LE CURE, MADELEINE
LE curé , s'asseyant et donnant une chaise à Madeleine.
Chauffez- vous, mon enfant, chauffez-vous. Le froid est bien vif ce soir, n’est-ce pas ? Pauvre petite ! elle a marché dans la neige ; chauffez bien vos pieds.
madeleine, embarrassée.
Monsieur le curé, je vous apporte cinq cents florins pour vos pauvres.
LE CURÉ
De quelle part, ma fille?
De la mienne.
madeleine.
LE CURÉ
Vous êtes bien jeune, mon enfant , pour disposer a’une somme aussi considérable.
MADELEINE
Monsieur le curé, je suis Madeleine du théâtre impérial.
LE CURÉ , prenant les billets.
Donnez, mademoiselle. Je m’en charge de grand cœur.
MADELEINE
Merci. N’en parlez point, monsieur le curé, je vous prie.
LE CURÉ
Non, non, mademoiselle. Ce sera une petite bonne fortune à nous deux.
MADELEINE
Oui, s’il vous plaît. J’ai aussi à vous remettre dans la meme intention deux souverains de la part d’un jeune homme que je ne connais pas et qui se trouvait dans l’église quand je suis arrivée. Eh bien , où sont donc ces deux souverains?... N’importe... en voici deux autres, si cela VOUS est égal. (Elle prend deux pièces d’or dans sa bourse.) VOUS le connaissez peut-être, vous, monsieur le curé, ce jeune homme?
le curé , souriant .
Je ne l’ai pas aperçu. Je connais d’ailleurs très-peu de jeunes gens. Ils s’adressent plus volontiers à vous qu’à moi, ma belle demoiselle.
Mon Dieu ! monsieur le curé, on en dit plus qu’il n’v en a, allez.
LE CURÉ
je le crois, je le crois. (Il la regarde avec attention. Madeleine, un p«‘u troublée et comme ne sachant que dire, se lève brusquement.)
Vous avez, dit-on, mademoiselle, beaucoup de talent; c’est un superlîu dont on doit savoir gré à une jolie personne
RÉDEMPTION. <05
comme vous. Vous jouez ce soir une pièce nouvelle, si je ne me trompe?
MADELEINE
Comment! monsieur, vous savez ces misères?
LE CURÉ
le vais vous donner de moi une mauvaise opinion, mademoiselle Madeleine.
MADELEINE
Oh! monsieur ïe curé!
LE CURÉ
Tant que je suis de ce monde, mon enfant, je tiens à savoir ce qui s’v passe : c’est à moitié une curiosité que j’ai, à moitié un devoir que je m’impose. Je lis les journaux tous les matins; je n’attache point de préférence, comme vous pensez bien, aux articles de théâtre, mais je ne puis prendre sur moi de n’y pas jeter les yeux. Le théâtre a été de tout temps mon côté damnable ; c’est par où le diable m’a toujours tenté avec le plus d’apparence de succès : il est si fini
MADELEINE
Monsieur le curé, le diable est un sot, selon moi; mais vous êtes bien aimable et bien bon, vous.
LE CURÉ
Eh ! mon enfant , la bonté est le seul charme qui soit permis aux vieillards; c’est la coquetterie des cheveux blancs. — Voyons, ma fille, vous m’avez donné une commission pour les pauvres ; n’en auriez-vous pas une aussi pour le maître de cette maison? Je m’en chargerais avec plus de joie encore.
MADELEINE
Ah ! monsieur l’abbé, vous y venez ! Voilà ce que je crai* gnais* Voilà pourquoi je voulais m’en aller. Hélas 1 je n'ai pour répondre à votre délicate charité que ma franchise
bohème, ma seule vertu au monde... Monsieur le curé, je ne viens point me confesser ; je ne crois ni à Dieu ni à diable ; je crois aux pauvres parce que j’en vois, et je leur apporte cinq cents florins dont je n’ai que faire. Ne prêtez point d’autre sens à ma démarche. C’est un caprice d’imagination qui m’a passé ce soir, voilà tout.
LE curé, secouant la tête .
Oh ! oh! mademoiselle Madeleine!
MADELEINE
Oh! oh! monsieur le curé, c’est comme cela. Ne cherchez point là le doigt de Dieu ; il n’y est pas.
