R 9UL
Eh ! de quel ton tu me \ ries ! Sommes-nous fâchés. George ?
SCÈNES ET PUOVERBESw
GEORGE
Non; mais lu me fais souffrir. Voilà quinze ans que tu es le plus cher de mes amis, Raoul... tu as encore resserre cette vieille fraternité par un acte généreux qui t’a rendu maître de ma vie... eh bien, je crois que j’oublierais tout, — oui, ton sang même répandu pour moi, — si je t’entendais plus longtemps traiter les sentiments les plus nobles... que dis-je? l’honneur même de ta jeune épouse, avec cette affectation de belle humeur, avec cette outrecuidance de libertin .
RAOUL, ricanant.
Oh! oh!... ces militaires, vraiment, ont de la poudre dans le sang, — et leurs paroles sentent l’acier 1
george.
Adieu !
RAOUL, le retenant avec force et baissant la vois.
Avant de partir, George , laisse reposer un moment ta main sur mon cœur; près de cette main loyale, il me semble qu’il va reprendre un peu de chaleur et de jeunesse!
GEORGE
Que dis-tu ?
RAOUL
Aime-moi toujours. Je suis un malheureux, mais non un infâme. Ce langage, qui t’offense si justement, voilà longtemps déjàqu’il m’estdevenufamilieretcomme naturel, voilà longtemps qu’il sert de masque insolent au désespoir dont ma vie est rongée; mais jamais plus qu’à cette heure je n’eus besoin de feindre, car c’est la mort elle-même quA est là! (Il frappe sa poitrine.)
GEORGE
Mon Dieu ! quel fatal secret me caches-tu donc?
RAOUL, d'une voix brisée .
Aucun... rien ! J’ai vécu, voilà tout. Je voudrais que
LA CLEF D’OR
quelque malheur horrible eût fondu sur moi, je lutterais, — je combattrais, — je serais plein de courage!... Mais non: je succombe à un mal sans nom et sans remède; on ne refait point le passé, et c’est le passé qui me tue ! j’ai mené ma jeunesse sans frein à travers un monde sans Croyances, — pas davantage, mon ami, et voilà où je suis arrivé.
GEORGE
Tout cela est singulier pour moi, et j’ai peine à te com® prendre!
RAOUL
Ah ! c’est que, depuis le collège, notre point de départ commun, nous avons suivi deux chemins bien différents : tu as assujetti ta vie à la sainte obligation d’un devoir fixe; d’une discipline — telle quelle... et moi, au contraire... Mais il faut que tu me dises d’abord si tu te souviens de ce que j’étais il y a douze ans.
GEORGE
Ce que tu étais, Raoul? Tu étais ce que je te retrouve depuis un instant, une noble, une ardente intelligence , — une âme fière, aimante, exaltée, capable de tous les dévouements et digne de toutes les tendresses!... *
RAOUL
Non, non... je ne t’en demandais pas tant... mais ton souvenir, tout partial qu’il est, m'atfest 1 qu'il existait alors en moi des germes heureux, qui, se développant à l'abri d’une règle quelconque, promettaient à mon avenir quelques talents ou quelques vertus... Ce fut l’oisiveté qui s’en empara, et tout fut dispersé, — éparpillé aux quatre ven? du ciel! — Je n’ai pas l’intention, George, de te conter l’histoire triviale d’un débauché, ni de t’apprendre les résultats "ulgaires d’une jeunesse inoccupée et dissolue: je voudrais seulement te faire toucher du doigt lu caractère particulier — et funeste — uu’imprime à une teiie exis
soc
tei e l’époque où nous vivons. — Je crois qu’il faudrait rc uonter jusqu’au chaos confus qui servit de transition r uC âges modernes pour rencontrer un temps où l’on ait, comme dans le nôtre, méconnu la loi providentielle qui domine tout notre monde moral et intellectuel : je veux dire l’autorité, le frein, la croyance. Tu l’as remarqué sans doute : les ressorts de notre âme et de notre esprit, pour se tendre jusqu’à la vertu ou jusqu’au génie, ont besoin d’une certaine compression supérieure, qui ne leur a jamais* manqué tant qu’aujourd’hui. — Nous avons certes les mêmes facultés qu’avaient nos pères, mais les mobiles nous font défaut. Aucun souffle constant n’enfle nos voiles. Nous courons même fortune qu’un vaisseau abandonné, dont le gouvernail et les agrès, tout entiers encore, cèdent aux caprices changeants et parfois contraires des vagues et du vent. Ainsi ces instruments de force et de salut dont il fut doué ne servent plus qu’à sa perte; ainsi nous allons également aux mauvaises aventures, — le vaisseau sans pilote, et les hommes sans Dieu ! — C’est la liberté 1 dit-on; soit... mais c’est la liberté d’un aveugle.
