AUX
Je n’eus pas l’air de te reconnaître, parce que je t’aimais.
(On frappe à la porte; Alix va ouvrir; entre Mansfeld.)
Mansfeld ! Que Dieu soit loué qui t’amène à temps! C’est pour cette nuit.
MANSFELD
Que Dieu soit loué! (Alix s’est remise au travail.) Quelle ëst cette jeune tille?
ALIX
ULRIC
C’est Alix. N’as-tu pas reçu les lettres ou je te parlais d’elle?
MANSFELD
Je ne l’imaginais pas si jeune.
ULRIC
Elle a le courage d’un lion. Ses yeux bleus éclairent comme le feu du ciel quand elle parle de ses frères.
MANSFELD
Elle est ta femme, n’est-ce pas? Sa mère demeure avec vous?
ULRIC
Sa mère est morte.
MANSFELD
La jeune fille eût mieux fait de rester près de sa mère.
ULRIC
Elle eût mieux fait de rester près de sa mère et de ne pas venger ses frères.
ULRIC
Mansfeld, regarde-la.
MANSFELD
Oui, elle a la grâce et la force; mais je n’aime pas à côté de celui qui marche au martyre une image si douce de la vie.
aux, s'approchant vivement .
Cela serait bon à dire, maître, si je ne devais pas le suivre.
MANSFELD
Bien répondu, ma fille. Votre main. Quel est ce bruit?
(Tumulte d?une foule sur la place. Approche (Tune cavalcade. Le brait cesse tout à aoup, et au milieu du silence on entend un homme siffler une ariette.)
ULR1C.
C’est le comte qui revient de la chasse.
En est-il venu là? Dans sa patrie, dans sa ville natale! Le misérable soufflète sa mère ! Et pas une fenêtre ne s’ouvre pour répondre à son défi de palefrenier! Ulrie, tu t’es trompé. Il est trop tard, ou il n’est pas temps encore.
ULRIC
Les nuées se recueillent avant de lancer la foudre. Patience. (La cavalcade passe devant la maison. Alix s’élance à la fenêtre.) Que fais-tu là, Alix? N’as-tu pas juré d’éviter la vue de cet homme?
ALIX
Je puis le regarder maintenant, puisqu’il va mourir. Je veux le voir une fois.
fJLRIC.
Lève-t-il les yeux? Dis-moi s’il lève les yeux sur toi?
ALIX, à la fenêtre.
Comme il est pâle ! On dirait la statue de son tombeau. Se peut-il qu’il soit si jeune encore ! Il y a si longtemps qu’il fait le mal ! Non, il ne lève pas les yeux ; il joue avec son lévrier; il se retourne sur son cheval... Sainte Vierge ! que] regard ! (Elle se retire de la fenêtre toute tremblante et tombe sur une chaise.)
ULRIC
Chère enfant, cette vue t’a fait mal?
ALIX
Ce n’est rien. J’avais les yeux fixés sur sa housse couleur de sang, quand tout à coup j’ai senti son regard sur moi.
ULRIC
Le regard avec le billet, Alix, il payera tout à la fois.
MANSFELD, qui est demeure pensif,
Ulric, malheur aux peuples qui ne pratiquent pas l’ingratitude! Le père de cet homme avait bien mérité de son pays. Il n’était, comme chacun de nous, que le citoyen d’une ville libre, le plus riche seulement. Dans une année de disette, il épuisa sa fortune à nourrir Nuremberg et toute la Franconie. Sans lui, nos pères à nous seraient morts de faim. 11 vendit toutes les terres qu’il avait en Souabe et en Livonie. Nos pères furent reconnaissants; ils lui donnèrent des privilèges. Ils lui bâtirent ce château d’où le fils exige violemment aujourd’hui tout l’arriéré de notre dette. La reconnaissance des peuples, ami, est un crime envers la liberté. La race des grands citoyens devrait être vouée à l’exil comme celle des criminels. Summa injuria, summum jus. Ce ne sont pas, j’espère, des gens du pays qui servent de courtisans à ce traître?
ULR1C*
La plupart sont des Italiens, des capitaines de sa garde.
MANSFELD
Oui, ce qui l’a perdu, c’est l’Italie. Il a séjourné plus de six ans au milieu de ces pirates beaux-esprits et de ces féroces comédiens que les Italiens appellent leurs princes. Je me souviens de l’avoir vu avant son voyage, quoique je fusse bien jeune alors. Il rougissait comme une jeune fille en nous adressant des paroles gracieuses. Il était frêle et maladif. Un jour il sauva, au péril de sa vie, un enfant qui se noyait dans la Pegnitz ; et, comme la mère lui embrassait les mains sans pouvoir dire un mot, il éclata en sanglots et se sauva en grande hâte. Cela me frappa. C’était une jeunesse qui promettait.
ULRÏC.
