disparaît. Entre Alix.) ApprOChcZ, ma belle fille. Rcgar-
dez-moi en face. De quelle couleur sont vos yeux ? Hé 1 vraiment, mademoiselle, je n'y vois que du feu!
ALIX
Monseigneur, ne me traitez pas avec mépris; je ne suis pas ce que vous croyez.
OTTOGAR.
Ma foi, je le croyais. Si je me suis trompé, tant pis, car vous êtes singulièrement belle. Tant mieux d'un autre côté ;
ALIX. 295
car, en vous voyant entrer, je m'étais dit : «Voilà des yeux qui vont fondre en lingots tout mon service de table. »
ALIX
Ce n'est pas là ce que je veux de vous.
OTTOCAR.
Que voulez-vous donc ? car, en vérité, ma vaisselle est ce que j'ai de mieux. Vous ne l'avez peut-être pas bien regardée.
ALIX
Je veux que vous m'écoutiez sans dérision ; car ce que j'ai à vous dire peut exciter la pitié ou l'horreur, mais point le dédain.
OTTOCAR.
Je vous écoute comme si j'avais l'honneur dangereux d'être votre confesseur.
ALIX
Il y a longtemps, monseigneur, que votre nom a commencé à jeter le désordre dans mon esprit. Tous les miens vous ont haï mortellement. Chaque jour, je vous entendais nommer avec terreur ; je me signais quand on parlait de vous. Il y a deux ans, mes frères ont péri par votre ordre. Ma pensée, à partir de ce moment, a été plus invinciblement attachée sur vous : vous étiez le souci de mes veilles, le rêve de mes nuits ; votre image odieuse troublait toutes les heures de ma vie. Je n'avais jamais voulu vous regarder, de peur d'accroître encore l'importunité de cette vision. Enfin, ma haine devint si forte, que je résolus de vous perdre. Je versai toute ma colère dans le
cœur d'un jeune homme qui m'aimait. C'est un étudiant nommé Ulric. Poussé sans relâche par moi, il a réuni contre vous les fils d'une puissante conspiration dont vous deviez être victime cette nuit. Ulric devait s'introduire près de vous au moyen d'une lettre du docteur Staumer et vous frapper. Eh bien, ce soir, j'ai volé honteusement cette lettre, et je me suis proposée pour remplacer mon amant. Comprenez-vous, Altesse ?
OTTOCAR.
Assurément : je comprends que, voyant la mort d'Ulric non moins sûre que la mienne, tu as mieux aimé sauver ton amant que de me perdre, et tu viens me demander sa grâce.
ALIX
Non, monseigneur, non ! C'est qu'en vous voyant passer tantôt j'ai reconnu une étrange vérité ; j'ai eu le secret de tous les orages de mon âme : j'ai reconnu que, si vous mouriez, je ne pouvais plus vivre, et que, depuis des années, avec toute l'ardeur de ma prétendue haine, seigneur comte, je vous aimais.
(On entend derrière la portière un cri étouffé, puis le bruit sourd d'un corps qui tombe sur le parquet.)
OTTOCAR.
Voyez donc, mon enfant, ce qui se passe derrière cette
tapisserie. (EUe soulève la portière et voit Ulric baigné dans son sang. Elle tombe évanouie.) Holà ! (Entrent des gardes.) Emportez danS un deS
caveaux de ma chapelle ce cadavre et cette femme évanouie ; déposez-les côté à côte et murez la porte.
LA
PERSONNAGES
MADAME D'ERMEL (soixante-deux ans).
MONSIEUR JACOBUS, médecin (soixante-dix ans). VICTOIRE, ftemme de chambre.
L& scène sd passe au fond d'aa« campagne de Normandie,
LÀ
Chei madame d'Ermel, — Un petit boudoir attenant à une chambre à coucher. — Devant la cheminée, une table avec un damier. — Près de la table un guéridon sur lequel est posé un plateau contenant deux tasses et un sucrier. — Une cafetière murmure devant le feu.
MADAME D'ERMEL, VICTOIRE, puis JAGOBUS.
MADAME d'eRMEL, seule, consultant la pendule.
Sept heures et quart, ou peu s'en faut... C'est un fait avéré
désormais pour moi que Jacobus retarde en moyenne de cinq
minutes sur l'an passé... Jusqu'à la Saint-Michel dernière, dix
« minutes lui sufSsaient pour toucher barres à ma porte. Son
pas s'est ralenti,... je n'aime pas cela... Qu'il continue du
moins à ne pas s'en douter... (Elle fait rétrograder de quelques minutes l'aiguille de la pendule.)
VICTOIRE, ouvrant la porte.
Monsieur Jacobus ! (victoire se retire quand Jacobus est entré.)
MADAME d'eRMEL.
Bonjour, mon ami.
JACOBUS, lui baisant la main.
ta main fraîche, j'en suis sûr;... le cœur brûlant, je l'espère!... Bonjour, belle dame.
MADAME d'eRMëL
Vous êtes gelé, mon brave homme. Quel temps iiiit-il donc ce soir ?
JACOBUS
Un vrai temps de printemps : vent^ pluie et grêle. — Avec votre permission, je déposerai ma canne dans cet angle.
MADAME d'eRMEL.
Faites. Ne vous refusez donc rien, je vous en prie.