GEORGE
Oui, le crime de ce temps-ci est d’avoir compromis jusqu’à ce nom sacré.
RAOUL
Sans doute, et je vois que nous nous entendons encore tous deux, George. Va ! je n’ai pas la faiblesse trop commune à présent, de répudier, par haine de la licence, la liberté elle-même et ses mâles bienfaits ; mais je n’ai pas non plus le stupide orgueil, tout aussi commun par malheur, de repousser comme autant de féodales servitudes toute foi, toute règle, toute discipline moralev depuis la croyance en Dieu jusqu’au respect de sa mère ou de sa patrie !... Les fous ! ces sentiments, ces devoirs, ces jougs’ éternels qu’ils secouent et qu’ils ébranlent, sont les condi-
LA CLEF D’OR
tions mêmes de notre force, — les leviers élémentaires de la grandeur humaine : ils prétendent briser nos entraves.., ils brisent nos racines ! — Tel est enfin ce monde où j’ai vécu; et, si haut que je le condamne, j’ai vécu de sa vie, je me suis imprégné de ses poisons. Dans ce monde-là, George, il n’y a qu’un moyen de soustraire au tourbillon nos plus nobles facultés, de leur conserver quelque intégrité et quelque énergie : — c’est le travail. Ce devoir individuel qu’on se crée ne remplace pas assurément ces grands devoirs essentiels et communs à tous, dont la contrainte féconde pouvait seule mûrir l’héroïsme ou le génie; mais encore il fait subir à notre âme et à notre intelligence une concentration salutaire; et, s’il n’en élève jamais bien haut la puissance, il les préserve au moins d’une décomposition absolue. — Eh bien, aucun devoir, aucun travail n’a sauvegardé ma jeunesse; et l’oisiveté, mauvaise dans tous les temps, est mortelle dans le nôtre. Voilà ce que j’ai voulu te faire entendre, George; et, si honteux que je sois de cette longue phraséologie, je ne la regrette point, si elle a pu te donner une idée de ma misère, — une excuse de mon avilissement.
GEORGE
Tu peux te calomnier à ton aise ; tu sais que je ne te croirai pas. Non ! ce n’est pas une âme énervée qui se juge elle-même avec cette rigueur! ce n’est pas un cœur perverti qui peut s’élever jusqu’au dévouement surhumain dont tu m’as donné la preuve !
RAOUL
Tu te méprends : si tu veux me passer cette comparajsco épique, je vois, comme l’archange maudit, la profondeui de ma chute ; mais je ne m’en relève pas pour cela. Je mo juge, mais je ne m’amende pas. Ton amitié, nos souvenirs ae jeunesse, ont provoqué de ma part un accès de franchise ; je t’ai dévoilé ma plaie, mais je la garde toujours
aussi incurable. Passé cet instant, je redeviens ce que j'étais. Mes paroles comme mes actions vont îeprendre malgré moi l’empreinte maussade du dégoût, de la lassitude et de l’orgueil. — Quant à ce prétendu trait de dévouement, ta t'estimerais moins si tu savais à quelle période de ma vie il s’attache... Quand je me trouvai au milieu de la pente déplorable de ma jeunesse, j’eus comme un moment de réveil ; c’est une pause, une station habituelle dans les existences les plus dissipées. — J’eus horreur de ma faiblesse, de ma décadence. Je me méprisai. Une sorte de fureur me saisit ; je me sentis capable de remonter le chemin de l’abîme et de me reconquérir moi-même par un effort de désespoir. Je cherchai alors autour de moi quelque action héroïque à entreprendre, quelque grande abnégation à souffrir, quelque martyre à affronter!... Mais le souffle du siècle a desséché toutes les sources vigoureuses où pouvaient se retremper les âmes : quand aucune foi ne survit, le sacrifice ne sait plus où se prendre! les vieilles routes du sublime ne mènent plus qu’au ridicule. C’est ce que je fus contraint de reconnaître après m’être nourri des projets les plus extravagants ; mais j’étais encore possédé de cette folie quand je te rejoignis en Afrique; tu peux comprendre dès lors que mon saut périlleux, dont tu fais tant de bruit, avait tout au plus le mérite des culbutes chevaleresques par lesquelles don Quichotte, lur la Roche-Pauvre, étonnait la pudeur de Sancho.
