‹ Scènes et proverbsChapitre 20 sur 37 · LA MARQUISE, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, LE MARQUIS

1E MARQUIS, soucieux.

Il faudra absolument, ma chère, qu’une bonne fois vous vous décidiez à faire éclairer votre antichambre ; on reste là une heure à tâtonner avant de trouver la porte. Si vous croyez que votre lumignon de l’escalier suffit, vous vous trompez fort.

LA MARQUISE

Gomment ! il y a une heure que vous êtes là à tâtonner* vraiment?

LE MARQUIS

Eh ! sans doute. (11 s’assied d’un air bourru; après un moment de silence il reprend ; ) Ah çà ! décidément, quelle est cette horreur que vous faites là?

LA MARQUISE

C’est ce joli petit ouvrage dont vous me faisiez compliment tout à l’heure.

LE MARQUIS

Je l’avais mal regardé, en ce cas; on dirait une paire de bas vue au microscope. — Ne pourriez-vous faire des mailles plus petites ? Ceci a l’air d’un filet à prendre du poisson.

LA marquise, sans lever les yeus

Comme ce n’est point pour vous que je travaille, je me passerai de votre approbation. Et puis je ne tricote point de bas, mon cher monsieur; j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que c’était une cravate.

LE MARQUIS

âh! si c’est une cravate, c’est différent.

LA MARQUISE

Il est certain qu’une cravate n est pas la même chose qu’une paire de bas... Je vous ierai observer, marquis, que c’est mon peloton que vous vous amusez à faire roui ex sous votre botte si joliment.

LE MARQUIS

Ah! pardon.

LA MARQUISE

Si vous n’y tenez pas trop, voulez-vous avoir l’obligeance de me le rendre?

LE MARQUIS

Soyez tranquille: je n’y toucherai plus.

LA MARQUISE

Sérieusement, refusez-vous de me le ramasser?

Pas du tout ; quelle plaisanterie ! Je croyais que vous aviez coutume de le laisser sur le tapis.

LA MARQUISE

C’est une erreur des plus graves. A propos, quel homme est-ce que votre seigneur étranger, autrement dit le cacique?

LE MARQUIS

Je ne sais ; il n’est pas venu.

LA MARQUISE

Ah ! voilà tous vos frais de toilette perdus : comme je vous connais, vous devez être passablement contrarié.

LE MARQUIS

Est-ce une façon de m’apprendre que vous me trouvez maussade?

!£.< MARQUISE

Je vous trouve charmant, au contraire. Ainsi vous voyez: vous pouviez jouer toute la nuit à votre cercle, et vous ve-

LE POUR ET LE CONTRE

nez passer votre soirée près de votre femme... Un bienfait n’est jamais perdu avec moi, marquis; et, en échange de votre sacrifice, je vais vous apprendre une bonne nouvelle.

LE MARQUIS

Ah ! quoi donc?

Je puis me tromper cependant : dites-moi, n’avez-vous pas beaucoup connu autrefois M. Armand de Villiers?

LE MARQUIS

En effet; mais je l’ai perdu de vue depuis quelques années. Il doit être quelque part en Chine, à ce qu’on dit.

LA MARQUISE

Il n’est pas en Chine ; réjouissez-vous.

LE MARQUIS

Soit.

LA MARQUISE

Et non-seulement il n’est pas en Chine, mais encore vous le verrez demain ; il m’a fait demander si je pourrais le recevoir... Êtes-vous content?

LE MARQUIS

Enchanté... Ne vous a-t-il pas fait un peu la cour avant votre mariage ?

LA MARQUISE

Eh!

LE MARQUIS

Oui, n’est-ce pas?

LA MARQUISE

Il y a bien eu quelque chose à peu près comme cela.

Il fut même question de vous marier tous deux, si je ne me trompe.

LA MARQUISE

Le bruit en avait peut-être couru ; mais vous vous êtes présenté, marquis (elle s’incline ), vous vous êtes présenté: — c’est tout dire.

LE MARQUIS

Vous ne Faimiez donc pas ?

LA MARQUISE

Je ne sais: je n’étais qu’une enfant, et je ne me rendais guère compte de ce que j’éprouvais dans ce temps-là.

LE MARQUIS

Dois-je penser, madame, que vous faisiez profession à mon égard de cette même ignorance naïve, de cet insouciant éclectisme?

LA MARQUISE

Vous me demandez des choses de l’autre monde ; comment voulez-vous que je me souvienne de ce que je pensais il y a quatre ans !