JACOBUS
Et mon chnpeau sur cette console. (En ôtant ses gants.) Étrange empire, ma vieille amie, que celui des habitudes ! Si, durant le cours d'une seule soirée, ma canne reposait autre part que dans cet angle, et mon chapeau ailleurs que sur cette console, je n'aurais plus la liberté de ma pensée.
MADAME d'ERMEL.
Tous les astres, docteur, ont des évolutions fixes.
JACOBUS
Vous en savez quelque chose, ma déesse I... Pardon 1 (ii regarde la pendule.) C'cst extraordinaire !
madame d'ermel.
Quoi donc ?
JACOBUS
Votre pendule va bien ?
Comme un ange.
JACOBUS
Il faut avouer que j'étais construit carrément ! Croiriezvous que je suis parti de chez moi à sept heures trois, de sorte qu'à soixante-dix ans je me permets de faire en sept minutes un trajet d'un kilomètre ?
MADAME d'eRMEL.
Vous êtes un être mystérieux. Les années vous caressent plutôt qu'elles ne vous touchent... Donnez-moi votre tasse, mon jeune ami.
JACOBUS, présentant sa tasse.
Breuvage digne des dieux, — tant par son arôme que par la main qui le verse!...
madame d'ermel.
Sucrez-vous, Jupiter.
JACOBUS, s'accommodnnt dons un fauteuil et agitant doucement sa cuiUer dans sa tasse.
Que le nocher au cœur trois fois bronzé affronte sur son
i frêle esquif la vague adriatique ! Je suis bien ici quant à moi, It j'y reste. — A propos, ma chère dame, je vais fort vous surprendre. Il y a du nouveau dans Landernau. Vous rappelez- Irous ces deux orphelins maladifs ces deux arbustes déses-
pôrés que vous daignâtes confier, il y a deux mois, à ma science et à mon amitié?
Mon camellia et mon cactus ? Ils sont morts, je parie ?
JACOBUS, triomphant.
Ils sont si peu morts, qu'ils sont en fleur, comme vousmême.
MADAME d'erMEL.
Bahl... Voilà de ces choses qui vous bouleversent... Et quand pourrai-je voir ce miracle de mes yeux ?
JACOBUS
Dès demain matin, si vous le voulez : je viendrai vous prendre, et, en passant, nous entrerons chez Jeanne Nicot, qui est au lit avec une fièvre de la nature la plus dangereuse... Quand je ne puis promettre la guérison à mes malades, vous savez que je leur promets votre présence. On raconte d'Hippocrate qu'arrivé à la fin de sa longue carrière, il n'avait plus qu'un seul médicament auquel il eût confiance ; par malheur, le secret s'en était perdu, mais je l'ai retrouvé : c'est la bonté d'une femme.
MADAME d'eRMEL.
Vous êtes un cajoleux ! N'importe : j'irai chez Jeanne Nicot. Mais buvez, et dites-moi si ma petite cuisine a réussi ce soir.
(Comme le docteur porte la tasse à ses lèvres, la porte s'ouvre.)
VICTOIRE
M. le curé demande s'il peut parler à madame. (Le docteur se
lève d'un air sombre, et pose sa tasse sur la cheminée.) MADAME d'eRMEL.
Certainement. Priez-le de monter, (victoire sort.)
JAGOBUS.
Encore ce curé !
madame d'eRMEL, riant.
« Encore ce curé! » est charmant. Depuis huit mois qu'il est dans la paroisse, il est venu passer ici une soirée, une seule ; il a vu qu'il vous gênait;... car, Dieu merci, il n'y avait pas moyen de se méprendre à la belle mine que vous lui fîtes... Depuis ce temps, il a la discrétion de ne pas franchir mon seuil après sept heures du soir ; quand il fine chez moi, il se retire en sortant de table, et le prix de toutes ses délicatesses, ' le voilà en trois mots : « Encore ce curé ! »
JACOBUS
Bah ! bah ! vous voyez qu'il se ravise. Je vous prédis qu'il va s'établir ici pour la soirée, le dos au feu, la soutane en éventail...
victoire, rentrant.
Monsieur le curé n'a que deux mots à dire à madame ; il ne ^ veut pas monter.
MADAME d'eRMEL.
Je descends. — Entendez cela, docteur ; entendez cela, et lourez de honte. (Eiie sort.)
JAGOBUS, seul.
Il se promène quelques instants en silence, puis il laisse échapper de vagues murmures qui se formulent plus distinctement à masure que son impatience s'accroît.
Hein ! hem !... peuh !... oui-da ! deux mots ! il va la retenir une heure dans le vestibule, entre quatre vents ! Oh ! que je reconnais bien là l'esprit égoïste et accapareur de la robe noire!... Ah ! ah ! bravo ! Tentretien se prolonge ! Langue de prêtre, langue de femme, autant en vaut l'aune ! Bonne besogne pour le diable ! Est-il séant, est-il convenable, j'^ le demande, qu'un prêtre coure les champs à l'heure qii il est, pour venir commérer dans une antichambre? Je suppose qu'un malheureux à l'agonie réclame soudain le ministère sacré de cet homme, il faudra donc courir du presbytère ici, et recourir d'ici au presbytère, tandis que l'infortuné, dans les angoisses d'une conscience tourmentée... Mais quoi ! il a pris son café, lui ! et qu'importe le reste ?
