‹ Scènes et proverbesChapitre 47 sur 47 · LETTRES DE RAOUL A GEORGE · texte numérisé non relu

LETTRES DE RAOUL A GEORGE

Nous supprimons une première lettre que M. d'Athol dut écrire en sortant de la chambre de Suzanne. La scène que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur y est racontée brièvement et sans commentaire.

Du Chesny, 15 juin.

Me voilà à la campagne, George. Je viens, comme autrefois Jacob, garder pendant quatorze ans les troupeaux de mon beau-père, afin de conquérir Rachel.

Tu me remercies de ma confiance; elle est grande, en effet. Si un autre homme que toi possédait le secret de ma nuit de noce, il faudrait qu'il l'oubliât, ou qu'il m'en fît perdre à jamais la mémoire. Avec toi-même, George, ma confiance eût ; peut-être hésité, si aux nobles qualités qui te sont naturelles tu ne joignais un titre spécial de foi et d'honneur, celui de la profession que tu exerces. Vous autres militaires, je vous ai jugés autrefois avec légèreté : je m'imaginais que le cercle borné de la discipline devait peu à peu faire subir à votre front môme et à votre pensée une sorte de rétrécissement. Je me trompais. Il ne fait qu'empêcher votre vie de s'égarer dans

cette flânerie sans direction et sans but qui est le caractère commun des existences de ce temps-ci. Autant qu'il se peut, au milieu de la confusion d'idées où nous vivons, vous gardez dans leur sincérité les instincts éternels, les sentiments primitifs et vrais de notre nature. Vous restez jeunes plus longtemps, vous conservez toujours au fond de l'âme quelque chose de l'enfantillage admirable des héros; vous êtes ce qui nous reste de meilleur, soit que l'honneur, la seule religion qui survive, obtienne parmi vous un culte plus austère, soit qu'il y ait dans le seul fait de braver librement la mort une sorte de sainteté préservatrice, soit enfin que la vieille image de la patrie, empreinte encore aux plis du drapeau, vous maintienne dans le cœur, comme sous les yeux, un des symboles les plus sacrés du devoir.

Mais surtout, mais avant tout, ce qui vous protège, ce qui vous abrite, ce qui vous sauve, c'est ce que je te disais l'autre jour, c'est la règle, c'est le joug. Tout humaine qu'est la source de celte autorité qui vous domine, il suffit que vous la reconnaissiez pour qu'elle vous soit salutaire; il suffit que votre âme et votre intelligence rendent cet hommage au principe supérieur qui a fait, jusqu'à un certain degré, de leur assujettissement une condition de leur force.

Oui, par le ciel! je t'ai tout dit; il y a un homme que j'ai laissé écouter à la porte de ma chambre nuptiale , et entendre des choses qui feraient rires les morts à mes dépens ! — Hum! George!... Mais ne va t'y tromper : je suis aimé. On ne donne pas facilement le change à un mécréant endurci comme moi. Elle m'aime, te dis-je. En conséquence de cette petite vérité, notre aventure, si surprenante, au début, est

jnenacée d'un dénoûment prochain et trivial. J'ose te le prédire.

Il était convenu à l'avance que nous viendrions nous installer au Chesny dès le lendemain du mariage. Vers neuf heures, madame d'Athol m'envoya en députation sa vieille fée, que je aualifierais plus volontiers de sorcière, pour me prier de passer chez elle. Je trouvai Suzanne un peu pâle, un peu incerlaine, mais souriante : elle a de la vaillance, cette petite femme. Je fus courtois jusqu'à la mignardise; j'avais à réparer ma sortie brutale de la nuit. Voyant cela, on devint radieuse, et on accepta mon bras avec une gaieté d'enfant. Nous voilà descendant l'escalier comme deux tourtereaux. Notre grandpère, homme d'étiquette, nous guettait sur le palier d'honneur. Nous tombâmes dans ses bras avec effusion. Il fallut ensuite pénétrer dans le salon, oià nous attendaient les débris de la noce, oncles, tantes et cousins : sottes cérémonies que les Anglais épargnent avec raison à leurs jeunes femmes. Nous fûmes accueillis par des mines mystérieuses qui se croyaient profondes. La contenance de Suzanne fut ce qu'elle devait être, tout à fait naturelle et sereine. On admira secrètement cette grâce d'état, qui, dans les conjonctures délicates, met au front des femmes la fermeté de l'airain.

Après déjeuner, nous montâmes tous deux dans une charmante américaine, char de triomphe que j'avais glissé dans la corbeille , et où je ne m'asseyais pas toutefois en victorieux.

uzanne emmenait sa duègne, mon ennemie intime, si mon flair ne me trompe pas : moi , je remorquais Lhermite, un drôle que j'ai , et qui se pique d'être poli comme M. de Talleyrand.

Nous partîmes. Notre postillon, dans l'ardeur d'un zèle quii croyait admirable, s'était chamarré de rubans printaniers qui flottaient ridiculement sur toute sa personne. L'attention publique, surexcitée par ces emblèmes, nous prodigua, toui le long de la route , les témoignages d'une niaise bienvenlance. Villageois et villageoises, accourant sur leurs portes, ca se montrant par-dessus les haies, échangeaient avec notre animal de postillon des regards d'intelligence, et nous régalaient ensuite d'aimables sourires. Je leur faisais de mon coin une figure terrible et imperturbable. Suzanne rendait sourires pour sourires, et jetait des sous à tous les vagabonds. L'air du temps et l'aspect de la campagne firent les frais de notre insignifiant dialogue. Une ou deux fois, elle me demanda le nom des différentes espèces de cultures qui passaient sous nos yeux ; et, comme je répondais par un humble aveu de mon ignorance, elle s'écriait : « Comment! vrai? vous ne savez pas ce que c'est que ça? Mais c'est du froment, el ceci est de l'avoine, et ceci du colza, et ceci du lin! » Après quoi, elle se mettait à rire comme une pensionnaire. — Singulière femme que j'ai là!

Quand nous entrâmes dans l'avenue du Chesny, je m'avisai de lui demander, pour dire quelque chose, si le bailli n'allait point nous complimenter à notre arrivée. « Quel bailli? ditelle; M. Jean Bailly? » Je tins bon. « A propos, repris-je en riant, je vous le ferai connaître, si vous le permettez. — Comment donc!... dit-elle plus vivement; mais j'ai fort à le remercier! » Mon ami, l'esprit des femmes a naturellement une agilité, une souplesse d'évolutions, qui déconcerte notre tactique, plus savante, mais moins légère. Il n'y a pas ^

bomme qui ne leur fût inférieur dans la lutte, s'il n'était ap- Duyé de son nom d'homme et de sa prérogative antique : Mole suâ stat!

Je n'avais jamais vu le Chesny que de loin. Imagine-toi une avenue comme toutes les avenues , un château comme tous les châteaux, et un parc tout autour, voilà le Chesny. N'as-tu pas entrevu souvent, du fond d'un coupé, à travers les grilles qui bordaient un des côtés de la route , quelque blanche villa perdue dans le feuillage? une pelouse devant un perron , — et sur la pelouse , dans les rayons du soleil couchant, un groupe de jolis enfants et d'élégantes jeunes femmes? Cette vision fugitive ne te laissait-elle pas dans l'esprit une vague impression de paix et de bonheur ? Ne te semblait-il pas que tu avais vu passer, comme en songe, un avenir idéal où les pures joies de la famille et le calme domestique s'encadraient à souhait dans une harmonieuse auréole? — J'ai fait ce rêve. J'en tiens maintenant tous les éléments, toute la mise en scène. Ce lieu-ci est un charmant théâtre. — Mais j'ai oublié mon rôle. — D'autres, passant devant notre avenue, rêveront de même et aussi juste.

Une foule rustique nous attendait dans la cour. Dès que nous eûmes mis pied à terre, Suzanne s'éclipsa, me laissant au milieu de mes vassaux, assez embarrassé de mon personnage, mais poussant hardiment à droite et à gauche de ces questions populaires à l'usage des monarques en tournée. — Elle revint presque aussitôt coiffée d'un petit bonnet de grand'mère, qu'elle regarde sans doute comme un porte-respect dô D^Xure à m'imposer : — je ne dis pas non; mais il lui va bien, îijv.s cet équipage, elle me prit le bras, et nous voilà parcou*

rant le château de la cave au grenier, moi m'ingéniantk faire des remarques obligeantes, elle jasant sur toutes choses, ouvrant les armoires, faisant jouer les vasistas, expliquant les escaliers, démontrant les cheminées : elle avait laissé ceci, elle avait changé cela, — et le pourquoi. — Toutefois, il y eut un instant de démonstration muette; ce fut quand nous en vînmes à notre aménagement personnel. Elle s'est réservé une des ailes, — l'aile gauche, — du côté du cœur. Quant a moi, je m'épanouis dans le corps de logis principal. Nous sommes voisins. Cela est plausible.

Elle me mena ensuite aux écuries, et me planta là tout à coup pour courir à la cuisine, d'où elle revint avec un gros morceau de pain qu'elle fît manger gravement à son cheval. Elle rappelle Soulouque : c'est un demi-sang, bon sauteur, à ce qu'elle dit, mais très-méchant, en ce qu'il fait le diable quand il ne la voit pas tous les jours à son heure. Soulouque fut sommé de dire si cela n'était pas vrai. Il en convint, moyennant une petite tape sur la joue.

En somme, qu'est-ce que c'est donc que cette femme-là, George? — Ah! mon ami, j'ai trop dédaigné ce secret avertissement qui, vis-à-vis de toute jeune fille, me pénétrait jadis d'une terreur prophétique ! — Jamais visage de femme ne m'a troublé; mais jamais, dans un salon, je n'ai pu contempler sans une sorte de vertige cet abîme couvert de fleurs — qu'on nomme une demoiselle. Une demoiselle! L'as-tu remarqué, et n'en as-tu pas frémi?... Elles se ressemblent toutes ! Celles qui ont de l'esprit et celles qui n'en ont pas, ceiles qui pensent et celles qui végètent, celles qui ont du cœur et celles qui ne valent rien,... elles se ressemblent toutes\ »^3s

diversités infinies d'humeur, d'intelligence, de sentiments que la nature a répandues entre elles, se fondent et disparaissent dans une teinte uniforme de béate innocence et de pudeur officielle. — Ce qu'elles savent et ce qu'elles ignorent, ce qu'elles se disent dans leurs impénétrables chuchotements, ce qu'elles s'avouent et ce qu'elles se cachent, aucun homme ne le sait ! Si un instinct fatal ne nous poussait , George , qui de nous oserait jamais sonder ce mystère formidable et livrer aussi aveuglément sa vie à l'inconnu? Songe donc! cette effigie monotone, à peine installée sous ton toit, la voilà qui prend soudain, à tes yeux effarés, une existence individuelle, un caractère une volonté : cette plante, si longtemps comprimée, se déploie tout à coup avec une effrayante énergie dans mille directions imprévues. Cette urne scellée que tu as introduite dans ta maison, — elle s'ouvre, elle éclate, et il en sort, — quoi? La paix ou la guerre, — peut-être le bonheur, peut-être la misère et la honte. Si tu as épousé un ange ou un monstre, tu le sais enfin, mais un peu tard.

Je n'irai pas jusqu'à dire que Suzanne figurât dans la banalité la plus effacée de cette discrète catégorie; mais les nuances légères qui la pouvaient faire distinguer parmi ses jeunes complices donnaient-elles la moindre idée de ce caractère à face multiple, qui, sous l'ombre du voile virginal, s'était armé de toutes pièces, comme un guerrier sous sa tente? — Ai-je pour femme, à l'heure qu'il est, une lionne irritée ou une colombe plaintive, une créature d'une corruption précoce ou d'une exquise vertu, une grande coquette ou une petite fille, une propriétaire ou un bas-bleu? — Je me le demande.

Roulant silencieusement dans ma tête ce torrent d'énigmes

38i SCÈNES ET PROVERBES.

funestes, je dînai de grand appétit; car, — écoute-moi ici, George, comme si tu écoutais Salomon, — il n'y a point de crise dans la vie qui doive faire négliger à l'homme son premier devoir envers lui-môme , qui est de se nourrir. Loin de là. Plus les circonstances sont graves, plus, à mon avis, il est obligatoire pour le sage de se sustenter essentiellement. Outre qu'on réfléchit en mangeant, on réfléchit mieux quand on a mangé. On peut commettre des crimes après dîner : on ne commet de fautes qu'à jeun.

Ces principes ne semblèrent pas étrangers à madame d'Athol. Je lui reprocherai cependant de confondre les filets de sole avec le blanc de volaille. Il y a là dedans un peu de myopie sans doute, mais il y a aussi de l'indélicatesse.

— Fumez- vous à cheval, Raoul ?

Ceci fut dit comme nous sortions de table.

— A cheval comme à pied , madame , et en bateau également, mais jamais devant les femmes.

— Je vous prie de faire exception en ma faveur et de dire qu'on m'amène Soulouque.

