‹ Scènes et proverbsChapitre 21 sur 37 · X.A MARQUISE · texte numérisé non relu

X.A MARQUISE

Jusqu’au crime, monsieur, jusqu’au crime!

LE marquis, lui baisant la main*

Jusqu’au crime.

Ce n’est pas tout. Et que madame... eh?...

LE MARQUIS , avec feu.

Et que madame de Rioja est une coquette éhontée!

LE POUR ET LE CONTRE

LA MARQUISE

Ah! mon Dieu! n’y mettez pas de colère, ou je croirais que vous l'aimez encore.

LE MARQUIS

De grâce, erpargnez-moi.

LA marquise le regarde un instant sans parler, puis elle hausse légèrement les épaules, pousse un grand soupir . prenant le bras de son mari :

Allons!.-, venez m paix, et ne péchez plus.

ALIX

OTTOCAR D’ALTENA, comte de Franconie.

ULRIC. jeune étudiant.

AUX, sa maîtresse.

MANSFELD,

SAEADO, )

HEINRIGH FR1TZLAR, l conjuré», RANUCE DE BYZANCE, 1 MUNI US, juif. J

Ml ZED Bi N, envoyé de la Porte.

Conjurés, Condottieri, Pages.

la scène se passe à Nuremberg chez Ulric. Une petite chambre avec deux fenêtres dont les parois extérieures sont tapissées de pampres. Au fond, à droite, un sombre escalier en spirale qui se perd dans le plafond. Alix travaille près d une fenêtre. Entre Ulric.

ALIX, se levant .

Eh bien?

ULRIC

Eh bien, chère conjurée, ce sera bientôt.

ALIX

Quand?

ulric.

Bientôt.

ALIX

Oui, Féteraelle réponse. (Elle se n isied et reprend son ouvrage.)

ULRIC

T’ai-je dit que j’attends ce soir Mansfeld?

AUJT.

Je ne sais.

Il revient de Prague. Quoique tu ne îe connaisses pas, fais-lui bon accueil, Alix. C’est mon meilleur ami. C’esl

une Ame austère et bonne, une âme antique avec la tendresse chrétienne

ALIX

Il suffit. S’il apporte du courage, il est le bien venu: j’aime le nouveau.

ulric, souriant .

Tu me boudes, Alix, depuis quelques jours. Tu es une enfant. Il s’agit d’une affaire de vie et de mort pour toute une ville, pour tout un peuple, et cette jolie fille trouve là un sujet de bouderie.

ALIX

Oui, je boude, parce tous tes conjurés sont des lâches. Cette ville de Nuremberg est peuplée de valets. Il n’y a dans toute la Franconie qu’un homme, et c’est le comte, qui a osé vous juger à votre valeur, qui vous a asservis avec une poignée de bandits italiens, et qui vous fait courber la tête jusqu’au ruisseau quand il vous regarde. Voilà dix ans enfin que vous souffrez cela, dix ans qu’il vous conduit comme sa meute avec un fouet et un sifflet. Je ne sais comment ces hommes sont faits. Moi, quand je l’entends seulement passer chantant et sifflant au milieu de la foule qui se tait et fait place, j’étouffe de honte. Non, je ne sais pas comment vous êtes faits. N’y a-t-il pas un an que vous conspirez, et que tu rentres chaque jour avec ce refrain sur les lèvres : Bientôt? Des hommes ! Vraiment, oui ! Si tu m’avais laissée conspirer seule à ma guise, il y a un an que vous auriez tous été affranchis par la main de cette, jolie fille qui boude.

Vraiment ?

ALIX

Je l’aurais attendu en bas, devant la porte, à son retour de la chasse: d’une main j’aurais pris la bride de son cheval, et je lui aurais mis de l’autre un couteau dans le cœur. Un de ces jours, l’ennui et le dégoût me prendront si fort,

ALIX

que je ferai ce que j’aurais dû faire, et ce ne sera pas plus tard que demain, Ulric, si tu souris encore.

ULRIC

Soit. Mais réfléchis un peu. Tu n’as jamais voulu voir le comte; je suppose qu’au moment de le frapper l’air de son visage te surprenne, ou que tu sois saisie de pitié aa regard tendre ou fier de ses yeux. Songes-tu à cela? Comme toutes les femmes, tu te représentes l’objet de ta haine sous quelque aspect étrange et hideux : je gage que seulement en voyant au comte des traits humains, en trouvant un homme bien fait à la place du monstre que tu imagines, tu sentirais l’attendrissement te gagner et ta belle main trembler.

ALIX

Tu crois cela? Tu verras.