MADAME d'eRMEL, rentrant.
Brrr ! ce vestibule est une glacière... C'était pour mon banc de l'église ; j'avais exprimé le désir de le faire rembourrer, et, comme on est en train de réparer la nef, ce bon curé a eu la
complaisance... (EUe remarque la tasse du docteur sur la cheminée.)
Tiens ! vous n'avez pas pris votre café ?
JAGOBUS.
Non, madame, je n'ai pas pris mon café. Vous savez que
nous avons coutume de le prendre en môme temps l'un et l'autre, et ce n'est pas à mon âge qu'on change ses habitudes.
MADAME d'eRMEL.
Mais il va être froid.
JAGOBUS.
Cela est fort probable, madame. Il a eu le temps de refroidir du moins, et au delà.
MADAME d'eRMEL.
Eh bien, vous le boirez bouillant demain 1 Qu'est-ce que
cela signifie donc à la fin ? (Jacobus boU en silence ; après un moment de silence, madame d'Ermel reprend.) Ah! VOtre frOUt S'éCÎaircit,
docteur... Il est donc encore potable, ce café?
JACOBUS, souriant.
Il est vrai. Je ne l'aurais pas cru. Où en est la cause? C'est qu'en votre absence le temps se traîne comme un podagre... il semble que vous emportiez ses ailes !
MADAME d'eRMEL.
Ciel ! qu'il devient tendre ! Appellerai-je ma femme de chambre ? Non, car il se rassoit... c'est heureux ! (Eiie est assise
en face do Jacobus ; la table les sépare : ils rangent les pions sur le damier et commencent à jouer, causant par intervalles.) J'ai pluS d'unC revancllC
à prendre, je crois, docteur ?
I JACOBUS
Eh! mon Dieu, ne les prenez-vous pas suffisamment à des IX plus inhumains, madame ?
MADAME D ERMEL.
Qu'est-ce qu'il me chante là?... — Ah! vous débutez par les coins aujourd'hui? Gare à vous! — Mais écoutez donc quelle méchante vie fait le vent là dehors... Et mon pauvre curé qui est par les chemins ! Quand j'y songe...
JACOBUS
Oui, oui, je pourrais lui dire en cet instant :
« Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. »
Le mot ne serait pas charitable. — Mettez-vous donc dans celte lunette, si vous voulez.
JACOBUS, après une longue méditation.
Est-ce que c'est un piège, cette lunette? Je ne vois pas.
MADAME d'eRMEL.
Allez toujours. Ah! Jacobus, je vous en prépare de cruelles, mon ami !
JACOBUS
Piège ou non, m'y voilà.
MADAME d'eRMEL.
C'est joué?
JACOBUS
Oui.
madame d'ermel.
Vous vous y tenez ?
JACOBUS
Attendez donc... (n médite.) Oui, je m'y tiens.
MADAME d'eRMEL.
Le malheureux!... une, deux, trois, quatre; que dites-vous de cette rafle?
JACOBUS
C'est inconcevable? où avais-je l'esprit? je n'en sais rien.
Ni moi... Entendez-vous le bruit de la grêle sur le vitrage de ma serre? C'est une chose, docteur, dont on ne remercie pas assez Dieu, que d'être en un lieu clos, dans un vêtement ouaté, et en bonne compagnie, par un temps pareil. Généralement, on est très-ingrat envers Dieu.
JACOBUS
Hon! hon !
MADAME o'ERMEt.
Est-ce que vous niez cela, monsieur?
JACOBUS
Eh non, madame, je ne le nie pas !... je n*y songe môme pas,... je suis à mon jeu.
MADAME d'eRMEL.
A la bonne heure; mais, puisque vous êtes à votre jeu, tâchez donc de me débusquer de là, vous ne ferez pas mal. — Quand vous avez la tête appuyée comme cela sur vos deux mains, la pression de vos doigts relevant les extrémités de vos
JACOBUS, redressant brusquement la tête.
L'avcz-vous vu ?
MADAME d'eRMEL.
Non, Dieu merci.
JACOBUS, reprenant sa pose méditatire.
Eh bien, alors, pourquoi en parlez-vous?
J'ai eu tort. Remettez-vous.
JACOBUS
Je n'ai pas besoin de me remettre, madame : je suis tout remis ; seulement, je ne conçois pas que l'on puisse causer comme un moulin, quand on joue un jeu sérieux. C'est à vous, madame.
madame d'ermel.
Vous le faites exprès, hein?... une, deux, trois, et à dame!
JACOBUS
C'est inouï!... Au surplus, quand on se fait une affaire de conscience de distraire, de troubler l'esprit de son partner...
MADAME d'ERMEL.
Attrape, mon infante!... (EUe chantonne, en étudiant le damier.)
Petits oiseaux, troupe amoureuse, Ah! par pitié, ne chantez pasi Celui qui me rendait heureuse Est parti pour d'autres climats!
Voyons, qu'est-ce que je vais faire de ma dame à présent?
Ce n'est pas le tout que d'avoir une dame : le difficile est de la garder... N'est-il pas vrai, monsieur Jacobus?... Je la mets là... — A propos, pourquoi vous appelez-vous Jacobus? voilà un temps infini que je veux vous demander cela... Jacobus! ce n'est pas du français, hein ?
