XXXII. LE RETOUR A NEW-YORK
John à William,
New- York, le 8 avril, 1917.
Mon cher William, C'est fait. Le Congrès des États-Unis, d'accord avec le président,^ vient de voter la guerre contre l'Allemagne, x-
Dès que j'ai vu la guerre inévitable, j'ai demandé à rejoindre Tannée américaine. Depuis mon accident (ime fameuse chute qui m'a tenu deux mois au lit) je n'ai pas revu le front. Mais cela va mieux et le docteur 5 m'assure qu'avec des soins je serai bientôt sur pied. Je pourrai donc combattre sous la bannière étoilée. Bravo I La traversée s'est passée sans incident. Les sousmarins ne nous ont pas inquiétés. L'arrivée à New-York, par contre, a été des plus émouvantes. D'abord le port lo de New- York était fermé. Des croiseurs montaient la garde à l'entrée. Les bateaux marchands avaient tous un canon à l'avant et à l'arrièi^e.
Ce qu'il nous tardait de savoir, c'était la grande nouvelle
de la déclaration de guerre. La télégraphie sans fil nous
IS avait renseignés assez vaguement à ce sujet, pendant la
traversée. Mais nous comptions sur le pilote. Le voici
justement. Tous les passagers sont sur le pont. Le bateau
du pilote approche. Est-ce la paix? Est-ce la guerre?
Qui devinera le premier? Déjà des paris s'engagent.
20 Tout à coup, un passager qui regarde à la jvunelle s'écrie:
« H y a un drapeau à l'avant de la barque! » Hurrahl
L'Amérique est à côté des Alliés. Voici le pilote. « Eh
bien! quelle nouvelle? — C'est fait. Nousy sommes! »
Tu aurais dû voir la scène sur le pont du « Rochambeau » ^
25 à ces mots. On a échangé, je t'assure, de vigoureuses
et cordiales poignées de main.
Enfin nous arrivons à New-York. Je n'avais jamais vu autant de drapeaux. Tous les édifices sont pavoises. Dommage que le Kaiser ne puisse faire im tour sur la 30 Cinquième Avenue. Nous allons gagner cette guerre.
Ton dévoué,
John.
XXXm. LE GÉNÉRAL JOFFRE EN AMÉRIQUE
A West-Point
Henri à William.
Chicago, le i juin, 1917.
Mon cher William,
Je n'ai pas reçu de lettre de vous depuis longtemps, et k raison la voici, c'est que je suis en Amérique, dans votre grand pays. On s'est souvenu que j'avais été étudiant à Harvard et ingénieur dans le New- Jersey. J'accompagne ici la Mission française,^ conduite par le 5 glorieux général Joffre, le vainqueur de la Marne. Quelle réception, quel beau paysl Comme l'Amérique fait grandiosement les choses!
Nous traversons votre pays en véritables triomphateurs. Nous défilons dans les rues des grandes villes, 10 entourés par l'armée et la marine américaines. Le bleu et le khaki nous escortent. Le tricolore et la bannière étoilée flottent confondus. Cette fois on touche, pour ainsi dire du doigt, l'amitié de la France et de l'Amérique. Rien de pareil ne s'était vu depuis La Fayette et 15 Rochambeau.
L'autre jour, nous étions à West-Point, votre Saint- C)n: * américain. C'était le premier contact entre l'armée française et l'armée américaine. Tout le corps des cadets était sous les armes. Leur uniforme de parade, et surtout 20 leurs grands shakos, rappellent les imiformes de l'armée de Napoléon.
Le défilé a été impeccable. Le général est passé entre
les rangs et chaque cadet se grandissait de toute sa taille pour rendre honneur au grand Joflfre. Maintenant, des camps vont s'établir, des officiers français vont venir instruire votre jeune armée. Je suis moi-même désigné S pour rester ici. Je voudrais bien vous y retrouver. Mais nous reparlerons de tout cela.
Avant de terminer ma lettre, j'ai une triste nouvelle à vous annoncer. Vous vous rappelez ce brave François, im camarade de 1914, dont je vous ai envoyé quelques 10 lettres. François vient d'être tué sur la Somme. Je l'aimais beaucoup pour sa bravoure et sa belle humeur. François veut dire Français et jamais personne n'avait mieux mérité son nom.
Écrivez bientôt.
Henri.