‹ Scènes et proverbsChapitre 12 sur 37 · ISAAC, MADELEINE · texte numérisé non relu

ISAAC, MADELEINE

MADELEINE

Monsieur Zaphara?

ISAAC, avec galanterie.

II est sous vos yeux, charmante dame. C’est le vieillard en déshabillé qui vous parle. Daignez excuser, gracieuse personne, celte toilette de cabinet.

REDEMPTION

madeleine, riant .

Comment? mais elle me ravit, monsieur Zapbara. Elle tous donne tout à fait la mine d’un gentilhomme dont j’ai toujours désiré faire la connaissance.

ISAAC

EhîeJM d’un gentilhomme; oui, d’un vieux gentilhomme issu de haut lieu ! Je vous comprends, délicieuse enfant; et, me prêtant à votre plaisanterie, je vous avoufr rai que je le crois un peu mon parent.

MADELEINE

ignorant l’adresse de votre parent, monsieur Zaphara, vous me pardonnerez de m’être présentée chez vous.

ISAAC

Pardonner! Oh ! oh ! pardonner est fort! Un jeune palmier dans le jardin d’une veuve! une source vive dans le désert! une flamme qui pétillé à mon vieux foyer! Pourquoi suis-je pauvre, fillette ! chaque minute de ton aimable présence te serait soldée en perles fines. Assieds-toi du moins sur cet escabeau, le seul que la nécessité ne m’ait pas réduit à brûler.

madeleine, t'atteyant.

J’accepte, généreux vieillard. C’est moi, du reste, qui compte vous payer vos précieux instants. Dites- moi, mon père, si je ne m’abuse, vous êtes physicien et nécromant ; vous vendez des produits chimiques, et vous dites la bonne aventure?

ISAAC

Permets, mon enfant ; je donne des conseils. La sorcellerie est un métier que la raison et la loi réprouvent également

MADELEINE

Soit. Eh bien,... (levant les yeux sur le bahut) CO SOIlt de$ tètes de mort, ces deux choses là-haut?

ISAAC

Des têtes de mort, deux anciens amis à moi ; oui, ma fille.

madeleine. ( Elle se lève et va voir les têtes de près.)

Croiriez- vous que je n’en ai jamais vu? On est comme cela quand on est mort? On n’est pas beau. (Touchant un des crânes.) C’est là dedans qu’est logée la cervelle, n’est-ce pas?

ISAAC

Oui, oui, la cervelle ; le ressort de la montre, ce qui fait que l’on rit et que l’on pleure, que l’on pense et que l’on sent; l’âme immortelle ; eh! eh! tu comprends, fille^e? J’ai vu dernièrement quelque chose de curieux : c’était un homme, très-vivant d’ailleurs, à qui un éclat d’obus avait enlevé un morceau du crâne, à cette place-ci; par le trou, on voyait battre la cervelle : j’y mis la main

MADELEINE

Fi ! l’horreur !

ISAAC

A chaque pression de ma main sur la matière cérébrale, l’homme devenait idiot. C’était l’âme que je tenais. Eh ! eh! tu comprends, petite? l’âme immortelle!

MADELEINE

Bref, vous ne croyez pas à l’âme, vous!

ISAAC

Eh! eh ! comment n’y croirais-je pas, Dieu bon! puisque je l’ai touchée du doigt.

Vous êtes bien le conseiller qu’il me faut, à présent.

(Elle se rassied.)

ISAAC

Tu as besoin un conseil ; parle, ma fille : les année* m’ont mis en fonds de sagesse... C’est, hélas! ma seule fortune... Si j’étais... hum! si j’étais seulement dans Fai?

RÉDEMPTION

sance, mon plaisir favori serait, il me semble, de donner des conseils gratuits à tout venant, sous l’ombrage d’un chêne.

MADELEINE

Vous me connaissez, Zaphara?

ISAAC

Si je te connais, mignonne ! Jeunesse, beauté et talent; éclat de rire sonore et doux comme une cascade en juillet ; joie des yeux, tourment des cœurs 1 Oui, Madeleine, je le connais.

MADELEINE

Eh bien , ma vie, toute fêtée et applaudie qu’elle est, m’ennuie. 11 me semble que je me suis trompée de chemin, que j’aimerais mieux autour de moi moins d’adoration et plus de respect.