JACOBUS
Je vous ai dit, plutôt vingt fois qu'une, que ma famille était d'origine hollandaise.
MADAME d'eRMEL.
Ah! c'est donc du hollandais, Jacobus?
JACOBUS
Non, madame, c'est du latin.
MADAME d'eRMEL.
Eh bien, mais alors... ça ne me satisfait pas du tout, votre explication; il y a plus : ça m'embrouille... Voulez-vous jouer néanmoins?
JACOBUS
A quoi bon ? Je suis perdu.
madame d ermel.
Qui sait? la fortune est femme, docteur : elle me traite trop ■bien pour n'être pas tout près de me trahir.
JACOBUS
Non, non! je suis perdu, (a joue.)
MADAME DERMEL.
Pour cette fois, oui, vous êtes perdu... Tenez, je vous en laisse deux pour graine.
JACOBUS
Vous avez gagné... Attendez cependant!... ne pourrais-je pas, en mettant là?... Non, non, vous avez gagné; — j'ai perdu...
MADAME d'eRMEL.
Par conséquent, voulez-vous votre revanche?
JACOBUS
Non, je vous remercie. Vous voyez que je joue ce soir comme une carpe. Je suis en disposition malheureuse, {ii tousse.) J'aurai eu froid en venant.
MADAME d'BRMBL.
Prenez mon chaufFe-pied.
JAG0BU9.
Le feu me suffit. Je vous suis obligé. Hem! (un silence.)
MADAME d'eRMEL.
Est-ce qu'elle est gravement malade, Jeanne Nicot?
JACOBUS
Elle va mourir un de ces matins. Bah! c'est ce que les pauvres ont de mieux à faire... Hem! hem! (Madame d'Ermei ne
répond pas, et se met à tisonner. Jacobus reprend un moment après.) Et
qu'est-ce que vous avez décidé pour votre banc, madame ?
MADAME d'eBMEL.
J'ai décidé que je ne le ferais pas rembourrer, pour ne point causer de scandale. — C'est le conseil de mon curé.
JACOBUS, d'une voix lente et saccadée.
Votre curé, que le scandale effarouche si fort quand il s'agit des aises d'autrui, réserve, pour sauvegarder les siennes, des maximes plus accommodantes. Ce serait sans doute une terrible pierre d'achoppement qu'un siège rembourré dans une église ! Mais que l'on voie, durant tout le cours de la sainte journée, M. l'abbé méditer sous les ombrages d*un parc, en tête-à-tête avec sa paroissienne, comme un berger antique, cela n'est rien ; on jasera, on en causera, c'est vrai... mais, après tout, l'Église a ses privilèges, et honni soit qui mal y pense !
MADAME d'eBMEL, riant.
Ah ! voilà du nouveau, cela ! Et quand je passerais la nuit dans mon parc avec mon curé, au lieu du jour, quel mal me feriez-vous la grâce d'y voir?
JACOBUS
Ehl madame, un curé... un curé est un homme après tout ; et celui-ci est un jeune homme, qui pis est.
MADAME d'eBMEL.
Il est vrai qu'il n'a pas encore atteint la soixantaine, quoi-
u'il en approche beaucoup; mais, par compensation, je l'ai
dépassée, moi ; et, entre deux personnes de cette expérience, si
incomplète qu'elle soit, un tôte-à-tôte prend je ne sais quel
air vénérable qui me paraissait de nature à satisfaire la morale et à décourager l'envie. Je me suis trompée; j'aviserai.
JACOBUS
Pour cesser de plaisanter, madame, le genre d'agrément que peut vous offrir l'entretien soutenu de cet ecclésiastique est pour moi un problème que je me déclare incapable de résoudre sans le secours de votre obligeance.
MADAME d'eRMEL.
Cet ecclésiastique n*est pas un puits de science, docteur, je le confesse; mais une femme — je ne parle pas des hommes! qui sans doute ont de plus hautes destinées, — une femme, dis-je, à tout âge et surtout au mien, a besoin de foi plus que de science. Or, dans l'âme simple et sincère de ce vieillard, je vois Dieu aussi clairement que je vois le ciel dans une source vierge. Voilà l'agrément que j'y trouve. Il a la naïveté d'un enfant et les lumières d'un prophète ; c'est un bonhomme, et c'est un saint; il me divertit, et il me fortifie. Il vous parle de l'autre monde comme s'il en revenait, et de celui-ci avec une moue si plaisante, qu'on en rit... Hier, il me parlait de sainte Cécile avec des détails tels, que je crois fermement qu'il l'a connue... Tel est mon curé, et je dis qu'il est aimable... Mais vous ne l'aimez pas : il faut le tuer.
JACOBUS
Je ne l'aime pas, non ; car je n'aime pas les cagots
MADAME d'erMEL.
Dites tout de suite que vous êtes socialiste, et n'en parlons plus.
JACOBUS
Eh bien, madame, si cet extrême est le seul refuge qui soit ouvert aux esprits d'un certain ordre contre l'empire imbécile de la cléricature,... oui,... mille fois oui,... je suis socialiste.
MADAME d'eRMEL.