GEORGE
Tu fis, quoi que tu en dises, une action magnanime qui eût dû te remettre en paix avec toi-même.
RAOUL
Nullement. J’aurais eu besoin, pour me racheter, d’un devoir plus grand, et surtout plus continu. La société ne ne m’en offrit pas l’occasion, ou je ne sus pas la saisir.
LA CLEF D’OR
Bref, après quelques mois de ces vaines agitations, je m’abandonnai de uouveau. Je descendis avec insouciance les derniers degrés d’une vie de désordre Maintenant, ces tempêtes qui du moins témoignaient encore d’un reste de force et de vertu, ces combats ont cessé ; toute lave est refroidie; toute flamme est éteinte : — je suis tranquille.
(Il demeure sans parler, le front dans sa main.)
george, après un tiilence .
Remets-toi... On vient... J’ai entendu marcner.
RAOUL, se lisant.
On me cherche, je pense... (Il écoute.) Mais non... tu te trompais... Cependant mon absence a été longue... M’oublie-t-on déjà?... Que m’importe? Encore deux mots, George : je viens de te dire mon histoire et celle de bien d’autres; mais il y manque un trait... Tu m’as demandé pourquoi je me mariais . Eh! mon Dieu! c’est une expérience suprême que j’ai voulu tenter. Le mariage m’est apparu comme un dernier moyen de rajeunissement et de salut. J’ai rêvé le baptême dans une onde vierge; j’ai cru qu’au pur contact a’ un cœur innocent je sentirais mon sang se renouveler et mon âme revivre. Pour tout dire enfin, j’ai espéré que des émotions vraies et simples, puisées au sein même de la loi morale, pourraient encore laver mes flétrissures et ressusciter en moi les germes divins.
GEORGE, avec inquiétude •
Eh bien î
RAOUL
Eh bien, que veux-tu? Suzanne est une honnête enfant, douée de beauté, digne d’amour ; mais elle n’a pas, dans sa grâce mortelle, la puissance qu’il eût fallu pour effacer les moindres traces de nio*: passé... Hélas! loin de là, elle réveille mes plus méchants souvenirs, qui se dressent contre elle-même. Chacun de ses gestes, chacun
de ses traits, chacune de ses expressions familières, — pauvre fille ! — me rappellent... qui?... je n’ose le dire; — mais enfin il semble qu’un esprit malfaisant me souffle à l’oreille d’odieuses comparaisons, d’importunes ressemblances, qui ne me laissent plus voir en elle qu’une froide copie empruntée à, dix autres... une femme après des femmes... Ah ! tu t’indignes de celaï
GEORGE
N’en parle plus. Dis-moi seulement si ce mariage enfin, cette union sous l’œil de Dieu, cette cérémonie qui m’a attendri jusqu’aux larmes, n’a produit sur toi aucune impression.
RAOUL, qui a repris son ton habituel de froid sarcasme
Je te demande pardon, mais pas celle que j’attendais. D’abord, quand ce magistrat que l’embonpoint vulgarise a serré nos liens de sa grosse main potelée; plus tard, lorsqu’au pied d’un autel désert, en face d’un sanctuaire vide, ce prêtre, incrédule comme moi, m’a béni de son geste routinier... je t’avoue que je me suis demandé quelle comédie je jouais avec ces messieurs; et que j’ai eu peine à réprimer, sous un air de gravité solennelle, le fou rire qui me tenait à la gorge!... La foi, — mon cher, — la foi n’y est pas ! Je n’avais pas réfléchi à cela ; j’y renonce. — Allons, George, adieu. Voilà deux heures qui sonnent. Une plus longue disparition ferait jaser les grands parents. 11 y a deux ou trois galbes précieux parmi les grands pa« rents, as-tu remarqué?... Voyons, adieu.
GEORGE
Adieu. Je ne sais lequel de vous deux est le plus à plaindre.