LE CURÉ
Oh ! si fait, mademoiselle; c’est que vous ne vous y connaissez pas comme moi. Tenez, je gage que vous êtes venue à pied?
A pied ? oui.
LE CURÉ
Voyez-vous !
madeleine, éclatant de rire .
Eh bien , où est le miracle ?
LE CURÉ
Vous riez d’or, mademoiselle Madeleine; mais le malade qui se sourit dans son miroir pour se trouver bonne mine s’abuse lui-même sans tromper l’œil de son vieux médecin. Je vais mettre le doigt sur votre plaie, mon enfant ; ne criez point. Vous vous ennuyez.
MADELEINE
Je m’ennuie, moi! Ah! Seigneur! à qui dites-vous cela? Savez-vous que je défie l’ennui de trouver la moindre issue par où il se puisse faufiler dans ma vie ? Savez-vous ce que c'est, monsieur le curé, que Madeleine du théâtre impérial? — Ç’est une fille de vingt-deux ans, libre comme l’air,
RÉDEMPTION
et faite d’une certaine façon qui plaît sans qu’elle s’en mêle. Le soleil riait en plein midi quand elle est née; le soir de son début, le public, avant qu’elle eût parlé, l’applaudissait follement sur la simple garantie de ses dents blanches et de sa jeunesse; les fleurs poussent le matin sur son tapis de pied, et pleuvent sur sa tête le soir; elle a sa cour comme les rois, et on ne lui parle qu’en vers comme aux dieux. Sa présence anime toute fête, et il semble, quand elle s’en va, que les flambeaux s’éteignent; c’est une créature aimée de la fortune, heureuse de vivre, et promenant à travers le monde ébloui et amoureux sa gaieté sans trêve, son insouciance éternelle. La nature m’a faite pour étinceler aux yeux, comme une pierre précieuse; et cela est si vrai, que, quand je suis sérieuse une minute seulement, je fais la grimace. (Elle rit.) Aussi, à ma première ride, pour être fidèle à ma destinée , je saurai que je dois mourir, et de bonne grâce je mourrai, les lèvres épanouies et toutes mes dents au vent, comme j’aurai vécu ! Voilà comme je m’ennuie, monsieur le curé I
LE CURÉ
Vous me jugerez entêté, mademoiselle; mais j’en sui* pour ce que j’ai dit.
madeleine , gs rasteyant brusquement.
Eh bien , ma foi, vous avez raison ; avec tout cela, je m’ennuie miraculeusement depuis six mois. C’est pourquoi je me mets en marche, comme une princesse des contes de fées, avec la résolution d’aller de rivage en rivage, de désert en désert, à la recherche des sages, des ermites et des derviches en réputation ; je leur veux conter mon cas, et en avoir l’explication; j’irai, s’il le faut, au fond des cavernes tracer des ronds et évoquer le diable; j’irai jusqu’à ce que je sache le nom du mal étrange qui me ronge au milieu de ma gloire et de ma beauté.
LE curé , plus grave.
Ce mal est le suprême bien, ma fille; et son nom, c’est l’âme
MADELEINE
L’âme? quÿest-ce que c’est que ça? Yoyons, monsieur ie curé, raisonnons un peu tous deux : j’ai, à n’en point douter, un corps et un esprit ; mais je vous confesse que ma métaphysique s’arrête là, et que ce corps et cet esprit me paraissent constituer à eux seuls tout ce que j’ai l’honneur d’être. Quant à l’âme, je lui tire ma révérence, et je lui dis : Nescio vos .
LE CURÉ
Et d’où vient donc votre ennui? d’où vient la souffrance qui vous amène ici tout éperdue, Madeleine? Si vous n’êtes faite que de chair et d’intelligence , que vous manque-t-il pour être heureuse? Cette vie brillante que vous me décriviez tout à l’heure, quelle caresse refuse-t-elle à vos sens délicats, quelle satisfaction ou quel triomphe à votre esprit? Si ces deux éléments font à eux seuls tout votre être, encore une fois, lequel des deux peut éprouver une amertume et proférer une plainte? Non, ils se taisent l’un et l’autre; ils sont contents : le gémissement qui vous trouble au milieu de votre ivresse , enfant , c’est la voix de votre âme immortelle que vous méconnaissez et qui proteste, de votre âme à qui toutes les joies de la terre importent peu, et qui réclame sa nourriture. Ne me dites pas, ma fille, que vous ne me comprenez point ; vos yeux vous ont démentie par avance.