Vous avez donc, à votre avis, monsieur Jacobus, un esprit d'un certain ordre? Et de quel ordre, s'il vous plaît? car, quant à moi qui ne me crois pas une bête non plus, j'en suis à me demander quels sont les esprits supérieurs et réellement forts,... ceux qui doutent ou ceux qui croient. La foi de ce cagot, par exemple, cette vue si nette et si ferme du but mystérieux oii chaque instant de la vie nous entraîne, est-ce sim- \ plicité ou génie? En vérité, je l'ignore; mais je sais que j'aime, que je recherche la compagnie de ce vieillard, comme dans les ténèbres d'une catacombe on se serre contre celui qui porte le flambeau.
JACOBUS
Parbleu ! voilà un homme canonisé à peu de frais, et, sur ce pied-là, nous ne manquerons pas de saints dans la commune! Mais, comme il m'est impossible de voir plus longtemps l'obscurité d'intelligence...
MADAME d'eRMEL.
L'obscurantisme^ s'il vous plaît.
JACOBUS
L'obscurité d'intelligence et la brute ignorance se pavaner sous des titres respectables, je veux sans retard, pour l'édifica-
tion de la paroisse, tâter le pouls à cette foi solide et à ce beau génie. Dès demain, j'invite à ma table ce nouveau Père de rÉglise, je l'entreprends sur le dogme entre la poire et le fromage, et je vous le renvoie à son presbytère chantant des hymnes bachiques et prenant le menton des jeunes villageoises.
MADAME d'eRMEL.
Savez-vous ce qu'il vous faut pour le quart d'heure,? C'est votre bonnet de nuit.
JAGOBUS.
Oh! oh! madame, si j'eusse pu me figurer que ce joiiiie prêtre vous tînt si fortement au cœur...
MADAME d'eRMEL, avec émotion.
Ce jeune prêtre de cinquante-neuf ans perdrait vingt parties de dames, monsieur, sans en prendre prétexte pour outrager un absent, affliger une vieille amie et désoler le bon Dieu enfin.
JACOBUS, ricanant.
Eh ! eh ! le bon Dieu !
MADAME d'eRMEL, sévèrement.
J'ai dit le bon Dieu. N'allez-vous pas lui chercher noise, à celui-là, par-dessus le marché ?
JACOBUS, se levant et marchnnt à travers le boudoir, les bras croisés sur la poitrine.
Le bon Dieu! il est plaisant qu'on s'obstine à l'appeler ainsi!
MADAME d'eRMEL.
Jacobus, prenez garde, je vous prie !
JACOBUS
Eh ! madame, puisqu'il est décidé qu'un ami de vingt ans doit céder la place à un fanatique échappé du séminaire...
MADAME d'erMEL.
Hélas I
JACOBUS
Le dernier mot que prononcera cet ami dans votre maison sera du moins une protestation contre les sottes idoles qui l'en viennent chasser. Le bon Dieu ! parbleu I pourquoi pas ? Les anciens, sous la terreur d'une superstition semblable, ne caressaient-ils point du nom de bonnes déesses les mégères infernales?... Le bon Dieu? certes, je comprends que, dans l'épanouissement de l'adolescence, en présence des riants faivtômes qui gardent le seuil de la vie, quand l'avenir nous présente l'image d'un océan sans bornes semé d'îles fortunées, quand surtout le contact rapide d'une main jeune comme la nôtre fait passer dans nos veines je ne sais quels frissons magiques, — alors, oui, le cœur enflé d'espoirs infinis, le regard perdu dans les yeux d'une femme triomphante et captive, — alors, je comprends qu'on rêve une divinité bienveillante et protectrice, qu'on répande sur son autel la coupe d'or de la jeunesse !
MADAME d'eRMEL.
La peste I il parle bien I
JACOBUS
Mais, par le ciel ! madame, à notre âge, et faits comme nous le sommes...
MADAME d'eRMEL.
Vous êtes trop aimable, vraiment I
JACOBUS
Je ne parle que pour moi, madame... Voyons, de quelle bonté providentielle ce vieillard que vous avez sous les yeux est-il le vivant témoignage ? Regardez-moi et répondez
MADAME d'eRMEL.
Regardez-vous vous-même : voilà une glace.
JACOBUS, très-eialté.
J'y consens... Je me regarde... Que vois-je! une image dont chaque trait déplorable atteste une victime et dénonce un bourreau!... je vois la vieillesse, la vieillesse hideuse à ellemême et aux autres, caricature douloureuse, trouble-fête ridicule et sinistre, spectre tremblant que la vie importune et que la mort épouvante ! Mais ce que je ne puis voir dans votre glace, madame, c'est le sombre cortège de chagrins et de misères qui se cache au fond de ces rides, comme une troupe d'oiseaux funèbres dans une ruine. Ce sont les infirmités sans remède, sans espoir, unique distraction du vieillard dans sa veille sans trêve ! Parlez donc, madame ! dans lequel des attributs de son âge ce paria bénira-t-il le doigt d'une Providence? Il est seul ; la terre qu'il foule est pleine des dépouilles de tout ce qui lui 'ut cher ; il traîne son fardeau à travers des
tombes, cherchant la sienne et frémissant de la trouver ! La nature pour lui n'a plus que des aspects flétris, des soleils sans chaleur, des printemps meurtriers. Encore une fois, madame, de quoi remercierons-nous Dieu dans l'état où nous voilà, grâce à sa bonté? Est-ce de nous avoir épargné des enfants? Soit! nous ne verrons pas du moins des fils bienaimés épier à notre chevet le ti'avail de la mort et presser du regard sa main trop tardive..., dernière couronne réservée à ce long martyre, coup de grâce habituel qui termine ce châtiment révoltant d'un crime inconnu,... la vie humaine!
