‹ Scènes et proverbsChapitre 34 sur 37 · LE BARON · texte numérisé non relu

LE BARON

Oh ! quant à ça, ma chère, sans aucun inconvénient, — pour toi, du moins. (Ils traversent le vestibule, suivis du cortège.)

lia llartéei

Dans le jardin. Aspect d’un parc anglais : allées tournantes, pelouses, pièces d’eau Épais bosquets faiblement éclairés par le reflet des lumières lointaines. Air tiède et aromatique d’une nuit d’été.

SUZANNE j un voile jeté sur la tête, entraîne doucement Jeannettê , qu'elle tient par la main .

Viens! plus loin... plus loin encore.,.

JEANNETTE

Mais, mademoiselle...

SUZANNE

Ah! mademoiselle... fi donc!

JEANNETTE

Madame, c’est vrai!... je ne m’y ferai jamais... Mais, mon Dieu! qu’y a-t-il donc? Que me voulez-vous ?

Suzanne, s'arrêtant .

Je veux te dire un secret, Jeannette : écoute ! (Elle lui saisit les deux mains avec passion.) Je suis heureuse!

(Elle l’embrasse, et pleure.)

JEANNETTE

Que Dieu vous entende, chère innocente, qu’il vous entende !

SUZANNE

Il fallait que mon cœur éclatât, vois-tu ! j’étouffais... J’allais mourir, si je n’avais pu dire à quelqu’un : Je suis heureuse... bien heureuse !

JEANNETTE

Mademoiselle !...

SUZANNE

Fa à qui l’aurais-jc dit, si ce n’est à toi, Jeannette T* Que je t’aime! Jeannette, le sais-tu?... Je serais bien in-

La clef d’or. m

gjrate autrement i Depuis près de vingt ans, ne suis-je oas tout pour toi ? T’ai-je connu sur la terre un autre intérêt.' une autre passion que ta Suzanne? Non, rien.... rien! Tvr m’as portée dans tes bras depuis mon berceau jusqu’à me chambre nuptiale... Tu as pris à tâche de remplir toi seule ce vide affreux de ma mère absente... Aussi je t’aime, sois tranquille ! et personne que toi ne devait recevoir mon premier aveu d’amour, mon premier secret de bonheur.

jeannette, avec émotion.

Ma fille, ma Suzanne chérie... merci... merci!

SUZANNE

Et cela, j’ai voulu te le dire ici, à celte place, sous ces . jasmins, près de ce banc que voici... Sais-tu pourquoi?... Assieds-toi, voyons... cela t’aidera peut-être... Te souviens-tu?... — Oh! elle ne se souvient pas ; il n’y a pas encore un an, pourtant, et à moi il me semble que c’était hier !

JEANNETTE

Attendez... attendez donc... »

SUZANNE

La nuit tombait ; j’étais comme me voilà, la tête dans me main, et tellement distraite, que je ne t’avais pas entendue venir. Je tressaillis au son de ta voix. Tu disais: C’est fini.» voilà mon enfant qui m’échappe ! — Je me levai. Tu me fis rasseoir près de toi, et tu repris : Voyons, Suzette. si le cœur t’en dit, ma fille, il faut te marier.

JEANNETTE, HOltf'

Ça vous parut brutal.

SUZANNE

Je t’avoue que cela me parut un peu brutal ; mais jeme demande encore comment tu avais pu deviner ce qui m’occupait l’esprit.

JEANNETTE

Pardi ! la belle malice !

SUZANNE

Enfin, je n’y concevais rien, et je demeurais si confuse, que \u me pris les deux mains dans les tiennes pour me rassurer, en me disant : 11 n’y a pas grand mal à cela, petite ; mais peut-on savoir le nom de ce monsieur? Est-il brun ? est-il blond ? est-il fils de roi ?... 11 n’était pas fils de roi, Jeannette, et il n’avait pas de nom encore : je n’aimais personne... j’aimais, voilà tout. Je ne me reconnaissais plus moi-même. Je n’avais plus dégoût à rien qu’à la solitude èt à la tristesse. J’avais honte de me trouver semblable aux fades héroïnes dont nous avions ri dans nos lectures de l’hiver. Cependant je m’abandonnais à ce charme, — qui m’humiliait, mais dont j’étais enivrée. — Je suivais, par habitude, le cours ordinaire de ma vie, mais sansrien voir, sans rien entendre de réel. J’étais sans cesse comme assoupie dans des visions qui me parlaient, et auxquelles je n’osais répondre. Je les venais chercher dans l’ombre de ces retraites... — Quelquefois, comme m’éveillant tout à coup, j’étais saisie d’une douleur sans cause; je pressais contre mon front brûlant le bouquet que je venais de cueillir, et je l’arrosais de mes larmes.

JEANNETTE

C’était dangereux, ça, madame. Je me rappelle bien, 'maintenant. C’est moi qui fixai vos idées.

