RAOUL D'ATHOL, GEORGE DE VERNON
ils marchent lentement, se donnant le bras, GEORGE.
Mais qu'est-elle donc devenue ?
RAOUL
Je ne sais... Comme on a mis des tables de whist, rien ne resse... D'ailleurs, j'ai dit àLhermite de m' avertir dès qu'elle ^ra rentrée... Ah çà, est-ce par discrétion que tu nous quittes sitôt ?
GEORGE
Par discrétion — et par nécessité. Mon congé expire co matin. A quelle heure passe le premier convoi ?
A cinq heures. Promets-moi au moins de venir chasser avec moi cet automne, dans deux ou trois mois.
GEORGE
Cet automne? Je n'aurai garde... Tu me prendrais en grippe. Il n'est pas que tu ne te sois trouvé quelquefois en tiers dans
348 SCÈNES Eï PROVERBES.
un tôte-à-tôte amoureux ; je te prie de me dire s'il y a dans la vie une situation plus gauche et plus haïssable à la fois.
RAOUL
Il revient d'Afrique, ce pauvre George ! Je te dirai, mon ami, qu'un tôte-à-tôte de trois mois, dans nos mœurs françaises, passe pour un divertissement suffisant ; qu'il tourne môme à la monotonie, et qu'un ami ne fait que son devoir en venant l'interrompre.
GEORGE
Cordieu! moi, si j'avais une femme comme la tienne, je crois que je m'enfermerais avec elle dans une tour 1
RAOUL, gravement.
Obscure ?
GEORGE
Non, mais inabordable, au moins.
RAOUL
Ce serait un mode de suicide comme un autre... Assiedstoi un instant... Ça sent bon ici. (ns prennent place sur le banc.)
Eh bien, mon George, tu la trouves donc à ton gré, ma femme?
GEORGE
Écoute, et ne ris pas de moi : le jour oii tu sauvas la vie de mon frère, j'adressai à Dieu une prière, — une prière de soldat, une de ces prières émues, Raoul, qui, plus souvent qu'on ne le croit, jaillissent de notre cœur aux heures de danger et
de combat, d'agonie ou de victoire : je suppliai Dieu ardemment de prendre pour lui ma dette et de t'accabler de bonheur.
RAOUL, lui touchant légèrement la maiu.
Tu es jeune, toi.
GEORGE
Comme nous sommes, nous autres, mauvais juges des vrais biens de ce monde, je laissai à la Providence le soin de donner un nom précis à l'objet du vœu que je formais pour toi... Eh bien, mon ami, il n'y a qu'un instant, dans cette grande église, d'une si religieuse beauté, — lorsque vos deux mains se sont unies à jamais, je ne sais quel trouble extraordinaire m'a soudain pénétré : mes yeux se sont remplis de larmes ; j'ai éprouvé un attendrissement presque surnaturel ; je tremblais de joie; quelque chose me disait que j'étais exaucé et que ma dette était payée !
RAOUL froidement.
Hon 1... tu devrais te marier, sais-tu, avec ces idées-là ?
GEORGE
Avec ces idées-là, au contraire, je ne dois point me marier, à moins que ta femme n'ait un double quelque part, ce que je n'espère pas.
I RAOUL
Ah çà! mais qu'est-ce qu'elle a donc de si original, ma nmo?... car enfin clic est bien, elle est gentille, cela saute xyeux; mais, en vérité, l'enthousiasme est de trop.
GEORGE
Allons ! pas de fanfaronnades avec moi, Raoul ! avoue, — je trouverai cela tout simple, je t'assure, — avoue que tu adores cette enfant.
RAOUL
George 1 ai-je donné devant toi, cette après-dînée, des signes de folie ?
