UNE AUTRE VOIX
SUZANNE, bas , avec vivacité
C’est lui — et M. de Vernou l
JEANNETTE
Allons-nous-en... venez!
SUZANNE
Non, nun, écoute.
une voix.
&ile est ravissante.
SCÈNES ET proverbes;
l’autre.
Oui.
JEANNETTE
Partons, partons. Ils viennent par ici*'
Jeannette... ils parlent de moi... peut-être. Oh! que ie voudrais!... est-ce qu’il y aurait bien du mal à cela?... c’cse mon mari enfin! Je t’en prie... là, derrière ce massif, — suis-moi... (Elle l'entraîne.)
lie Marié*
RAOUL D’ÀTHOL, GEORGE DE VERNON ; ils marchent lentement, se donnant le bras*
GEORGE
Mais qu’est-elle donc devenue ?
RAOUL
Je ne sais... comme on a mis des tables de whist, lien ne presse... d’ailleurs j’ai dit à Lhermite de m’avertir dès qu’elle serait rentrée... Ah çà! est-ce par discrétion que tu nous quittes sitôt?
GEORGE
Par discrétion — et par nécessité. Mon congé expire OJ matin. A quelle heure passe le premier convoi ?
RAOUL
L cinq heures. Promets i.^ui au moins devenir cimier avec moi cet automne, dans deux ou trois moi».
LA CLEF D’OR
GEORGE
Cet automne? Je n’aurai garde... Tu me prendrais en grippe. Il n’est pas que tu ne te sois trouvé quelquefois en tiers dans un tête-à-tête amoureux: je te prie de me dire s’il y a dans la vie une situation plus gauche et pius haïssable à la fois.
RAOUL
Il revient d’Afrique, ce pauvre George! Je te dirai , mon ami, qu’un tête-à-tête de trois mois, dans nos mœurs françaises, passe pour un divertissement suffisant ; qu’il tourne même à la monotonie, et qu’un ami ne faitaue son devoir en venant l’interrompre.
GEORGE
Cordieu ! moi, si j’avais une femme comme la tienne, je crois que je m’enfermerais avec elle dans une tour!
RAOUL, gravement •
Obscure?
GEORGE
Non, mais inabordable, au moins.
raoui4
Ce serait un mode de suicide comme un autre... Assiedstoi un instant... Çasentbonici. (Ils prennent place sur le banc.) Eh bien, mon George, tu la trouves donc à ton gré, ma femme?
GEORGE
Écoute, et ne ris pas de moi : le jour où tu sauvas la vie de mon frère, j’adressai à Dieu une prière, — une prière de soldat, une de ces prières émues, Raoul, qui, plus souvent qu'on ne le croit, jaillissent de notre cœur aux heures de danger et de combat, d’agonie ou de victoire : je suppliai Dieu ardemment de prendre pour lui ma dette et do t’accabler de bonheur.
Raoul, lui touchant légèrement la main,
Tu cs jeune, toi.
GEORGE
Comme nous sommes, nous autres, mauvais juges des vrais biens de ce monde, je laissais à la Providence le soin de donner un nom précis à l'objet du vœu que je formais pour toi... Eh bien, mon ami, il n’y a qu’un instant, dans cette grande église d’une si religieuse beauté, — lorsque vos deux mains se sont unies à jamais, je ne sais quel trouble extraordinaire m’a soudain pénétré : mes yeux se sont emplis de larmes ; j’ai éprouvé un attendrissement presque surnaturel ; je tremblais de joie; quelque chose me disait que j’étais exaucé et que ma dette était payée !
raoul, froidement.
Hon !... tu devrais te marier, sais-tu, avec ces idées-là ?
GEORGE
Avec ces idées-là, au contraire, je ne dois point me marier, à moins que ta femme n’ait un double quelque part, ce que je n’espère pas.
RAOUL
Ah çà, mais qu’est-ce qu’elle a donc de si original, ma femme?... car enfin elle est bien, elle est gentille, cela saute aux yeux ; mais, en vérité , l’enthousiasme est de trop.
GEORGE
Allons! pas de fanfaronnade avec moi, Raoul ! avoue, — je trouverai cela tout simple, je t’assure, — avoue que tu dores cette enfant.
RAOUL
George! ai -je donné devant toi, cette après-dînée,’ des signes de folie?
GEORGE
Bah! tu l’aimes, je suppose, puisque tu l’épousesl
RAOUL
Décidément, d’où sors-tu, toi? d’où tombes-tu? de quels
LÀ CLEF D’OR
bords ignores? de quelle région fabuleuse et primitive? car f Afrique elle-même ne suffit plus à m’expliquer cette confusion d’esprit où je te vois, ces propos bibliques, — ces termes alpestres, — cette morale fossile — dont tu t’obstines depuis un instant à surprendre mon oreille! Que diable! mon cher, l’Arcadie n’est plus! Daphnis est mort!... Quand tu me feras des yeux terribles, George!... ce n’est pas moi qui l’ai tué, mais il est mort.
george , avec impatience.