RAOUL
Franchement, je crois que c’est moi. — Ces horreurs
LA CLEF D’OR
sont lettres closes pour cette enfant, et on ne se tour-» mente nas de ce qu’on ignore,
GEORGE
Promets-moi de m’écrire la suite de tout ceci; car je t’aime, malgré tout.
RAOUL
Merci, George. — Mon Dieu! oui, je t’écrirai; mais i! rfy aura pas de suite. Quelle suite veux- tu qu’il y ait?... Ça finit là. — Bonsoir!... A Fontainebleau, n’est-ce pas?
(Ils se serrent la main. George disparaît dans l’avenue ; Raoul se dirige vers la maison.)
chambre nnptâalé*
Une porte au fond ; deux portes latérales. — Suzanne est debout près de la cheminée : sa toilette est entière, moins la couronne et le voile. Une d s portes latérales est entr’ouverte. Suzanne sourit et fait de la main un signe d’amitié a quelqu’un qui disparaît par cette porte et la ferme aussitôt. La jeune femme, demeurée seule, cherche dans une coupe, parmi des bijoux suspendus à une châtelaine, \ïne petite croix, qu’elle baise à plusieurs reprises. — Un léger coup frappé à la porte du fond parait lui causer une certaine alarme qui se trahit par un pli des sourcils. - La porte s’ouvre après un intervalle, et Raoul entre. — Comme il s’avance vers elle, Suzanne, les yeux baissés, recule de quelques pas, comme par un mouveme-at involontaire. — Raoul s’arrête, et dit avec une douceur suppliante ï
Suzanne... me fuyez-vous?... Avez-vous peur de moi!
Suzanne, relevant la tête et le ngarâarti
Non.
RAOUL
Je le crois... C’est à moi seul de craindre, en effet ! Tant de jeunesse m’humilie; tant de beauté m’inquiète! — Je
serai jaloux, Suzanne! — Comme elle me regarde!... (Il lui prend la main.) Vraiment, vous êtes pâle, et vous tremblez, chère enfant.
SUZANNE
Ce n'est rien.
(Il la conduit lentement vers un divan qui occupe tout un côt^ de
la chambre ; il s’arrête par intervalles pour lui sourire. Suzannt
s’assied ; il se place auprès d’elle.
RAOUL
Vous êtes ma femme devant Dieu et devant les hommes, Suzanne ; mais, devant votre cœur, suis-je votre époux? dites-moi.
UZANNE
Et vous, monsieur, m’aimez-vous?
RAOUL, souriant toujours.
Quoi! madame!... êtes-vous encore si modeste ou déjà si défiante ? Hélas ! il ne faut qu’un instant pour prendre vos douces chaînes; mais toute la vie d’un homme s’épuiserait à vouloir les rompre.
SUZANNE
Cela signifie-t-il que vous m’aimez, cette phrase ?
Raoul, la regardant avec un peu de surprise.
Étrange enfant!... Oui, je vous aime, et plus que je ne le croyais possible.
SUZANNE
Mais pourquoi ce sourire ?... Ne pouvez- vous me le din sérieusement ?
RAOUL
Sérieusement et tendrement, coquette fille, je vous aime!
SUZANNE
C’est bien. Vous êtes poli, du moins. J’ai voulu voir de quel front un homme savait mentir. — Quittez ma main,
LA CLEF D’OR
je VOUS prie. Raoul se lève lentement, en fixant sur elle un regard le colère ; elle reprend :) Ah ! voilà votre masque tombé, monsieur, et je ne vous connaissais pas ce visage-là.
raüul, violemment .
Vous êtes folle?
Suzanne, douce et triste.
Oh! non, rassurez-vous. Jamais je ne fus si raisonnable de ma vie. — Soyez, je vous prie, aussi calme que je m’efforce de l’être. — Raoul, j’ai entendu, il y a une demiheure, dans le jardin, toute votre conversation avec votre ami. Dieu sait que je ne croyais pas cette indiscrétion aussi grave que l’événement la devait faire. Je ne cherchais point la triste lumière que vous avez fait naître dans mon esprit. Peut-être dois-je regretter de l’avoir acquise ; mais enfin il n’est plus en mon pouvoir de la repousser, et rien n’égale le mépris que j’aurais pour moi-même, si ma conduite, après un tel enseignement, ne s’écartait pas de la soumission que je vous avais promise dans mon ignorance.
RAOUL se promène avec agitation dans la chambre , faisant de temps à autre une pause devant Suzanne .
Parlez! quels sont vos projets ?