MADAME d'eRMEL.
Et après ? est-ce tout ? Mais non, vous ne laisserez pas à moitié une œuvre si généreuse ; n'ôtes-vous pas mon ami ? eh bien, prouvez-le donc tout à fait! Achevez de démontrer à une femme qu'elle a égaré ses pas dans les sentiers étroits, qu'elle a perdu toutes ses larmes dans ce laborieux pèlerinage dont son pied touche le terme ! Croyez-vous qu'il sufiBse de si peu de paroles pour décourager cinquante ans de lutte, de douleur, d'espérance? Non! achevez... ou plutôt, tenez, Jacobus, faites mieux, demandez-moi pardon, et prenez ma main.
JACOBUS, sèchement.
Quand vous m'aurez mieux fait comprendre, madame, mon crime et mon erreur...
MADAME d'eRHEL, se levant.
Ah ! ce mouvement de fierté vient à point pour me rappeler que jamais faiblesse de femme ne fut payée d'autre monnaie
que l'ingratitude. Maintenant, je vous donne ma parole que vous ne repasserez jamais, moi vivante, le seuil de cette maison, si avant d'en sortir vous ne me demandez pardon, et j'ajoute à genoux.
JACOBUS
C'est. me pousser dehors par les épaules, madame, (n prend
san cliapeau et sa canne. — Madame d'Ermel tire le cordon d'une sonnette. Victoire entre.)
MADAME d'eRMEL.
Le domestique du docteur est-il arrivé ?
VICTOIRE
Ahl grand Dieu! nenni, madame.
MADAME d'eRMEL.
Eh bien, dites à Jean d'allumer sa lanterne et de reconduire monsieur.
VICTOIRE
Eh ! Seigneur I madame !
MADAME d'eRMEL.
Qu'est-ce qui vous prend, vous?
VICTOIRE
Mais madame n'entend donc pas le temps qu'il fait dehors? C'est le déluge universel.
Et à quoi servent les parapluies, selon vous?
VICTOIRE
Ce n'est pas un parapluie, madame, c'est un bateau qu'il faudrait à monsieur. Le ruisseau du moulin est débordé ; Jean, qui en arrive, a vu passer le chien du meunier avec sa niche, et un tas de bûches derrière ; tout ça s'en allant à la mer, sans doute, car on n'a jamais vu chose pareille.
JÂCOBUS.
Il n'importe, il n'importe. Je traverserai de manière ou d'autre.
MADAME d'eRMEL.
C'est une folie. Il est inutile de vous noyer, surtout dans les belles dispositions où vous êtes, (a victoire.) — C'est bien . je vous rappellerai, (victoire sort, a jacobus.) — Quand la pluie aura cessé, vous sonnerez Victoire ; Jean vous accompagnera. Je vous laisse. Je suis fatiguée, je vais me mettre au lit. (Eiie
sort brusquement par la petite porte qui communique arec sa chambre à coucher.)
Dans la chambre à coucher. — La chambre est petite, fraîche, élégante. Une veilleuse l'éclairé à demi. — Le pied du lit est voisin de la porte du boudoir.
MADAME D'ERMEL, la tète appuyée contre une des colonnettea
du lit.
Les hommes sont mauvais... qu'ils sont mauvais!... J'ai peut être aussi trop exigé... mais ce n'était pas mon seul pardon que je lui voulais faire acheter!... s'il n'eût offensé quo
moi !... (Elle fait quelques pas dans la chambre.) Mon DieU ! qu'eSt-Ce
que j'ai donc? Ces choses-là sont étranges à mon âge... mais la vérité est que, tant que le cœur bat, il peut souffrir... qu'il a de façons de s'y prendre pour cela ! — Il m'est arrivé, quand j'étais jeune femme, d'aspirer à la saison de la vie où l'on suppose toutes les passions éteintes dans les veines glacées; je me figurais qu'alors je n'aurais plus rien à combattre... Mais, sans qu'on s'en doute, on n'a jamais à vingt-cinq ans l'imagination suffisamment honnête... et spirituelle : hélas! on prête malgré soi aux anges eux-mêmes de beaux yeux et de charmants visages, pour avoir plus de commodité à les aimer et plus de plaisir à être aimé d'eux ; on ne peut s'élever au-dessus des séductions visibles de la jeunesse, et il semble qu'une fois qu'elles seront dissipées, le devoir ira tout seul... Eh bien, on se juge trop mal I la nature humaine est moins terrestre qu'on ne croit... Les âmes toutes seules, dégagées du reste, ont aussi leurs penchants, leurs attraits... Elles ont, comme les fleurs, leurs sexes différents et sympathiques, et la vieillesse nous fait mieux comprendre les attachements du ciel. — Pourtant, là, voyons, est-ce que j'aimais ce vieux médecin ? Je n'en sais rien ;... cela est si ridicule... que véritablement je n'en sais rien... (eub porte son mouchoir à ses yeux.) Je dcvais ce sacrifice à ma foi outragée, à ma piété ; je le fais, ce sera le dernier qui
me coûtera avant celui de la vie... (cile s'agenouUle sur un prie- Dieu et reste un instant prosternée. — Se relevant.) Je n'cntCnds pluS
aucun bruit de l'autre côté;... il est parti;... tant mieux ! (Eiie
essaye de détacher les agrafes de ^a robe.) Je ne peUX paS... je n'ai
pas le courage de me défaire... je vais me jeter sur mon lit comme je suis... (Eiie se couche.) Ah! que le matin sera le bien-
BS^ff
venu!... La nuit est un surcroît à toutes les douleurs... Elle
met du noir sur du noir... (La pone du boudoir s'entr'ouvre doucement. )
ÎACOBUS, du dehorg.
