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XV. FRANÇAIS ET ALLEMANDS (suite

Un collectionneur d'obus — Fusée de cuivre et fusée d'aluminium Henri à William.

En Lorraine, le 28 août, 191 5

Mon cher William,

IS Alors, mes anecdotes vous intéressent? Oui, comme

vous le dites, cette guerre a au moins un bon côté. Elle

apprend à mieux connaître les hommes. Oui, je crois

qu'en temps ordinaire il est assez difficile de bien connaître

le Français. On le croit èxpansif et tout en paroles,*

20 mais l'on se trompe. Il n'est pas hypocrite, mais il est

modeste autant que fier. Il se déguise volontiers au regard des autres. Et puis, il est poli et il n'aime pas à ennuyer. Il veut faire bonne figure à tout le monde. De là sa gaité et son invincible optimisme. Un exemple.

Un jour, je pars en permission. Le train était bondé. 5 Le poilu à la guerre s'arroge tous les droits. Pas de place en première classe où les officiers voyagent. Les premières étaient occupées par les sous-officiers: « Complet, mon lieutenant ! »

Je passe aux secondes. Les secondes étaient occupées 10 par les caporaux et les premiers soldats: « Complet, mon lieutenant ! » Je passe en troisième. En troisième, il y avait toute Tannée française et ime place vacante pour moi dans un coin. Je la prends.

A côté de moi, je vois une bonne figure de territorial,^ 15 un bon « pépère » ^ comme on les appelle. C'est im honmie fort placide et accueillant, paisiblement occupé à fumer sa pipe qu'il rallvune, de temps à autre, à la flamme de son briquet.

Je ne tardai pas à remarquer, sur la banquette à côté 20 du poilu, im sac de mystérieuse apparence, plus imposant encore que son propriétaire. C'était im sac énorme et lourd qui devait être rempli d'autre chose que de plume. Le train ipulait; le poilu fvunait. De temps à autre le sac menaçait de s'écrouler et rendait un son métallique 25 étrange. Alors, d'ime main robuste, le poUu poussait le sac contre la paroi du wagon.

Ce sac finissait par m'intriguer,*^ autant que l'indifférence de son propriétaire. Je voulus en avoir le cœur net et j'engageai la conversation : 30

— Qu'est-ce que vous portez là, mon brave?

— Oh ! pas grand' chose, mon lieutenant. ^ .

40 SCÈNES ET RÉaTS

— Ça a Tair lourd.

— Oh! ce n'est rien, des bricoles pour le patelin et les enfants.

— Vous venez du front ?

S — Ah! mais oui! 42ème territorial, secteur tant, tranchées de deuxième ligne.

— Alors, vous trouvez des choses comme ça au front ?

— Il faut bien. On ne les trouve même que là.

Sur quoi, un silence. Le train roule, le poilu fume, le lo sac va tomber. Même jeu du poilu, même bruit métallique du sac.

Sur ce, un autre poilu, dans le compartiment, s'est mis

à parler obus ^ et explosifs d'un air entendu.^ Oh ! -les

150, les 220, les 400,* il les connaît bien celui-là. Telles

15 dimensions, telle détonation, telle fusée. Et tout le monde

d'acquiescer * en chœur.

11 n'y a que le bonhomme au sac qui n'a pas l'air d'être de l'avis de tout le monde. Sa ph)rsionomie a perdu son expression débonnaire.

20 Ses yeux brillent. On dirait qu'ils vont parler. Le bonhonmie a la main sur son sac maintenant, ime main qui s'agite comme si elle voulait en délier les cordons.

Et l'expert en obus ^ continue. Pas de doute, il sait fort bien la différence entre la fusée allemande et la 25 fusée autrichienne. Et, puisqu'on parle d'aluminium et de cuivre, personne n'ignore que le cuivre a été remplacé, depuis longtemps, par l'aluminium pour fabriquer les fusées d'obus.

Ah! c'est trop fort cette fois. Le poilu au sac a en- 30 levé sa pipe de sa bouche; il a craché par la portière et, d'im geste brusque, il ouvre le sac mystérieux. Imaginez-vous, mon cher William, la plus jolie col-

lection d'explosifs qu'on ait jamais vue, des engins superbes et mortek qui brillent de tout leur éclat: ^ torpilles, pétards, grenades et des obus de calibre respectable, ceinturés de cuivre ou casqués d'aluminium, de quoi faire sauter un village. Et j'entends encore la voix triomphante s du collectionneur d'obus s'adressant au soi-disant expert: • Eh bien! vous n'y connaissez rien, vous. La fusée autrichienne, la voici. La fusée allemande, la voilà! De l'aluminium ça? Regardez! » et le poilu de taper* l'obus contre la paroi du wagon. Il allait en faire autant lo avec une grenade. Mais tout le monde était convaincu. Le train stoppe. Le poilu rentre sa marchandise. Il rallume sa pipe éteinte, dit au revoir à tout le monde et descend en fredonnant xme chanson, non sans heurter vigoureusement xme fois de plus le sac aux obus contre 15 le wagon.

Indifférence au danger. Je ne l'avais jamais vue plus complète que ce jour-là. C'est la guerre.

Votre dévoué,

Hekri.

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