ULRIC

Ainsi, Alix, tu hais le comte ; voilà tout le fond de ton cœur. Pourvu que le comte meure, tout est bien. Tu ne m’aimes plus»

ALIX

Je t’aime encore, Ulric ; mais je me sens à la veille de te mépriser, et c’est pourquoi je voudrais mourir ce soir. Mais toi qui parles, où est ton amour? As-tu seulement de la pitié pour moi? Que la honte de ton pays et ta propre honte ne te touchent pas ; que tu voies sans colère ce comte infâme porter une main dédaigneuse sur Thonneur, sur les libertés, sur les têtes de ses concitoyens, je crois que je te le pardonnerais encore : mais ce comte a fait mourir mes deux frères; mais j’ai trompé, j’ai quitté pour toi ma mère en deuil de ses dis, et elle est morte en me maudissant. Venge mes frères, ma mère me pardonnera, c’est tout ce que je veux. Tu me l’as promis d’ailleurs; sans cela, est-ce que je vivrais? As-tu de la mémoire au moins? Il y a un an, le jour où ma mère est morte du chagrin que je lui avais

fait, j’ai bien compris que je n’avais plus de repos à espérer en ce monde ni dans l’autre; alors la pensée m’est venue de tuer le meurtrier de mes frères, et de rendre du même coup la Franconie libre. Je connaissais ma mère ; elle aurait tout pardonné à qui aurait vengé ses fils, et puis c’était une noble femme qui ne pouvait souffrir la honte ni dans sa maison ni dans son pays. Je me souvenais qu’elle avait elle-même armé les mains de ses tils pour la révolte... Oui, je suis sûre que son âme aurait volé au-devant de la mienne, si j’avais accompli ce que je méditai ce jour-là!... Mais tu me dis que tu t’en chargeais, toi, qu’il fallait des hommes pour une œuvre semblable ; tu parus comme inspiré d’une révélation soudaine. Ton œil étincelait, tes lèvres tremblaient en prononçant de grandes paroles. Je tô crus. Je consentis à vivre, à remettre en tes mains, bien aimées alors, le soin de délivrer ma patrie de sa misère et moi de mes remords. Il y a un an de cela, Ulric. Eh bien, il semble que ton ardeur, au lieu de s’accroître, s’éteigne de jour en jour; depuis un mois, je n’ose même plus t’interroger, tant j’ai peur de trouver un lâche ou un traître dans mon amant.

ulric, souriant .

Patience, belle enfant.

Toujours ce mot! Encore ce sourire!... Tiens, je n’ai plus qu’une chose à te dire, ensuite ce sera fini*

ULRIC

Parle, parle.

ALIX

Le comte m’a écrit.

ULRIC

A toi? le comte? quelle histoire 1

ALIX

U y a deux heures, comme il passait sur la place, j’étais

ALIX

assise où je suis ; une bourse pleine de florins est tombée à mes pieds avec ce billet. Lis.

ULRIC, lisant le billet.

a Ma gracieuse fille, s'il vous plaisait d’être comtesse suzeraine une couple d’heures, je suis votre homme. — Ottocar. » C'est d’un cœur à la fois respectueux et bien épris Lui as-tu répondu?

ALIX

Mais, voyons! es-tu fou? Je ne t’ai jamais vu ainsi.... Jamais je ne t’ai vr ce calme et ce sourire.

(Sept heures soanent à une église voisine. Ulric paraît compter les coups de la cloche ; après le septième, il se lève.)

ulric, prenant la main d'Alix.

Je suis calme et je souris, mon amour, parce que l'aurore de demain blanchira sur la tombe du comte ou sur la mienne.

ALIX

Quoi! que dis-tu?

ULRIC

J’ai voulu, chère enfant, te sauver les inquiétudes d'un pareil instant. J'ai voulu, pour toi comme pour moi, qu’il fût aussi court que possible. Nous avons une demi-heure à nous. A sept heures et demie, je vais rejoindre mes amis. Demain, nous serons libres. Cette nuit, je tue le comte.

ALIX

Mon Dieu!... mon Dieu!... ne t’es-tu pas trop pressé? Es-tu sûr de tes amis? Cette nuit? mais elle vient déjà, la nuit. C’est donc tout de suite?