Elle revint au bout de dix minutes avec une amazone d'une certaine couleur sombre et fauve à la fois, un petit col blanc, un chapeau de collégien et des gants de mousquetaire. — Hop! partons I Et, là-dessus, un galop désordonné à travers les vieux bois qui prolongent le parc. J'avais conçu une opinion médiocre de ses talents équestres, attendu qu'elle avait toujours refusé de m'en offrir le spécimen; mais c'était encore de la coquetterie, ou je ne sais quoi : car elle monte bien ; et, pour être juste, elle a généralement à tout ce qu'elle fait une sorte de grâce enfantine.

Je ne fus pas aussi content de Soulouque. Il faut te dire que le bois a l'avantage d'être coupé en deux par une rivière peu large, mais profondément encaissée. Dans l'intérêt du pittoresque, on a choisi le point le plus escarpé de ses bords pour y jeter un pont peint en blanc et garni de hauts parapets à claire-voie. Je pense môme qu'on aura creusé de main d'homme au-dessous du pont, afin de précipiter le cours du torrent et d'en accroître la sauvagerie. La vérité est que l'œil plonge de là dans un véritable gouffre en cascade qui fait un vacarme de l'autre monde. — Nous allions le pas, et j'étais demeuré un peu en arrière; mais, voyant Soulouque qui minaudait et dressait les oreilles aux abords du pont, je me rapprochai au petit galop. Soulouque s'était décidé et s'engageait, la tête basse, sur le plancher du pont : tout à coup le démon fait une demi-volte rapide et se cabre violemment de sa hauteur en lançant ses deux pieds de devant par-dessus la rampe du parapet; puis il reste en équilibre dans cette attitude héroïque, comme prêt à se poser dans l'abîme. — J'arrivais alors, dans un état d'esprit fort misérable. « N'approchez pas! n'approchez pas! me cria Suzanne, vous voyez bien qu'il a peur! » Et la voilà qui prêche à demi- voix cette infâme bête en la caressant comme un mouton. — Gela dura une demi-minute; après quoi, l'intéressant Soulouque compléta sa volte et vint retomber sur ses pattes en face de moi. « J'espère que vous vendrez cette brute! dis-je avec une certaine vivacité. — Oh! non, je vous en prie... 11 a eu peur, ce pauvre Soulouque!... il n'a pas été en Afrique, lui!... mais je vous assure qu'il suffit de lui faire sentir l'obstacle,.. Tenez, vous aiiez voir maintenant... » Et elle tournait bride. « Suzanne I »

m'écriai-je en faisant sonner les cordes les plus impérieuses de ma voix. Mais déjà Suzanne avait franchi le pont au galop. Il ne me restait qu'à la suivre, cher ami. Je la suivis.

La nuit tombait quand nous rentrâmes. Le petit bonnet de grand'mère reparut à l'horizon. Je le priai de me jouer une valse. Il en joua deux avec assez de verve. — Adossé contre l'appui d'une des fenêtres qu'on avait ouvertes toutes grandes, à cause de la chaleur de la soirée, je marquais la mesure d'un air entendu et satisfait. — Comme il est reconnu que le soir amollit les âmes, et comme il est tout aussi bien reconnu que je suis un fat, j'avais fixé à l'heure oii nous étions le moment d'une faiblesse, d'un attendrissement inévitable, qui devait délivrer deux personnes du poids d'une situation fausse. J'eus tout lieu de me croire bon prophète : car, pendant qu'on semblait chercher d'une main nonchalante les notes à demi oubliées d'une troisième valse, je vis le petit bonnet s'incliner légèrement, puis la main demeurer immobile sur le clavier. Le bruit d'une respiration oppressée, d'un soupir ou d'un sanglot caressa mon oreille. Je m'approchai doucement, et, modulant ma voix sur un ton délicat et protecteur à la fois : « Suzanne, dis-je, vous pleurez!... » Point de réponse. Je m'approche encore. . . Tu as compris surabondamment, George, qu'elle dormait?

Je ne me pardonnerai jamais le mouvement d'humeur qui me fit alors repousser bruyamment un des bougeoirs du piano. Elle fut aussitôt sur pied, me regardant d'un air à désarmer un tigre ; mais les tigres n'ont point d'amourpropre. « Vous alliez vous incendier, ma chère! lui dis-je très-sèchement. — Mon Dieu, que je suis honteuse ! mur-

mura-t-elle. Y a-t-il longtemps?... Je vous avoue que je tombe de sommeil. — Je vous avoue que je vous crois. » Je vis à sa mine qu'elle était incertaine si elle devait rire ou pleurer; et, ne me souciant point qu'elle se décidât, je me hâtai d'ajouter quelques mots sur les fatigues delà journée; puis, allumant une bougie avec indifférence, je lui offris mon bras (à ma femme). Elle le prit sans diflBculté; mais, au bout de douze ou quinze marches, elle le quitta de même, me fit une belle révérence, et disparut dans son aile (gauche). Quant à moi, je pris à loisir possession de mon superbe appartement, oii je trouvai Lhermite, que je mis à la porte.

Écoute : elle aura beau faire ; il y a une chose qu'elle ne m'ôtera pas de l'esprit : — elle m'aime.

P. -S. Trouveras-tu singulier ou offensant que je te prie de ne pas venir au Chesny avant que cette histoire ait pris une tournure déterminée ? — Tu es le plus honnête homme que je connaisse ; tu es le seul à qui je puisse aujourd'hui donner sans sourire le nom d'ami ; mais toi-même, George, penses-tu être d'une solidité à toute épreuve? Ne conçois-tu aucune combinaison de circonstances qui puisse réduire la plus ferme loyauté à se souvenir qu'elle est humaine et qu'elle est mortelle ? Si tu ne crains pas de répondre à cette question^ jamais je n'aurai mieux jugé de l'étendue de ta bonne foi ou de tes illusions.

Du Chesny, 25 juin.

Tout bonnement! — c'est ce que j'ai voulu dire. — Si, dans cet âge vertueux où nous vivons, on ne peut plus faire allu-

sion à la fragilité de l'amour et à celle de l'amitié sans passer pour un novateur audacieux et pour un pandour, à la bonne heure; mais je dis, moi, et je crois n'outrager personne, que mon arme la plus fidèle peut me traverser la poitrine, si j'ai Tenfantillage d'en attiser la flamme de mon âtre. Je dis qu'il ne faut jamais laisser Tombre d'une femme se glisser entre un ami et soi. Sans doute je suis un vilain, une âme sans candeur, un cœur momifié; mais quoi ! cela empêche-t-i! la vérité sainte de trôner dans son auguste splendeur? Cela empêchet-il que la maîtresse ne te trompe, et que, si tu en veux la preuve, tu ne la doives chercher généralement dans la pophe de ton meilleur ami? — Plus un ami est chose rare et précieuse, plus il y a.de folie à le commettre dans une de ces luttes redoutables où Ton voit ployer les âmes les plus fîères comme l'acier au feu. J'ai vu succomber au vertige fatal de de cette combinaison si commune des hommes inaccessibles à toute autre tentation mortelle.

Voilà la règle. Je ne la sais que parce qu'on me l'a apprise. Maintenant, ai-je dit que ton amitié, mise à cette épreuve, dut être vaincue ? Point. Je t'ai demandé si tu le pensais. Tu me dis non. C'est bien. Je te crois.

Sais-tu la singularité qui m' arrive? Je m'ennuie. Le piquant de ma situation s'émousse; ma couronne d'épines tourne au bonnet de nuit. Pour qu'une plaisanterie conservât son sel pendant dix jours pleins, il la faudrait excellente, et celle-ci ne l'est pas. Je m'étais attendu fort naturellement que Suzanne s'appliquerait sans délai à me donner de la jalousie ; c'est une manœuvre de l'âge d'or, que le simple bon sens indiquait; mais rien de semblable. On dirait que madame d'Athol a trouvé

dans le mariage, tel qu'elle l'entend, le dernier terme de la félicité humaine et le but final de son existence. Soit.

Toutefois, je ne puis voir sans impatience qu'on ait fait si grand bruit et poussé de si fortes clameurs pour en demeurer là. J'avais apprécié ce qu'il y avait de légitime au fond de sa colère, d'imposant même dans ses reproches. Si l'action eût répondu à la parole, si cette jeune femme eût hardiment, — à ma barbe, — entamé la pratique de ses imaginations, je n'aurais pas été du moins sans rendre justice à la logique et à ia vigueur de ce caractère; mais une scène, des pleurs, des phrases, et au bout — rien ! Ce n'est plus qu'une bouderie d'enfant et un entêtement sans portée !

Quand je la vois dans son fauteuil, poussant avec calme et méthode son aiguille à broder, l'air tranquille comme une sainte dans sa niche, le teint frais comme un chérubin dans sa gloire, — je sens que je la prendrais en haine, si j'étais encore capable d'une passion. — Que veux-tu que je te dise de notre vie? C'est un tissu d'or et de soie avec des agréments champêtres. Que prétends-tu que je te raconte, George? On ne raconte pas le sommeil de l'innocence. — Je vais m'acheter une flûte, un chalumeau, et en incommoder le voisinage. Voilà ce que je médite. — Aussi bien ne me manquet-il rien désormais, si j'en excepte la houlette, pour jouer au naturel le rôle de pasteur. Tu sauras que cette propriété est divisée en un assez grand nombre de fermes. Suzanne ne m'a point fait grâce d'une prairie ni d'une étable. Bêtes à cornes, bêtes à laine et autres ont défilé sans interruption devant moi pendant ^ix jours, je pourrais ajouter pendant dix nuits; car j'en rêvais, le diable m'emporte I II me semblait que j'étais

l'arche de Noé et que j'engloutissais dans mes flancs élargis tous les échantillons de la nature animale. Leurs races diverses, leurs mœurs domestiques, leurs délicates habitudes, je n'ignore plus de rien, mon cher, — Est-ce de la part de madame d'Athol une secrète gageure de pousser à bout ma courtoisie? Est-ce une vengeance? Quand elle m'interrogea sur l'étendue de mes connaissances en fait de vaches et de moutons, il est vrai que j'eus le tort de lui répondre par cet apologue irrespectueux : « On demandait à un ancien cannibale qui s'était converti, et qui était reçu dans le monde, s'il avait connu jadis un missionnaire nommé le père Lheureux : 0)i ne peut davantage, dit-il, fen ai mangé. »

En guise d'intermède, nous poussons dans les colombiers des alentours des visites qu'on nous rend pour nous achever. Je confesse que la quiétude de Suzanne me paraît mieux justifiée, à mesure que le personnel indigène se développe sous mes yeux. C'est un spectacle qui calme les sens. — Je suis encore, pour être juste, l'homme le mieux vêtu de la contrée, et celui dont l'apparence est la moins hostile à l'idée qu'on se fait d'un héros de roman. Il faudra bien qu'elle en prenne son parti.

Je venais de fermer ma lettre et de me jeter sur un large divan qui fait, à mon avis, l'ornement principal de ma bibliohèque, et où j'attends la mort pendant les entr' actes, lorsque deux coups frappés à ma porte m'ont remis brusquement sur pied. La porte s'est entr' ouverte, et j'ai vu poindre une tête blonde comme les blés; puis un regard inquiet et presque

coupable a glissé sur le mien, et une voix, qui n'était point assurée, m'a dit : « Vous êtes occupé? » *

C'était la première fois qu'on violait les limites de mon apanage. L'exhaussement subit de mes sourcils et la stupeur un peu affectée de ma pantomime ont fait monter jusqu'au front de la jeune indiscrète les nuances les plus vives de l'aurore.

— Occupé, non... Ébloui, je ne dis pas.

— Est-ce que vous voulez bien m'accorder une audience?

— Madame!

— Est-ce que vous voulez bien m'attendre un petit quart d'heure ?

— Madame !

Et elle est partie. — Au diantre ce petit quart d'heure ! il gâte tout; mais j'en profite pour te faire part de ce prodigieux incident. Ma vie s'est rapetissée à de si minces proportions, qu'un grain de sable y tient la place d'une montagne. — Je comprends Pélisson. — Paix, George ! la voici.

Elle est rentrée portant à grand'peine sous son bras un échafaudage pyramidal de paperasses verdâtres. Elle l'a déposé sur mon bureau, et il s'en est élevé un nuage de poussière qui avait une odeur de sépulcre. « Eh ! mon Dieu ! ai-je dit, qu'est-ce que c'est que tout ça? On dirait les mémoires de saint Bonaventure 1 -— On se tromperait, m'a-t-elle répondu en s'asseyant solennellement. Ce sont des titres, des baux, des quittances, et enfin toutes les pièces relatives aux cinq fermes dont se compose notre propriété du Chesny, y compris les deux moulins. Mon cher grand'père, qui prétendait s'être

usé la vue sur ces manuscrits, ne les a pas môme époussetés, à ce que je vois. Fi! que c'est sale! Et elle frappait ses deux petites mains l'une contre l'autre avec une moue d'horreur.