MADELEINE
Mettons donc que je vous comprenne, monsieur le curé: mais faites comme si je ne vous comprenais pas, et expliquez-moi ma maladie un peu plus au point de vue du monde, je vous prie.
l.E CURÉ.
Ma fille, la supériorité empreinte sur votre front a sans
REDEMPT10K.
doute suppléé aux années et vous a mûrie avant le temps, car le mal qui vous tourmente n’est pas d’ordinaire aussi précoce; mais il attend inévitablement au crépuscule delà jeunesse tout être humain qui n’a donné d’autre but à sa vie que les plaisirs équivoques dont le monde dispose. Quand vient à s’apaiser le bruit étourdissant que notre jeunesse fait en nous-mêmes, il y a pour tous ceux qui ont uniquement vécu de vanités profanes une heure de silence solennel ; le principe divin se réveille dans ce silence et leur parle ; un éclair subit leur montre dans toute sa profondeur le vide de leur passé, et le vide plus effrayant de leur avenir. Un morne dégoût les éloigne de leurs habitudes les plus chères, et une curiosité bizarre les pousse ver* les émotions les plus étrangères à leur vie passée. Les mots et les images qui étaient l’objet de leur indifférence ou de leur risée, devoir, piété, honneur, sacrifice, leur apparaissent tout à coup pleins d’un attrait irrésistible. Les uns, épouvantés et faibles, se sauvent de cette lumière en se replongeant plus avant dans le gouffre, et ils parviennent, les misérables, à étouffer de nouveau la voix de leur âme jusqu’au jour de son réveil éternel; les autres, plus forts, obéissent, avec des chances diverses, à cette tentation de vertu que Dieu leur envoie comme un sursis. C’est l’heuie où les libertins et les courtisanes rôdent furtivement autour de la vertu , n’osant l’approcher et voulant la connaître ; c’est l’heure des superstitions singulières, des retraites inexpliquées, des dévouements, et parfois des suicides qui éclatent par intervalles dans le monde où vous vivez; c’est l’heure, ma fille, où les reines de beauté, ôtant leurs diamants avec pudeur, et se couvrant en cachette de leurs robes ies plus simples, s’échappent de leur cour splendide pour venir à pied dans la neige faire visite aux pauvres.
MADELEINE
Prenez garde, monsieur le curé^ vous prêchez contre
tlô SCÈNES ET PROVERBES,
votre saint. Je ne sais pas au juste si le vague sentiment d'ennui que j'éprouve a les causes que vous dites, j'y réléchirai ; mais, en le supposant, quelle idée voulez-vous que je prenne de ce Dieu qui m'aurait jetée seule, sans guide, avant l'âge de raison, dans une vie irréparable, ne me laissant au bout d'autre ressource que le désespoir du suicide ou du couvent, — un crime ou une sottise, passez-moi le mot?
LS CURÉ
Plaignez-vous de cette iniquité, ma fille, au monde, et non à Dieu. Dieu n'a pas créé l'amour maternel pour que les enfants fussent abandonnés aux hasards de leur inexpérience ; mais à ceux que les vices du monde ont déshérités de ce bienfait providentiel, la justice d'en haut tient en réserve plus d'un moyen de salut, et celui qu'elle vous destine est, je l'espère, le plus doux et le plus puissant de tous.
MADELBin.
De quoi parlez-vous ?
LE CURÉ
D'un sentiment, Madeleine, qui peut vous donner toutes les joies et toutes les douleurs inconnues et saintes dont la curiosité vous tourmente, qui contient à lui seul tous les devoirs et toutes les vertus, qui expie et console à la fois. — Que je regarde encore votre front, mon enfant ; non, je ne me trompe pas, vous n'avez pas aimé, et, je vous le dis, votre premier cri d'amour sera une prière vers Dieu, qui vous répondra par un pardon.
MADELEINE
Monsieur le curé, je ne suis pas tendre de mon naturel, j'ai quelque répugnance à vous l’avouer, car j'enlève ainsi toute excuse à mes fautes; mais, écoutez-moi bien, jamais amour rfest entré ni n'entrera dans ce sein de marbre.