Madame, je m*en vais.
MADAME d'eRMEL, virement, à part.
Il est encore là ! (Haut.) Vous dites?
JACOBUS
Je n'entre pas, madame. Vous êtes couchée, sans doute ?
MADAME d'eRMEL.
J'ai tout lieu de le croire. N'entrez pas ; mais vous pouvez ouvrir la porte tout à fait. Que me disiez-vous ?
JACOBUS, s'adossant près de la porte, à l'angle du mur, en dehors de la chambre.
Que la pluie a cessé, madame, et que je m'en vais.
MADAME d'eRMEL.
Est-ce que nous ne nous reverrons plus, mon ami ?
JACOBUS
Il ne tient qu'à vous, madame.
MADAME d'eRMEL.
IBon ! mettez-vous un peu à genoux, on ce cas-là ; je vous ....
nt SCÈNES ET PROVERBES.
JAGOBUS.
Madame, c'est impossible.
MADAME d'eRMEL.
Pourquoi ?
JACOBUS
C'est une chose que je ne ferai pas.
MADAME d'eRMEL.
Il faut donc nous dire adieu, car je tiendrai ma parole.
JACOBUS
Adieu, madame. (ll fait deux pas et revient dan» s»n coin.) VOUS
seriez la première à en rire.
MADAME d'eRMEL.
Il se peut. Essayez.
JACOBUS, frappant le parquet de sa canna.
Jamais, madame, jamais !
MADAME d'ERMEL.
Eh bien, fermez ma porte. Je me demande même pourquoi vous l'avez ouverte, à moins que ce ne fût pour m'offenser de nouveau.
JACOBUS
Quant à vous offenser, c'est un trait dont je suis incapable, môme en rêve, vous le savez bien.
Bah! Quand vous me donniez à entendre, il n'y a qu'un instant, que Dieu était le diable et que j'étais hideuse, pensiezvous faire votre cour à une femme et à une chrétienne ?
JÂGOBUS.
J'ai prétendu dire simplement que la vieillesse était un âge maudit et que j'étais laid, et je m'y tiens.
MADAME d'eRMEL.
Moi, je dis que la vieillesse est un âge qui en vaut un autre, et que vous êtes beau.
le feu de vos railleries... '
^^i)'abord, je ne vous retiens pas ; ensuite, je ne raille point : je vous trouve beau. Je sens bien qu'il n'est pas dans la bienséance ordinaire qu'une personne de mon sexe avantage aussi directement un individu du vôtre ; mais la considération que cet entretien doit être le dernier entre nous fait taire des scmpules que j'eusse tenus autrement pour obligatoires... Je vous trouve beau, dis-je, malgré ma glace, qui, en vous montrant tout à l'heure vos traits défigurés par des mouvements indignes de votre âge, vous a calomnié votre vieillesse... J'aime à croire, sur votre parole, que vous avez été charman autrefois... mais je doute qu'aucune des grâces de votre ado-
JACOBUS
MADAME D ERMEL.
lescence ait valu ce caractère qu'impriment aujourd'hui sur votre front les cicatrices du combat de la vie et le reflet de l'immortalité prochaine : si vous n'avez pas conscience de cette beauté, pourquoi, je vous prie, portez-vous si haut votre tôte blanche? Osez donc me dire que vous ne trouvez pas plaisir et gloire à exercer ce patronage incontesté d'une vieillesse honorée, cette dignité naturelle qui récompense la vie d'un homme de bien ! Osez me dire que votre âme est faite de telle façon qu'il vous plût d'échanger à cette heure le murmure du respect public, l'estime, la confiance, la vénération qui vous entourent contre des chuchotements de boudoir et des succès d'alcôve !
JAGOBUS.
Je ne sais en vérité, madame, de quel côté je dois prendre un propos si particulièrement flatteur.
UADAHE d'eRMEL.
Il n'y a pas deux côtés... c'est une déclaration que j'ai l'honneur de vous faire. Gomme elle n'aura pas de lendemain, je n'y vois pas d'inconvénient. En même temps, puisqu'en tirant vos principaux griefs contre la Providence des inconvénients de la vieillesse, vous aviez paru touché plus sensiblement de sa laideur, il m'a convenu de vous rétorquer votre argument sur le visage. Je me sens en état de briser avec autant de facilité toutes les armes que vous avez ramassées dans le même arsenal. Quoiqu'on n'ait jamais fait tant de théologie à propos d'une partie de dames perdue ou gagnée, je me donnerais pourtant le travers de pousser à bout ma tentative de conver-
r«ion, s'il ne vous manquait la plus indispensable vertu du néophyte, — la sincérité.
JACOBUS
■ Pour ce qui est de la sincérité, madame, je vous atteste...
MADAME d'eRMEL.