SUZANNE
Je suis peu au courant des lois : veuillez me répondre avec franchise. N’y en a-t-il pas quelqu’une qui puisse défaire des liens aussi légers que le sont les nôtres ? et est-il permis d’y recourir sans déshonneur?
RAOUL
Je suis moi-même fort ignorant là-dessus: tout ce que je puis vous affirmer, c’est que la moindre démarche dans ce sens serait un scandale irréparable.
SUZANNE
Et cependant ce mariage est une déris;&n; ce mariage
est nui-
RAOUL, s'arrêtant brusquement devant elle .
Qui est-ce qui vous a monté la tête? voyons ! Qui vous & soufflé ces idées, ces paroles inexplicables ?
Suzanne, avec la même gravité lente et douce*
Tenez, Raoul, vous m’avez mal jugée, — en plus d’un point, je crois. Mon cœur est jeune, il est né d’hier, cela est vrai; mais, pour le reste, vous m’appréciez trop bas. — Vous avez beaucoup d’orgueil : votre entretien avec M. de Vernon vous semble d’une nature si supérieure et tellement disproportionné avec l’intelligence d’une femme de mon âge, qu’il faut, à votre avis, qu’un interprète m’en ait fait saisir la hauteur ? — Je vous assure que cela n'a pas été nécessaire : j’ai fort bien compris toute seule. — Je ne suis pas non plus si étrangère à la vie et au monde que vous vous le figurez.
raouu
Ah!... et quelle est la fée qui vous a si bien et sitôt instruite?
SUZANNE
La fée, puisque ce mot vous plaît, — vous l’avez vue souvent près de moi, sans la remarquer probablement.
RAOUL, dédaigneux.
Une domestique?
SUZANNE
Rien de plus. Cette domestique, — que j’estime et que je respecte plus que bien des maîtres, m’a élevée, à défaut de ma mère. Je dois peut-être à son sens droit et à sa rude tendresse plus de maturité et de résolution qu’il ne vous convenait d’en trouver chez moi. — Ensuite, voilà plusieurs années déjà, par malheur, que je suis maîtresse de maison; et, quoique l’on n’apprenne à ce métier-là rien de bien merveilleux, l’esprit d’une fille y contracte cependant des habitudes sérieuses qui le tirent un peu. de
LA CLEF D’OR
ses langes. On réfléchit à travers les rêves de son âge. et on prend des idées vraies sur bien des choses... Vous paraissez étonné de mon langage ?... Quelle singulière opinion avez-vous donc de nous ?... îl n’y a guère de jeune fille, narmi celles que vous renvoyez si fièrement à leurs chiffons, qui ne fût capable de vous dire ce que je vous dis là, si elle Dosait, — et de souffrir ce que je souffre, — si Dieu le lui infligeait.
RAOUL, avec plus de douceur.
Suzanne! raisonnons un peu, je vous prie. A votre âge, on exagère tout. Supposons que dans cette fâcheuse conversation, qu’un hasard très-innocent vous a livrée, supposons que je n’aie moi-même rien exagéré; que l’entraînement des paroles, l’humeur du moment ne m’aient pas jeté bien au delà de ma pensée et de la vérité, — prenant tout au pied de la lettre enfin, — croyez-vous être victime de quelque malheur exceptionnel et monstrueux ? Si vous le croyez, cela marque une lacune assez grave dans votre expérience. — Une jeune fille pleine d’illusions et un homme qui n’en a plus sont les deux termes fort ordinaires du mariage, surtout dans la condition où nous sommes nés. On considère même, avec quelque apparence de raison, cette différence d’âge et de sentiments comme une garantie de bon augure; on s’imagine qu’un homme éprouvé et mûri apporte dans la barque d’un jeune ménage un contre-poids utile, une sorte de lest indispensable.
SUZANNE
Si ces dispositions morales, qui sont les vôtres, ont un' valeur si généralement goûtée, pourquoi donc les déploriez-vous, il n’y a pas une heure, avec tant d’amertume?
Raoul, avec dépit.
Vous avez attribué âmes paroles, je vous le répète, une importance qu’elles n’avaient pas..- mais l’impression est
produite, et je vois Rien que vous la garderez, quoi que je tasse .. Je voudrais, au moins, que vous fussiez bien convaincue qu’il ne vous arrive rien de particulier, — que vous n’êtes point tombée dans un piège extraordinaire, et que mutes les jeunes filles de la terre, — toutes vos amies, si vous pouvez avoir des amies avec un caractère comme celui-là, sont exposées au même désastre!... (Suzanne sourit.) Vous riez, madame?