REDEMPTION, 11 1
LE CURÉ
Ce marbre est fait pour ne recevoir qu'une empreinte, mais profonde.
MADELEINE
Monsieur, croyez ce que je vous dis, il n’est pas de souffle humain qui puisse faire jaillir une étincelle de cet amas de cendres que j’ai à la place du cœur.
LE CURÉ, souriant.
La foudre enflamme jusqu’aux cendres, Madeleine, et vous serez frappée de la foudre. Allez en paix, mon enfant.
madeleine, se levant.
Un seul mot, monsieur le curé : de quel amour me parlez-vous? Y a-t-il donc un amour qui puisse être béni de votre Dieu, s’il n’est conforme à la morale du monde et appuyé sur la sanction religieuse? ou bien pensez-vous que je puisse aimer jamais un homme qui aurait la lâcheté de m’épouser ?
« LE CURÉ
C’est me presser beaucoup, ma fille ; je vous répondrai pourtant, et que la faute retombe sur moi seul, si je me trompe. — Les âmes que le monde a égarées en violant les lois de Dieu, Dieu les retire à lui, s’il lui plaît, en dehors des lois du monde.
MADELEINE
Mon père, si un sentiment profondément éprouvé pouvait me donner la foi, le respect que vous m’inspirez eût fait ce miracle.
LE curé .
Quand vous inspirerez vous-même ce respect à un hon* nête homme que vous aimerez, alors, Madeleine, je vous reverrai consolée et croyante.
MADELEINE
Jamais, mon père. Adieu.
(Elle tort.)
ut
SCÈNES ET PROVERBES.i
Dam l’église*
vlaaeleîne traverse la nef lentement ; arrivée près du bénitier, elle s’arrête e‘
jette autour d’elle des regards curieux et inquiets. Un sacristain allume les
cierges d’un autel voisin ; elle va à lui.
MADELEINE
Mon ami, n’avez-vous point vu, il y a une demi-heure environ, un jeune homme qui était là, près de ce pilier î
le sacristain, d'une voix faible et dolente .
Quel pilier ?
MADELEINE
Ce pilier que voilà.
LE SACRISTAIN
Un jeune homme !
MADELEINE
Oui.
LE SACRISTAIN
Comment s’appelle-t-il ?
MADELEINE
Il ne s’appelle pas, pour moi du moins... Enfin, Vave*vous vu, oui ou non?
LE SACRISTAIN
Attendez,... attendez donc:... c’était peut-être M. le curé;... mais il n’est pas jeune, ma bonne dame... Il est encore bien vif pour son âge, M. le curé, c’est vrai,... mais il n’est pas jeune.
MADELEINE
Je ne vous parle pas du curé: je vous parle d'un jeune homme, en noir , qui était là, et qui devait m attenoir-, a ce que je croyais.
LE SACRISTAIN
Ah! oui, oui,... u i jeune homme aui était là ?... li est parti.
REDEMPTION
MADELEINE
Parti? depuis longtemps?
LE SACRISTAIN
Voilà une bonne heure... Et,... attendez donc,... ouit... c’est lui qui m’a dit en partant... Comment avais-je oublié cela? Est-ce que je perdrais la mémoire à mon âge, Seigneur!... Enfin, que la sainte volonté de Dieu soit faite en toutes choses!... n’est-ce pas, madame?
MADELEINE
Qu’est-ce qu’il vous a dit en partant?
LE SACRISTAIN
11 m’a dit : Voilà un rude froid, mon vieux... oui, il m’a dit: Voilà un rude froid, mon vieux. Ce cher jeune homme!... (Il rit avec béatitude.)
MADELEINE
Vous êtes bien le sacristain le plus inepte qu’on puisse voir, l’ami.
(Elle s’en va. Le sacristain demeure étonné.)
te laboratoire cTIsaac Zaphara»
Suri ’un def côtés, deux portes, dont une est percée d’un guichet à treillage de fer. Uu fourneau chargé de cornues et d’alambics. Les murs et le plafond sont tapissés d’animaux et de reliques bizarres. A travers le vitrage d’an bahut, on voit des fioles de formes variées : deux tètes de mort grimacent sur le bahut. Un télescope prc* de la fenêtre. Un gros chat dort dans un coin.