ISAAC

Bon, bon ! n’en dis pas davantage. Je connais ton mal. Tu as de l’esprit, et cependant le bruit que fait le préjugé dans le monde a fini par troubler ton jugement. Te sens-tu faible? épouse un sot, et fais-toi dévote! Tu t’ennuieras toujours, mais tu t’affaisseras peu à peu dans une imbécillité qui le tiendra lieu de bonheur. Te sens-tu forte? je vais t’initier au grand arcane de la vie, et tu seras réellement aussi heureuse qu’une créature humaine peut l’être.

MADELEINE

Voyons le grand arcane.

ISAAC

Ma fille, si tu veux en croire un vieillard qui aura cent ans à la verdure prochaine, il n’v a de bonheur au monde que dans le sentiment de la force uni à celui de la puissance. Quiconque dirige ses recherches d’un autre côté perd ses peines et ne trouve que le vide. Quiconque ne peut s’élèvera la hauteur de ces sentiments n’est à mes yeux qu’un être vil et digne de sa misère. Or, mignonne,

avoir la force, c’est dédaigner toutes les conventions devant lesquelles l’espèce humaine se prosterne dans sa stupidité, ne se souvenant pas que ces fétiches sont l’œuvre de ses main^i avoir la puissance, c’est se rendre maître du maître des hommes : l’argent.

MADELEINE

Et par quels moyens, s’il vous plaît, religieux vieillardî

ISA AC

Par le libre développement des dons naturels que nous tenons du hasard, par leur usage débarrassé de toutes les entraves des préjugés, et ne s’arrêtant qu’aux limites fixées par les lois positives ; car il faut respecter la loi. Rien n’est respectable comme un fait. Mais, à côté de la loi, il y a de la marge; et, à moins d’avoir pratiqué comme moi la raison durant près d’un siècle, eh ! eh ! on ne se doute pas, ma fille, de tout ce qu’on peut faire sans être pendu.

MADELEINE

Et je suppose, docteur, que vous placez Dieu, la vertu et l’honneur parmi les conventions dont il faut au préalable secouer le joug?

ISA AC

Les hommes, fillette, ont baptisé du nom de Dieu la peur qu’ils ont de leur ombre ; et la peur qu’ils ont, à bon droit, les uns des autres, les vilains ! leur a fait inventer l’honneur et la morale. La loi seule est respectable, parce que c’est un fait, comprends-tu?... Il est certain qu’on peut gagner une fluxion de poitrine en se mouillant les pieds, et qu’on peut se faire pendre en violant la loi. Eh! eh! le respect de la loi, c’est de l’hygiène.

MADELEINE

Le mépris, qui n’est pas écrit dans la loi, n’est-il pas un fait aussi, mon père, et un fait qui peut peser bien lourdement sur une tête?

RÉDEMPTION

ISA AC

Le mépris ! Qu’est-ce que le mépris, sinon l’envie que le faible porte au fort, l’esclave à son maître? Le mépris de qui ? Connais-tu les hommes? De tous ceux qui se mettent aux portes, quand je passe, pour crier: Fi ! le juif! le sorcier! l’avare!... en est-il un, minette, qui ne me fît un pont de son corps sur le ruisseau de la rue, si j’entr’ou* vrais seulement un des sacs entassés dans ma cave?

Ah! vous avez des sacs dans votre cave?

ISAAC , avec force:

Dans ma cave, il y a des tonnes d'or... Je te le dis avec cynisme: peu m’importe qu’on le sache, puisqu’on ne saura jamais où est ma cave. Je n’en suis pas moins nécessiteux, m’étant fait une loi de ne jamais entamer mon capital; et comme je n’essa^e point de lui faire porter d’intérêts, à cause de la mauvaise foi des hommes et des éventualités du commerce, tu conçois que ma pauvreté est grande ; mais grande aussi est la puissance que je tiens suspendue sur le monde.

MADELEINE

Et vous êtes heureux ?

ISAAC

Heureux? (Il s’exalte peu à peu en parlant.) De quelle boue immonde est pétri ton cerveau , si tu peux en douter ? Se sentir placé par son seul ouvrage à une hauteur où rien d’humain ne vous atteint, et d’où Ton peut verser sur l’humanité joie ou misère, bien ou mal à volonté ! Ne devoir sa force qu’à soi-même, et non à de factices combinaisons sociales qu’un jour détruit! Si je suis heureux? demandele à l’histoire, demande-le à cette race toujours maudite, toujours persécutée et toujours triomphante, dont je descends! Au-dessus de tous les pouvoirs, plus haut que le