SUZANNE
Je ris parce que vous vous fâchez... autrement, je n’en ai pas envie, je vous assure.
RAOUL hausse les épaules d'un air d'humeur , reprend sa promenade9 et ajoute:
Bref, le monde est ainsi fait : vous ne le changerez pas!
SUZANNE
Je vous demande pardon : en ce qui me concerne, j’y changerai quelque chose.
RAOUL
Ce n’est pas ce que vous ferez de mieux, permettezmoi de vous le dire... Le bon goût et même le bon sens, familiers à votre sexe, sont ici pour être consultés... Toutes les jeunes mariées qu’il y a ont eu, comme vous, leurs rêves d’enfance : la réalité leur paraît d’abord choquante, comme à vous; mais enfin elles se résignent à redescendre sur la terre, à n’être que d’aimables femmes et de bonnes mères de famille, — et je ne sache pas qu’on les juge maudites ni déshonorées pour cela!
Suzanne, se levant courroucée et parlant avec une émotion priy fonde.
Mais les autres possèdent-elles la science que je vous doic Ont-elles entendu ce que vous m’avez fait entendre? Soupçonnent-elles— même la moins cruelle des cruelles vé-
LA CLEF D’OR
rites qui sont venues coup sur coup me briser le cœur, me confondre le jugement?... Non! elles sont trompées, comme je l’étais moi-même... Hélas ! chacune, comme moi, remplit l’âme de son amant avec les trésors de son propre cœur ! chacune interprète au gré de son erreur ou de sa passion tout ce qu’elle découvre, — ou tout ce qu’elle stip? pose dans l’homme qu’elle a choisi! Chacune, sans doute, croit voir, comme moi, la marque d’une sérieuse tendresse dans les pâles sourires évoqués d’un passé suspect, — la trace de quelque noble souci dans le stigmate banal de la débauche!... Je veux croire, — puisque vous me le dites,
— que tous les hommes apportent à leurs fiancées la dot que vous m’apportez; mais elles l’ignorent du moins! c’est leur bonheur... c’est leur excuse!... Grand Dieu! quelle lâche créature serait celle — qui, sachant comme je le sais, à quelle décrépitude elle a enchaîné sa vivante jeunesse,
— voudrait accepter de cet hymen glacé, de cette union impie, le titre sacré de femme ou de mère !
(En achevant ces mots, Suzanne se laisse retomber sur le divan, pâle et comme épuisée.)
RAOUL, s'approchant d'elle avec un embarras marqué»
Vous me désespérez, Suzanne!... Que voulez-vous? que demandez-vous? Daignez -vous expliquer... On n’est point préparé à de telles situations, — et je vous serai obligé, quant à moi, de m’indiquer par quelle voie on en sort.
Suzanne , d'une voix brisée et avec un peu d'égarement.
Excusez-moi... je n’ai pas l’habitude de ces emportements... cela ne m’arrivera plus.
RAOUL
ais enfin, ma pauvre enfant, que voulez-vous que je fasse, moi?... car tout ceci dépasse l’imagination... Voulez-vous que j’appelle?.. Remettez-vous, Suzanne, je vous
en supplie... Parbleu!... il y a remède à tout... hors au tre'pas!.,. (A part.) Je suis stupide!
SUZANNE
Je me trouve mieux!... beaucoup mieux maintenant... En bien, monsieur, puisque nous ne pouvons nous sépai er sans une honte publique, restons donc unis aux yeux du monde ; mais, à présent que vous me connaissez davantage, Raoul, j’espère que vous croirez à la ferme résolution que j’ai prise de demeurer une étrangère pour vous. Je compte sur votre honneur, — et aussi sur votre orgueil, — pour m’épargner tout signe de doute à cet égard. — (Raoul
s incline sans répondre ; Suzanne reprend, en indiquant une des portes latérales: ) — Votre chambre est là. — (Raoul s’incline de nouveau, et fait quelques pas vers la porte ; puis il s’arrête et se retourne :)
RAOUL
Avec toute autre que vous, madame, mon honneur — et mon orgueil — pourraient bien ne pas voir leur avantage formel dans la conduite que vous me tracez ; mais je descendrais encore au-dessous de la faible estime que j’ai de moi, si le moindre soupçon d’artifice ou de coquetterie pou* vait s’attacher dans ma pensée à votre innocente fierté. Vous serez obéie avec scrupule. — Toutefois, est-il nécessaire, pour l’acquit de votre conscience, que nos deux existences soient non-seulement distinctes, mais hostiles? Devant un vaincu, devant un ennemi à terre, vous semble-til généreux de vous maintenir sur un pied de guerre impitoyable?... Puisque nous devons être enfin compagnons de route, ne pouvons-nous du moins nous escorter l’un l’autre tranquillement et avec ces attentions réciproques qui font le charme d’un voyage ?