SUZANNE

Won Dieu ! elles étaient bien fixées sans toi, va, ma pauvre Jeannette! Au reste, je ne te le cachai pas... je te confessai qu’au milieu de ces songes, et parmi ces fantômes dont j’étais assiégée, il en était un que je craignais plus que les autres, et que j’évoquais cependant plus souvent. Ses traits... à quel souvenir ou à quel pressentiment les

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avais-je empruntés?... ses traits respiraient une sorte d’orgueil soucieux que ma présence changeait en tendre sourire... ses yeux semblaient promettre tout ce qu'un, femme peut souhaiter dans son ami, dans son maître, dans son epoux... l'honneur, le génie, la bonté! — En même temps, il semblait, et j'en étais ravie, ressentir quelque amer chagrin, — dont je le pouvais consoler... Il s'approchait... sa main touchait la mienne, et je sentais mon cœur se fondre... mon âme me quitter. — A ce récit, à ce portrait que je te faisais, tu répondis: C’est bien, mafiiîe; c’est bien ! mais prions Dieu maintenant qu’il nous l'envoie tel que tu le rêves ! — Eh biqn, tel que je le rêvais, Dieu me l’a envoyé! Ce songe divi-. ^fantôme adoré, il est là, — vivant! — Il m’aime ! il est mon époux !... Voilà ce que je voulais te dire, à toi, et à tous les autres complices de mon rêve, à ces arbres, — à ^es fleurs, — à la nuit... aux étoiles.... Oh! que cette nuit est Pelle ! comme le ciel est radieux, regarde !... que de parfums dans l’air ! Que Dieu est boni... et que je t'aime, Jeannette/

JEANNETTE

Oui... oui... que je t’aime, Jeannette ! Me voilà bien fière, ma foi !

SUZANNE

J’ai une peur, ma fille, — c’est de n’être pas digne de lui,

JEANNETTE

Allons donc !

SUZANNE

11 a le cœur d’un lion, Jeannette! Je me suis fait conter son histoire d’Afrique par cet officier qui était à table près Cl ma tante... M. George; deVernon ; c’est ce jeune homme, tu sais, dont monsieur... dont Raoul a sauvé le frère...

JEANNETTE

A propos, je voulais vous demander, est-ce qu’il 5, (té militaire, M. Raoul?

JT

SUZANNE

Mais non, justement... voilà ce qu'il y a d'admirable?-» il allait voir e s Afrique M. de Vernon, un ami de cullége... il le trouve partant pour une expédition, une razzia, je ne sais quoi... il le suit en amateur, par partie de plaisir... c’est inouï, ce courage des hommes ! — Ils arrivent dans les montagnes, et ce fut là qu’ils rencontrèrent les ennemis, — M. de Vernon, blessé et renversé de cheval, voyait Km jeune frère — qu'il adore, à ce qu’il paraît — se débattre contre une douzaine d’Arabe3,il crie: — A moi, Raoul! Raoul était vingt ou trente pieds plus haut... un talus de rocher presque à pic les séparait... il lance son cheval, et il descend... non* il tombe comme la foudre! La tête vous tourne d’y penser... Enfin, il les sauva tous deux. — Mademoiselle! mademoiselle! — me disait M. de Vernon, — ce jour- là j’ai vu un miracle, — j’ai vu un dieu! — Et quand je songeais, Jeannette, que j’avais là, frôlant ma robe, humblement agenouillé à mes côtés, presque à mes pieds, — cet homme vaillant, — cet homme terrible!... Oui, je l’aime, cela est bien vrai!

JEANNETTE

Rien de mieux... est-ce que je m’en plains? Seulement , croyez-en votre vieille Jeannette, je vous en supplie, madame, — aimez-ie aussi fort qu’il vous plaira, — mais ne le lui dites pas, — au moins comme vous venez de me le dire.

Oh! grand Dieu! quelle idée! comment veux-tu que j’ose?... je le connais à peine. Cependant, nous voilà mari et femme... n’est-ce pas un peu singulier, Jeannette? Mais aussi — quelle fête dans cette intimité croissante, qui soulèvera chaque jour an coin de notre voile, nous découvrant peu à peu l’un h l’autre, et nous rapprochant plus étroitement jusqu'à ce que nous n'ayons plus à nous

LA CLEF D’OR

deux qu’une pensée et qu’une âme!... Pour moi, je suis bien certaine que ce doux avenir, qui commence dès cette heure, ne m’apprendra de lui rien que je n’aie deviné, rien qui ne justifie son triomphe et mon cher esclavage... Luimême... — ne vas-tu pas me juger bien orgueilleuse? — il me semble que je lui tiens en réserve au fond de mon cœur plus d’une bonne surprise, et qu’en lui ouvrant le livre de mon âme je lui enseignerai à estimer son choix au delà de son attente!...

JEANNETTE

A la mairie et à l’église, je l’ai trouvé un peu froid.

SUZANNE

Froid? Tu es étrange, Jeannette. — N’aurais-tu pal voulu qu’il se mît à pleurer comme une femme ! — Dis 1a vérité, tu es jolouse de lui !

JEANNETTE

Eh bien, oui, — mais... chut! chut! madame!

(On entend un bruit de voix et de pas qui se rapprochent.)

Sauvons-nous!... (Elle lui prend le bras.)

UNE voix, à quelque distance*

Quel âge a-t-elle ?

Dix-neuf.

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