JUSTINE
Je vais envoyer Jean à monsieur.
M. DE MARSAN
C'est inutile. Sortez. (Justine sort. — U. de Marsan continue de s« promener. Moment de silence.)
LE DOCTEUR
Après cela, mon président, je ne me pique point d'être infaillible. L'état moral de ta femme peut avoir une tout autre •ause.
M. DE MARSAN
Non pas, non pas : tu as deviné juste. J'en suis convaincu, d'autant plus que j'étais arrivé, par mes propres méditations, à me former la même idée. Et quand je pense que Juliette est à la merci du premier jeune drôle qui aura simplement vis-à-vis d'elle l'esprit d'à-propos ! Sur ton honneur, Pierre, ne connais-tu aucun remède applicable à celte infernale crise?
LE DOCTEUR
Il n'y a de remède, mon ami, que dans le mal même. Quand une femme d'un esprit élevé et d'un cœur délicat a reconnu par expérience tout ce qu'une passion poétique contient d'humiliantes mortifications, d'ignobles rougeurs, quand elle a vu de ses yeux la grossière réalité de cette idole de boue
autour de laquelle on fait un bruit si décevant, elle est radicalement guérie.
Mais, diantre! il est trop lard alors.
LE DOCTEUR
Le plus souvent, il est trop tard, en effet. Une femme de co caractère n'a plus, en ce cas, de refuge que dans le remords ascétique ou dans Tétourdissement du désespoir; qu'elle suive l'un ou l'autre parti, la paix de la famille est à jamais ruinée.
M. DE MARSAN
Pierre, tu me retournes ton scalpel dans le cœur.
LE DOCTEUR
Et pourtant, il y aurait un remède... Oui, si un homme pouvait jamais dire avec sécurité à un autre homme : « Ami, je te livre mon bonheur et celui de mes enfants, je te livre ma femme... conduis-la jusqu'au bord de cette source impure; fais qu'elle en respire l'exhalaison fétide, sans souffrir qu'elle en approche les lèvres ; promène-la à travers les soucis, les hontes et les dégoûts du chemin, sans la laisser arriver au terme fatal; alors, elle me reviendra. » Oui, si un homme pouvait mettre cette confiance dans un de ses semblables, il y aurait un remède à la maladie de Juliette... Mais, quant à moi, eussé-je un ami qui m'aurait sauvé dix fois la vie, je n'oserais me fier à lui pour une telle épreuve !
M. DE MARSAN
Et cependant, tu as raison ; c'est l'unique chance de salut : faire connaître les déboires de la tra^ivson avant qu'elle soit
irréparable... Mais à qui se fier? J'ai bien un neveu qui serait assez l'homme du rôle,... mais le faquin m'escroquerait le dénoûment.
N'en doute pas.
M. DE MARSAN
0 illumination du ciel! Cet homme loyal, cet ami impossible, je l'ai trouvé, docteur, et c'est toil
LE DOCTEUR
Tu délires.
M. DE MARSAN
Je t'en prie, sois cet homme.
LE DOCTEUR
Allons! est-ce que je joue les amoureux? Avoue une chose : tu me proposes cet emploi, parce que tu me juges inoffensif Tu voudrais t'en tirer à bon marché; mais tu oublies que, pour amener une cure décisive, il faudrait que le danger fût sérieux.
M. DE MARSAN
Il le serait, docteur. Plus je te considère, plus je m'effraye de ma résolution. Tu es jeune encore; tu as les cheveux blonds et soyeux, la taille distinguée et l'œil magnétique. De plus, on connaît de tes histoires. Mais peu m'importe; je suis exaspéré, et je te défie.
LE DOCTEUR
Ah çàî mais voyons! Je suppose, car il faut tout prévoir, je suppose que Juliette, puisque Juliette il y a, ne se laisse point
décourager par les misères de la route, et qu'elle veuille pousser le pèlerinage jusqu'au bout,... hé?
M. DE MARSAN
Eh bien, j'aime autant que tu sois le pèlerin que tout autre, par le diable !
LE DOCTEUR
Et moi, par le diable! je l'aime mieux. Encore un mot ; et, si après ce mot tu persistes, j'obéirai. De Marsan, j'aime ta femme.
M. DE MARSAN
Allons! allons! point de faux-fuyant.
LE DOCTEUR
Je te dis que j'aime ta femme !
M. DE MARSAN
Tu mensl
LE DOCTEUR
J'aime ta femme, morbleu I A-t-on vu un homme pareil! On aime sa femme, on a la bonté de l'en prévenir, et il vous récompense par des outrages !
M. DE MARSAN
Je sais que tu as de l'amitié pour Juliette; mais...
LE DOCTEUR
De l'amour, monsieur; un amour indélicat et effréné, rien de plus. Outre qu'elle est d'une surprenante beauté, ta femme a dans l'œil, dans le port de la tète, dans le geste, un fatal je ne sais quoi qui m'allume des brasiers dans le cerveau. Voila pour quelle raison mes visites étaient si rares. Maintenant,
adieu. Quand nous serons vieux l'un et l'autre, je reviendrai et nous rirons. Adieu, (u va pour sortir.)