roi, plus haut que le prêtre, que vois-tu, toujours et par* tout? Le juif! le juif, libre des préjugés aux grands noms sonores, dégagé des superstitions qui enchaînent Inintelligence humaine; le juif, marchant d’un pas ferme à la conquête de l’or, à la conquête du monde. Les bûchers, les chevalets et les bourreaux se sont lassés; le juif, non ! Les rois et les prêtres s’en vont, mais non le juif, — jamais le juif! Penses-tu que je voulusse échanger ce galetas contre le palais impérial? Quand la banqueroute, avant-courrière des révolutions, entr’ouvre le sol d’un empire, ignores-tu que, si le juif ne jette son or dans le gouffre, le trône y tombe?... Mais tu sais assez ce que l’or peut faire, et tu sais que j’en ai : joins-y la science que j’ai de même, et calcule la squame de mon orgueil. Tu me vois faible de corps; le souffle d’un enfant me renverserait... Eh bien, cette main débile... cette main-là... peut contenir la destruction d’une armée, d’une flotte, d'une ville, à ma fantaisie ! Toutes les ondes du Danube n’éteindraient pas l’incendie que cette main pourrait allumer dans Vienne, si elle daignait un seul instant s’ouvrir avec colère. (D’une voix calme et brève.) Mais la conscience de ce que je puis me suffit. Être fort et se sentir puissant, te dis-je, voilà tout. Tu m’as demandé un refuge contre l’ennui de vivre, je te l’indique ; il n’est accessible qu’aux créatures favorisées du hasard, et tu es de celles-là : tu as ta supériorité comme j’ai la mienne; j’ai la science... tu as la beauté.

madeleine , après un silence .

^ous pouvez avoir raison... Mais, dites-moi, si, arrivé sur ce fier sommet, on s’aperçoit qu’on méprise trop les hommes, pour avoir le moindre plaisir à les dominer?

ISAAC

Eh! eh! alors... que veux-tu, mignonnette? On s’en va. — On s’en va, la rhetle, on s’en va, la rira... Eh! eh! (Taut en chantonnant, il va prendre la cornue sur la fenêtre, emplit

REDEMPTION

une petite fiole d’une liqueur noirâtre, puis verse une goutte de cette liqueur dans un verre d’eau.) On s’en va , la rira, où le monde à la ronde, où tout le mond3 va. (Il appelle son chat.) Ici,

mirai, ici, Bélotte viens, mon minet viens, fidèle corn»

pagne du vieux ténébreux; approche, modèle des dévoue* rnents mal récompensés.

(Le chat s’avance avec une certaine hésitation.)

madeleine , se levant.

Vous ne voulez pas sans doute empoisonner cette pauvre bête, monsieur?

1SAAC.

Bélotte m'est chère, madame. Voilà dix ans et pins qu'elle mêle ses ronflements à mes travaux... C’est un lien, cela... Une habitude, madame, est toujours un lien... Faites voir votre jolie langue rose à votre vieux maître... Bélotte m’est chère, dis-je (il pose sur la langue du chat un tube qu’il a trempé dans le verre : le chat tombe foudroyé) ; mais la science m’est plus chère que ne rnc l’était Bélotte. (Se frottant les mains, et se parlant à lui-même.) C’est réussi.

MADELEINE

Voyez vous, vous ne me persuaderez pas que ce soit bien, ce que vous venez de faire là.

ISAAG.

Eh ! eh! la loi n’a rien à y voir. (Présentant la fiole à Madeleine.) Cinquante ducats.

madeleine , tirant sa bourse.

Les voici. (Elle prend la fiole.) Je vous remercie. Adieu*

ISAAC

Adieu, jeune fille. Celui qui t’aimera d’amour sincère sera un drôle bienheureux... eh ! eh ! un bienheureux drôle.

(Madeleine sort.)

iLe meme soir* — Au théâtre, dans la loge «le Madeleine»

Madeleine, sortant de la scène, rentre dans sa loge, suivie d’une habilleuse : elle

est en grande toilette de fantaisie. Des garçons de théâtre apportent d’énormes bouquets qu’on vient de lui jeter; les sièges et le tapis de ta loge

en sont jonchés.

MADELEINE

Merci, merci ; mettez tout ça là. (Les domestiques s'en vont.) Ils sont tous fous, ma parole!

l’habilleuse.

C’est qu’aussi mademoiselle a joué comme un ange, ce soir.

MADELEINE

Voyons, ma bonne, est-ce que je ne joue pas toujours comme un ange, par hasard?

l’habilleuse.