GEORGE
Bah ! tu l'aimes, je suppose, puisque tu l'épouses 1
RAOUL
Décidément, d'où sors-tu, toi ? d'oiî tombes-tu ? de quels bords ignorés ? de quelle région fabuleuse et primitive ? car l'Afrique elle-même ne suffit plus à m' expliquer cette confusion d'esprit où je te vois, ces propos bibliques, — ces termes alpestres, — cette morale fossile — dont tu t'obstines depuis un instant à surprendre mon oreille ! Que diable ! mon cher, l'Arcadie n'est plus ! Daphnis est mort!... Quand tu me feras des yeux terribles, George!... ce n'est pas moi qui l'ai tué, mais il est mort.
GEORGE, avec impatience.
Enfin, pourquoi t'es-tu marié, si tu n'étais pas amoureux?
RAOUL
Mais je me suis marié justement parce que je n'étais pas amoureux, mon cher commandant; parce que je ne dois plus l'être désormais; parce que l'amour, ou ce qu'on nomme ainsi, n'a plus dans son grimoire un mot, un chiffre, une note
que je n'aie déchiffrée à satiété ; parce qu'enfin j'ai trente ans, et qu'un vieux garçon ne joue pas dans le monde un personnage bienséant... Ne te récrie pas encore,... réserve tout ton courage et toutes tes imprécations pour ce qu'il te reste à connaître. Il y a trois mois, je visitai, pour la première fois de ma vie, ma terre de Vouzon, à quelques lieues d'Orléans. Comme nous cheminions, Jean Bailiy, mon fermier, et moi, de clos en clos et de pacage en pacage : a Quel est donc, dis-je à Jean Bailiy, ce joli château que j'aperçois là-bas? — C'est, me dit-il, le château du Chesny. — Et quel est, repris-jo l'instant d'après, ce bois de haute et basse futaie qui enchante mon regard et qui borne ma terre de tous côtés? — C'est, répondit Jean Bailiy, le parc du Chesny, et tout ce que monsieur aperçoit à perte de vue appartient de môme au château. — Ah! et le château lui-môme, dis-je alors, appartient sans doute au marquis de Carabas? — Non, monsieur, riposta gravement Jean Bailiy, c'estàmam'zelle Suzanne du Chesny...» Puis il ajouta en fermant une paupière d'un air madré : « Il y a là-dedans de fameuses chasses, sans compter vingt bonnes mille livres de rente, nettes comme Tceil... Ah! elle ne mourra pas fille, celle-là, j'en réponds!... » Et Jean Bailiy, appuyant son index sur son nez, termina par un nouveau jeu de paupière cette discrète insinuation. Tel fut, mon ami, le prologue de ce petit drame pastoral dont tu viens de parafer le dénoùment.
GEORGE
Tu ne me persuaderas pas qu'en épousant mademoiselle du Chesny tu aies consulté uniquement ces misérables considérations.
RAOUL
D'abord, mon cher, je songeais à me marier, et mon fermier ne fit que livrer à mes méditations un but déterminé. Ensuite, je te prie de croire que, si j'avais trouvé dans mademoiselle du Ghesny une fille idiote ou contrefaite, M. Jean Bailly en eût été pour ses frais d'imagination; mais, loin de là, je vis en elle une personne d'une attitude convenable en société, d'une mise décente, d'une élocution supportable, et je sentis qu'il m'était possible de concevoir pour elle l'affection calme et solide qu'un homme d'honneur doit à la mère de ses enfants.
GEORGE
N'importe! tu l'as trompée... ce n'est pas bien !
RAOUL
Et en quoi l'ai-je trompée, commandant?
GEORGE
Penses-tu donc que cette enfant — dont tu viens de faire un portrait presque injurieux, par le ciel ! cette enfant, modèle charmant de distinction et de simplicité, d'élégance naïve, de gracieux abandon, — penses-tu qu'elle n'attende de toi rien autre chose que cette solide affection dont tu parles ?