— 11 faudrait bien, a-t-elle ajouté, mettre un peu d'ordre à tout cela.

— Pardon, mon enfant!... mais, si les fermiers payent et si les moulins tournent, il me semble que tout est dans le meilleur ordre possible. »

Elle m*a regardé dans les yeux avec un air d'étonnement qui n'était point sans une nuance de dédain.

— Comment ! s'est-elle écriée, vous croyez que cela va tout seul, comme ça?... Vous êtes encore bien de votre Paris, par exemple!... Et qui est-ce donc qui administre votre fortune, à vous, sans indiscrétion?

— Mais c'est mon notaire d'abord, et ensuite une espèce d'intendant à qui je vais me hâter d'expédier ces ordures-ci.

— Voilà justement à quoi je m'oppose, monsieur. Si vous avez une répugnance invincible à débrouiller ces affaires et à en suivre le courant, je vous demanderai la permission de m'en charger, quoique j'aie beaucoup à apprendre pour en être capable.

— Et moi donc, ma pauvre enfant ! Mais ne puis-je connaître la loi fatale qui nous impose à l'un ou à l'autre cette corvée sans gloire comme sans profit?

Là-dessus, l'enfant a commencé une longue histoire dans laquelle j'ai entrevu, à travers mille précautions de pudeur filiale, que feu mon beau -père, le général du Chesny, était comme qui dirait un pendard. II s'était donné corps et ânic à un fripon d'intendant qui lui prêtait à gros intérêts le revenu

de ses propres terres, d'où il résulta qu'un matin, on eut l'humiliation de voir de pâles faces d'huissiers s'introduire dans l'hôtel du général. Il possédait alors, outre son hôtel de Paris et le Ghesnj', deux terres en Normandie: mais, grâce au savoir-faire de l'intendant, tout cela se trouva, à un jour donné, si bien grevé et surchargé d'hypothèques, qu'à première vue il sembla qu'on n'en tirerait pas une maille, les dettes payées. Ce brave général ne parlait plus que de se f^iire sauter la cervelle, et, bien entendu, il en parlait surtout à sa femme, qu'il avait ruinée. Madame du Chesny parvint toutefois à calmer l'ardeur homicide de son mari : elle l'emmena, écumant de colère, dans ce château où nous sommes, après avoir vendu l'hôtel et les deux terres de Normandie, pour faire la part du feu. Mon beau-père {in parlibuSf^ grâce au ciel!) cria qu'on l'assassinait, et qu'on voulait sans doute le réduire à l'hôpital. Elle le laissa geindre et tempêter, fort heureuse de n'être point battue. Au bout d'une dizaine d'années, à force d'industrie patiente, de secrète économie et de génie féminin, elle avait reconquis le domaine du Chesny dans son intégrité la plus liquide : elle avait sauvé l'honneur de la famille, et vingt mille francs de rente par-dessus le marché. Comme elle achevait son œuvre, elle mourut, quinze jours après la naissance de Suzanne.— Pauvre femme! hein! George? Quant au général, il serait encore, à l'heure où je te parle, plein de joie et de santé, s'il ne se fût cassé la tête en tombant de cheval. Il est superflu de te dire qu'il avait passé pour un des beaux hommes de son temps... Ma théorie sur les militaires n'est point ébranlée par les déplorables exceptions dont ce personnage est le type.

Quoi qu'il en soit, madame du Chesny mourante légua sa rancune contre les intendants à sa fille, par l'intermédiaire d'une vieille domestique favorite qui s'est acquittée fidèlement de sa mission. Jusqu'à son mariage, Suzanne avait laissé naturellement le soin de Ses intérêts entre les mains de son grandpère et tuteur. Tu as vu ce gracieux vieillard : c'est un enfant dont les cheveux ont blanchi par accident; c'est une sensibilité vive et facile, qui s'agite sur un fonds d'égoïsme inaltérable, une activité toujours affairée qui n'est que de l'inconsistance, un esprit lumineux et mobile comme un feu follet, traversant tout et ne se posant sur rien. Il porte un habit bleu à boutons d'or, avec un soupçon de poudre sur le collet. Excellent convive, mais tuteur médiocre, il semble avoir renipli ses devoirs à l'égard de sa pupille avec la légèreté qu'il apporte à toutes choses, sauf au gouvernement de son office. Bref, il s'est contenté de recevoir l'argent des fermiers à des échéances quelconques, et de leur donner des quittances illisibles. Nous sommes tout à fait d'accord, Suzanne et moi, pour accepter aveuglément les comptes approximatifs de ce papillon septuagénaire; mais il paraît urgent à madame d'Athol d'éclaircir le vague inquiétant où flotte le noyau de sa fortune.

Tel est le travail spirituel dont elle m'a embâté. J'y suis fort propre assurément, autant qu'un Turc à prêcher l'Évangile; mais le moyen, je te prie, de laisser ce fardeau retomber sur les épaules de Suzanne?

Me voilà bien, George, mon enfant! Et si tu te figures qu'elle s'en tiendra là, nenni. Quand elle m'a quitté, me laissant tête à tête avec les mémoires de saint Bonaventure, j'ai

vo rayonner dans ses yeux un éclair de satisfaction infernale. Cnirdit-elle, dans le secret de son âme, quelque trame vengeresse dont elle vient de serrer le premier nœud? ou cherchet-elle simplement, à défaut d'autres émotions, le plaisir, si cher à son sexe, de jouer avec la force, d'usurper l'empire et de mettre la quenouille aux mains d'Hercule? — Ses moulins! auand j'y songe! Allons, tant qu'elle n'exigera pas que j'y porte la farine, je n'ai rien à dire. Bonsoir, commandant.

Le Chesny, 10 juillet.

Je trouve à peine, mon George, le temps de t'écrire. De bonne foi, je m'étais imaginé, avec l'innocence de la ville, que quelques heures me suffiraient à parfaire la tâche que je m'étais laissé imposer ; mais toutes ces affaires de fermages et de moulinages m'étaient, dans leur détail, si complètement étrangères, que j'ai dû, pour éviter la honte d'une abdication, me livrer à un apprentissage qui est loin d'être terminé. J'y ai mis de la fureur, de la rage : j'ai lu les cinq volumes de la Nouvelle Maison rustique avec vignettes ; j'ai refait en partie mon cours de droit ; j'ai mandé le notaire du bourg à plusieurs reprises et lui ai parlé sa langue épouvantable. Que n'ai-je pas fait. Dieu du ciel ! j'ai poussé jusque chez Jean Bailly, afin de consulter ce prudent laboureur, mon compère. — Le plus pressant était de savoir à quoi s'en tenir sur les redevances actuelles de chaque bail. J'ai déjà atteint ce point. Un de nos cinq fermiers est décidément un voleur, que je crois traiter

généreusement en le mettant dehors. Il va donc me rester une» ferme vacante à surveiller. Joins à cela les réparations, \e? coupes d'arbres, les chemins à remettre en état, les moulins qui ne tournent plus par malice et faute d'eau, enfin un monde de drôleries réjouissantes.

Te dirai-je, George, qu'après avoir commencé par rugir dans ma moustache j'ai pris peu à peu un goût mélancolique à mon ignoble labeur? Il en est ainsi. L'énorme ennui de cette besogne n'équivaut pas encore au poids de mon désœuvrement. — Et puis, mon ami, sous Técorce du travail le plus grossier, le plus ingrat, la nature, ou Dieu si tu veux, a caché un fruit d*une saveur mystérieuse, que le pauvre connaît mieux que nous. G''est le sentiment vague et doux d'un instinct contenté et d'une loi accomplie. A part même toute application, l'activité pure nous calme et nous réjouit, parce qu'elle nous fait rentrer, si peu que ce soit, dans l'ordre véritable de notre destinée, dans l'harmonie des choses. — Ce castor qui, dans l'enceinte de sa cage, poursuivait son architecture inutile n'était pas un sot, non! — Si Dieu me prête vie, je compte imiter ce sage Wohican, dans la sphère de mes moyens. Si j'achève jamais ma tâche présente, je ferai des paniers de jonc ou des ouvrages de tapisserie, ou j'irai sculpter un pupitre à l'Assemblée législative, je ne saurais préciser; mais je m'occuperai régulièrement, comme régulièrement je dîne, l'instinct du travail me paraissant aussi évident et aussi impérieux chez l'homme que celui de la faim.

Si donc madame d'Athol cédait à une pensée de vengeance en attelant le vieux lion captif à une charrue de village, son but est manqué. Je goûte, au contraire, une sorte de bien-être

relatif; mais ce n'est pas le bonheur, comme tu penses, ce n'est pas môme l'insouciance. Quoique j'aie cessé de t'en parler, George, tu peux croire que le caractère original de ma situation intime ne laisse point de me revenir fréquemment à l'esprit sous de fâcheuses couleurs. Un homme qi.i joue visà-vis d'une femme un rôle — non classé, et inqualifiable comme est le mien, — à moins qu'il n'en soit arrivé à brouter l'herbe des campagnes, ne peut jouir d'une sérénité parfaite Ce n'est pas que mon cœur ait discontinué d'être le plus paisible des cœurs; mais il y a là quelque chose de ridicule, — tranchons le mot.

Au surplus, commandant, madame d'Athol a des façons divines à mon égard. 11 n'est pas d'attentions distinguées qu'elle ne sème sur mes pas et dont elle ne jonche mon assiette. Nous nous voyons peu; mais, quand nous nous voyons, ce sont des procédés et des cérémonies qui font du Chesny un petit Versailles. — Et des mots ravissants! « Comme vous voilà délicieuse ce matin !... » ou, si c'est le soir : « Comme vous voilà délicieuse ce soir! » Enfin, tous les trésors de la conversation.

Je m'étais trompé : il y a dans le pays trois jeunes gens passablement vêtus, cavaliers intrépides, bons valseurs, et qui mettent des roses à leur boutonnière. On les appelle : « Ces messieurs. » Mesdemoiselles leurs sœurs ont conçu, à ce qu'il paraît, beaucoup d'affection pour Suzanne; car elles chargent huit fois par semaine messieurs leurs frères de lui apporter des petits messages, des dessins de broderie, de la musique, et toutes les fanfreluches perfides qui ont cours dans ce commerce interlope.

Hier, dans la journée, Suzanne, en toilette de bergère, brodait sur sa causeuse gris-perle, devant la fenêtre ouverte de son boudoir. Je revenais, moi, des champs... Je passai brusquement la tête par la fenêtre du boudoir, et : « Bonjour, madame 1 » Elle tressaillit, et m'honora aussitôt d'une grande révérence en manière de plongeon à travers le parquet. « Eh mon Dieu! dit-elle en se rasseyant, comme vous voilà fait! Il y a donc beaucoup de poussière? — Ce n'est pas de la poussière, madame, c'est de la farine, sauf votre respect. — C'est pourtant vrai, reprit-elle en fixant sur ma personne ses grands yeux étonnés : vous en avez jusque dans les cheveux! » Et, par un mouvement d'une vivacité naturelle, elle se leva en étendant une main vers moi, comme pour me rendre le petit service que mon état semblait réclamer ; mais cette privauté lui parut sans doute, à la réflexion, dépasser les bornes qu'elle s'était prescrites, car tout à coup elle rougit, et retomba un peu interdite sur sa causeuse. — Il est certain qu'elle est jolie, surtout par une sorte de désinvolture décente qui lui est particulière.

Après une pause : « Et votre roman, mon enfant? » rcpris-je tout doucement. Je vis l'aiguille à broderie frissonner comme une aiguille aimantée. « Oh! mon Dieu! dit Suzanne, vous êtes donc bien pressé? Moi pas : je l'attends. » Comme elle prononçait ce mot, un bruit de calvacade se fit entendre derrière moi : c'étaient les trois jeunes gens du pays qui débouchaient de l'avenue, tous trois en front de bataille, piaffant à l'envi et saluant a tours de bras. Après les avoir constatés, je me retournai vivement et regardai Suzanne avec un demisounre. Elle rougit encore, et secoua rapidement la tête à

plusieurs reprises. Gela voulait dire apparemment : « Leur nombre fait votre force. »

Singulier caractère de femme, après tout! Si je n'avais toujours présente à l'esprit cette scène orageuse de ma veillée nuptiale; si cette explosion de paroles amères, violentes, passionnées, ne retentissaient encore à mon oreille, je n'imaginerais jam.ais que la foudre puisse résider dans ce sein d'enfant, que cette surface limpide et riante puisse receler l'arsenal bouillonnant des tempêtes, — des naufrages peut-être! — George , voici sa vie : le matin , je la vois de mes fenêtres voyager dans la rosée, de parterre en parterre, d'arbre en arbre, coupant, taillant, arrachant des fleurs, des branchages, des fagots de toutes couleurs, qu'elle apporte ensuite par brassées dans son boudoir et dans son salon. La grande affaire, alors, c'est d'introduire tout cela, selon certaines lois d'harmonie, dans les vases, dans les jardinières, et généralement dans toutes les poteries que peut contenir le château. Quand elle a réussi à son gré, avec le concours de l'inévitable Jeannette (cette vieille me déplaît), elle s'installe au sein de son bocage artificiel, et, de là, comme la reine des fleurs, elle donne à chacun les instructions de la journée. — Après le déjeuner, vite qu'on amène Soulouque : elle part avec moi ou sans moi. Au bout d'une heure : hop! hop ! la voilà qui revient! tout en tremble, a Allons! allons! où est mon aiguille? ma broderie? mon dé? ma robe?... » (Car elle fait ses robes quelquefois, je ne sais trop pourquoi, si ce n'est qu'il faut toujours qu'elle fasse quelque chose, et que le monde finirait sans doute, si elle se croisait les bras une seule minute.) Je la surpris môme, l'autre jour, taillant une veste d'enfant d'un drap gros-

sier; je ne sais pour qui diable c'était. Ajoute à cela les visites, qui abondent, surtout le soir, la musique, les pratiques religieuses, et enfin des conférences fréquentes et prolongées avec un personnage qui est jusqu'à présent mon seul rival sérieux.

