LE DOCTEUR, JULIETTE
JULIETTE , entrant sans regarder.
Votre cocher est bien décidément une oie.
LE DOCTEUR, se levant.
Est-il possible?
JULIETTE, riant.
Comment I c'est vous? Et qu'est-ce que vous avez fait de mon mari?
LE DOCTEUR
Il est sorti pour prendre l'air.
JULIETTE
Prendre quoi?
LE DOCTEUR
L'air, madame.
Qu'il prenne. Je suis enclianté de vous voir seul un moment,
docteur. Asseyez- vous. (EUe ôte son chapeau et arrange ses cheveux
devant la glace.) Quo VOUS Semble de mon mari ? Esl-il malade? et, s'il n'est pas malade, qu'est-ce qu'il a?
LE DOCTEUR
Votre mari? Mais je ne sais. Qu'est-ce qu'il a donc?
JULIETTE
Je VOUS le demande. Concevez-vous un homme qui se promène la nuit dans sa chambre comme un fou, sans être habillé?
LE DOCTEUR
L'avez- vous vu ?
JULIETTE
Non, mais je l'ai entendu, et c'est très-suffisant.
LE DOCTEUR
Il est certain qu'il a des bizarreries; et, à propos, pourquoi veut-il vendre votre villa des environs de Mantes, Yauvert, je crois, que cela s'appelle?
JULIETTE
Vendre Vauvert! Il vous l'a dit?
LE DOCTEUR
Non ; mais, voyons, de vous à moi, madame, est-ce qu'il serait jaloux de quelque voisin de campagne ?
Jaloux l lui! M. de Marsan! Ah! grand Dieu! Quant à ma villa, il la vendra d'autant moins que je compte y passer l'été.
LE DOCTEUR
Et c'est pourquoi il compte la vendre ce printemps. Voyons, madame, je suis fort indiscret, mais il a donc une raison bien sérieuse de ne pas vouloir que vous alliez à cette campagne, quand même votre santé, qui lui est si chère, y serait intéressée?
JULIETTE
Ainsi vous lui avez dit que ma santé se trouverait bien du séjour de cette campagne, et il a saisi cette occasion pour la vendre?
LE DOCTEUR
Pas le moins du monde.
JULIETTE
Vous ne savez pas mentir, docteur.
LE DOCTEUR
Il y a un petit voisin de campagne, allons.
JULIETTE
Ni petit ni gros. Mon Dieu! jaloux, mon mari! Il y a dix ans, il ne l'était pas; jugez. Au reste, nous sommes bien bons de nous creuser l'esprit pour lui chercher un motif. Un homme
qui se promène la nuit... c'est de l'égarement, voilà tout. Au surplus, j'irai dès demain m'établira Vauvert, et nous verrons s'il nous vendra, ma villa et moi.
Vous partirez comme cela sans le prévenir?
JULIETTE
Tout simplement.
LE DOCTEUR, prenant son chapeau.
Madame, je vois qu'il faut que je m'en aille. On ne sait où vous pousserait le point d'honneur; et, si j'avais l'air de douter de votre aimable énergie, vous seriez femme à partir sur l'heure.
JULIETTE
Sur l'heure, non; mais demain. Soyez persuadé de ce quo je vous dis, docteur.
LE DOCTEUR
Oui, oui, madame, j'en suis persuadé. Mille respects, (ii
lalue. Se retournant près de la porte.) Voulcz-VOUS que je Commande
les chevaux à la poste en passant?
JULIETTE, se levant avec précipitation.
Vous êtes insupportable, monsieur Pierre, et vous avez une
pauvre idée de votre servante, (eue tire violemment un cordon de sonnette; le docteur la regarde d'un air étonné. Entre Justine.) Qu'oU aill©
à l'instant demander des chevaux à la poste, à l'instant. Dites à Jean d'apprêter la grande calèche. (Justine sort.) ÊLes-vou» satisfait?
LE DOCTEUR
Très-fort, d'autant plus que, pour aller jusqu'au premier relais et revenir en toute iiâte, il ne vous faut que deux heures ; de Marsan ne sera pas rentré auparavant; il n'aura rien su; vous aurez fait votre petite révolution, et tout le monde sera enchanté comme moi-même.
JULIETTE
Vous n'en croyez pas un mot. Vous êtes le plus taquin des hommes. Allez-vous-en.
LE DOCTEUR
Je le crois si bien, que... (n tire sa montre.) Voyons, il est trois heures ; je n'ai pas de visite sérieuse avant six heures... Une petite course hors barrières en votre compagnie serait une vraie bonne fortune. Je vais avec vous si vous le permettez.
JULIETTE^ avec un cri de joie.
Charmant I charmant! donnez-moi la main. Je vous emmène à Vauvert.
LE DOCTEUR, riant.
Boni est-ce que vous irez?
JULIETTE
Je ne vous réponds plus. Restez là pendant que je ferai un ou deux paquets. (Le regardant fixement.) Je VOUS répète quc vous
êtes charmant. {EUe luI tourne le dos brusquement et sort.)
En calèche, hors Paris.