Oh ! si fait.

MADELEINE

Eh bien , alors, qu’est-ce que tu chantes?... Enlève-moi ces épingles, et puis va-t’en : je vais m’arranger les cheveux et ôter mon rouge, et tu reviendras me défaire dans vingt minutes. (On frappe.) Vois qui est là.

l’habilleuse.

Mademoiselle, il y a lord Shefield, le duc d’Estival et le prince Erloff.

MADELEINE

Entrez , entrez , messieurs. (L’habilleuse sort. Lord Shefield, d’Estival et Erloff entrent en frappant des mains, et en disant : Abt charmante l éblouissante! divine 1)

RÉDEMPTION

Bon! bon! venez, qu’on vous gronde... Vous êtes trois traîtres... Pour Dieu! prince ErlofT, contenez votre grand sabre... Je vous avais prié de le faire couper en deux... Vous accrochez tout... Oui, trois traîtres que je dénonce les uns aux autres... Et d’abord, vous, Shetield, reprenez votre projectile... Le bouquet suffisait sans ce bracelet... Savezvous ce que vous avez fait, malheureux, avec votre bracelet ?

LORD shefield. Gravité imperturbable ; léger accent anglais.

J’ai fait? quoi?

MADELEINE

Vous avez tué ie souffleur, milord, tout bonnement.

LORD SHEFIELD.

Oh ! vrai? le souffleur? Je n’ai pas vu, il était marié? madeleine, imitant l'accent de Shefitld.

Oh ! pourquoi?

LORD SHEFIELD.

Je ferais une pension... Mais, mademoiselle, vous plaisantez peut-être?

madeleine.

Oui, peut-être ;... mais je ne plaisante pas en vous disant de reprendre ce bracelet, milord; et vous, d’Estival, vos émeraudes; et vous, Erloff, vos verroteries, assez proprettes d’ailleurs, il faut être juste.

tous trois, se récriant.

Ah! mademoiselle ! ah !

madeleine. Elle leur tourne le dosf et s'arrange devant la glace pendant toute la scène.

Je ne comprends pas ces réclamations. Voulez-vous me faire le plaisir de me dire quels sont les termes de notre traité? Aussi bien, je crois que voici le moment de se recorder là-dessus. D’Estival, votre bouche en cœur a la parole.

138 &,ÈNES ET PROVERBES.

d’estival.

Mademoiselle Madeleine, il y ajuste un an, au souper de Noël , comme nous étions sur le point de nous entre-tuer, ces deux messieurs, le comte Jean et moi, à propos de vos beaux yeux, vous daignâtes jeter entre nous votre gant parfumé, avec ces paroles que j’ai recueillies : « Messieurs, ce massacre serait sans objet ; pour cause de désenchantement, je désire demeurer quelque temps libre de ma personne, afin de reprendre haleine; mais, à la prochaine nuit de Noël, si je conserve toujours ma liberté, je vous réunirai tous quatre à souper chez moi; et, comme vous êtes, après tout , ce qu’il y a de plus galant et de plus huppé dans Vienne... e

MADELEINE

Huppé? Ai-je dit huppé?

d’estival.

Le mot fut dit.

MADELEINE

Je le trouve sans façon. Continuez, duc.

d’estival.

« ... et de plus huppé dans Vienne, je vous promets de distinguer l’un de vous. Promettez-moi, en retour, de rester bons amis, quoi qu’il arrive. » Nous sommes restés bons amis, mademoiselle, et nous sommes à la nuit de Noël. madeleine.

Ne pourriez-vous, messieurs, me renouveler ce billet pour un an?

TOÉS trois , avec énergie ;

Ah! ah!

MADELEINE

Eh bien , vous êtes des juifs! Mais vous avez oublié une de nos conventions : c’est que, durant tout le temps de votre candidature, vous ne pouvez m’offrir aucun présent, les fleurs exceptées. Je ne dois pas être suspecte de céder à une autre influence qu’à colle de votre mérite personnel.

REDEMPTION

Débarrassez-moi donc de ces historiettes-là, s’il vous plaît. — Votre bouquet est d’uu très-joli goût, d’Estival : ça vient de Paris, ça?

d’estival.

Du Palais-Royal, par le télégraphe, mademoiselle.

MADELEINE

Et le vôtre, milord?

LORD SHEFIELD.

Oh! moi... Avez-vous remarqué la fleur qui a une racine?