C'est à savoir le curé du bourg, qui a baptisé Suzanne, et qui n'en est pas encore mort. La simplicité de ce bonhomme est extrême. Il dîne avec nous le dimanche, et nous conte des anecdotes, fort plaisantes probablement, car il en rit comme un bienheureux, et Suzanne s'en pâme. Elle s'enferme avec lui pendant des heures, et je le vois sortir ensuite d'un air important, avec une liasse de papiers sous le bras. Je pejise qu'il y a des orphelins sous roche.

Je ne puis aimer cette enfant, je ne puis l'aimer; mais, par le Dieu vivant — quoique inconnu ! — si tout ceci n'est pas une comédie, si elle a vraiment conçu l'intrépide dessein d'éteindre les feux de son âme dans la dévotion et de répandre dans le sein de la charité toute la passion de sa jeunesse, je ne suis point descendu si bas que je ne puisse l'admirer, — l'estimer profondément. Elle tente l'impossible. N'importe! je me souviendrai qu'elle l'avait entrepris. Adieu.

P-S. — J'allais oublier une découverte que j'ai faite, et à laquelle tu n'es pas étranger. J'étais allé, comme je te l'ai dit, consulter Jean Bailly, le flambeau de la contrée. Je m'apprêtais à repartir, ayant passé trois heures en sa docte compagnie et commençant à me croire changé en bœuf, quand il me déclara qu'il avait à me montrer quelque chose,... mais là, quelque chose... Espérez un brin! — Et il appela à haute voix, en levant le nez vers une des fenêtres de la ferme : « Hé! garçon! descends un peu, sans te commander! » Le garçon

descendit, et j'eus peine à retenir un cri d'étonnement en apercevant un jeune homme qui, au premier abord, me parut être toi-même, George. Il portait l'uniforme de ton corps et de ton grade, ce qui sans doute aida beaucoup à l'illusion ; cependant, c'est ta taille, ta coupe de visage, ton geste, tes yeux, tout cela affaibli et alangui par une apparence maladive et une pâleur de mauvais augure. Il est depuis un mois chez son oncle Jean Bailly. A la suite d'une blessure reçue en Afrique, sa poitrine s'était engagée; je crois qu'il couche dans une étable par hygiène. — Il n'est pas de ton bataillon, et ne te connaît que de nom. J*ai mis à sa disposition mon parc et mes chevaux. Il a refusé les chevaux et accepté le parc. Je lui ai indiqué une clôture aisée à franchir, afin de lui épargner le grand tour. Nous le voyons de temps à autre. Sa conversation me plaît, quoiqu'un peu enthousiaste. Il t'a encore volé cela. Suzanne épuise son éloquence à lui prouver qu'il prend à vue d'œil un embonpoint affligeant; puis elle le plaisante sur son étable, et bref elle le renvoie toujours plus gaillard qu'il n'est venu. Pauvre diable 1 — Suzanne l'avait aperçu à l'église, mVt-elle dit, et avait été frappée comme moi de sa ressemblance avec M. George de Vernon. « Seulement, M. George est mieux, dit encore Suzanne, parce qu'il a une balafre. » — Bonsoir, Balafré I

Le Chesny, 27 juillet.

Vive la joie, George, mes foins sont rentrés! — Quoi! tous? — Oui, tous! —j'entends ceux de ma ferme vacante, car les

autres ne me regardent pas. — Et quels foins, mon camarade! fleurant comme baume. — Soulouque, qui s'y connaît, ne veut plus entendre parler que de mes foins. — Le drôle! je le crois bien!... C'est le pré de bas, comme tu penses, que nous avons fauché en dernier, à cause du voisinage de la rivière... Quant au pré de haut et au clos de la mare... Enfin, ils sont rentrés, cher ami;... que veux-tu de plus?

Mes deux moulins retournent si bel et bien, que, ma foi, j'en fais bâtir un troisième.

Voilà pour le dehors. Au dedans, je prolonge quelquefois mes écritures fort avant dans la nuit. Je classe, je collationne, je résume, et je fonds peu à peu, dans un registre in-folio, la substance de toutes les paperasses que Suzanne m'a remises. Dans ces veilles et dans ma solitude, il me vient à l'esprit certaines réflexions qui m'étonnent de ma part. — George, il est clair que l'oisiveté n'est pas seulement un mauvais calcul d'égoïsme, c'est aussi une ignominie. Une vie toute personnelle, comme a été la mienne, une existence qui s'isole et se concentre en soi, refusant de saisir le moindre bout de câble,, et d'aider, selon sa force, à la manœuvre humaine, est une existence hors la loi providentielle; elle usurpe sa place au soleil : si la terre était juste, elle la rejetterait de sa surface, et ne lui prêterait môme pas la largeur d'une tombe. — Ce n'est pas, crois-moi, sans une honte secrète que j'assiste, spectateur inutile, aux luttes où mon siècle et mon pays se débattent laborieusement; mais où porter la main? où est le vrai péril? de quel côté penche le monde? Ah! qu'une conviction se dégage de ma pensée désormais plus rassise, et la seconde moitié de ma vie peut encore racheter la première. — En attendant,

si je puis faire pousser sur ce coin de terre un épi de plus, no dùt-il nourrir que les oiseaux du ciel, ma conscience sera plus tranquille.

— Et Suzanne? — Je ne sais trop. Sa vie n'a pas sensiblement changé, malgré les attaques acharnées des trois mousquetaires; ils viennent ensemble trop souvent pour que j'en prenne ombrage. — Je remarque bien , matin et soir , des excursions inexpliquées dans la compagnie suspecte de « bonne Jeannette; » mais le vieux linge et les petites vestes neuves qu'on emporte en paquet prêtent une innocente physionomie à ces allures romanesques.

Hier soir, vers huit heures , un orage effroyable fondit sur le pays. C'est précisément l'heure où nous avons coutume d'être envahis par le voisinage; car, jusqu'ici, le triste tête-àtête de notre première soirée ne s'était point renouvelé. Soit hasard, soit combinaison préméditée, il y a toujours quelque réunion au château ou chez une amie. — Pour cette fois, la violence de l'orage nous condamnait à la réclusion et à la solitude. Cette idée semblait préoccuper Suzanne, qui, le visage collé contre une fenêtre, battait sur les vitres une marche inédite, tandis que je feuilletais un album dont toutes les pages sont d'une entière blancheur, Dieu merci! — On apporta les lampes. Suzanne se retourna résolument; et, roulant avec fracas son fauteuil devant un guéridon, elle prit son ouvrage. Là-dessus, je me levai, et me rapprochai de la porte, lentement, peu à peu, flairant les jardinières et les vases qui jalonnaient ma route, afin de donner à ma fuite l'apparence d'une insouciante retraite.

« Si vous vouliez travailler dans le boudoir, dit Suzanne en

se levant à demi, je serais tout aussi bien chez moi, là-haut, je vous assure.

— S'il est absolument nécessaire qu'un de nous deux s'exile là-haut, madame, permettez que ce soit moi,

— Mon Dieu ! c'est qu'il y a des gens qui ne peuvent travailler,... écrire en compagnie. »

Je répliquai comme il convenait, et, après quelq^ies passes courtoises, je fis descendre mon gros registre; nous nous établîmes, lui et moi, sur une belle table à incrustations de cuivre, en face du guéridon. — Hon ! George !

Cependant, le tonnerre ébranlait le château de ses coups répétés. Le vent et la pluie battaient les fenêtres. A chaque grondement et à chaque rafale, nous levions la tête simultanément, madame d'Athol et moi, nous renvoyant un sourire avec une moue des lèvres, comme pour dire : « Ohl oh 1 vraiment, cela devient sérieux. »

Elle eut besoin de je ne sais quel objet oublié sur la causeuse, à l'autre bout du salon. En retournant à sa place, elle s'arrêta une seconde derrière ma chaise, et je sentis qu'elle se penchait légèrement au-dessus de moi, comme une branche qui ploie sous ses fleurs. Par bonheur, mon gros registre se trouvait ouvert à sa page la mieux ordonnée, à son verso le plus glorieux... Vanité! j'en fus ravi.

Les instants s'écoulèrent. Tantôt je l'interrogeais sur la destination finale du lambeau d'étoffe dont son dé mignon égalisait les plis, tantôt elle me demandait des nouvelles de la moisson ou de quelque génisse favorite; puis nous passions à une discussion approfondie sur le génie de Meyerbeer comparé au brio de Rossini , et de là à la théorie des paratonnerres.

Comme il arrive, nous n'avions parlé l'un et l'autre que pour conquérir le droit de nous taire. Dès que le silence eut cesse d'être une gêne, nous le laissâmes régner. Fatigué des courses de la journée, j'avais peine à suivre le fil épais de mon travail : l'odeur concentrée des fleurs et de la verdure me faisait monter au cerveau je ne sais quel trouble étrange, qu'exaltait sans doute encore l'influence secrète de l'orage. J'éprouvais, il me semble, le malaise agréable d'un homme endormi sous des lauriers-roses. Toutes mes sensations tenaient du rêve. — Je levai mes yeux appesantis, et je regardai Suzanne: die réparait le temps perdu de toute son ardeur. Je distinguais à peine dans l'ombre la ligne élégante de son cou, mollement incliné comme celui d'un cygne qui plonge; mais la lueur de la lampe éclairait son front penché, et, miroitant sur ses cheveux, semblait parsemer sa tête de blondes étincelles; ses yeux, dont je n'apercevais que les cils droits et serrés comme les pétales d'une marguerite ontr'ouverte, suivaient attentivement l'évolution rapide de son aiguille. Cette grave et candide figure, dans sa soumission et dans sa sérénité, exprimait naïvement tous les devoirs et toutes les joies domestiques; elle répandait autour d'elle un air d'honnêteté, de fête et de repos. — Celui qui a encore son âme, et qui, après les travaux du pur, trouve fidèlement une telle image à son foyer, de quoi îe plaint-il?... Ce doux tableau d'intérieur, oii semblait nous Afermer plus étroitement la tempête du dehors, se complétait {.'une façon bizarre dans ma pensée fiévreuse.. Je croyais voir passer entre nous deux des formes gracieuses et frôles, allant sans cesse de l'un à l'autre, et formant les anneaux charmants d'une chaîne scellée dans nos deux cœurs... Oui, si quelque

chose ressemble au bonheur sur la terre, c'était cette vision. Si Dieu a mis ici-bas une récompense après la peine, une consolation à côté de l'épreuve, l'une et l'autre étaient sous mes yeux.

N'est-il pas singulier, George, que nous méconnaissions si obstinément, dans notre jeunesse, les lois réelles de la vie, qui se présentent à nous cependant avec un caractère si simple, si naturel, si évident? Plus qu'un autre, je me suis refusé à cette clarté; j'en suis puni. Le malheur et le châtiment de ceux qui ont poursuivi dans les mauvais sentiers un faux idéal, c'est de ne pouvoir rentrer dans le chemin véritable, même lorsqu'ils l'aperçoivent. Leur cœur s'est nourri si longtemps de brûlantes chimères, qu'il ne trouve plus de saveur à la vérité. C'est un fruit trop sain pour leur lèvre desséchée. Ils meurent, comme le vieux Moïse , en vue de cette terre merveilleuse qu'ils ont cherchée follement dans les déserts.

Plusieurs fois Suzanne, étourdie de mon silence opiniâtre, jeta sur moi des regards furtifs. Ses yeux rencontrant toujours les miens, elle les détournait aussitôt. Ce rêve maladif, ces pensées me fatiguaient. L'heure était avancée; je me levai. Suzanne était debout au même instant. Je m'approchai d'elle; je pris une de ses mains, que je sentis trembler, et je lui baisai le front. — Je sortis ensuite, sans dire un seul mot, comme un homme qui est sous l'empire d'un charme magique et qui ne peut ou n'ose le rompre. La vérité est que ces fleurs m'avaient fait mal, et voilà tout. — Bonsoir, ami.

YI

Le Chesny, 10 août.