RAOUL
Et que veux-tu qu'elle attende, cher ami? Suzanne a été élevée en ménagère de province, et ce n'est pas ce qui m'en plaît le moins. Le mariage pour elle est le mariage ; un chat est un chat, et un mari est un mari, — rien de plus.
GEORGE
Mais elle n'a pas vingt ans, cette ménagère! mais elle a dans les yeux la vive flamme de la jeunesse! Et quelle est la jeune fille, surtout nourrie dans les loisirs du luxe, qui n'a pas bâti au sein des nuages son palais nuptial !
RAOUL
Et quand cela serait? Devais-je, moi, à cause de cette perversité que tu prêtes aux demoiselles, consumer mes jours dans un éternel célibat?
GEORGE, se levant brusquement.
Ah! (Raoul, au même instant, se baisse et semble chercher quelque Chose avec attention.) Qu'ilS-tU donC perdu?
RAOUL
lîicn,... rien... Ah! la voici! — Tiens! vois, — si tu peux voir : c'est un bijou microscopique, une petite clef d'or; ma femme m'a donné ça ce matin en grande cérémonie et en grand mystère; il paraît que c'est très-précieux. Je me serais passé du cadeau. Tout ce qui est niais m'importune,
GEORGE
Tiens, Raoul, je vais te dire adieu.
RAOUL
Eh! de quel ton tu me parles! Sommes-nous fâchés, George?
GEORGE
Non; mais tu me fais souffrir. Voilà quinze ans que tu es le plus cher de mes amis, Raoul... Tu as encore resserré cette vieille fraternité par un acte généreux qui t'a rendu maître de ma vie;... eh bien, je crois que j'oublierais tout, — oui, ton sang même répandu pour moi, si je t'entendais plus longtemps traiter les sentiments les plus nobles,... que dis-je ! l'honneur même de ta jeune épouse, avec cette affectation de belle humeur, avec cette outrecuidance de libertin.
RAOUL, ricanant.
Ohî oh!... ces militaires, vraiment, ont de la poudre dans le sang, — et leurs paroles sentent l'acier !
GEORGE
Adieu !
RAOUL, le retenant avec force et baissant la voix.
Avant de partir, George, laisse reposer un moment ta main sur mon cœur ; près de cette inain loyale, il me semble qu''il va reprendre un peu de chaleur et de jeunesse!
GEORGE
Que dis-tu ?
RAOUL
Aime-moi toujours. Je suis un malheureux, mais non un infâme. Ce langage qui t'offense si justement, voilà longtemps déjà qu'il m'est devenu familier et comme naturel, voilà longtemps qu'il sert de masque insolent au désespoir dont ma vie est rongée; mais jamais plus qu'à cette heure je n'eus besoin
JL.A CLEF D'OR. 3uo
de feindre, car c'est la mort elle-même qui est làl (u frappe sa
poitrine.)
GEORGE
Mon Dieu ! quel fatal secret me caches-tu donc ?
RAOUL, d'une voix brisée.
Aucun,... rien ! J'ai vécu, voilà tout. Je voudrais que quelque malheur horrible eût fondu sur moi, je lutterais, — je combattrais, — je serais plein de courage!... Mais non : je succombe à un mal sans nom et sans remède ; on ne refait point le passé, et c'est le passé qui me tue I J'ai mené ma jeunesse sans frein à travers un monde sans croyances, — pas davantage, mon ami, et voilà oii je suis arrivé.
GEORGE
Tout cela est singulier pour moi, et j'ai peine à te comprendre!
Ah! c'est que, depuis le collège, notre point de départ commun, nous avons suivi deux chemins bien différents : tu as assujetti ta vie à la sainte obligation d'un devoir fixe, d'une discipline — telle quelle... Et moi, au contraire... Mais il faut que tu me dises d'abord si tu te souviens de ce que j'étais il y a douze ans ?
GEORGE
Ce que tu étais, Raoul ? Tu étais ce que je te retrouve depuis un instant, une noble, une ardente intelligence, — une âme fière, aimante, exaltée, capable de tous les dévouements et digne de toutes les tendresses!...