ZAPHARA, vêtu d’une robe do ©h ambre feuille morte, est penché sur son fourneau etsurveille un appareil chimique.
Allons, petit poison mignon, allons, mon fils, çà, çà, ne nous amusons pas! Nous touchons au port; encore un
coup de brise, et tout est dit. (Il souffle le feu.) Ah! tumée d’enfer! (Il tousse.) Hum! hum! Nous voulons donc tuer papa, mon garçon? (Il consulte un vieux manuscrit.) Soixante heures et un quart, — c’est cela ; — encore une minute* et je vous tiens, petit ingrat, petit serpent Laisser re-
froidir au clair de lune... superstition! Bah! qui sait? Ne négligeons rien. (Il va ouvrir la fenêtre, revient prendre la cornue avec une pince et la pose avec précaution sur le rebord extérieur. On frappe à la porte; Isaac regarde par le guichet avant d’ouvrir.) A L\
c’est le favori de mon cœur! Entre, mon bijou.
(Entre MAURICE. Zaphara veut l’embrasser.)
Ne me touche pas, vieux maudit ! Pouah ! quel parfum damné! Rétro, te dis-je, morbleu!
ISAAC
Vous m’affligez sensiblement, Maurice : refuser mon accolade, c’est me donner quasiment à croire que vous ne m’aimez plus.
Maurice, riant.
Laisse-moi te regarder, Isaac : tu es beau dans ton attendrissement. Ne plus t’aimer, dis -tu? ne plus aimer ce morceau vivant de poésie gothique que j’ai eu la chance incroyable de découvrir en plein dix-neuvième siècle ! Ne plus aimer ce squelette d’alchimiste qui trottine à mes yeux ébahis et qui me transporte tout à coup dans le monde aventureuxet fantasque du moyen âge ! Ne me semble-t-il pas à tout instant que de cette petite porte mystérieuse va s’élancer une femme vêtue à l’orientale, avec des tresses noires reliées d’or, ta fille, juif, ou ta captive, sorcier infâme ! Que parles-tu d’aimer, Isaac? je t’adore tout simplement. Au reste, que t’importe! Tu ne prétends pas sans doute me faire croire qu’il y ait un cœur sous ta robe de chambre feuille morte ?
ISAAC
Eh ! eh ! mon enfant, on est fait de chair après tout, et
REDEMPTION* US
tu m’as sauvé la vie. J’étais certainement on train de me noyer, quand tu me retiras du Danube.
MAURICE
Il ne faut pas m'en savoir gré, bonhomme. Dans une intention qui m’échappe, tu nageais la tête en bas, et je ne pus te reconnaître ; autrement je serais allé consulter quelquepersonne de poidsavant de procéderàton sauvetage. En vérité, Isaac, si j’ai commis dans le cours de ma jeunesse une action d’une moralité équivoque, c’est celle-là. Il m’en prend quelquefois des remords, et je ne te conseille pas de venir jamais te promener avec moi au bord de l’eau.
ISAAC
Eh ! eh ! nous sommes en gaieté, ce soir, mon cher enfant... Mais quelle idée te fais-tu donc de moi, petit fripon, petit folâtre?
MAURICE
Tu n’oserais nier toi-même, Zaphara, que tu sois aussi haïssable que pittoresque.
ISAAC
Eh! fillot, j’ai toujours respecté la loi. A qui ai-je jamaii (ait du mal dans le monde?
MAURICE
Et à qui as-tu jamais fait du bien, vase d’iniquité, et qui plus que toi en pourrait faire, si tu le voulais? Tu as des monceaux d’or, et jamais une obole n’a passé de ta main dans celle d’un pauvre ; tu es plein de jours et d’expérience, et jamais un bon conseil n’est sorti de tes lèvres; jamais tu n’as versé dans une âme souffrante que l’amertume du doute. Tu es un savant chimiste, et tu n’as jamais soulagé une douleur. Si tu trouves un remède aux maux de l'humanité, tu le dissimules; tû n’appliques ta science qu’aux découvertes malsaines et perverses; philtres effrayants, poisons subtils, substances destructives de toutes sortes ,
HS
voilà les conquêtes que tu poursuis. Tu as reçu tous les dons, et tu les emploies tous pour le mal. Tu es un scélérat. îm tu n avais pas peur de la justice des hommes, in aurais déjà fait sauter Vienne, et, le jour de ta mort, j’irai à la campagne.