SUZANNE
Oh! de tout mon cœur. cela.
LA CLEF D’OR
Raoul, t'asseyant près d'elle , avec une bonhomie grandiose .
Et même ne pouvons-nous être amis, Suzanne, bons amis... camarades?... Vous souriez encore; le ciel en coit loué ! Me ferez-vous la grâce de toucher ma main en signe de confiance? (lisse serrent la main.) Voilà qui est dit... Et si un jour, — dans un avenir inconnu... vos idées subissaient une de ces révolutions dont il y a des exemples dans l’histoire du monde... eh bien, mon Dieu ! — ah! mon Dieu! vous trouverez en moi un homme sans rancune!
SUZANNE
C’est ce que nous verrons. — Oui,... c’est ce que nous verrons.
RAOUL
Quoi ! suis-je assez heureux encore dans ma détresse, madame, pour que vous aperceviez dans le lointain un moment, une phase... un concours de circonstances qui puisse me tirer de ces limbes où me voilà plongé?
SUZANNE
Mais, sans doute. — Si c’est un effet nécessaire du temps et de la vie que d’enlever au cœur ses espérances les plus douces, ses fictions les plus divines, nous sommes, je présume, nous autres femmes, soumises tout comme vous à ce désenchantement naturel. Eh bien, lorsque je l’éprouverai, monsieur, lorsque j’en serai venue à considérer les choses sous cette face morne et dépouillée qui, selon vous, est leur véritable aspect, quand enfin mon expérience personnelle aura comblé l’abîme qui nous sépare aujourd’hui... alors, me voyant digne de vous, pourquoi vous croirais-je indigne de moi ?
RAOUL, très-sérieux .
Suzanne, prenez garde... C’est toucher d’une maie bien légère, sinon bien hardie, un point singulièrement délicat. . C’est me faire entrevoir un martyre dont peut-être
les tourments ne dépasseraient pas mon courage, mais dont au moins je refuserais la palme.
SUZANNE
Pourquoi, monsieur?
RAOUL
Mais, mon enfant, parce que.,. Au reste, je suis bien bon de vous répondre sérieusement, car il est évident que vous raillez.
SUZANNE
Point du tout.
RAOUL
Tant pis, car vous ne pouvez absolument ignorer que l’honneur d’une femme périt au contact de certaines épreuves qui n’effleurent meme pas l’honneur d’un homme.
Suzanne, simplement .
Il est possible que je n’aie point toutes les lumières qu’il faudrait pour vous suivre sur un terrain si nouveau pour moi; mais ce que je comprends de mieux en mieux, c’est votre profond mépris pour notre sexe qui éclate jusque dans vos respects... Dieu sait qu’aucune femme ne fut jamais disposée plus que moi à se contenter du rang modeste, des humbles devoirs que notre conscience nous assigne dans le monde ; mais il m’est difficile, monsieur, de nous croire condamnées à n’être qu’une espèce de créatures subalternes dont vous pouvez, à votre fantaisie, refouler, maîtriser, anéantir meme tous les instincts, toutes les facultés, toutes les passions. Sommes-nous en pays chrétien? Avons-nous une âme? Qu’est-ce enfin ? Voyons !... (Avec une vivacité d’enfant.) Quoi, monsieur! parce qu’il vous a plu de jeter sur ma personne, ou plutôt sur ma terre du Chesny, un coup d’œil favorable, me voilà forcée, moi, d’oublier tout à coup mes sentiments les plus chers, de commander à ma tète de ne plus penser, à mon cœur de ne plus battre i Me voilà réduite à vieillir éternellement dans le port, en ^’ue des brillants horizons ou m’emportaient mes songes... £ par-
LA CLEF D'OR
Il b
tager votre lassitude, — moi qui irai pas voyagé, — et votre mort enfin, — moi qui n’ai pas vécu ! Est-ce juste? est-ce possible, monsieur ? Je vous le demande, je le demande à votre loyauté!