336 SCÈNES ET TROVERBES.
RAOUL
Non, non,... jo ne t'en demandais pas tant... mais ton souvenir, tout partial qu'il est, m'atteste qu'il existait alors en moi des germes heureux, qui, se développant à l'abri d'une règle quelconque, promettaient à mon avenir quelques talents ou quelques vertus... Ce fut l'oisiveté qui s'en empara, et tout fut dispersé, — éparpillé aux quatre vents du ciel ! — Je n'ai pas l'intention, George, de te conter l'histoire triviale d'un débauché, ni de t'apprendre les résultats vulgaires d'une jeunesse inoccupée et dissolue : je voudrais seulement te faire toucher du doigt le caractère particulier — et funeste — qu'imprime à une telle existence l'époque où nous vivons. — Je crois qu'il faudrait remonter jusqu'au chaos confus qui servit de transition aux âges modernes pour rencontrer un temps où l'on ait, comme dans le nôtre, méconnu la loi providentielle qui domine tout notre monde moral et intellectuel : je veux dire l'autorité, le frein, la croyance. Tu l'as remarqué sans doute : les ressorts de notre âme et de notre esprit, pour se tendre jusqu'à la vertu ou jusqu'au génie, ont besoin d'une certaine compression supérieure, qui ne leur a jamais manqué tant qu'aujourd'hui. — Nous avons certes les mêmes facultés qu'avaient nos pères, mais les mobiles nous font défaut. Aucun souffle constant n'enfle nos voiles. Nous courons même fortune qu'un vaisseau abandonné, dont le gouvernail et les agrès, tout entiers encore, cèdent anx caprices changeants et parfois contraires des vagues et du vent. Ainsi ces instruments de force et de salut dont il fut doué ne servent plus qu'à sa perte; ainsi nous allons également aux mauvaises aventures, — le vaisseau sans pilote, et les hommes sans Dieul
— C'est la liberté ! dit-on; soit!... mais c'est la liberté d'un aveugle.
GEORGE
Oui, le crime de ce temps-ci est d'avoir compromis jusqu'à ce nom sacré.
RAOUL
Sans doute, et je vois que nous nous entendons encore tous deux, George. Va ! je n'ai pas la faiblesse, trop commune à présent, de répudier, par haine de la licence, la liberté ellemême et ses mâles bienfaits ; mais je n'ai pas non plus le stupide orgueil, tout aussi commun par malheur, de repousser comme autant de féodales servitudes toute foi, toute règle, toute discipline morale, depuis la croyance en Dieu jusqu'au respect de sa mère ou de sa patrie!... Les fous! ces sentiments, ces devoirs, ces jougs éternels qu'ils secouent et qu'ils ébranlent, sont les conditions mômes de notre force, — les leviers élémentaires de la grandeur humaine : ils prétendent briser nos entraves,... ils brisent nos racines! — Tel est enfin ce monde où j'ai vécu; et, si haut que je le condamne, j'ai vécu de sa vie, je me suis imprégné de ses poisons. Dans ce monde-là, George, il n'y a qu'un moyen de soustraire au tourbillon nos plus nobles facultés, de leur conserver quelque intégrité et quelque énergie : — c'est le travail. Ce devoir individuel qu'on se crée ne remplace pas assurément ces grands devoirs essentiels et communs à tous, dont la contrainte féconde pouvait seule mûrir l'héroïsme ou le génie; mais encore il fait subir à notre âme et à notre intelligence une concentration salutaire; et, s'il n'en élève jamais bien haut la puissance, il les préserve au moins d'une décomposition
absolue. — Eh bien, aucun devoir, aucun travail n'a sauvegardé ma jeunesse; et l'oisiveté, mauvaise dans tous les temps, est mortelle dans le nôtre. Voilà ce que j'ai voulu te faire entendre, George ; et, si honteux que je sois de cette longue phraséologie, je ne la regrette point, si elle a pu te donner une idée de ma misère, — une excuse de mon avilissement.