Je redens du bal; il est trois heures du matin : une assez triste aventure me force d'être sur pied avant cinq heures. Il faut, bon gré, mal gré, que lu m'aides à passer le temps jusque-là.

Donc, je reviens du bal. Je te vois sourire à ce mot, George. Ton imagination folâtre se représente tout de suite les détails d'un ballet rustique: les danses sous la coudrette, des ménétriers ivres sur des cuves, une odeur enchanteresse de cuisine en plein vent, des agneaux noircissant sur des broches publiques, un maire, enfin, pavoisé aux couleurs nationales et promenant au milieu des grâces l'image obèse de la décence... Fi donc, George! sommes-nous des provinciaux? Je te parle d'un bal et non d'une kermesse. — C'était chez la comtesse d'A..., dont le château est situé à six ou sept kilomètres du nôtre. La comtesse d'A... est la mère du comte Frédéric, le plus timide, le moins barbu et le plus dangereux des trois mousquetaires qui ont juré ma perte. Le second de ces messieurs, le seigneur Léopold de Laubriand, puissant chasseur devant l'Éternel, roux comme Nemrod, jarret carrément t ndu sous le nankin, est un compagnon décidé et entreprenant, dont l'œil bleu clair ne manque pas d'une certaine fascination énergique. Le troisième, je no te le nommerai même pas, parce qu'il s'est laissé distancer comme un benêt. Il faut te dire qu'il a voyagé jusqu'au pôle; et, comme il parlait l'autre soir à Suzanne de la danse des Esquimaux , je ne manquai pas de

l'importuner pour qu'il nous en donnât une petite représentation. Il eut la bonhomie d'y consentir. Or, il se trouve que cette danse est tout bonnement la danse des ours. Je m'en doutais. Suzanne ne peut plus le voir sans rire aux larmes.

Nous étions arrivés vers dix heures. La fête, au premier abord, offrait l'aspect ordinaire de toutes les rénnions de ce genre. La comtesse d'A... est du monde, et tout ce qui avait dépendu d'elle était correct; mais ce qu'elle n'avait pu empêcher, et ce qui saisissait peu à peu douloureusement le Uair de l'observateur, c'était le goût de terroir répandu sur les toilettes des femmes. Une, entre autres, m'a frappé. Figure-toi, si tu le peux, une espèce de fourreau de soie noirâtre, uni et luisant comme une chrysalide ou comme la gaîne d'un parapluie, avec une chaîne d'or par-dessus. Cet objet inouï m'a été signalé comme l'épouse d'un conseiller général. Je ne te décrirai d'ailleurs ni les robes en velours d'Ulrecht, à corsage montant, dans le style impérial, ni les bariolages de couleurs discordantes, ni les panaches de tambour-major, ni les turbans à la Staël qu'on voyait ressortir tout le long des banquettes, comme des fresques d'auberge ou des tapisseries foraines. Que de turbans surtout, cher ami! « Le jour des Osmanlis est à la fin venu ! » me disais-je. — Ce qu'il y avait de plaisant, c'était l'air de jalouse concurrence avec lequel se considéraient entre eux ces turbans rivaux. Bret, on se croyait à Bagdad.

Dans ce pêle-mêle criard, Suzanne se distinguait, je le confesse, par l'élégance simple et l'ajustement harmonieux de sa fraîche parure. Je ne sache pas de mortel plus profane que moi en matière de toilette, et, au fait, cela ne nous regarde

pas; pourtant, si je dis à une femme qu'elle est fagotée, bien qu'il me soit impossible de lui dire précisément pourquoi, elle peut tenir pour certain qu'elle est fagotée. — • Voilà ma prétention. — De même, quand je vois dans la toilette d'une femme un assortiment de tons si justes, une symétrie et un encadrement si bien adaptés à sa personne, qu'il semble qu'elle ait dû naître et fleurir comme cela, — je dis que cette dame est bien mise, et je le pense, ce qui est plus rare.

— Suzanne était bien mise.

Elle aime un peu beaucoup le bal et la valse, cette dévote. Elle y apporte, comme à tout ce qu'elle fait, un goût, une ardeur, un entraînement qui doivent paraître exclusifs à qui ne la connaît pas d'ailleurs. La valse l'enivre. Quand il faut s'arrêter pour reprendre haleine, son petit pied palpite sur !e parquet; des frissons d'impatience courent sur ses épaules et les font onduler comme de la moire. — N'importe, c'est une danse inconséquente pour une chrétienne. — Celui qui l'inventa n'était point marié. Pour mon compte , je sais que je préfère la danse des Esquimaux.

En générai, les nouvelles mariées sont un peu délaissées dans le monde. La lune de miel est une égide qui pétrifie /es plus audacieux. On ne voit point d'apparence à supplanter un mari qui est encore un amant; on laisse le jeune ménage à ses ferveurs printanières, et l'on attend les premiers froids.

— Par exception, Suzanne est fort entourée. Il est vrai qu'on n'observe entre elle et moi ni ces empressements passionnés, ni cet échange furtif de clins d'oeil et de soupirs, ni ces isolements égoïstes par où se trahit dans la foule un couple bien épris — et mal-appris. De ia part de Suzanne comme do la

mienne, on remarque des égards, mais rien de plus, — et c'est une chose qui les encourage, ces jeunes gens. Ils ont un sentiment confus qu'il y a là une grande infortune à consoler. Chacun le témoigne à sa manière : le comte Frédéric par des attitudes de page rêveur et des respects mystiques, le farouche Léopold par des attentions bruyantes et des galanteries gigantesques, — comme d'apporter un fauteuil à bras tendu pardessus la tête d'une multitude justement alarmée. — N'est-ce point délicat?

Qu'ils fassent leur devoir. Le mien est de garder la neutralité quej'ai jurée à Suzanne, et je la garderai dans les limites du possible; mais, du moins, George, si l'on me prend, ce ne sera pas par surprise. Je suis les tours et les détours de chaque mineur, j'entends le moindre coup de sape. Triste avantage, sans doute, si rien ne marche après lui! — Mais encore suis-je bien aise que l'aveuglement traditionnel des maris m'ait épargné.

Un honnête et vraiment aimable garçon, c'est ce jeune officier qui te ressemble, M. Jules Bailly. J'avais été étonné de l'apercevoir en entrant dans le bal. Je savais, il est vrai, qu'il avait dû recevoir une invitation par les bons offices de Suzanne, car nous nous étions consultés, elle et moi, là-dessus; mais je savais aussi qu'il avait refusé jusqu'à présent toute invitation semblable, en alléguant le prétexte de sa santé. J'ai pensé qu'il se trouvait mieux, et j'en ai été charmé. Cependant, je n'ai point tardé à regretter amèrement qu'il fût venu.

Dès l'abord, j'avais entendu commenter à demi-voix, entre turbans, et de la façon la moins obligeante, la parenté de ce jeune homme : tu te rappelles qu'il est le neveu de mon fer-

mier. Je ne te dirai pas que j'avais pris sa défense — car, en vérité, de quoi le défendre? — mais enfin je m'étais empressé de citer quelques traits de sa vie militaire, croyant ainsi apaiser tous les scrupules. — Point du tout. — Nous avions là toute la noblesse du canton. L'aristocratie rurale est ombrageuse... Mon ami, n'étant point noble de ma personne, j'ai coutume d'apprécier avec beaucoup de réserve des prétentions qu'il m'est trop facile de ne pas partager. Toutefois, je sens que j'en aurais pu éprouver les faiblesses, mais jamais les vertiges ; et, quand je vois, dans nos temps troublés, ces prétentions se traduire par des actes de classement exclusif et d'intolérance mortifiante, le ridicule n'est pas le pire reproche qu'elles me semblent encourir. — Passons. — M. Jules Bailly venait de danser avec Suzanne. Une assez jolie personne, mademoiselle Hélène de Laubriand, qui est la propre sœur du centaure Léopold, s'était engagée avec ton sosie pour la valse suivante : quand il est venu réclamer l'effet d'une promesse qui datait de cinq minutes à peine, mademoiselle Hélène a dit en rougissant que M. Bailly se trompait sans doute, qu'elle ne conservait aucun souvenir de cet engagement, qu'elle avait d'ailleurs promis toutes les valses de la soirée. Sur cette aimable déclaration, notre officier s'évertue ingénument à prouver son droit, à invoquer la vérité. — Le Léopold intervient alors et s'étonne d'une insistance qui semble mettre en doute la bonne foi antique des Laubriand. M. Bailly entrevoit enfii. oii le bât les blesse. 11 tressaille, quitte aussitôt sa posture suppliante; et, regardant au fond des yeux M. de Laubriand, il lui dit d'une voix sourde, qui se faisait entendre cependant jusqu'à l'extrémité du salon : « Vous devez, monsieur, me trou-

ver l'intelligence bien lente; je comprends, quoique .tardivement, que je suis indigne de toucher le gant de mademoiselle votre sœur ; mais vous ne me refuserez pas, j'espère, l'honneur de toucher le vôtre. — Monsieur, a répliqué froidement Laubriand, je n'ai pas l'avantage de vous connaître... Il y aurait peu d'usage à prolonger ce débat entre nous;... mais vous avez ici apparemment quelque ami... Je suis à sa disposition. » Un murmure approbateur avait accueilli cette réponse, qui doublait l'outrage. Il était évident que la galerie, en immense majorité, tenait pour l'offenseur. — Les yeux du jeune officier erraient autour de lui avec une sorte d'égarement : une véritable agonie agitait tous les traits de son pâle visage. Jamais appel plus éloquent, plus poignant, ne fut adressé par un homme à ses semblables. Personne ne bougeait. Les hommes sont lâches! — Je serais venu plus tôt; mais j'étais loin, et j'avais peine à me dégager de la main de Suzanne, qui s'était, durant cette scène, crispée involontairement sur mon bras. « Voici, monsieur, ai-je dit enfin à Laubriand, voici l'ami que vous demandez. — Monsieur Bailly, ai-je ajouté, je vous supplie de no pas démentir le titre que j'ose prendre et dont je m'honore profondément. » Ce jeune homme m'a serré la main, et j'ai lu dans ses yeux humides une expression qui m'a rappelé ton regard, George, quand j'eus le bonheur de sauver ton frère.

Nous sommes sortis tous trois, et le comte Frédéric nous a suivis presque aussitôt. — On est convenu d'une rencontre à l'épée pour ce matin. Puis nous sommes tous rentrés dans le bal, en proclamant que les choses s'étaient terminées par une explication pacifique à l'honneur de chacun. Cependant, la fête

languissait, et nous n'avons pas tardé à nous retirer, Suzanne et moi.

La nuit était si belle, que nous avons tenu la capote de la calèche à moitié relevée. L*air du dehors, le mouvement du voyage, m'ont fait du bien. Nous courions entre des haies chargées d'arbres trapus ou élancés qui prenaient dans l'ombre des formes de chimères, et qui empruntaient à notre rapide allure une vie fantastique. Quelquefois, les deux côtés du chemin s'abaissaient en talus, et notre vue plongeait sur des prairies submergées dans un brouillard d'argent. Un souille de brise passait sur nous par intervalles, nous apportant la fraîche odeur des bois mêlée aux violents parfums des cultures en fleur. La sérénité, le repos, que respirait la campagne endormie, dissipaient peu à peu les souvenirs et les pressentiments de la scène à laquelle je venais d'assister. Mes pensées ont pris un autre cours, en gardant une teinte de gravité.

Jamais l'éclat du plus beau jour n'a valu pour moi la lueur solennelle et pensive d'une nuit d'été. Je regardais avec émotion l'azur sombre du ciel semé de mille feux qui semblaient marquer le campement nocturne des armées surhumaines de Milton. Je voyais des étincelles— qui sont des mondes! — aussi serrées dans l'espace immense que des diamants dans un écrin. Quoi donc, ami! ce spectacle n'est-il que la vame parure de nos nuits? Est-ce donc un orgueil barbare qui l'étalé à nos yeux, comme l'orfèvre fait étinceler aux regards du pauvre des richesses que sa main ne touchera jamais? — George, cela confond.

Puis j'ai regardé Suzanne. Ses bras étaient croisés sur son sein, qui trahissait par de faibles battements la fièvre mourante

du bal. Elle avait ramené sur sa tôte le capuchon de sa mante; dans ce cadre soyeux, son visage resplendissait d'une clarté douce comme l'aube et d'une pâleur céleste; une transparence étrange, une extase mystérieuse, une paix inexprimable faisaient de cette image le fantôme entrevu d'un monde supérieur. — Ceux qui disent simplement de Suzanne qu'elle est jolie ne disent pas tout.