LE MARQUIS

En tout cas, vous n’aimiez pas Armand, à coup sûr ?

LA MARQUISE

Il ne faut pas dire à coup sûr : je ne l’aimais pas plus qu’un autre, voilà tout.

Vous l’aimiez donc un peu?

LA MARQUISE

Un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout, — comme il vous plaira. — Quelle est cette jalousie rétrospective, mon cher marquis?

LE marquis, ricanant.

Jaloux, moi? à quoi pensez-vous?

LA MARQUISE

Je ne demande pas que vous le soyez, bien qu’il fût au moins poli de le paraître; mais si, pour ne l’être point, vous vous fondez sur l’effet que vous pensez avoir produit tantôt avec votre homélie des cas de conscience, j’ose vous

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assurer que j’en ai mal profité. J’ai là-dessus des idées qui sont de mon sexe, probablement comme vos idées sont du vôtre ; gardez-les, mais je suis trop loyale pour ne pas vous avertir que je garderai les miennes.

LE MARQUIS

Est-ce une menace?

LA MARQUISE

Pas plus que votre éloquent plaidoyer de tantôt n’était une excuse, je suppose.

LE MARQUIS

Allons ! vous avez bien vu que je plaisantais.

Eh bien, je plaisante à mon tour. — Les vents ont changé, berger, comme dit ma mère.

LE MARQUIS

Mon Dieu ! si vous y tenez, je suis prêt à convenir qu’en matière d’infidélité les torts d’un mari sont égaux à ceux d’une femme. Là, peut-on être plus raisonnable?

LA MARQUISE

Je soutiens, moi, que la faute d’un mari est deux fois plus grave que celle d’une femme.

LE MARQUIS

Je vous dirai, comme M. Trissotin : « Le paradoxe est fort. »

LA MARQUISE

D’abord, marquis, avouez que le plus souvent vous placez votre femme dans l’alternative de vous tromper ou de mourir d’ennui. Une vertu, si solide qu’on la suppose, a besoin de quelque encouragement et d’un peu de soutien; — vous lui refusez l’un et l’autre.

Moi, ma chère ?

LE MARQUIS

Qui parle de vous, à moins que ce ne soit votre conscience? Je parle de tous les maris de la terre. Les hommes ont mille façons de passer le temps, d’occuper leur esprit, d’appliquer leur activité; ils n’ont que le choix des distractions ; si, avec cela, ils vont chercher les émotions de Tinfidélité, convenez que c’est uniquement pour mal faire

LE MARQUIS

Oh ! quant à moi...

LA MARQUISE

Quant à vous, vous êtes un saint, c’est reconnu. De plus, quand vous vous mariez , messieurs , vous êtes des gens parfaitement de sang-froid : les séductions des sens, comme les entraînements du cœur, vous trouvent fort instruits, — pour ne pas dire usés, — et fort insensibles, — pour ne pas dire blasés.

LE MARQUIS

Oh ! madame, en vérité...

LA MARQUISE

Si c’était un effet de votre complaisance de ne pas m’interrompre?— C’est donc par corruption pure, par dévergondage réfléchi , que vous manquez à vos devoirs. Nous autres, — hélas! marquis, — c’est différent: nous commençons la vie, et vous la finissez. Contre tous les dangers, toutes les tentations, toutes les surprises, nous n’avons d’autre cuirasse que notre pauvre instinct, tandis que vous êtes armés de pied en cap d’une magnifique expérience. Ce n’est pas tout : vos trahisons ont un caractère d’initiative et de spontanéité que n’ont point les nôtres : vous attaquez, et nous ne faisons que nous défendre : que nous soyons en faute quand nous nous la.ssons vaincre, je le veux bien ; mais, en vérité, que dirai-je de vous , qui nécessairement préméditez vos forfaits, et qui vous mettez en campagne de

LE POUR ET LE CONTRE

propos délibéré!... Aussi êtes-vous coupables, même en cas d'échec, — même en cas d’échec, vous entendez?... L’intention qui vous a mis en mouvement fait le crime. Bref, nous avons sur vous la supériorité morale du gibier sur le chasseur. Je n’ajouterai qu’un mot , c’est que le plus souvent l’infidélité entre dans votre maison par la porte que vous laissez ouverte en courant chez votre maîtresse.

LE MARQUIS

Tout cela peut être fort subtil ; mais l’opinion de tous les temps, écrite dans toutes les lois du monde...