RAOUL
Ma loyauté ! Ma loyauté, madame, vous répondra par une chose vulgaire à force d’être vraie : c’est que la vie n’est pas un roman.
Suzanne, avec une tristesse soudaine •
Et l’avez-vous crue, vous, monsieur, cette chose vulgaire, quand des vieillards vous l’ont dite autrefois? Avezvous, sur la foi de l’expérience d’autrui, renoncé subitement à toutes les religions de votre jeunesse? — Avez-vous pu penser que ce Dieu de bonté — dont vous ne doutiez pas alors !... n’avait mis dans votre cœur que fausse monnaie et décevantes promesses? Oh! non... car c’est impossible... vous avez cherché.... vous avez eu votre roman.... Il n’a pas été heureux ? Soit ! Peut-être aussi l’aviez-vous cherché trop bas.... Je ne vous demande pas de réponse.... Quant à moi, je n’avais imaginé de roman qu’en vous.... c’est avec vous seul, la main dans votre main, que j’espérais accomplir mon pèlerinage de joie ou de douleur... peu m’importait ! Une affection, telle que j’osais l’attendre de vous, m’eût rendu chères jusqu’aux larmes de mes yeux. Je me flattais cruellement... Je pensais être pour vous... oh! non pas, soyez-en sûr, tout ce que vous étiez pour moi, Raoul.... mais bien moins encore assurément ce que je suis... une femme après des femmes... et quelles femmes! (Elle s’arrête très-émue.) Raoul, rendez-moi, je vous prie, la otite clef que je vous avais donnée,]
La voici.
RAOUL
Suzanne, troublée , sans la prendre •
La voici!... Vous ne me demandez pas même i quoi elle peut servir, cette pauvre petite clef.
RAOUL
Je n’ose rien demander, Suzanne.
Vous ne méritez pas de le savoir... vous faites bien. Et puis, cela vous importunerait... Ce n’est qu’une niaiserie de plus. (Elle découvre un peu son poignet et lui montre un cercle d’or qu’elle fait tourner autour de son bras en parlant. ) C’est une idée à moi.... Celui qui détachera ceci.... je l’aimerai... et il faudra qu’il m’aime aussi... alors il sera mon maître... Rendez-moi ma petite clef.
RAOUL, la lui remettant et s* approchant avec tendresse .
Ainsi, vous ne me la rendrez jamais, — jamais, Suzanne?
Suzanne, se levant prestement,
Quand j’aurai mon roman î — Il est bien tard, monsieur, et même voici le jour ; je suis brisée de fatigue.
RAOUL, qui s'est levét avec colère,
le suis las comme vous; finissons-en donc, madame... Je ne sais où j’avais l’esprit ! Je vous comprends, quoique tardivement. C’est un ménage du temps de Louis XV qu’il vous faut ! Soit ! Veuillez vous souvenir seulement que les dames de ce temps-là, dont tout le savoir n’approchait pas de votre ingénuité, avaient au moins le talent de concilier leur indépendance avec le respect du nom qu’elles portaient. — Dans cette mesure, que vous ne trouverez pas, j’espère, trop rigoureuse, comptez sur mon indifférence la plus souveraine. Cherchez \otre roman maintenant, trouvez-le même; je n’attends ma vengeance que de votre succès (Il se dirige rapidement vers la porte.)
LA CLEF Dm. 3H
8U*anne, d'une voix à peine distincte .
E9t-ce là... la bonne amitié... que vous m’avez promise ï
RAOU1L
Il faut pardonner quelque chose, madame, à un homme qui voit tout à coup son étoile tourner en fusée ridicule../:. Désormais, je vous le jure, vous n’aurez plus à vous plaindre de mon humeur. Je vous baise respectueusement les mains; mais tenez ce que j’ai dit pour bien dit.
(Il sort.)
Suzanne, pâle comme une morte, tressaille et étend les bras • sa vête se renverse; ses lèvres s’entr ouvrent comme pour laisser échapper un cri qu’elle étouffe par un effort suprême. — Jeanette paraît à une des portes latérales : elle se précipite, et reçoit dans ses bras b» jeune femme inanimée.