‹ Scènes et récits de la grande guerreChapitre 9 sur 73 · IX. DANS LES TRANCHÉES · texte numérisé non relu

IX. DANS LES TRANCHÉES

Le bombardement — Les torpilles

Henri à William.

Aux armées, en Lorraine, le 15 novembre, 1914.

Mon cher William,

Voici ime éternité que je n'ai eu de vos nouvelles.^ Et la guerre dure toujours. Qui nous eût dit cela quand je vous écrivais cette lettre triomphale après la Marne ? L'autre jour, j*ai rencontré im officier anglais qui n'avait pas d'illusion à ce sujet. Kitchener ^ a dit: « Trois ans ! » 5 La guerre durera trois ans et peut-être davantage. Nous avons maintenant une devise qui confirme cette prédiction: «Long, dur, sûr.»^ Patience et nous les aurons!

D ne s'agit plus maintenant de grandes batailles en pleins champs, ni de charges de cavalerie. Nous avons 10 commencé une nouvelle guerre et ime nouvelle existence, la guerre et la vie de tranchée.

De Nieuport * à Belfort,^ de la Mer du Nord à la Suisse, nous sommes là des millions d'hommes à monter la garde au fond de nos trous. Mon régiment tient la tranchée 15 depuis quatre jours dans im sectetu: jusqu'ici assez paisible. Encore trois jours et ce sera la relève.

La section dont je fais partie, comme sous-lieutenant, occupe im emplacement d'une centaine de mètres environ,^ en première Ugne. Notre tranchée n'est pas mauvaise. 20 Elle se compose d'im fossé creusé à hauteur d'homme, avec im parapet où les tireurs peuvent s'appuyer. Ce parapet est recouvert de sacs à terre et, entre les inter-

stices des sacs, on à ménagé des créneaux pour le guet et

pour le tir. Les guetteurs se relaient toutes les quatre

heures.

Ce guet n'est pas des plus agréables. On s'y fait facile-

5 ment tuer. C'est qu'en face, dans la tranchée boche,

il y a des créneaux et des guetteurs du même genre. Un

mouvement de tête, une ombre projetée, aussitôt im coup

de feu part et le guetteur s'affaisse.

L'autre soir, j'ai eu un de mes hommes descendu de

lo cette façon. Je venais de faire ma ronde et je revois encore ce brave poilu à son créneau, inmiobile et l'œil fixé devant lui. Je lui avais même glissé un mot d'amitié en passant. Je n'avais pas fait un pas, pour continuer ma ronde, qu'im coup de fusil partait et le pauvre guetteur

15 tombait, avec une balle dans la tête.

Pour remédier à ces inconvénients, on commence à nous munir de périscopes qui permettent de voir sans être vus. C'est ime sorte d'appareil dressé verticalement contre le parap)et, avec un miroir à chacune de ses extrémités

20 et assez semblable à une chambre photographique. Grâce au périscope, le soldat dans la tranchée, comme lé capitaine du sous-màrin, p)eut explorer les environs et relever tout mouvement insolite ou suspect. Le périscope a sauvé déjà bien des vies, ainsi que le casque d'acier, ou

25 « bourguignotte » ^ dont les poilus sont maintenant coiffés au lieu du képi.

Conmient passe-t-on le temps dans la tranchée? Le

problème est simple autant que dangereux : durer dans

son trou, en se faisant tuer le plus tard possible. Tout

30 le monde malheureusement ne peut suivre ce sage

conseil. Sans doute, nous sommes, dans nos trous, à

DE LA GRANDE GtJERRE 21

Tabri des balles mais, si le fusil ni la mitrailleuse, dans les circonstances ordinaires, ne peuvent nous atteindre, il y a d'autres engins qui s'en chargent. Laissez-moi vous en énimiérer quelques-uns.

Pour conunencer par les plus petits, sinon les plus 5 inoflfensifs, il y a les grenades à main que Ton s'envoie gentiment comme au base-bail américain. Si la tranchée ennemie est trop éloignée, on leur substitue avantageusement la grenade à fusil qui va plus loin et qui fait, je vous assure, im joli fracas. Ajoutons les crapouillots ^ qui 10 ressemblent fort bien en effet, tant ils sont trapus et sournois, à quelque gros crapaud au bord de son trou. H y a encore les énormes bombes que lancent les mortiers de tranchée, dangereux voisins qui vous attirent souvent de jolies ripostes ennemies. 15

Les plus redoutables de ces engins sont, sans contredit, les torpilles aériennes. Cette diabolique invention a sur le moral de nos poilus l'effet le plus désastreux. La torpille est lente. Elle est tapageuse autant que lourde. Elle arrive au-dessus de vous en se dandinant et en ron- 20 ronnant, assez embarrassée poiu: choisir son point de chute. Voilà le moment critique.

Sera-ce à droite? Sera-ce à gauche? C'est là que le jeu coDMnence. S'il n'était pas mortel, il ne manquerait pas d'intérêt. La stratégie du foot-ball n'est rien en com- 25 paraison.

Quand la torpille se montre, vous devriez voir les savants manèges ^ de nos poilus pour l'éviter. L'espace dans la tranchée est fort exigu. On ne peut se garer qu'en courant à droite ou à gauche et la torpille est capricieuse. 30 Parfois elle va choisir justement le côté où vous pensez l'éviter.

La voici. Attention ! Tous les yeux sont fixés sur elle. Vous avez une minute pour sauver votre vie. Du sangfroid et surtout de Tensemble dans les mouvements.^ « Torpille à droite ! Torpille à gauche ! » Les hommes, 5 avec un ensemble touchant,^ se portent aussitôt vers la direction indiquée. Mais c'est justement là que la torpille s'avise cette fois de tomber, ou bien c'est le point préféré d'une autre torpille envoyée après la première. Et alors, tout n'est que fracas et fimiée et il y a de pauvres poilus lo qu'il faut emporter à l'ambulance. Voilà nos sports. Et ce n'est pas tout, il y a les alertes, de nuit et de jour, les patrouilles sous les fusées éclairantes, les fusillades et les bombardements qu'une sentinelle trop impressionnable déchaîne pour un coup de fusil. Mais cela est une autre 15 histoire . . . Au revoir, WiUiam. Quand venez- vous ?

Votre dévoué,

Henri.

Page 1