. Souffrez que je vous rappelle à la pudeur... Est-ce être sincère, voyons, que de juger absolument les choses par leur revers et la vie par sa face douloureuse?... J'ai senti comme vous, monsieur, le fardeau de vivre... comme vous, plus que vous peut-être, j'ai senti l'épreuve ; mais que d'allégements m'ont révélé la main paternelle qui nous l'imposa! Hélas! si j'osais élever un reproche contre Dieu, je l'accuserais plutôt d'avoir mis trop de grâces à côté de ses rigueurs et d'avoir trop enchanté cette prison, puisque enfin il nous la faut quitter.
JACOBUS
Encore une fois, madame, j'aurais compris, j'aurais partagé «es regrets, lorsque, dans la fleur de ma jeunesse...
MADAME d'erMEL.
Vous me feriez rire avec la fleur de votre jeunesse, si ce pouvait être un moment plaisant que celui où l'on perd sa dernière illusion et son dernier ami... Eh bien, j'ai eu, comme vous, monsieur Jacobus, une jeunesse plus ou moins fleurie: mais il y a des fleurs de toute sorte, voyez-vous... Celles qui
^^oissent au penchant des tombes ont leur charme aussi, dont
^Hne me suis pas peut-être assez défendue...
:j26 scènes et proverbes.
JACOBUS
Madame...
MADAME d'eRMEL.
Je suis si lasse, que je parle en dormant, je crois... Oui, je voudrais avoir été plus insensible aux derniers parfums de cette soirée qui s'achève. Dieu ne l'a pas voulu : ce cœur, tel qu'il l'avait fait, ne devait rester étranger à aucun de ses dons... Les joies charmantes des premières années, les enivrements de la jeunesse l'avaient rempli tour à tour, et ne l'avaient point usé ; il lui fallait encore ressentir la sérénité d'une vie qui se repose à l'ombre des jours passés, l'émotion douce et profonde des vieilles amitiés, la magie des longues habitudes... Vousmême, qui n'êtes pas tendre, ne laisserez-vous rien ici qui vous fut cher?... Je ne parle pas de moi, mais de ce fauteuil qui est au coin de ma cheminée, et d'où vous avez écouté passer vos hivers adoucis; je parle de cette pendule, de cette console, de cette tenture familière, de ce malheureux damier lui-même, de tout ce petit monde habituel qui vous connaissait, qui vous aimait, qui vous choyait,... de tous ces riens enfin qui, simplement parce qu'ils se renouvellent chaque jour, prennent sur le cœur une puissance infinie... Allez, demain ne nous vengera que trop, le bon Dieu et moi; demain, vous sentirez qu'il vous restait encore du bonheur à perdre. (EUe s'arrcte comme épuisée.) Ah ! que je suis lassc!... que je suis brisée, mon Dieu! {EUe bâuie.)
JACOBUS
Vous ne souffrez pas, madame t
MADAME d'eRMEL, d'une voix de plus en plus faible.
Hein?... Non,... c'est la fatigue,... le sommeil. (Eiie laisse retomber sa tête sur l'oreiuer.) Dleu merci, je vais dormir... Vous savez, vous, ce qui vous reste à faire... Que je ne vous retrouve plus... puisque... je suis bien aise... cela m'épargnera... la fin.
Elle murmure encore quelques mots, que le docteur essaye en vain d'entendre. Après qu'elle s'est tue, Jacobus reste immobile pendant quelques minutes, la tête dans sa main ; puis il s'avance sans bruit dans le cadre de la porte, prêtant l'oreille à la respiration calme et régulière de madame d'Ermel.
JACOBUS
Elle s'est endormie. (Il fait deux pas vers le lit et reprend d'une
voix basse et émue.) Ses derniers sommeils sont des sommeils d'enfant!... Son lit de vieillesse a retenu la paix de son berceau!... Honnête et douce créature! âme toute prête pour le ciel!... Le Dieu de justice et de bonté a déjà fermé la blessure dont je l'avais frappée; mais celle que j'ai ouverte du même coup dans mon cœur saignera jusqu'à ce que la mort l'ait cicatrisée... Ainsi je payerai bien cher la triste victoire de mon orgueil... Adieu, adieu, madame!... Que le bon ange de vos nuits vous répète les vœux de l'ami que vous n'entendrez
plus ! (U fléchit le genou et pose ses lèvres sur la frange des rideaux.)
MADAME D ERMEL, se soulevant un peu et lui mettant la main sur lu tête.
Courbe-toi, vieux Sicambre, et adore ce que tu as brûlé!
JACOBUS, éperdu.
Eh quoi! vous ne dormiez pas, madame!
MADAME d'eRMEL.
Je n'avais garde. M'en voulez-vous? (Après un peu d'hésitation
Jacobus baise la main de madame d'Ermel. EUe reprend.) Bien l'épondu...
Ah çà ! maintenant, songeons qu'il est fort tard, que je suis quasiment au lit, et que, de môme que mon curé, vous êtes un homme après tout... Nigaud!... Demain, à neuf heures, je serai chez vous ; vous me mènerez chez votre malade.
JACOBUS
Et, s'il vous plaît, madame, vous me mènerez ensuite au
presbytère. (Madame d'Ermel le remercie d'un slgae de tête; il iort en fredonnant.)
PERSONNAGES