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XXIX. LA REPRISE DU FORT DE DOUAUMONT

François à Henri.

En Lorraine, le 30 octobre, 1916.

Mon cher François, Nous avons repris Douaumont. Verdun est sauvé. Tu sais que le fort de Douaumont était la clef de la défense française. Le fort avait été pris par les Brandebourgeois en mars, 1916. Nos troupes l'avaient repris en mai, 5 191 7, mais nous n'avions pas pu le garder. Cette fois nous le tenons.

Le 24 octobre dernier, les zouaves ont occupé le fort.

J'appartenais au N^^me de Ugne.^ Nous devions prendre

le fort par la gauche. Vers 11 heures, le bombardement

TO cesse. La préparation d'artillerie est suffisante. L'ordre

arrive d'attaquer. « Attention, les enfants !» — On est prêt.

Une brume persistante pèse sur les Hauts-de-Meuse

et voile les objectifs. Tant mieux. La surprise n'en

sera que plus facile. En avant! Tout ne va pas sans

15 difficulté d'abord. Les Allemands ont fortifié les pentes

et les avancées du fort.

Nous réduisons, l'un après l'autre, les centres de résistance. Puis tout à coup, vers deux heures, le brouillard se lève. On dirait qu'on vient de tirer un rideau comme 20 au théâtre. Tous les yeux se portent vers le fort. Et que voyons-nous? Les zouaves qui escaladent les glacis de Douaumont, pendant que des colonnes de prisonniers commencent à descendre vers nos lignes. H y en a plus de quatre mille.

Nous avons surpris les Allemands comme des rats dans leur nid. Ils ne s'attendaient pas à notre \dsite. C'était rheure du déjeimer et ces messieurs vaquaient à leurs affaires, quand les zouaves sont tombés sur eux en leur criant : « Allons 1 ouste, les Boches l On décampe ! » ^ s

Plusieurs officiers furent pris au saut du lit. Les Allemands venaient même de recevoir leurs lettres. Leur vaguemestre faisait le comrier qui devait emporter les réponses, quand nos poilus le dérangèrent. Le courrier est parti mais, au lieu d'aller à Berlin, il a suivi la direc- 10 tien de Paris.

D'aiUeurs, les Allemands ne se sont pas fait prier pour se rendre. Ils se sont mis tout de suite à offrir des cadeaux aux vainqueurs. Nos zouaves ont accepté de bonne grâce. 15

Us n'avaient jamais fumé d'aussi bons cigares et les collectionneurs de boutons, de casques et de croix de fer n'avaient jamais trouvé pareille aubaine.

Le général Nivelle ^ vient d'adresser aux troupes victorieuses l'ordre du jour suivant: 20

« En quatre heures, dans un assaut magnifique, vous avez enlevé, d'un seul coup, à votre puissant ennemi le terrain hérissé d'obstacles et de forteresses, du nord-est de Verdim, qu'il avait mis huit mois^ à vous arracher par lambeaux, au prix d'efforts acharnés et de sacrifices 25 considérables.

«Vous avez ajouté de nouvelles et éclatantes gloires à celles qui couvrent les drapeaux de l'armée de Verdun.

« Au nom de cette armée, je vous remercie.

« Vous avez bien mérité de la patrie. 30

NjyELLE.»

Douaumont est pris. Le fort de Vaux ^ ne tardera pas à tomber entre nos mains. Sur la Somme, les Anglais font de la bonne besogne. Les Allemands ont perdu la partie. Bravo 1

François.

XXX. UN HÉROS DE L^AIR Guynemer,* l'as des as — Une leçon de courage

John à Charles,

En Picardie, le i mars, 1917.

Mon cher Charles,

S Oui, mon métier d'aviateur me plaît de plus en plus. Je ne suis pas encore un as, mais j'ai l'ambition d'en devenir im. Nous avons ici d'illustres exemples sous les yeux pour cela. Laisse-moi te dire que nous avons l'honneur d'avoir actuellement parmi nous le roi français

10 de l'air, le fameux Guynemer, engagé volontaire à vingt

ans, capitaine à vingt-deux. H en est à son trentième

avion allemand abattu. Laisse-moi te raconter en

abrégé la vie de ce prodige.

A la veille de la guerre il y avait dans un collège de

15 Paris un jeune étudiant dont les sports étaient la grande préoccupation. Sa passion, après les sports, était la mécanique et surtout l'aviation. C'était l'époque des premières prouesses en aéroplane. Pégoud,' Blériot,* Védrines ^ tournaient la tête à tous les jeunes Français.

20 Blériot, en particulier, venait d'effectuer la traversée de la Manche (191 1). Pégoud avait inventé l'art de « boucler la boucle ».

Notre Guynemer mourait d'envie de leur ressembler. Sur ces entrefaites, la guerre européenne éclate. Tous les Français courent à leur devoir. Guynemer n'a que vingt ans. n est si frêle qu'on Ta surnommé la i demoiselle ». Mais il tient de bonne race.^ Il y a eu, depuis des siècles, s des Guynemer dans Tannée française. George veut être soldat et Tanne dont il rêve c'est l'aviation.