Maintenant il fait pleurer les mères et rougir les filles. Quant à lui, c’est un impassible visage que le sang ne tache
pas et que la débauche ne peut rider. Je ne sais si Péelair même d’une dague menaçant sa gorge pourrait creuser un pli sur son masque italien. C’est ce que je verrai, du reste, avant peu.
T MANSFELD
C'est toi qui le frappe?
ULRlC.
C’est moi. Tous nos amis l'ignorent encore. J’ai voulu garder ce secret jusqu’au dernier moment. A sept heures et demie, ils nous attendent dans les ruines de Saint- Étienne pour convenir des mesures suprêmes.
MANSFELD
Le comte est soupçonneux et bien gardé.
ULR1C.
Je le sais. Je sais aussi que son pourpoint est doublé de lames d’acier; mais je garde là-haut, dans une cassette, comme un joyau sans égal, un talisman devant lequel tomberont tous les obstacles. C’est une lettre de notre ancien maître, le docteur Staumer, adressée au comte. Staumer était mourant à Vienne, il y a cinq mois, quand le comte le fit demander instamment. Le comte souffre d’un mal intérieur qui lui ronge la poitrine, et dont son père à été guéri par Staumer. Staumer était un dieu pour lui. J’ai reçu en même temps la nouvelle de la mort du docteur et une lettre par laquelle il me recommande au comte comme le meilleur de ses élèves. Devant le médecin, tu conçois que le pourpoint aux lames d’acier s’ouvrira. Du même coup, je le guérirai de ses maux, et nous des nôtres.
C’est bien, la nuit tombe; n’est-ce pas le moment de votre rendez-vous?
ULR1C.
Oui, partons, (il se retourae vers Alix, qui dort la tête dans »<?■
ALIX. 20
mains). Cette émotion l’a brisée. Hélas! je ne îa verrai plus ni dormir ni veiller.
MÀNSFELD.
Viens.
ulric, regardant Alix avec émotion .
Je rentrerai pour prendre la lettre.
MANSFELD
Tu ferais mieux de la prendre maintenant.
ULRIC
Non, je rentrerai, c’est plus sûr. Allons. (Ils sortent.)
Une salle souterraine dans les ruines du couvent de Saint-Etienne. Plusieurs rangs de stalles en pierre, une chaire adossée au mur en face des stalles. Au-dessus de la chaire un christ sculpté eu demi-relief sur la muraille. Des torches brûlent dans des anneaux de fer scellés aux parois. Une vingtaine de conjurés, quelques-uns masqués, occupent une partie des stalles. Il en arrive de nouveaux, qui prennent place silencieusement après avoir donné le mot d’ordre à un homme qui se tient sur le seuil, une épée nue à la main. Entrent Ulric et Mansfeld.
Quels sont les trois qui ont des capuces blancs comme le tien ? Les autres chefs ?
ULRIC
Oui. Celui qui est le plus près de nous, le plus gros* est le syndic de la corporation des drapiers, maître Heinrich Fritzlar. Nous tenons par lui la bourgeoisie. Il est riche, et il a deux filles d’une grande beauté : à ces deux titres, il est l’ennemi du comte.
MANSFELD
Et celui qui se tient courbé en deux dans sa stalleï
ULRIC
C’est le banquier Munius.
MANSFELD
Un juif!
ULR1C.
Oui, un juif ; mais il hait ie comte, son maître en usur@o ü nous donne tout le quartier des juifs. Le troisième, ce grand maigre, est une espèce d’aventurier qui traîne à sa suite tous les fainéants de mauvaises mœurs. Nous l’avons pour qu’il ne soit pas contre nous. C’est un homme de sac et de corde, bon pour un coup de main. J’espère qu’il se fera tuer avec la plus grande partie de sa bande. lise nomme Ranuce de Byzance.
De Byzance ? Je n’aime point cela. Et quel est ce personnage qui se tient à l’écart et qui a sur les talons deux spectres immobiles ?
ÜLR1C.
Salado, un étudiant, tête à Rêvent, mais cœur loyal. Je ne connais pas ses deux acolytes.
(Tous les conjurés sont entrés. La porte est fermée.)
ULRiC, montant à la chaire.
Amis, s’il y en a parmi vous qui sentent en face de l’heure décisive la faiblesse entrer dans leur cœur, ou le scrupule leur venir à l’esprit, qu’ils le disent ; je jure que leur vie sera respectée. Jusqu’à demain seulement iis seront tenus prisonniers dans cette salle. 11 vaut mieux être faible que traître ; qu’ils y songent : j’attends. (Silence.) Maintenant, au nom de vous tous, moi , votre chef librement élu, je déclare traître quiconque de nous, au moment du danger, parlerait ou n’agirait point, et je, donne pouvoir à chacun de nous de le frapper de mort ccmme traître
ALIX. 2ÎÜ