Restez. Monsieur Dessoles, il faut en finir.
LE DOCTEUR
Quand il vous plaira, monsieur de Marsan.
M. DE MARSAN
Tu ne me comprends pas. Je te dis que j'en courrai les risques, tels quels. Je suis ennuyé, je suis malade; il faut une fin... Et puis, mon ami, il m'est impossible de m'imaginer... J'ai confiance en elle, que veux-tu ! Tu l'aimes, tant mieux. Tu es séduisant, bravo ! Plus le feu est ardent, mieux il purifie. Je te laisse : bonsoir. Je n'ajoute pas : bonne chance^ tu conçois?
LE DOCTEUR
Tu me laisses! tu me laisses! est fort bien... Et que diable veux-tu que je lui dise, à ta femme?
M. DE MARSAN
Est-ce que cela me regarde? Ne va-t- pas falloir que je lui écrive ses billets doux à présent! Mon Dieu! comme je vais te haïr, mon pauvre Pierre! tu me deviens odieux à vue d'œii! Malheur à toi, si tu triomphes! Adieu.
LE DOCTEUR
Permets, nous allons faire notre petit traité. Article premier : Pour tous, et surtout pour elle, secret éternel, quoi qu'i arrive.
66 SCÈNÇS ET PROVERBES.
M. DE MARSAN
Je le jure.
Article 2 : Si tu crois devoir intervenir, ta défense, comme mon attaque, n'emploiera que des armes courtoises, l'adresse et la persuasion; jamais de menacée:, ni de violences.
M. DE MARSAN
Soit. Article 3 : Dans le cas oiî ton expérience te ferait regarder comme probable et prochaine la perte définitive de mon honneur, tu me préviendrais loyalement, en me laissant une heure au moins pour tenter un suprême effort.
LE DOCTEUR, après réflexion.
Délicat, mais adopté, pourvu que ce suprême effort ne sorte pas des conditions spécifiées dans l'article 2.
M. DE MARSAN
Touche là. (iis se donnent la main.) Il m'a Semblé que je touchais un reptile. Allons, je m'en vais.
LE DOCTEUR
Bon voyage.
M. DE MARSAN
Crois-tu que ce soit fini aujourdliui?
LE DOCTKUR.
Mais j'espère bien que non.
M. DE MARSAN
C'est que je ne supporterais pas celte situation longtemps.
Tu peux encore te dédire, si tu veux.
M. DE MARSAN
Non pas. Elle va rentrer. Que lui diras-tu d'abord? Je serais curieux de le savoir.
LE DOCTEUR
Et moi aussi.
M. DE MARSAN
Allons, au revoir. (D'un ton pénétré.) Docteur, penses-tu que ce soit prudent, là, franchement?
LE DOCTEUR
Ma foi, non.
M. DE MARSAN
C'est égal. Il faut en finir, (u son brusquement.)
LE DOCTEUR, seul.
Voilà une plaisanterie à nous faire couper la gorge, mon président et moi, avant quinze jours. Ce maril ces maris, devraisje dire, qu'ont-ils fait au bon Dieu ? Seigneur, quel est leur crime?... Celui-ci a du moins la chance de tomber sur un honnête homme. Mon rôle, toutefois, est bien ingrat : la trahison ou le ridicule sont au bout... Va pour le ridiculel J'aimais de Marsan avant d'aimer sa femme. Et pourtant il y a dans cette confiance qu'il me témoigne un dédain choquant pour ma personne, une certitude de facile triomphe qu'il me serait agréable d'ébranler... Qu'il gagne la partie, il le faut; mais, il aurait un peu peur, que j'en rirais. Je ne suis pas un
enfant; je saurai m'arrôter quand il le faudra, pour s^on honneur el pour le mien... Oui, mais le moyen? Que faire? que dire? L'idéo seule que je suis breveté et patronné par le mari pour courtiser sa femme, cette idée me glace : ces choseslà ne sont plus dans nos mœurs; je serai stupide... Je ferais mieux de m'en aller... Je m'en vais... (lise promène avec agitation ; «'arrêtant brusquement.) Si j'culcvais Hcrmione? j'en ai le droit, l'unité de lieu n'est pas spécifiée dans notre traité. Aussi bien nous sommes au printemps, et la campagne convient à nos plans beaucoup mieux que la ville; cette étrange aventure est de celles qui, dans l'intérêt de toutes les parties, doivent se passer au sein des forêts, dans un vallon solitaire... La difficulté est de décider tout à coup Hermione à se laisser enlever; quant au valon solitaire... (u écoute.) Un pas léger et traînant,
un pas de gazelle blessée : c'est elle ! (ll se rassied devant le bureau.)