Ma foi , non ; ça veut dire quelque chose , la fleur qui a une racine?

LORD SHEFIELD.

Oh! rien... Seulement il n’y en avait qu’une, a dit cet homme, en Europe; et, puisque la voilà, il n’y en a plus. J’en suis bien aise, si cela vous est agréable.

MADELEINE

Comment donc, milord! vous permettez que je constate la racine? Tiens! c’est vrai! O la belle racine! — Et vous, Erloff, ou votre grand sabre a-t-il coupé ces fleurs des tropiques?

ERLOFF.

Moi, charmante, je les ai fait voler, la nuit passée, dans le jardin botanique par quatre paysans à moi. Je m’étais dit : Les gardiens m’en assommeront deux; mais, pendant ce temps-là, les deux autres feront le coup. C’est précisément ce qui est arrivé.

MADELEINE

C’est très-fin, ce calcul, avec une nuance cosaque ; mais le comte Jean a fait encore mieux que vous trois, m sieurs...

d’estival.

Àh! le comte Jean! Parbleu! il a des serres magnifiques!

ISO

Eh bien, justement, je n’ai rien vu de sa façon... il ne m’a pas jeté une pâquerette, pas la queue d’une... il s’est même sauvé avant la fin de la pièce... Ah! comme il va avoir peu d’agrément, quand il va se présenter, celui-là! (Un grand bruit de voix dans la rue.) Qu’est-ce que c’est que ça? Voyez donc, messieurs.

d’estival , regardant par la fenêtre .

En vérité, je ne sais. Je ne vois que la neige qui poudroie, quelque chose d’indistinct qui verdoie, et une grande foule qui se coudoie...

(On entend des rires dans le couloir.)

MADELEINE

C’est la voix du comte!... Entrez! (Entre le comte Jean.)

Bonjour, Jean de Nivelle, qui s’en va quand on l’appelle

Qu’est-ce qui se passe donc, monseigneur? Est-ce une émeute,... un incendie,... quoi?

le comte jean 9 riant .

Ah! ah! c’est votre bouquet, votre petit bouquet, mon enfant? Ah! que vous êtes belle ! Seigneur Dieu ! messieurs, qu’elle est belle !

madeleine.

Comment! c’est mon bouquet qui fait tout ce tapage?

LE COMTE JEAN

Eh ! oui ; vous savez que j’avais des serres fort vastes, où le touriste venait admirer les flores des cinq parties du monde... Eh bien, tout cela, cèdres du Liban et palmiers du Nil, plantes de l’Inde et de la Chine, arbres et arbustes, feuilles, fleurs et fruits, tout a été mis bas, égrené, émietté, et j'en ai fait litière pour vos chevaux, ma reine; la rue en est émaillée, du théâtre jusqu’à votre porte. Ça n’est pas très-joli, mais ça sent bon.

REDEMPTION

MADELEINE

Allons! touchez là, comte... C’est absurde!

LE COMTE , se laissant tomber en riant sur un divan.

Non ; mais ce qu’il y a de contrariant, c’est que, voyant ça, mon jardinier s’est pendu.

MADELEINE

Bon ! voilà milord qui fera une pension. N’est-ce pas, milord?

LORD SHEFIELD , gQUCÙUX •

Moi? Oh! non. Je suis vexé.

UN DOMESTIQUE, entrant.

Une lettre pressée pour monsieur le comte*

LE COMTE JEAN

Pour moi ? donne.

(Il lit la lettre dans un coin.) ERLOFF.

Pardieu ! si j’avais su, moi, j’aurais fait venir mes vingtcinq mille paysans avec chacun un sapin dans la main.

MADELEINE

On le fait, mon prince, et on ne le dit pas.

d’estival.

Moi, j’ai envie de faire comme le jardinier de M. le comte.

Bah! d’Estival, attendez la fin du souper. Les choses tournent quelquefois à l’envers de ce quon croit. (Elle regarde avec dépit le e?itte Jean, qui paraît tout absorbé par la lecture de sa

lettre.) Maintenant, vous allez me laisser... Ah! nous aurons ma camarade Rosette, à propos...

ERLOFF.

Ah ! pourquoi ? elle est stupide.

MADELEINE

Je ne le conteste point ; mais je l’invite toujours à cause

de sa petite fille, Bertha, qui est un Amour... Partez, messieurs; à bientôt... Deux mots, comte Jean, s’il vous plaît.

{Erloff, Shefield et d’Estiyal sortent.)

Page 1