ULRIC

Sois tranquille, Alix. Tous sont prêts et fidèles. Une s’agissait pas seulement de tuer un homme, mais bien de soulever un peuple. C'est ce qui a pris du temps. Toutes les villes où le comte a des baiUis9 Furth, Bamberg, Wurte-

bourg, Ànspach, feront chez elles, à l’heure dite, ce que nous allons faire chez nous. Demain, la Franconie se réveillera libre dans son lit d’esclave ; ma patrie morte ressuscitera à la lumière du ciel en secouant sa chaîne brisée. Ceux qui verront cela seront heureux! Si je conçois, Alix, deux spectacles également splendides et faits pour l’œil de Dieu, c’est la création d’un monde et le réveil d’un peuple.

alix, V embrassant.

Je t’aime, mon Ulric. (Elle le force de s’asseoir, et se met à ses pieds.) Quand j’y pense, tu es leur chef, toi, le plus jeune ! Sans toi, rien ne se ferait... Que je suis heureuse! Écoute, je vais te dire quelque chose en secret: — Tu es beau comme un roi, tu es grand comme un empereur... ; mais voici ce qui va arriver : demain, tu seras connu et admiré de tous, des femmes aussi. Il n’y aura personne qui ne te répète ce que je te dis seule aujourd’hui. Souviens-toi que je te l’ai dit avant elles, moi, avant tout le monde ; n’est-ce pas, Ulric?

ULRIC

Qui, oui, enfant.

ALIX

D’abord, si tu en aimais une autre, elle te tromperait, et très-aisément. Tuas étudié les hommes, Ulric; tu es digne d’etre le chef d’une nation, tues un savant et un philosophe; mais les femmes, vois-tu, tu ne connais rien aux femmes ; elles te tromperaient très-aisément.

ulric, riant.

Qu’en savei-vous? Vous m’avez donc trompé?

ALIX

Certainement. Par exemple, je te trompe en ce moment, car je ris ; cela te fait sourire, et tu ne vois pas que j’ai envie de pleurer... Je parle, je parle pour m’étourdir; mais, si tu n’étais pas là, je ne ferais que pleurer.

ALIX

Alix, n’as-îu pas appelé de tous tes vœux l’heure où nous sommes?

ALIX

Malheureuse que je suis! Cela est vrai! (Elle pleure.) Pardonne-moi, pardonne-moi.

ULRIC

Que je te pardonne, chère enfant?

ALIX

Si tu meurs , je t’aurai tué. C’est moi, c’est ma folle haine qui t’a jeté dans cette entreprise terrible.

ULRIC

Je t’en remercie, ma bien-aimée. Il est vrai, et je m’en accuse, qu’avant d’être éclairé par ta généreuse colère, je n’osais élever ma pensée jusqu’à cette sainte conjuration. Maintenant, que je vive ou que je meure, je laisserai, grâce à toi, un nom que les opprimés prononceront tout bas avec attendrissement, et les tyrans avec pâleur. Merci, mon Alix. Ne te trouble pas, au reste, plus que de raison : j’ai bon es» poir de survivre au comte.

ALIX

L’espères-tu un peu?... Non, tu me trompes, tu ne l’espères pas... O Dieu, si j’avais pu l’oublier!... Il y a dans les faubourgs, sur le bord de l’eau, il y a de petites maisons solitaires au fond des jardins; nous aurions pu vivre là heureux pendant des siècles sans savoir seulement s’il y avait des tyrans dans le monde... Le mal, c’est que nou« ayons demeuré ici, sur cette place, sur son passage... Cette idée se représentait chaque jour; j’avais la tête en feu; mon pauvre cœur est plein de tempêtes. Ulric, j’ai des pensées effrayantes; je ne sais si toutes les femmes sont tourmentées comme moi... Je ne puis te dire toutes mes

pensées; j’en ai de terribles... Toutes les femmes aussi n’ont pas été maudites par leurs mères*

ULRIC

Assez, je t’en prie.

ALIX

Causons gaiement. Te souviens-tu de la soirée où nous nous vîmes pour la première fois?

TJLRIC.

Je m’en souviens. C’était sur les bords du petit lac qu’on appelle la Mare aux Hérons. Le soleil se couchait à droite, derrière le coteau de la Werra. Tu descendais du coteau, donnant le bras à ta mère.

ALIX

Je descendais donnant le bras à ma mère, et toi tu montais dans le même sentier. Comme tu te rangeais dans les vignes pour nous laisser passer, ma mère dit : Voilà un jeune homme qui a du respect pour les vieilles gens; il aura une bonne vieillesse.

ULRIC

Oui; ensuite je m'assis à la place où je vous avais rencontrées, et j’y restai jusqu’à la nuit. Le lendemain, j’eus soin d'y revenir à la même heure. Je vous y trouvai encore. Ta mère me reconnut et me ^alua; mats, toi, tu n’eus pas l’air de me reconnaître. ^

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