GEORGE
Tu peux te calomnier à ton aise ; tu sais que ne te croirai pas. Non ! ce n'est pas une âme énervée qui se juge ellemême avec cette rigueur 1 ce n'est pas un cœur perverti qui peut s'élever jusqu'au dévouement surhumain dont tu m'as donné la preuve!
RAOUL
Tu te méprends : si tu veux me passer cette comparaison épique, je vois, comme l'archange maudit, la profondeur de ma chute; mais je ne m'en relève pas pour cela. Je me juge, mais je ne m'amende pas. Ton amitié, nos souvenirs de jeunesse, ont provoqué de ma part un accès de franchise; je t'ai dévoilé ma plaie, mais je la garde toujours aussi incurable. Passé cet instant, je redeviens ce que j'étais. Mes paroles comme mes actions vont reprendre malgré moi l'empreinte maussade du dégoût, de la lassitude et de l'orgueil. — Quant à ce prétendu trait de dévouement, tu l'estimerais moins si tu savais à quelle période de ma vie il s'attache. . . Quand je me trouvai au milieu de la pente déplorable de ma jeunesse, j'eus comme un moment de réveil; c'est une pause, une station habituelle dans les existences les plus dissipées. — J'eus
horreur de ma faiblesse, de ma décadence. Je me méprisai. Une sorte de fm-eur me saisit; je me sentis capable de remonter le chemin de l'abîme et de me reconquérir moi-même par un effort de désespoir. Je cherchai alors autour de moi quelque action héroïque à entreprendre, quelque grande abnégation à souffrir, quelque martyre à affronter!. . . Mais le souffle du siècle a desséché toutes les sources vigoureuses où pouvaient se retremper les âmes : quand aucune foi ne survit, le sacrifice ne sait plus oii se prendre! les vieilles routes du sublime ne mènent plus qu'au ridicule. C'est ce que je fus contraint de reconnaître après m'etre nourri des projets les plus extravagants; mais j'étais encore possédé de cette folie quand je te rejoignis en Afrique; tu peux comprendre dès lors que mon saut périlleux, dont tu fais tant de bruit, avait au plus le mérite des culbutes chevaleresques par lesquelles don Quichotte, sur la Roche-Pauvre, étonnait la pudeur de Sanclio.
GEORGE
Tu fis, quoi que tu en dises, une action magnanime qui eût dû te remettre en paix avec toi-même.
RAOUL
Nullement. J'aurais eu besoin, pour me racheter, d'un devoir plus grand, et surtout plus continu. La société ne m'en offrit pas l'occasion, ou je ne sus pas la saisir. Bref, après quelques mois de ces vaines agitations, je m'abandonnai de nouveau. Je descendis avec insouciance les derniers degrés d'une vie de désordre. Maintenant, ces tempêtes qui du moins témoignaient encore d'un reste de force et de vertu, ces combats ont cessé;
toute lave est refroidie; toute flamme est éteinte : — je suis
tranquille. (Il demeure sans parler, le front dans sa main.} GEORGE, après un silence.
Remets-toi... On vient... J'ai entendu marcher.
RAOUL, se levant.
On me cherche, je pense... (ii écoute.) Mais non,... tu te trompais... Cependant, mon absence a été longue... M'oublie-t-on déjà?. . . Que m'importe ! Encore deux mots, George : je viens de te dire mon histoire et celle de bien d'autres; mais il y manque un trait. .. Tu m'as demandé pourquoi je me mariais. . . Eh! mon Dieu! c'est une expérience suprême que j'ai voulu tenter. Le mariage m'est apparu comme un dernier moyen de rajeunissement et de salut. J'ai rêvé le baptême dans une onde vierge ; j'ai cru qu'au pur contact d'un cœur innocent je sentirais mon sang se renouveler et mon âme revivre. Pour tout dire enfin, j'ai espéré que des émotions vraies et simples, puisées au sein même de la loi morale, pourraient encore laver mes flétrissures et ressusciter en moi les germes divins.