Quand on approche du Chesny, on voit s'élever sur la droite, au haut d'une colline que le chemin gravit en tournant, la petite église du bourg. Nous montions lentement la côte, et nous pouvions distinguer déjà, par-dessus la haie de buis, les vieux ifs symboliques et les croix funéraires qui entourent l'église. Suzanne ne passe jamais près de ce modeste cimetière, où sa mère repose, sans marquer une vive émotion. — Elle est tout à coup sortie de sa tranquille rêverie, et je l'ai vue s'agiter avec inquiétude pendant un moment, comme si «lie eût voulu me parler. « Ne croyez-vous pas, m'a-t-eile dit enfin, que la nuit, — qu'une nuit comme celle-ci, nous rend plus présent le souvenir de ceux qui ne sont plus? » Jf'ai répondu par un mot d'assentiment, et j'ai ajouté quelques phrases sur la disposition naturelle de notre cœur à ressentir plus fortement tour à tour les impressions les plus distinctes. Une sensibilité plus fraîche jaillit, en effet, du contraste même de nos idées; et, en quittant les frivoles préoccupations du bal, notre esprit se tourne presque irrésistiblement vers de graves pensées. « Si j'osais, a repris Suzanne, je voudrais bien vous demander quelque chose?... — Parlez, mon enfant. — Mais ce désir vous semblera une fantaisie romanesque,... péplacée,... indigne peut-être... » Et elle me montrait des

yeux la triste enceinte du petit cimetière. — J'ai dit qu'on arrêtât. Elle m'a pris le bras. Nous avons monté les degrés d'un escalier à moitié détruit, et je l'ai menée, en écartant les hautes herbes humides de rosée, jusqu'à la tombe qu'elle venait chercher. Elle s'y est agenouillée, et je me suis assis à quelque distance, au pied d'un if séculaire.

Tandis qu'elle priait, je me rappelai comme malgré moi tout ce que j'avais appris et deviné du long martyre enseveli sous ce tombeau. — Je t'ai parlé de la mère de Suzanne. — Eh bien, George, dis-moi, — si son dernier sommeil est tel que la voix même de son enfant n'en puisse rompre le charme glacé, — ne l'a-t-elle point acheté trop chèrement? Juge : elle souffre pendant dix ans, d'un front souriant, d'une humeur inaltérable, la présence brutale du misérable qui lui prépare la misère par ses trahisons; elle passe dix années à effacer de sa main courageuse la trace des désordres dont elle n'a recueilli que les amertumes;... puis, lorsque enfin un rayon de joie semble éclairer sa pauvre vie, à peine son premier regard heureux s'est reposé sur le front de sa fille, — il s'éteint; elle meurt. — Si, ce jour-là, tout a été fini pour elle, que veut dire, au nom du ciel! cette idée de justice qui court dans nos veines avec le sang de notre cœur? ^

J'ai été un des plus incrédules et je demeure encore un des plus sceptiques parmi les enfants de mon siècle; mais du moins je ne prends point pour des traits de vigueur les défaillances de mon esprit : c'est le doute qui est facile et qui est faible, c'est le doute qui est l'impuissance et la puérilité... Tout ce qui dépasse la hauteur ridicule de notre visée et le cercle de notre routine quotidienne est nécessairement absurde et impos-

sible... Voilà qui est bien! Mais nous ne supprimons pas pour cela le problème,... ni la terre, ni le ciel, ni la vie, ni la mort, ni rien de ce qui nous gêne; îe miracle le plus grand et le plus incroyable de tous persiste dans son évidence écrasante *. le radieux tirmament continue d'éclairer des berceaux et des tombes... La question demeure impitoyablement posée sous nos yeux, — et, en fait de solution, George, à mesure que j'y réfléchis davantage, je n'en aperçois pas qui n'aboutisse à Dieu, à l'âme immortelle,... au Christ peut-être.

Suzanne s'est relevée, et, en reprenant mon bras, elle a murmuré: « Je vous remercie;... vous êtes bon,... car je sais que cela n'est pas dans vos idées. » Mes idées, ueorge! — elle me croit une brute, cela est certain. — « Vous êtes bon!... » Qui ne le serait pour elle?

M. Jules Bailly m'attend à quatre heures et demie devant la grille de l'avenue. — Il faut que je parte. — Que Dieu garde ce jeune homme 1

Sept heures.

M. de Laubriand est blessé légèrement à -l'épaule. II s'est montré fort bien : une fois blessé, il a adressé des excuses à M. Bailly avec une franchise qui m'a gagné le cœur. Peut-être tenait-il beaucoup à se remettre avec le mari de ma femme. En tout cas, il y a réussi. — J'ai ramené M. Bailly au château. Nous avons rencontré Suzanne, qui faisait sa moisson matinale. Elle s'est récriée, a frémi comme il convenait, et finalement a invité le vainqueur à déjeuner.

VU

Le Chesny, l" sppt mbre.

J'ai reçu tes deux billets. Tu le plains de mon silence. — Monsieur George, si notre vieille amitié ne suffit plus à colorer du plus faible intérêt les pâles détails de mon églogue, il faut me le dire franchement : ie serai moins blessé de cet aveu que le ne le suis de la sécheresse de vos réponses, qui semble s'accroître à mesure que le ton de mes lettres devient plus intime.

Ne serait-ce point, Geor.2:e, que tu es un traître goguenard, et que tu jouis secrètement de l'embarras oij tu me supposes? Ne serait-ce point qu'il te plairait de voir ma suoerbe s'humilier d'elle-même, et que tu lui voudrais laisser le mérite d'une abjuration spontanée?... Ce George! ii n'en di< rien, -- mais gageons qu'il emploie ses loisirs à me tisser de se? doigt? candides la robe de lin des néophyte?; qu'i, me voi; déjà. vè(u de blanc comme un jeune lis, offrir le Iai< et le mieJi sur un autel de feuillage, avec cette inscriplico en lacs d'amour : « A l'innocence reconquise!... »

Yraiment, notre ami, c'est ailei vite en besogne!... Far ie ciel, George, c'est de la démence! Si tu a? pu prendre, en effet, quelques tirades pillées dans me? souvenirs d'enfance, — quelques rêveries d'occasion, — pour les témoignages d'une sérieuse métamorphose et d'une conversion... impossible; — si, en regard de l'abîme de mon passé, quelques semaines du tête-à-tête le plus nu; avec uns petite fille de province... — Ahl assezl,,. Que de jargon hypocrite et misérable, et pour ne

tromper personnel Assez, George! épargne-moi... Je suis sous tes pieds — et sous ses ailes, et j'adore vos dieux! — Je l'aime. Es-tu content?

Mais pourquoi, — pourquoi ne pas me le demander? Pourquoi ton affection n'a-t-elle pas ménagé à ma chute un penchant plus facile, une secousse moins pénible, un lit plus doux? — Tu as craint, n'est-il pas vrai? d'effaroucher par trop d'empressement ma fierté à peine trompée, — d'intéresser mon orgueil à soutenir plus longtemps sa lutte et son mensonge... Oui, je te comprends; mais mon orgueil n'est plus, George; Dieu l'a confondu en me donnant un enfant pour guide.

Je l'aime!... est-ce possible? Avant de t'écrire ce mot, avant d'oser me le dire à moi-môme, que de fois j'ai sondé mon cœur! que de troubles! que d'hésitations! que de révoltes! — Avant de le lui dire, — à elle, je veux encore descendre au fond de ma conscience. Il ne faut pas la tromper, mon ami; et, si je ne portais dans mon sein une fois de plus que le principe d'une déception fatale, qu'un germe de mort sous les apparences de l'amour et de la vie, j'en garderais le poison pour moi seul. Il ne ferait cette fois qu'une victime.

Mais sois sûr que je l'aime! Je ne retrouve dans mon passé aucun vestige réel de ce que j'éprouve. Cependant, je reconnais quelques impressions de ma première jeunesse: c'est que le premier regard que nous jetons sur la vie et sur le monde, avant d'en avoir franchi le seuil, n'est pas, quoi qu'on dise, le moins clairvoyant; il n'est pas encore troublé par le tourbillon que soulève la mêlée humaine. A cet âge, nous avons sur les principaux objets de la vie des notions plutôt exagérées que fausses. L'expérience, qui ne devrait que ramençr ces no^

lions dans la mesure du vrai, les égare le plus souvent; elle ne se borne pas à les dégager des amplifications du rêve et du roman, elle en altère la sincérité instinctive; au lieu d'en rectifier simplement la forme enthousiaste, elle s'attaque au fond même et en corrompt l'essence. — Oui, quand nous sortons des bras de notre mère ou des épanchements passionnés d'une amitié adolescente, nous apercevons clairement, quoique sous un jour trop brillant, les grandes lignes de la destinée qui nous attend. Notre vue, encore droite et pure, assigne aux divers éléments dont la vie de l'homme est faite leur place, leur emploi, leur ordre naturel et véritable : il y a moins d'erreur dans les illusions d'un enfant que dans l'expérience hébétée d'un viveur émérite. — Ainsi, George, que m'arrive-t-ii aujourd'hui, sinon ce que notre imagination, mise en commun, évoquait, il y a dix ans, du sein de notre avenir entr'ouvert?* N'avions-nous pas pressenti avec justesse tout ce que l'amour et la présence d'une femme, tout ce que la force et la tendresse d'un ami peuvent mêler de douceur au mâle sentiment des devoirs de la vie noblement acceptés?... Rends-moi cette justice : tout cela, je l'avais compris comme toi... et si, depuis, des hommes m'ont enseigné à maudire le nom d'ami, si des femmes m'ont arraché du cœur le respect de leur sexe, est-ce la faute de Dieu ou la mienne? N'est-ce point que j'ai pris l'exception pour la régle^ et l'écume du vase pour la liqueur elle-même? Il en est du chemin de la vie comme des routes de ce pays à certains jours de fêtes patronales qu'on nomme de& assemblées : — les premières gens qu'on y rencontre, alignés au bord des fossés, sont des aveugles, des bandits et des bohèmes de toute robe et de tout pelage... Que d'impatients

420 SCÈNES ET TROVERDES.

s'en tiennent à cette compagnie, et jugent bravement Ja fête sur ces ignobles dehors, — le logis sur l'antichambre! Que de prétendues études de mœurs n'ont décrit que celles des laquais l

Je ne me jette pas d'un excès dans un autre, George : en pénétrant au delà de cette couche impure qui fermente à la surface de la vie, je sais qu'on ne trouve point une mine d'or vierge. Les hommes comme toi, les femmes comme Suzanne, sont rares, je le sais, même dans la région du monde réel. Toutefois, si le vice s'y montre trop souvent, il n'y est pas encore indifférent : on l'y contraint toujours de rendre à la vertu l'hommage de l'hypocrisie. Les jugements, l'opinion, les égards n'ont pas cessé de s'y asseoir sur les règles de la conscience chrétienne et de la morale éternelle. C'est au milieu de ces principes et à l'ombre de ces saines traditions que s'élèvent avec rectitude le plus grand nombre des jeunes existences qui doivent un jour s'associer aux nôtres. La mère la plus égarée tient elle-même, et plus qu'aucune autre souvent, à conduire une honnête fille sous le toit nuptial. — Nesemble- 1-il pas, d'après cela, que toutes les femmes, les monstres exceptés, doivent apporter au foyer de leur époux un sentiment simple et vrai de la vie et du rôle qu'elles ont à remplir? N''est-ce point nous, les trois quarts du temps, — par le contact de notre expérience gâtée, par les traits irréfléchis de notre langage, et souvent même par nos sottes vanteries rétrospectives, — qui dégradons et minons peu à peu l'édifice délicat de la mère de famille? N'est-ce point nous, dis-je, qui substituons, dans ces esprits dociles, le désordre et la confusion d'idées à la discipline heureuse et tranquille des préceptes

maternels? nous enfin, nous seuls, qui renversons de notre main les dignes prolectrices qui contenaient la passion de ces jeunes coeurs dans la limite du devoir et de la vérité?

Et cependant, George, je n'imagine pas qu'il y en ait une autre comme elle dans le monde,... une autre qui suive sa voie d'une démarche à la fois si ferme et si gracieuse, si hardie et si modeste. Elle rehausse par un charme naturel de simplicité et d'élégance les détails les plus communs, les phases les plus vulgaires de sa révolution quotidienne; il semble, à la voir accomplir les rites familiers du ménage, que la vie soit une douce religion dont elle est la charmante prêtresse.

La puissante coquetterie que celle de l'honnêteté 1 On ne peut rendre par des mots les séductions exquises dont un cœur chaste imprègne tout ce qui l'enveloppe, tout ce qui le touche, et jusqu'aux derniers plis d'étofîe qui éprouvent le reflux le plus lointain de ses pulsations. Nous savons cela en général mieux que les femmes : qui de nous, rencontrant en même temps dans quelque lieu public deux femmes également belles, également parées, mais inégalement respectées, n'a mesuré, par la différence de ses impressions et de ses rêves, la distance de la terre au ciel? — Il faut encourager la vertu, George, mon enfant; c'est la seule chose, en effet, qu'on n'ait pas réhabilitée depuis vingt ans et plus.

