‹ Scènes et récits de la grande guerreChapitre 12 sur 73 · XII. L'ATTAQUE · texte numérisé non relu

XII. L'ATTAQUE

€ Combien êtes-vous? » — « Présentez les annesl »

François à Henri.

En Artois, le 15 mai, 1915.

Mon cher Henri, Oui, toujours vivant, mais jusqu'à quand? Finis la 10 belle vie de la tranchée, le feu d'artifice des fusées, la danse des torpilles, le tennis à la grenade et autres sports du même genre. Finis les délices du cantonnement, les longues pipes de la veillée, les doux rêves dans la paille et l'aimable compagnie des souris et autres bêtes amies de 15 l'homme qui vous passaient si aimablement sur le corps, chaque nuit.

Cette fois, nous sommes en pleine offensive, mais ce n'est plus comme à la Marne. A la Marne et sur l'Yser, c'était la bataille conmie dans les livres, avec les musiques 20 et le drapeau. Et puis, au moment de l'assaut, on se trouvait de plein-pied, au rez-de-chaussée pour ainsi dire. Il n'y avait qu'à avancer tout droit devant soi. On

ignorait ce petit saut émouvant qu'il faut faire par-dessus le parapet et qui coûte toujours au plus brave.

Eh bien ! j'y suis allé par-dessus le parapet ^ et je n'en suis pas mort, puisque je suis encore dans la tranchée, en attendant un nouvel ordre d'attaquer. Laisse-moi te s raconter mon histoire.

Donc nous étions là, après les préparatifs tjue tu sais, attendant le coup de sifflet pour bondir en ^vant. Après des mois d'inmiobiUté, Tordre était venu de se donner de Fair et de voir en face ce qui se passait. Conune lo objectif, une rangée de collines et, de l'autre côté, les Boches dans des positions formidables.

Mais tout, plutôt que cette attente, que ces mines traîtresses, avec toujours la menace de sauter, sans avertissement préalable, et d'être enseveUs vivants ou à 15 peu près. Aussi je te prie de croire que la nouvelle de l'attaqué n'effraya personne. H y avait longtemps que nous mourions d'envie de voir de l'autre côté de la colline.

Cependant la partie était hasardeuse. H s'agissait de surprendre l'ennemi derrière ses fils de fer barbelés, 20 ses chevaux-de-frise, ses nids de mitrailleuses. Et nous sommes partis quand même, à l'heure mystérieuse des attaques que l'on appelle l'heure H . . . Tout s'est passé comme à la manœuvre.

Nos avions n'avaient pas perdu leur temps. Ils avaient 25 photographié et repéré en détail la position ennemie. A l'heure dite, notre artillerie ouvrit le feu. Cela a bien duré douze heures, im vrai cyclone de fer et de feu. Et l'adversaire répondait.

Puis, tout à coup, et conmie par enchantement, la 30 canonnade s'arrête, t Attention ! Baïonnette au canon ! 2 » Le front d'attaque a été mesuré à l'avance

pour chaque bataillon, chaque compagnie, chaque section. Nous savons ce qu'il y a devant nous : tel nid de mitrailleuses, tel fortin à enlever. L'essentiel est de marcher avec Tartillerie et le feu de barrage qui va 5 s'allonger à mesure que nous avancerons.

Voici le moment. Un coup de sifflet, im coup de rein. Des escaliers ont été creusés dans les parois de la tranchée. Des passages ont été ménagés dans le réseau de fils de fer. En avant! D'un bond, nous sommes

lo à découvert.

L'ennemi nous a yus. H nous bombarde. Les marmites pleuvent dru. On va tout droit devant soi. A droite et à gauche, des camarades tombent. En avant I Combien serons-nous en arrivant là-haut? Le plus dur

15 nous attend. Au sommet de la colline, la crête est tenue par l'ennemi. Le sol est couvert de réseaux invisibles de fil de fer. En quaUté de caporal, c'est à moi que revient l'honneur de manier la cisaille et je m'escrime, pendant que les camarades, aplatis contre le sol, servent aux Boches

20 des grenades.

Que je sois sorti de là, c'est miracle. Mais c'est fini. La résistance ennemie faiblit:

— Rendez-vous !

— Combien êtes-vous pour nous prendre?

25 — Un sergent, im caporal et six hommes et ça suffit!

Et voilà des mains qui se lèvent,^ des têtes à calot gris ^

qui émergent par-dessus la crête. On coupe les courroies

des équipements, les bretelles, les lacets des chaussures,

tout ce qui peut aider à courir et les prisonniers filent à

30 l'arrière sous escorte. La tranchée est à nous, mais tout

n'est pas dit.

En avant toujours ! Cette fois le feu de barrage ennemi

DE LA ÔïlAîïDÊ GUERRE 33

se déclanche. H y a une deuxième crête à atteindre, avec une ferme au sommet. On ira. Mais ils se sont bien défendus là-dedans.

Tout semblait fini, quand une mitrailleuse nous prend sous son feu, presque à bout-portant. S

Nous les avions cependant copieusement arrosés de grenades et oh avait déjà entendu crier: t Camarades! » Qui donc tenait là-dedans ?

A ce moment-là, mon cher Henri, il m'a été donné de voir la guerre ^ dans ce qu'elle a de plus tragique et de lo plus beau. Donc, la mitrailleuse nous tenait en ^rrêt et toute la ligne flottait autoiu: de nous, à cause de la mitrailleuse. H devait y avoir dans ce trou quelqu'un de décidé ^ à vendre chèrement sa vie.

Mais que faire contre les grenades? On demande des 15 volontaires poiu: en finir.^ Les volontaires partent et nous nous terrons. Une, deux explosions. Un silence grand comme un siècle. Les grenadiers ne reviennent pas. Mais si, les voilà et ils ne sont pas seuls. H y a un brancard que l'on apporte et deux prisonniers, im 20 capitaine et im commandant allemands désarmés. Le capitaine tient la main du blessé, laquelle pend ^ de la civière.

« Garde à vous ! Présentez les armes 1 »

Le blessé, c'est le colonel du régiment saxon qui a dé- 25 fendu, en personne, le fortin pour protéger la retraite de sa troupe. Nous rendons les honneiurs et on l'emmène. Le colonel saxon est mort siu: la route de l'ambulance.

« Triste guerre, messieurs ! » comme disait le commandant allemand. Oui, mais à qui la faute ? 30

Enfin, les objectifs sont atteints. L'attaque a été coûteuse, mais elle a pleinement réussi. Et maintenant je

me repose, en attendant mieux. Je ne l'ai pas volé, n'est-ce pas? Je suis proposé pour la croix de guerre. Cela vaut mieux que la croix de bois ^ à laquelle je suis candidat, sans succès, depuis le début de la campagne. S Au revoir, Henri. Écris-moi bientôt.

Bien à toi,

François.

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