GEORGE, avec inquiétude.
Eh bien?
RAOUL
Eh bien, que veux-tu! Suzanne est une honnête enfant, douée de beauté, digne d'amour ; mais elle n'a pas, dans sa grâce mortelle, la puissance qu'il eût fallu pour effacer les moindres traces de mon passé... Hélas ! loin de là, elle réveille mes plus méchants souvenirs, qui se dressent contre ellemême. Chacun de ses gestes, chacun de ses traits, chacune
de ses expressions familières, — pauvre fille! — me rappellent... qui?. ..je n'ose le dire, — mais enfin il semble qu'un esprit malfaisant me souffle à l'oreille d'odieuses comparaisons, d'importunes ressemblances, qui ne me laissent plus voir en elle qu'une froide copie empruntée à dix autres,... une femme après des femmes... Ah! tu t'indignes de cela?
GEORGE
N'en parle plus. Dis-moi seulement si ce mariage enfin, cette union sous l'œil de Dieu, cette cérémonie qui m'a attendri jusqu'aux larmes, n'a produit sur toi aucune impression.
RAOUL, qui a repris son ton habituel de froid sarcasme.
Je te demande pardon, mais pas celle que j'attendais. D'abord, quand ce magistrat que l'embonpoint vulgarise a serré nos liens de sa grosse main potelée ; plus tard, lorsqu'au pied d'un autel désert, en face d'un sanctuaire vide, ce prêtre, incrédule comme moi, m'a béni de son geste routinier,... je, t'avoue que je me suis demandé quelle comédie je jouais avec ces messieurs, et que j'ai eu peine à réprimer, sous un air de gravité solennelle, le fou rire qui me tenait à la gorge !. . . La foi, — mon cher, — la foi n'y est pas! Je n'avais pas réfléchi à cela; j'y renonce. -;- Allons, George, adieu. Voilà deuf heures qui sonnent. Une plus longue disparition ferait jasa* les grands parents. Il y a deux ou trois galbes précieux parmi les grands parents, as-tu remarqué?. . . Voyons, adieu.
GEORGE
A.dieu. Je ne sais lequel de vous deux est le plus à plaindre
RAOUL
Franchement, je crois que c'est moi. — Ces horreurs
sont lettres closes pour cette enfant, et on ne se tourmente pas de ce qu'on ignore.
GEORGE
Promets-moi de m'écrire la suite de tout ceci ; car je t'aime, malgré tout.
RAOUL
Merci, George. — Mon Dieu! oui, je t'écrirai; mais il n'y aura pas de suite. Quelle suite veux-tu qu'il y ait?... Ça finit là. — Bonsoir!... A Fontainebleau, n'est-ce pas? (iis se serrent
la main. George disparaît dans raveaue; Raoul se dirige vers la maison.)
La chambre nuptiale.
Une porte au fond; deux portes latérales. — Suzanne est debout près de la cheminée •. sa toilette est entière, moins la couronne et le voile. Une des portes latérales est entr'ouverle. Suzanne sourit et fait de la main un signe d'amitié à quelqu'un qui disparaît par cette porte et la ferme aussitôt. La jeune femme, demeurée seule, cherche dans une coupe, parmi des bijoux suspendus à une châtelaine, une petite croix, qu'elle baise à plusieurs reprises. — Un léger coup frappé à la porte du fond paraît lui causer une certaine alarme qui se trahit par un pli des sourcils. — La porte s'ouvre après un intervalle, et Raoul entre. — Comme il s'avance vers elle, Suzanne, les yeux baissés, recule de quelques pas, comme par un mouvement involontaire. — Raoul s'arrête.