Enfin, pourquoi t’es-tu marié, si tu n’étais pas amoureux?
RAOUL
Mais, je me suis marié justement parce que je n’étais pas amoureux, mon cher commandant; parce que je ne dois plus l’être désormais ; parce que l’amour, ou ce q u’on nomme ainsi, n’a plus dans son grimoire un mot, un chiffre, une note que je n’aie déchiffrée à satiété; parce qu’enfin j’ai trente ans, et qu’un vieux garçon ne joue pas dans le monde un personnage bienséant... Ne te récrie pas encore... réserve tout ton courage et toutes tes imprécations pour ce qu’il te reste à connaître. Il y a trois mois, je visitai, pour la première fois de ma vie, ma terre de Vouzon, à quelques lieues d’Orléans. Comme nous cheminions, Jean Bailly, mon fermier, et moi, de clos en clos et de pacage en pacage: — Quel est donc, dis-je à Jean Bailly, ce joli château que j’aperçois là-bas? — C’est, me dit-il, le château du Chesny. — Et quel est, repris-je l’instant d’après, ce bois de haute et basse futaie qui enchante mon regard et qui borne ma terre de tous côtés? — C’est, répondit Jean Bailly, le parc du Chesny, et tout ce que monsieur aperçoit à perte de vue appartient de même au château. — Ah! et le château lui-même, dis-je alors, appartient sans doute au marquis de Carabas? — Non, monsieur, riposta gravement Jean Bailly, c’est à mam’zelle Suzanne d
Chesny... Puis il ajouta en fermant une paupière d’un air madré: Il y a là dedans de fameuses chasses, sans compter ringt bonnes mille livres de rentes, nettes comme l'œil.-. Ah! elle ne mourra pas fille, celle-là, j’en réponds!... Et Jean Bailly, appuyant son index sur son nez, termina par un nouveau jeu de paupière cette discrète insinuation. Tel fut, mon ami, le prologue de ce petit drame pastoral dont tu viens de parapher le dénoûmcni.
GEORGE
Tu ne me persuaderas pas qu’en épousant mademoiselle du Chesny tu aies consulté uniquement ces misérables considérations !
RAOUL
D’abord, mon cher, je songeais à me marier, et mon fermier ne fit que livrer à mes méditations un but déterminé. Ensuite, je te prie de croire que si j’avais trouvé dans mademoiselle du Chesny une fille idiote ou contrefaite, M. Jean Bailly en eût été pour ses frais d’imagination ; mais, loin de là, je vis en elle une personne d’une attitude convenable en société, d’une mise décente, d’une élocution supportable, et je sentis qu’il m’était possible de concevoir pour elle l’affection calme et solide qu’un homme d’honneur doit à la mère de ses enfants.
GEORGE
N’importe 1 iu lfas trompée... ce n’est pas bien!
RAOUL
Et en quoi l’ai je trompée, commandant?
GEORGE
Penses-tu donc que cette enfant — dont ta viens de faire un portrait presque injurieux, par le ciel! cette enfanz, modèle charmant de distinction et de simplicité, d’élégance naïve, denracieux abandon, — penses-tu quelle n'attende
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de toi rien autre chose que cette solide affection dont tu parle»
RAOUL
Et que veux-tu qu’elle attende, cher ami? Suzanne a été élevée en ménagère de province, et ce n’est pas ce qui m’en plaît le moins. Le mariage pour elle est le mariage ; un chat est un chat, et un mari est un mari, — rien de plus.
GEORGE
Mais elle n’a pas vingt ans ceLo ménagère ! mais elle a dans les yeux la vive flamme de la jeunesse ! Et quelle est la jeune fille, surtout nourrie dans les loisirs du luxe, qui n’a pas bâti au sein des nuages son palais nuptial!
RAOUL
Et quand cela serait?... Devais-je, moi, à cause de cette perversité que tu prêtes aux demoiselles, consumer me» jours dans un éternel célibat?
GEORGE, se levant brusquement.
Ah ! (Raoul, au même instant, se baisse et semble chercher quel» que chose avec attention.) Qu’as-tu donc perdu?
RAOUL
Rien... rien... Ah! la voici! — Tiens! vois, — si tu peux voir : c’est un bijou microscopique, une petite clef d’or ; ma femme m’a donné ça ce matin en grande cérémonie et en grand mystère... il paraît que c’est très-précieux. Je me serais passé du cadeau. Tout ce qui est niais m'importune.
CEORGE
Tiens, Raoul, je vais te dire adieu