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XIV. FRANÇAIS ET ALLEMANDS

La cigarette — Le prisonnier — Le f ossoyetir — La photographie

Henri à William.

En Lorraine, le 3 juillet, 1915.

Mon cher William,

Devinez le métier qui m'a été assigné ces derniers temps? Je garde les prisonniers conmie im vrai gendarme, ns ne sont d'ailleurs pas difficiles et ils auraient bien tort de l'être car, vraiment, nous les gâtons. S

Malgré sa furie française, notre poilu, qui est un Kon dans la bataille, est sans rancune envers l'ennemi vaincu. Notre soldat est si humain. Les traits pour le prouver sont innombrables. Tel ce poilu que je surprends l'autre jour à donner ^ du tabac à un Boche. Interpellé par moi 10 sur la portée patriotique de son acte, le poilu en question me fit cette réponse historique:

• Que voulez-vous, mon Ueutenant ? Je lui ai balancé, l'autre jour, tant d'autres choses sur la figure. Cela vaut bien un paquet de tabac. Il faut bien être poU au moins 15 une fois dans sa vie, et, lui, m'a promis de ne pas recommencer. N'est-ce pas, Fritz ? »

Sur quoi Fritz sourit et je passe. Us sont tous comme celui-là. Encore ime anecdote.

C'était au cours d'ime récente attaque. La partie 20 était gagnée. Les prisonniers passaient à la file. Il y en avait qui faisaient peine à voir. Il ne leur restait évidenmient plus qu'un souffle de vie.

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Parmi eux j'en remarquai un avec un bandage ensanglanté autour de la tête. Il était pâle, avec une barbe blonde. C'était un Bavarois presque à l'agonie. Avec le peu de force qui lui restait, je lui vis faire un geste vague, 5 comme un. homme qui veut rouler ime cigarette. Mais je n'étais pas le seul à regarder et à avoir compris. Un poilu qui était là avait deviné, lui aussi, le vœu suprême du mourant. Sur quoi, le poilu s'approche, roule ime cigarette, la présente au Bavarois mourant en disant: « Tiens,

10 mon vieux, c'est probablement la dernière.»

Le blessé sourit. De ses doigts défaillants, il porte la cigarette à ses lèvres et on l'emmène.

Mais toutes les anecdotes ne sont pas tragiques. H en est de plus gaies, comme celle de ces poilus à qui leur

1$ capitaine avait promis vingt francs, s'ils lui ramenaient im prisonnier. C'était un secteur agité et il fallait se renseigner sur les gens d'en face. Notre capitaine n'avait pas le sens des affaires, mais nos poilus l'avaient pour lui. Ils partent donc en patrouille. On entend des coups de

20 feu et c'est fait. On les voit revenir dans l'ombre avec im superbe gaillard.

Le capitaine se frotte les mains. H tient son homme et il tire déjà de sa bourse le petit billet bleu de vingt francs. Halte là! Le chef de la patrouille s'approche de son

25 capitaine. H se met au garde-à-vous et, d'une voix ferme autant que respectueuse: « Mon capitaine, c'est cinquante francs! »

Le capitaine se récrie et va peut-être se fâcher. Mais im sourire éclaire la face de ses braves:

30 « Vous nous avez bien dit d'amener im prisonnier, mais vous n 'avez pas spécifié le grade. Alors, nous avons voulu bien faire les choses. Si un prisonnier ordinaire

vaut vingt francs, celui-ci en vaut bien cinqtiante. Regardez donc sa casquette.» I

Le capitaine regarde et n'en croit pas ses yeux. Le prisonnier en vaut en effet la peine. Ce n'était rien de moins qu'un major allemand surpris en visite dans sa s tranchée. Inutile de vous dire que le capitaine ne marchanda plus. Au lieu de cinquante francs, il en aurait bien donné cent. Pense donc à la surprise du quartier général. Nos poilus n'ont pas froid aux yeux ^ et ils ont toujours la répartie. lo

Une nuit il y a corvée d'enfouissement au 'k pays de personne ». La journée a été rude. Des morts allemands nombreux sont restés devant le parapet. H faut les enterrer. H y a parmi les fossoyeurs im poilu qui a son opinion sur l'adversaire. Comme les camarades, il s'est 15 acquitté de sa fxmèbre besogne pendant des heures, sous les fusées éclairantes' de» l'ennemi. Maintenant c'est fini. Le poilu se repose dans la tranchée et il échange ses impressions avec ses amis. Tout s'est bien passé. Les morts ont été très sages. Et notre poQu de conclure * 20 philosophiquement: « H y a bien un Boche qui m'a dit qu'il n'était pas mort. Mais je l'ai enterré tout de même. Bs sont si lenteurs ! »

Voici encore ime histoire. C'est le soir d'xme bataille. Blessés français et allemands gisent pêle-mêle sur le sol. 25 A quelques pas V\m de l'autre, un Français et \m Allemand sont étendus. L'homme qui meurt se raccroche à tout ce qu'il y a de sympathie himiaine autour de lui. La bonté ne meinrt qu'après la haine.

Or le Français, avant de mourir, fait un geste qui alarme 30 l'Allemand. H glisse la main dans sa poche, en fixant sur son adversaire im regard étrange. L'Allemand a peur.

Le Français cherche peut-être xrne arme pour Tachever.

L'Allemand prévient le Français et il le tue d'un coup de

revolver.

Puis un doute affreux lui vient. Ce regard et ce geste

5 du Français mourant étaient pleins de mystère. S'il

s'était trompé ? L'Allemand sent un vague remords. H

veut en avoir le cœur net.^ Lentement, péniblement, il

s'approche, il soulève le corps du Français. Il tire la

main maintenant rigide et attachée à un objet qu'elle

10 presse. Et que découvre-t-il ? Une photographie, une

pauvre photographie où sourient une femme et un enfant.

L'Allemand s'était trompé. Il ne connaissait pas les

Français et il l'a expié. Il est mort littéralement de

remords à l'ambulance.

Votre dévoué,

Henri.

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