ISA ac, trottant avec désespoir par la chambre .
Dieu d’ Abraham, Dieu de Jacob ! me payer ainsi de ma tendresse? la seule affection de ma vie ! Traiter ainsi un vieillard qui a toujours respecté la loi avec scrupule, un pauvre vieillard qui aura cent ans , vienne la Pâque prochaine.
MAURICE
Si véritablement tu ressens quelque tendresse pour moi, tant mieux; je serai ton expiation. 11 y a un Dieu, Zaphara, bien que tu m’en aies fait douter quelquefois; car je ne puis deviner pourquoi il t’a créé ni à quoi tu es bon sur la terre, si ce n’est à me distraire quand je sors de mon bureau. Calme-toi, donne-moi un cigare, et puis tu médiras la vérité sur la planète Leverrier, car je ne sais plus du tout à quoi m’en tenir.
ISAAC
Va, va, je te pardonne, méchant enfant. Eh ! eh ! je suis bien aise de te voir si guilleret... Tu es gai comme pinson, ce soir, mon cher fils... Tu as peut-être dîné chez M. de Metternich?
MAURICE
Non; mais j’ai eu une aventure charmante dans une église, et je suis enchanté de voir chaque jour la vérité de mon système confirmée par l’expérience. Tu sais, vieux père, qu’après m’être fort ennuyé, je me suis aperçu dernièrement que l’ennui était la maladie des paresseux et des sots.
ISAAC
ht tu &$ bâti un système là-dessus, mon garçon î
REDEMPTION
MAURICE
Un système qui consiste spécialement à ne pas chercher midi à quatorze heures. Il faut se soumettre avec simplicité à sa nature, voilà tout. La première loi de la vie humaine, c’est le travail. Je me suis mis à travailler. Restent les loisirs. Eh bien, je dis que la sensibilité et l’imagination la plus vive peuvent trouver une source suffisante d’émotions et de joies dans la contemplation de l’œuvre de Dieu d’abord, et ensuite dans les hasards merveilleux, dans les combinaisons infinies que présente le mouvement de la vie sociale autour de nous. A chaque coin de buisson, il y a une idylle; à chaque bout de rue, il y a un poème ou un roman qui se promènent.
ISAAC
Eh! eh! bon pour l’esprit cela; mais le cœur, le cœur?
MAURICE
Qu’appelles-tu le cœur? Veux-tu parler des passions factices qu’invente le désœuvrement du monde?
ISAAC
Je parle des femmes, mon petit philosophe, des bergères, des bergeronnettes.
MAURICE
Ah ! ah ! Eh bien , j’ai encore découvert que, dans la pensée de Dieu, il n’y a que deux femmes qui doivent se trouver mêlées à la vie de chaque homme, pour son bonheur : sa mère et la mère de ses enfants. Hors de ces deux amours légitimes, entre ces deux créatures sacrées, il H’y a qu’agitations vaines, qu’illusions douloureuses et ridicules.
ISAAC
Enfant! petit enfant! tu n’es pas si détaché que tu le srois de ces illusions-là.
MAURICE
*3 vous atteste, vieux criminel, que je n’y tiens plus que
par un fil, et un fil qui sera bientôt rompu, car j’y emploie toute ma force.
ISAAC
Ce fil, ç’est un amour?
MAÏR1CE.
Ma foi, non ! c’est une haine.
(Oû frappe à ia port*.; isaac, entrouvrant le guichet .
Tiens, fort bizarre cela.
Maurice, regardant par-dessus V épaule d’ Isaac.
Une femme !... Dieu juste ! ma vision de l’église Saint- Étienne ! Est-ce que tu la reconnais?
ISAAC
Parfaitement, malgré son voile. Est-ce qu’il y a dan» Vienne deux tournures pareilles? C’est la Madeleine du théâtre impérial.
MAURICE
Madeleine!
ISAAC
Eh! eh! Qu’est-ce que c’est? Tu as rougi, mon Benjamin ? Qu’est-ce que c’est donc, mon Benoni? Veux- tu la recevoir pour moi ?
MAURICE
Tais-toi, et oublie que je suis là.
Il entre dans un cabinet. Isaac ouvre la porte à Madeleine.^