LA MARQUISE

Eh ! laissez-moi donc avec vos lois ! Ne sait-on pas bien que c'est vous qui les faites? Si l’infidélité d’une femme met le trouble dans sa famille , vos infidélités , à vous , ne mettent-elles pas le désordre dans la famille des autres ? La société n’y gagne rien, ce me semble.

LE MARQUIS

Ce qui me paraît le plus évident, c’est que vous êtes fort belle quand vous vous échauffez un peu à parler.

LA MARQUISE

Me voilà bien avancée, si c’est tout ce que je vous ai démontré !

LE MARQUIS

Mais dites-moi, où avez-vous pris tous ces beaux raisonnements que vous venez de me faire?

LA MARQUISE

Vous êtes superbe. Vous me preniez pour une sotte, à ce que je vois.

Non pas, certes... mais...

LA MARQUISE

Mais pour quelque chose d’approchant. Fai remarqué

tm SCÈNES ET PROVERBES.

qu’en général vous avez, vous autres hommes, une si petite opinion des femmes, que vous tombez de votre haut si vous leur entendez dire un mot qui ait le sens commun. (Elle roule son ouvrage autour de ses longues aiguilles.) Eh bien* marquis, vous aviez voulu tantôt me faire passer je ne sais quelle pièce de mauvais aloi ; je vous en ai rendu la monnaie. (Elle se lève.) Bonsoir.

LE MARQUIS

Comment! Vous retirez-vous sitôt?

LA MARQUISE

A onze heures régulièrement tous les soirs; je suis bien aise de vous l’apprendre.

LE MARQUIS

Vous ne m'apprenez rien; mais je ne croyais pas qtfil fût si tard.

LA MARQUISE

Très-gracieux... Faites-moi donc le plaisir de me dire bonsoir et de vous en aller.

LE MARQUIS

Est-ce que je vous gêne ici?

Mon Dieu ! non... Au fait... (Elle ôte quelques épingles, qu’elle pose sur la cheminée; puis elle dénoue ses cheveux, qui tombent eu désordre.)

LE MARQUIS

Est-ce que vous n’avez pas besoin de Louison pour tout cela?

la marquise, devant la glace , tournant le dos au marquis.

Non ; je vous dirai que je ne me sers de mes domestiques que quand je ne puis pas faire autrement. Tous les soirs* je m’arrange comme vous voyez, dans mon boudoir* après quoi je passe dans ma chambre de mon pied léger.

LE POUR ET LE CONTRE

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LE MARQUIS

Àh ! vous vous défaites vous-même T

LA MARQUISE

Vous dites ?

LE MARQUIS

Vous vous défaites vous-^êrae ?

LA marquise , arrangeant ses cheveux.

Personnellement... mon Dieu! oui.

LE MARQUIS

Vous avez une chevelure éblouissante.

LA MARQI SSE

Vous êtes bien bon.

LE MARQUIS

Vous êtes trop jolie pour être ma femme, savez-vous?

LA MARQUISE

C’est possible. Mettons donc que je ne la sois pas.

LE MARQUIS

Je veux dire qu’on ne peut aimer comme sa femme quelqu’un qui vous ressemble : on l’aime davantage.

LA MARQUISE

On a de la peine à s’y décider toutefois.

LE MARQUIS

S’il y a un amour qui ait quelque valeur, ne pensezrous pas que c’est celui qui naît avec connaissance de îause?

LA MARQUISE

Vouiez-vous recommencer votre métaphysique ? Allons* bonsoir, bonsoir.

LE MARQUIS

Vous êtes miraculeusement jolie, et je suis... ma foi ç je guis indigne de mon bonheur. (Il se lève et prend un flambeau,)

Permettez-vous à *otre mari de vous éclairer jusque chez vous, madame?

Mais êtes-vous en état de grâce, dites-moi?

LE MARQUIS

Comment l’entendez-vous?

LA MARQUISE

Votre conscience est-elle suffisamment tranquille, et n’avez-vous pas à vous confesser de quelque chose par le monde?...

LE MARQUIS

En vérité, ma chère, je ne..®

LA MARQUISE

Ne voyez-vous pas que je sais tout?

LE MARQUIS

Si vous savez tout, je n’ai plus qu’à vous demander humblement l’absolution.

LA MARQUISE

Vous verrez qu’il n’avouera point, dans l’espoir de sauver quelque chose! Mais avouez... avouez donc...

LE MARQUIS

Que mon aveuglement et ma scttiseont presque été jusqu’à la folie!...

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