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XI. AU CANTONNEMENT

Combats aériens — Un village héroïque — Petits Français Henri à William.

En Lorraine, le 2 décembre, 1914.

Mon cher William,

Vous voulez encore ime lettre de moi et vous me dites que, comme les précédentes, elle aura l'honneur de Timpression dans un de vos journaux américains. Conmient résister ? 10

Vous voyez donc que, « depuis la dernière », conmie disent les poilus, les torpilles qui vous ont fait si peur, m'ont épargné. Cette fois je vous écris du cantonnement, dans une sécurité et un calme relatifs. N'étaient^ les exercices et les corvées, la vie au cantonnement ne serait 15 pas trop intolérable. Ce n'est pas tout à fait le confort de rhôtel Astoria, mais on ne peut pas tout avoir.

Nous habitons, pour le présent, un petit village à sept ou huit kilomètres des Ugnes. Ce village n'a pas été trop endommagé par l'artillerie. Il a même conservé 20 la majorité de ses toits et c'est un vrai luxe. Nos poilus

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sont au chaud dans des greniers à foin. Us nous pardonneraient presque la guerre, n'était le réveil à cinq heures tous les matins et les travaux de terrassement derrière les lignes, sous le feu éventuel de Tennemi.

5 Quand c'est fini, on revient au village. On échange ses impressions entre camarades au mess. Ou bien on se chauffe au coin de la cheminée, chez les braves gens qui sont nos hôtes.

Naturellement, même au cantonnement, les distrac-

lo tions ne manquent pas. H y a, par exemple, la visite quotidienne des taubes, à heure fixe. A Faube, à midi et au crépuscule, quand la cloche du village sonne Fangélus,^ les avions ennemis viennent faire leur ronde au-dessus de nos hgnes. D'habitude, cela se borne à une canonnade

IS réciproque que l'on observe à la jumelle. Par un beau coucher de soleil, ou im clair matin, c'est fort poétique, ce minuscule oiseau, là-haut, tout là-haut, et ces flocons de fumée blanche ou grise qui s'épanouissent autour de lui. Une chasse comme ime autre,^ après tout.

20 Parfois, c'est plus émouvant. Un téméraire passe les hgnes malgré le barrage, et alors gare ! Le voici, le clairon l'annonce. Alerte! Mais les poilus en ont vu bien d'autres et ils sont tous dans la rue, le nez en l'air. Au début de la guerre, on tirait des feux de salve aux

25 oiseaux boches. Aujourd'hui, on se contente de les regarder, toujours au risque d'un accident, mais il faut bien se distraire.

D'ailleurs l'alerte finit rarement en catastrophe. Le taube, là-haut, fait son métier sur nos Ugnes comme

30 nous faisons le nôtre sur les siennes. Il observe, il photographie; parfois, pour effrayer, il lâche une bombe, fait im demi-tour et puis s'en va. r^^^^T^

Cela c'est le petit jeu.^ Mais parfois le Boche se fâche et il nous notifie sa mauvaise humeur avec force bruit et fumée. Les marmites pleuvent sur le village. Alors on fait le mort et on achève son dîner à la cave. Personne n'y perd im coup de dent et c'est fort romantique. s

Si nous avions besoin de courage, les braves gens qui nous entourent nous en donneraient. Beaucoup sont restés au village, des vieux, des femmes et même bon nombre d'enfants. On se fait à tout et la vie campagnarde continue son train, tant bien que mal. Nos Français 10 n'abandonnent leur foyer qu'à la dernière extrémité. H y a les bêtes, les champs, la vieille maison à garder. (Juand l'ennemi arrive, on fait semblant de s'éloigner, la mort dans l'âme. A peine a-t-il tourné les talons que^ l'on revient. 15

Vous devriez voir nos enfants, garçons et filles. Oh ! les braves petits! On raconte l'histoire des écoUers de Reims ' qui, en plein bombardement, continuaient d'aller à l'école dans les caves de la ville. Nos petits Lorrains, ici, ne sont pas moins héroïques et ils le sont à la fran- 20 çaise, crânement et gentiment. Vous devriez les voir, le bonnet de police sur l'oreille, comme de vrais petits soldats. Fillettes et garçons sont très fiers d'être à la guerre et d'entendre le canon de près. Ils jouent au soldat naturellement et, pour compléter l'illusion, ils por- 25 tent en bandoulière un mignon masque contre les gaz, que l'autorité militaire leur a fait distribuer.

Le sang-froid et l'audace de ces petits Français sont étonnants. L'autre jour, j'entre dans une épicerie. J'aperçois un groupe de mioches à califourchon sur le 30 comptoir et absorbés dans ime besogne que j'eus d'abord peine à m'expUquer. L'un d'eux frappait à^ coups re-

doublés sur un objet de sinistre apparence. Tout autour se trouvaient des poilus sympathiques et goguenards. Je m'approche et à quoi pensez-vous, WiUiam, que jouaient ces petits Français? A la guerre natiurellement et à 5 déboucher des obus trouvés dans les champs. C'était jeudi, jour de vacance, et il fallait bien s'amuser. J'eus grand' peine à leur persuader de trouver des jeux plus inoffensifs.

Cordialement à vous,

HSNItl.

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