Il n'en est pas moins vrai que la mienne me décontenance un peu, surtout par les humiliations qu'elle m'inflige... Mais suis-je donc, par la mort Dieu! un bachelier en vacances? suis-je d'âge et de mine à soupirer sous des balcons, à disputer au zéphyr un floquet de soie envolé d'un corsage?... George, tu ne le penses pas! tu n'oserais, de propos délibéré,

422 SCÈNES ET PROVERDES.

me faire une injure si capitale!... Et pour ce qui est de co petit gant paille que tu vois sur ma table à portée de ma main, l'histoire en est simple et honorable. — 11 n'est pas rare, assurément, qu'on entre par un jour d'été dans un cimetière de village et qu'on en parcoure les sentiers touffus, en déchiffrant çà et là des inscriptions sons la mousse et en écoutant bourdonner les insectes dans l'herbe; mais il est rare de trouver sur le gazon d'une tombe un gant de bal encore tout parfumé: et, si on le trouve, n'est-il point naturel de le conserver comme une curiosité singulière?

Eh bien, oui! j'amasse des reliques, je m'abandonne aux enfantillages du goût le plus médiocre! oui, jour et nuit, je me repais de colifichets!... et c'est même quasimert ma seule nourriture; car, pour comble de mortification, j'ai perdu l'appétit. Quoi encore? Je songe,... je guette,... je la cherche et je la fuis... Si je ne me tenais bien, je ferais des vers... Tout cela par la raison, mon cher, qu'il n'y a pas deux façons d'être amoureux, et qu'en tout cas, celle-ci est la bonne.

Eh! que m'importe, si je suis heureux et si je me sens meilleur, si mon cœur s'élève et s'élargit pour vous faire à tous deux une place digne de vous?... Écoute, elle enchante à mes yeux la création tout entière; elle me la révèle,... elle mêla fait comprendre,... o'ie me la fait bénir! Je suis son disciple discret et fervent... Je rapprends à ses pieds la langue oubliée du livre de la vie, tel que Dieu l'a gravé,... elle en fait ressortir dans ma conscience les caractères effacés,... elle me rend à la vérité, à la lumière, au sens divin... — Quand le frôlement de sa robe me vient troubler jusqu'au fond du cœur, quand mes lèvres aspirent à tout ce qu'effleure sa main,

il me semble que je l'outrage et que je suis sacrilège. Je l'adore,... que veux-tu!

Toi aussi, George, je t'adore.

Le Chesny, 8 septembre.

J'aurais bien désiré prendre conseil de toi avant d'exécuter l'entreprise désespérée que je médite ; mais, grâce aux détours et aux négligences de la poste rurale, il me faudrait, comme d'habitude, attendre trois jours ta réponse, et c'est une patience que je n*ai pas.

Je veux dire à Suzanne que je l'aime^ hîi faire ma confession franche et entière. Est-ce tobile? est-ce opportun? Je ne sais trop; je sais que je ne peux supporter plus longtemps la secrète terreur qui s'est glissée au sein de ma passion. — George, qui m'a jamais dit qu'elle m'aimât, sinon mon imbécile fatuité? — Quelquefois, son calme m'épouvante; à d'autres heures, il me semble qu'elle n'est plus la même, que son regard interroge furtivement mon visage, qu'il est plus tendre, — ou moins pur, qu'elle m'aime enfin, — ou qu'elle est coupable... Ces doutes sont affreux. Je veux tout lui dire, et tout savoir, et cela sans délai.

Elle a un lieu de promenade favori : c'est une allée — sombre et embaumée comme une église le soir d'une fôte. Il y a, au milieu, un banc demi-circulaire; c'est là qu'elle établit, pendant la chaleur de la journée, son atelier de bienfaisance. Je l'ai vue, il y a une heure, se diriger de ce côté, sa pane-

tière au bras. Sous ce riant soleil, au milieu de ses fleurs, do sa verdure et de tout ce qu'elle aime, elle doit être disposée d'une manière favorable,... n'est-il pas vrai? — Mais comment lui dirai-je bien cela, sans trop de gaucherie?... George, jamais je n'ai ressenti une émotion si profonde, si douce, — ni si cruelle. Je te dis que ma vie est suspendue à sa réponse! Allons!... que vos divinités, dont vous avez fait les miennes, me protègent et m'inspirent!... Allons!

Môme jour, quatre heures.

... OÙ es-tu, George ?.v où est ta main? tout m'échappe, — tout me manque : la terre sous mes pieds, — la lumière à mes yeux!... tout est flétri, perdu, englouti... Plus rien, — rien que le désert et le chaos. — Il faut être homme, mon ami; je veux l'être. Ce n'est pas le courage qui me fait défaut: c'est la présence d'esprit, l'ordre des idées... Je ne vois plus,... je ne sais plus!... Peut-être, en te contant ce dernier épisode d'une vie désormais terminée, retrouverai-je un peu de calme et de sang-froid.

J'avais pris pour l'aller rejoindre des sentiers de traverse, de sorte que j'ai pu l'apercevoir de loin sur le banc dont je t'ai parlé, avant qu'elle eût soupçonné mon approche. Elle tenait à la main une lettre ou un billet, je ne sais : je contitinuais ma marche, quand je l'ai vue porter à plusieurs reprises ce papier à ses lèvres, tandis qu'une pluie de larmes tombait de ses yeux. — Je me suis arrêté soudain : un tourbillon, un vertige, une tempête m'a passé dans le cerveau, et n'y a laissé que des ruines. — Tout était dit. Oui, cet instant ne m'a vrai-

ment rien laissé à apprendre. Les noms, les faits précis qui m'ont été livrés depuis n'ont rien ajouté à cette première impression, rapide, lucide et terrible comme la foudre. — Je suis resté là, dans l'ombre d'un massif, regardant toujours Suzanne, mais ne la voyant plus! j'avais devant les yeux une vapeur funèbre. Depuis ce moment, au reste, je suis obsédé d'une sensation singulière qui a toute la réalité d'un mal physique : il me semble que ma vue s'est obscurcie ou que le jour a pâli; enfin, tous les objets, le ciel même, m'apparaissent ternes, incolores et comme dépouillés.

Cependant, quand j'ai vu qu'elle avait replié et caché cette lettre, je me suis dirigé vers elle avec une contenance assez ferme; j'étais plutôt étourdi qu'agité; il faut la réflexion pour donner à de telles douleurs la plénitude de leur intensité. Je n'avais aucun parti pris; je marchais à l'encontre du fer, avec la folle stupeur de l'animal blessé à mort. — Suzanne n'a pas encore toutes les vertus de son sexe : son trouble à mon aspect, la trace encore brûlante de ses larmes, le tremblement de sa voix m'offraient le prétexte facile d'une explication directe et décisive. — Mais c'est une faiblesse commune que de reculer devant la certitude immédiate du malheur qu'on sent le plus inévitable. J'ai feint de n'avoir rien remarqué : je me suis extasié sur le temps, sur des chiffons. Suzanne s'est remise. — Pas un mot de la lettre. — J'ai voulu encore, avant de la quitter, épuiser toutes les suppositions où pouvait se cacher un reste d'espoir... « Il me semble, ai-je dit, que nous n'avons point reçu de nouvelles de votre grand-père depuis fort longtemps... Il n'est pas malade? — Non, Dieu merci 1 M. de Laubriand l'a vu, avant-hier, plus sémillant que jamais. — Bravo!...

Ah! je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire... J'ai toujours oublié de vous demander si vous n'aviez point laissé derrière vous, à Orléans ou à Paris, quelque amie tendrement aimée qu'il vous serait agréable de revoir? Il faudrait profiter de ce reste de saison et l'engager à. s'établir ici pendant quelques semaines? — Je vous remercie bien, m'a-t-elle répondu en me regardant avec un peu de surprise, mais je n'ai d'autres amies que celles que vous me connaissez et que je vois tous les jours. » Je suis parti.

Comme je m'éloignais dans la direction du château, un bruit de pas à l'autre extrémité de l'allée m'a fait tout à coup retourner la tête. — J'ai reconnu M. Joseph Bailly. Je me suis arrêté. Lui, de son côté, a fait une pause d'étonnement. Suzanne s'était levée; elle se tenait immobile entre nous deux, pâle et muette comme la statue de l'Épouvante. — M. Bailly arrivait par cette issue secv-ète du parc que j'ai eu l'attention de lui indiquer moi-même. Je ne devais pas moins à un homme qui pousse la politesse jusqu'à annoncer ses visites par écrit, afin de ne déranger personne. — Je suis presque toujours absent du château à cette heure de la journée. — George, le sang m'aveugle quand je songe à l'opinion que ce misérable a dû prendre de moi en me voyant continuer brusquement mon chemin et lui quitter la place. — Mais que m'importe? Je ne puis croire que les circonstances étranges de mon union avec cette femme ne m'imposent ici que le devoir trivial de tout autre mari trompé et ridicule. Je veux demander du moins à ma pensée plus recueillie s'il n'existe pas, dans une région supérieure au préjugé, quelque refuge moins vulgaire pour mon honneur,.. Quiconque donnerait à ce beau trait de patience une

autre interprétation s'abuserait stupidement, et voilà tout.

En approchant du château, j'ai entendu des éclats de voix dans le vestibule : c'était Lhermite qui se querellait avec la vieille Jeannette. Leur altercation semblait très-animée. Le nom de M. Bailly a frappé mon oreille. — On s'est tu en m'apercevant. — Un instant plus tard, je ne sais quel détail de service a conduit Lhermite chez moi. Je lui ai durement reproché sa mésintelligence habituelle avec Jeannette. 11 a voulu se justifier, et, dans l'effusion de sa mauvaise humeur, sans aucune question de ma part, il m'a tout révélé, -- tout, depuis leur première rencontre à l'église, il y a deux mois, jusqu'à leurs rendez-vous quotidiens dans l'allée où le hasard me les a fait surprendre aujourd'hui. C'est une duègne abominable qui les sert: elle reçoit et transmet leurs lettres par l'intermédiaire d'un agent inconnu. — Il y a trois semaines environ, une de ces lettres arriva fort imprudemment par la poste. Lhermite me l'apportait avec mon courrier. Jeannette, toujours aux aguets, arrête ce garçon ; et, comme il s'obstinait, par un pur instinct de la haine qu'il a pour elle, à ne point se dessaisir de cette lettre, elle la paya dix louis.— Le comte Frédéric d'A... avait esquissé, il y a quelque temps, sur une page d'album, le portrait de Suzanne. Lhermite l'a trouvé au pied de cette clôture que M. Bailly franchit plusieurs fois chaque jour pour entrer dans le parc. Il me l'a remis. Il est enveloppé dans une adresse au nom de ce jeune homme.

Je t'épargne d'autres incidents tout aussi clairs. Au reste, ceci ne m'a rien appris. Aussitôt le bandeau tombé de mes yeux, j'avais tout vu, tout classé, tout résumé d'un seul regard. C'est ce qui arrive toujours. Lhermite ne pouvait rester une heure

de plus dans ma maison : je l'ai congédié en lui dorant mon ingratitude avec assez de précaution pour être assuré de son silence.

Maintenant, George, que faire?... Si leur amour s'est jusqu'à présent, comme je le crois, renfermé dans les bornes de l'idylle, tant mieux pour leur repos! Quant à moi, je n'ai pas la sottise puérile et basse de mesurer mon injure et ma ruine au degré matériel de leur faute. — Cela est irréparable. Je n'ai plus que la suprême sollicitude du gladiateur, — tomber avec dignité; — mais, encore une fois, il faut que j'y pense.

On m'appelle... C'est la voix triomphante de Laubriand. Que Dieu le bénisse! Il dîne ici avec tous les siens, et nous avons du monde le soir. — Je vais les rejoindre. Il faut être homme, te dis-je. — On ne plaint pas assez les comédiens. Au revoir.

Minuit,

Enfin! — quelle soirée! — quel siècle! — quel combat! — George, jamais je n'avais été de si belle humeur. Une seule crainte me troublait, c'était que mon rire ne s'éternisât sur mes lèvres et ne tournât à la contraction de la folie. — Suzanne s'y est trompée; j'ai vu l'inquiétude méditative de son front se dissiper peu à peu. Elle s'est bientôt figuré qu'elle avait pris l'alarme étourdiment, et que la scène du parc n'avait pas laissé de traces sérieuses dans mon esprit. — Vers dix heures, M. Jules Bailly est entré dans le salon. 11 me semble que, si elle m'eût regardé à ce moment, aucune illusion ne lui fût restée; mais elle ne regardait que lui. Par bonheur, il

n'est pas venu, selon sa coutume, me tendre la main; car toute patience eût fini là.