Le voilà donc parti pour s'engager. Naturellement, on le refuse. Il n'est pas assez fort pour faire un soldat. Qu'il attende, qu'il revienne et Ton verra. . Mais Gu)nie- lo mer n'entend pas que la guene finisse sans lui. Il insiste et se représente au camp d'aviation de Pau.^ Il va trouver le commandant du camp:

« Mon capitaine, prenez-moi, je tiens à me rendre utile.

— Mais mon ami, vous êtes bien frêle. Il faut d'abord 15 vous engager.

— Eh bien! laissez-moi compter sur vous pour cela.» Et cette fois Gu)memer s'engage. H est accepté. Le

voilà au comble de ses vœux. Les débuts sont durs. Gu5memer fait son apprentissage. H est mécanicien. 20 Mais la mécanique est justement sa passion. Il connaît bientôt son aéroplane sur le bout des doigts ^ et son ambition conmience à battre de l'aile. La mitrailleuse avec l'aéroplane: voilà ce qu'il lui faut. H veut être le chevalier de l'air. Il le sera. 25

Tout de suite, l'obstination, la force de volonté et l'audace de Guynemer ont frappé ses chefs. iLa demoiselle » a surtout deux yeux qui disent tout sur son intrépidité et qui font changer d'idée à ceux qui le dédaignent, deux yeux d'aviateur, deux yeux d'aigle. 30

Et le voilà qui inaugure ses premiers vols. Enfin, le

moment tant désiré approche. Guynemer part pour le

front, n fait partie d'une escadrille fameuse, Tescadrille des cigognes/ composée d'as illustres. Désormais les prouesses de Guynemer sont innombrables. De simple soldat Guynemer est nonmié coup sur coup caporal, 5 sergent, sous-lieutenant, lieutenant, capitaine. A ving et un ans, il est chevalier de la Légion d'honneur.^ H est décoré de la médaille militaire. Le ruban de sa Croix de guerre est constellé de palmes et d'étoiles qui marquent autant de citations à l'ordre du jour. Blessé plusieurs lo fois et cinq fois descendu, toujours Guynemer remonte. Comme lui disait l'autre jour notre commandant:

fUn jour vous monterez si haut, Gu)memer, qu'on ne vous verra pas redescendre.»

Laisse-moi te raconter im trait de son courage. Un

1$ jour, Gu)niemer pilote un officier observateur, au-dessus des lignes allemandes. Il s'agit de photographier les positions ennemies. On survole les Ugnes boches et, naturellement, le Boche a ouvert le feu sur l'avion français. Les obus éclatent et, ses photographies prises, le capitaine

2o demande à Gu)niemer de rentrer. Guynemer, lui,' n'est pas pressé. H est le seul à qui le temps ne semble pas durer. Cependant il faut obéir et virer de bord. Alors, Guynemer a un mot * qui peint bien son courage et son amour du danger:

25 • Avant de rentrer, mon capitaine, voulez-vous me faire le plaisir de photographier ces obus qu'on nous tire? »

Un autre trait pour achever de te peindre le sang-froid et le courage de ce gamin sublime. Guynemer, dans

30 son secteur, est tout près de la maison paternelle, à

Compîègne. Quand il a fini sa chasse au Boche, il revient volontiers passer quelques heures au foyer. Il a des signaux convenus pour annoncer aux siens sa venue et, d'habitude, pour cela, il fait chanter son moteur. C'est sa façon de frapper à la porte. S

Un jour qu'il rentre plus tard que de coutiune, sa sœur l'interroge. Gu)niemer a l'air tout pensif et fatigué, comme quelqu'un qui vient d'accomplir un effort surhumain. Quelque accident lui serait-il survenu? Non, aucun accident. Mais voici. On a beau être le roi de 10 l'air ^ et Tas des as, on n'en est pas moins homme et surtout im très jeune homme. Quelqu'un qui connaissait bien les héros a soutenu qu'Hector ^ lui-même avait eu peur, au moins une fois. On n'a jamais assez de sangfroid dans les combats en plein ciel et c'est au sang-froid 15 que Guynemer s'entraîne.

Or, ce jour-là (Guynemer le confie à sa sœur) une excellente occasion s'est présentée à lui.

Un Boche qui survolait Guynemer l'a attaqué à coups de mitrailleuse.' Au Ueu d'éviter l'adversaire ou de ri- 20 poster, l'idée est venue à Guynemer, pour s'aguerrir, de s'offrir aux coups de l'ennemi sans les rendre. Cela a bien duré trois minutes, trois minutes de tension nerveuse que l'on peut deviner, pendant lesquelles Guynemer s'est offert au feu de l'ennemi sans répondre. 25 Guynemer est désormais maître de ses nerfs, comme il Test de sa machine, et il est redescendu simplement « un peu fatigué ».

Voilà l'homme et le Français qui va à la bataille comme au sport, avec ime bonne humeur gauloise qui est la fleur 30 du courage. Aussi Guynemer est-il devenu, avec son avion « le Vieux Charles », l'idole et la mascotte des poilus.

88 SCÈNES ET REaTS

Quand il tombe du ciel, près d'une batterie ou d'une tranchée, tout le monde court vers lui. Les canons tonnent en son honneur. Les officiers lui donnent des galons de leurs képis. Guynemer est l'incarnation du courage S français. Je veux suivre son exemple.

Ton dévoué,

John.

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