J'étais, suivant l'usage des maris, à une table de whist; j'avais en face de moi une glace dans laquelle je suivais tous leurs mouvements. Il se tenait debout contre le piano; Suzanne, après des marches et des contre-marches affairées qui témoignaient une agitation fébrile, s'est arrêtée devant lui subitement : elle a jeté sur moi un regard rapide, puis elle lui a adressé à demi-voix quelques paroles en lui touchant le bras du bout de son gant. C'était une prière ou un ordre. Il a tressailli et ses yeux se sont dirigés de mon côté. En même temps, j'ai cru démêler, sous la pâleur singulière de ses traits, un sentiment, — je ne puis dire d'effroi, mais d'indécision au moins et de révolte douloureuse. — Là-dessus, ils se sont quittés. — M. Bailly a rôdé quelques instants autour de la table oij j'étais assis, comme s'il eût cherché l'occasion de me parler. — Sans doute elle lui avait recommandé des allures plus politiques vis-à-vis de moi; mais, la résolution lui manquant probablement, il est tout à coup sorti du salon. — A l'heure où je t'écris, tout le monde s'est retiré.

George, n'admires-tu pas la naïveté vraiment fatale de mon long aveuglement? J'avais vécu, j'avais vu le monde, j'étais encore plein des enseignements que j'y avais reçus ou donnés... Tant d'exemples si récents ne devaient-ils pas me rendre suspect mon propre entraînement vers ce jeune homme? Mais non!... la dérision de ma destinée a Voulu me poser, dans mon rôle de mari, comme un modèle de servile attachement à la pure tradition classique. — Le seul homme, en effet, dont il fût raisonnable de me défier, le seul que son air, son esprit,

/l30 SCÈNES ET PROVERBES.

son humeur dussent me faire justement appréhender, c'est lui que je choisis pour ami, lui que j'amène par la main dans l'intimité de mon foyer, lui que je me complais à élever, à rehausser, à poétiser dans l'esprit de cette jeune femme!... Quand je repasse dans ma pensée tous les soins ingénieux que j'ai apportés à construire l'édifice de ma honte,... ce rire infernal me reprend!

... Je suis troublé bien profondément, George. Cette contrainte horrible a fini par amasser dans mon cœur des flots de colère qui m'effrayent... J'ai peur que la direction de ma volonté ne m'échappe... Cette malheureuse né sait pas dans quel jeu dangereux elle s'est engagée... Si elle pouvait lire une seule minute... Il faut que je sorte d'ici, que je respire un autre air. Dans l'état oii je suis, un crime est accompli avant d'être médité

La fraîcheur de la nuit, — la fatigue m'ont calmé. J'ai repris possession de moi-même. — George, je suis le seul coupable. La loi de Dieu n'est pas imprévoyante, grossière et superficielle comme notre pauvre loi écrite. Elle pénètre à la source des méfaits; elle atteint le désordre moral jusque dans les replis de notre âme ; elle cache au fond de nos actions un germe de justice qui se développe sourdement avec une logique infaillible. Le jour où j'ai prétendu élouff'er sous mes cendres un cœur palpitant de jeunesse, enchaîner la mort à la vie, — j'ai commis un de ces crimes qui échappent à l'imperfection de nos codes humains et* dont Dieu s'est réservé la juridiction mystérieuse. — Ce jour-là, j'ai semé la tempête qui m'emporte aujourd'hui.

Qui sait les luttes et les souffrances qu'ils ont endurés l'un

LxV CLEF D'OR. 431

et l'autre avant de s'abandonner au penchant de leur âme! Je t'ai dit qu'il te ressemblait. Cela est vrai... et n'ai-je pas pensé souvent que tu aurais été digne d'elle?... Sois sûr qu'elle ne t'eût pas trompé.

Le moindre soulïle de passion devait jeter bas un arbre sans racines et rompre les liens d'une convention factice. De quoi les punir? de quoi me venger?... sur quel principe de saine morale et d'honneur véritable pourrais-je appuyer ma vengeance? Le droit que me donne la lettre immobile de la loi n'cst-il pas démenti, aboli par la voix mieux éclairée de ma conscience?

Ma détermination est arrêtée ; je partirai, je les laisserai. — Je voudrais leur cacher mes traces à jamais. — Je vais combiner cela pour le mieux. — Oui, je voudrais emporter leur remords avec le mien.

Le devoir que je m'impose ici, George, est, je le sens, bien au-dessus du courage banal que l'opinion du monde me commanderait... Va, mon ami, le ricanement public est bien le dernier* de mes soucis! Ne t'en préoccupe pas plus que moi, je te prie.

George, tu sais que je l'aimais, que peut-être elle m'avait élevé jusqu'à elle; mais comment eût-elle pu se croire capable de ce miracle?... Elle ignorera toujours qu'elle l'eût fait. — Je vais partir, j'irai traîner au bout du monde ce qui me reste de jours; mais quel fardeau que la pensée! Si Dieu m'eût daigné montrer autant de bonté que de justice, il ne m'aurait pas laissé survivre à ce coup.

Si j'étais là, près de sa mère, dans le même asile paisible, peut-être y viendrait-elle, par une nuit semblable à celle qui

a ravi trop longtemps mon souvenir,... peut-être y viendraitelle répandre quelques larmes de regret sur une vie qu'elle a mal connue,... sur un cœur qu'elle a brisé!... Pourquoi fauf-il qu'un crime seul puisse m'ouvrir ce refuge, — m'acheter ce repos! — Un crime!... — Serait-ce donc un crime si grand que de mourir à propos, après avoir vécu sans raison?...

Ne songe pas à ces folies, à ces faiblesses; excuse-les. S'il est vrai que la nuit porte conseil, je te le dirai demain. — Adieu, George; adieu, mon ami. — Adieu, mon George.

Dans l'appartement de M. d'Athol , le lendemain.

Il est près de minuit. Raoul, pâle, la tôte nue, rentre chez lui à pas précipités. Il laisse les portes ouvertes, et jette un regard de temps à autre du côté de l'escalier qu'on aperçoit au fond. Il s'assied devant son bureau et

écrit rapidement ces lignes :

« J'aurais dû partir hier; il n'est plus temps. Voici ce qui arrive. — La journée, encombrée de visites, avait été indifférente. — A peine retiré chez moi, il y a dix minutes, j'ai entendu, par la fenêtre entr'ouverte de mon antichambre, un bruit de pas sur le sable du jardin ; je me suis penché avec précaution, et j'ai vu M. Bailiy 'traverser l'allée sous la conduite de Jeannette. La nuit est si claire, que je l'aurais reconnu, ne l'eussé-je vu qu'une fois auparavant. J'ai distingué chacun de ses traits, chaque détail de son vêtement. La vieille lui a indiqué la porte de l'escalier de service qui mène à la chambre de Suzanne. Il est entré, et elle s'est retirée. —

Je suis descendu aussitôt; j'ai fermé cette porte. Il ne peut plus sortir sans que je le voie, sans que je lui parle. Au reste, je vais aller le trouver. — Il faut que je le rencontre face à face... Ils m'ont poussé à bout, George!... il n'y a plus ni conscience ni générosité qui tiennent... Ceci dépasse les forces d'un homme.

« On te remettra ce mot, quoi qu'il arrive. La clef que je renferme sous ce pli ouvre le tiroir de mon bureau. Je te prie d'exécuter les instructions que tu trouveras scellées de mon cachet. — Je te recommande mon souvenir, mon ami... »

M. d'Athol ferme cette lettre et y met l'adresse; puis il prend sur une console une boite de pistolets, et se diria:e rapidement vers l'escalier.

Dans la chambre de Suzanne.

RAOUL, SUZANNE, puis GEORGE.

Raoul entre brusquement; ses yeux se portent aussitôt sur les rideaux de la fenêtre du fond, qui viennent de retomber flottants et agités. Suzanne, debout, dans une attitude inquiète, les traits émus, le regarde et s'incline légèrement.

M'attendiez-vous?

SUZANNE, avec contrainte.

Non;... pourquoi?... que signifie cela?... Ce n'est point volro usage... de manquer d'égards envers une femme.

RAOUL

Ohl ne craignez rien pour vous.

SUZANNE

Je n'ai rien à craindre.

RAOUL

En êtes-vous certaine?

SUZANNE

Vous me ledites. — J'ai de vous, d'ailleurs, une parole plus réfléchie, plus solennelle, et qui seule me rassure.

RAOUL

Je vous ai promis votre liberté... et mon indifférence... Est-ce de cette promesse que vous parlez? Ètes-vous sûre de n'en avoir pas oublié les conditions ?

SUZANNE

Je ne le crois pas.

RAOUL, amèrement.

Suzanne! vous avez tout oublié, et jusqu'à votre franchise : c'est une vertu cependant, croyez-moi, qui sied même sur la ruine de toutes les autres.

SUZANNE

Que voulez- vous dire?... quelle espèce de franchise exigiezvous donc? Devais-je vous imposer mes confidences?... Si vous m'aviez interrogée, Raoul, vous m'auriez trouvée, je vous le jure, aussi franche que je l'aie été jamais.

RAOUL

Si je vous avais interrogée?... Et maintenant, — à cette heure même, — oseriez-vous me répondre?

Oui, Raoul

SUZANNE

RAOUL

Vous l'oseriez?... Eh bien, — dites, — ces rêves, ces illusions que vous me reprochiez si fort de ne plus partager, en avez-vous approfondi la valeur? Ces émotions, que vous envisagiez d'un œil si prévenu, ont-elles égalé votre attente?... Les estimez-vous toujours au même prix?

SUZANNE, d'une voix basse et frémissante.

Oui, toujours!... Laissez-moi parler, Raoul;... ne repoussez pas ma franchise, — après l'avoir provoquée... Oui,... j'ai parcouru pas à pas ce chemin de mes songes, ce chemin de jeunesse oij vous aviez refusé de me guider... J'y ai rencontré toutes les douces réalités des fantômes que vous aviez combattus... Si je m'étais trompée, c'était donc par trop de défiance de la bonté du ciel ! Tout ce qu'il peut verser d'ivresse dans une larme, — je ne l'avais pas môme pressenti! Oui, j'ai connu les angoisses mortelles, et les espérances infinies, et les courts instants qui laissent de si longs souvenirs... J'ai aimé enfin,... j'ai été aimée, et j'ai béni Dieu!

Je vous ai écoutée... Votre excuse est dans Tégarcment de votre esprit et de votre langage. Il suffit. Vous avez enfin le roman que vous cherchiez... 11 vous satisfait. C'est >Men; — mais, dites-moi, en avez-vous prévu le dénoûment?

SUZANNE

Le dénOÛment?... Je... je ne sais... (EUe tire de son sein la petite clef d'or et la présente à Raoul en hésitant. Raoul fait un geste de stupeur, et demeure les yeux fixés sur ceux de la jeune femme, qui reprend

en souriant.) Vous doutez?... Ce roman,... il est écrit... Voulezvous le relire? (EUe lul montre un paquet de lettres ouvertes sur une table.)

RAOUL

Qu'est cela?... Mes lettres... (U les saisit convulsivement.) Mes

lettres à George!... Mais qu'y a-t-il donc?... au nom du ciel, parlez ! ne me laissez pas ainsi !

SUZANNE

Celui à qui vous les adressiez me les renvoyait aussitôt reçues. Est-ce qu'il a eu tort, Raoul? Il vous a trahi, cela est vrai;... mais j'ai été bien heureuse!... J'écrivais des réponses à chacune de ces lettres, espérant qu'un jour peut-être... — Elles sont là!

RAOUL, n écoute Suzanne sans paraître l'entendre. Il est agité et tremblant. Tout à coup il se dirige violemment vers la fenêtre.

Mais ce qu'ont vu mes yeux enfin ! mais ce traître qui est là!

GEORGE, soulevant le rideau et s'avangant.

Il n'y a là qu'un ami.

Toi!... c'est toil... ODieu! Dieu de bonté! c'est George l

GEORGE, souriant. ^

Oui, c'est bien moi,... sois tranquille! — Ta dernière lettre

m'a effrayé. Je suis venu moi-même, craignant les lenteurs de la poste... Tu m'as pris pour M. Bailly, n'est-ce pas?... Un seul mot sur lui. Raoul... ou plutôt (a Suzanne.), daignez répéter à Raoul, madame, ces paroles mystérieuses que vous disiez hier soir à M. Bailly, dans votre salon. — Gela sufiQra.

SUZANNE, avec empretserneat.

Je lui ai dit : « Monsieur, tant que j'ai été seule à entrevoir votre folie et à en souffrir, je me suis résignée ; mais, aujourd'hui qu'elle trouble un repos plus précieux que le mien, je vous prie de vous retirer... » —Raoul, de grâce, parlez-moi î .. .

dites que vous me croyez. (Raoul est accoudé sur la cheminée, le visage vers la glace, mais abaissé dan» ges mains. Il ne répond pas. Suzanne reprend à demi-voix, et d'un ton douloureux, oja 6'adressant à George.) Monsieur George,... il ne me pardonnera jamais!... j'ai trop offensé sa fierté,... il va me haïr maintenant!...

GEORGE. Il s'approche de Raoul et se penche comme pour lui parler. Tout à coup il lui écarte les deux mains avec brusquerie; et, le forçant à retourner vers Suzanne son visage inondé de larmes, il dit.

Tourne-toi!... je veux qu'elle te voie comme celai

SUZANNE

Il m'aime!

RAOUL, l'attirant sur sa poitrint.

Ange!

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