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X. LA MAISON DU PASSEUR

François à Henri.

Dixmude,^ le 30 novembre, 19 14.

Mon cher Henri,

Oui, toujours sur l'Yser. C'est l'automne, la bnmie,

les petits jours et la garde au bord de ces eaux grises.

Ces Flandres ne sont pas gaies et voici novembre, la

Toussaint,^ la fête des morts. Par surcroît, nous sonmies

20 ici parmi les Bretons, des gars de Saint-Malo,® de Guin-

gamp, de Douarnenez. Ce sont de braves gens, mais à

qui le génie de la race et les quarts en plein océan ont

appris à rêver tout haut et à prendre souvent leur rêve pour la réalité. A ce sujet voici un conte.

C'est un soir de Toussaint. Des corbeaux planent sur rinondation; des brumes flottent. Du gris dans le ciel, du gris dans l'eau. Là-dessus le canon et des lueurs de 5 fusées. H y a là une dizaine de poilus occupés à se sécher à un feu de tourbe. La garde sera dure cette nuit. Voilà la bruine qui conunence à nous glacer les épaules. Bientôt on n'y voit plus à trois pas. Justement le lieutenant passe: « Attention, les enfants! Ouvrons l'œil! Ils 10 préparent quelque chose en face.»

Cela se pourrait bien, à en juger par la canonnade et les fusées qui giclent dans l'air. Cela tombe bien! Les Boches pensent sans doute qu'à pareille nuit il faut ime illiunination. 15

Les heures sonnent au beffroi de Dixmude et la canonnade leur répond. Sera-ce pour le petit jour, l'attaque ? En attendant, on se chauffe du mieux que l'on peut et, pour tromper l'attente, on raconte des histoires.

Justement il y a des Bretons parmi nous et c'est à leur 20 tour d'en conter ime. Voici l'histoire que nous narra Jean Kerdic de Saint-Malo, ce soir-là. C'est moi qui ajouterai l'épilogue:

« Que Sainte Anne d'Auray * me pardonne, les gars, si je ne vous dis pas la vérité vraie.^ Je le dis tout conune 25 je l'ai vu, pas plus tard qu'hier, cette avant-veille de Toussaint, 1914, où l'on sonne pour les trépassés à tous les clochers de Bretagne, depuis Douamenez jusqu'à Roscoff.3

« C'était donc mon tour de faction et voilà le gabier 30 Maheut, un pays, qui vient me passer la consigne: « A toi, Janic, qu'il me dit,^ tu vas prendre la faction au bord

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du canal de l'Yser, près la Maison du Passeur.» ^ — Vous la connaissez, les gars, cette bicoque du passeur. Il y a autour plus de sang que d'eau, qu'on dit, et si le passeur est parti, la maison est toujours là, basse sur Teau et noire S dans la nuit et qui fait peur d'être si vide, avec de Fombre dans ses hublots.

« Que la bonne dame d'Auray me pardonne, mais, moi Janic, j'ai moins peur de la mer que de la terre dans la bnune. Un quart de nuit sur la « Marie-Louise »,*

lo par le gros temps, m'irait mieux qu'ime faction de terrien près de cette maison sournoise. Au moins, sur ime dunette de bateau, on est seul, on est haut et personne pour vous vouloir du mal, à droite ou à gauche. Mais la Maison du Passeur, c'est traître et, entre vous et

15 le mauvais frère d'en face, qu'est-ce qu'il y a ? L'Yser qui est à peine im fleuve!

« Donc je prends la faction à la nuit, juste comme le bourdon ^ de Dixmude sonne dix heures. Ce son de cloche me ravigote et je me mets à regarder de tous mes yeux *

20 dans la nuit.

« Vous savez, nous autres nous voyons dans le noir des choses qui vous passent,^ parce que nous sommes des gens de mer et parce que nous sommes Bretons. Nous y voyons loin, trop loin peut-être et déjà le Parisien, en

25 face de moi, rit de mon conte. Tant pis ou tant mieux !

Ce soir-là il y avait accalmie siu: la Ugne. Le canon

ronronnait; au loin les fusées dansaient dans la brume,

comme des feux follets sur nos landes.

«Onze heures qui sonnent!^ 'Allons, encore deux

30 héiures de quart. Tiens, qu'est-ce qui remue dans le brouillard ? Le ciel, la mer et l'eau ont beau ^ être gris, il y a des nuances ® auxquelles im œil de mousse ne se

trompe point et, des fois, à une ombre sur Teau, on devine que quelque chose bouge.

« Eh bien! oui, j'ai vu quelque chose remuer sur TYser, l'autre soir, en face de la Maison du Passeur, et le Parisien a beau faire l'entendu,^ je le soutiendrais même devant $ le recteur de ma paroisse.

« D'abord c'a été un remous, comme quand ime barque pousse au large. Cela faisait de l'ombre sur de l'ombre * et je ne m'y trompai point. C'était comme im chaland qui démarrerait de notre côté pour filer sur l'autre rive. lo

f Et même qu'en écoutant bien,* j'entendais le clapotis. Alors j'ai retenu mon souffle et je me suis blotti dans l'angle de la maison. Est-ce que j'avais la berlue ? Mon ami Janic, que je me dis,* tu as dû avaler du brouillard des Flandres, ce soir ! Mais voilà que le beffroi de Dixmude 15 sonne ses douze coups et alors, les gars, par Sainte Anne ! — toi, le Parisien, ris si tu veux — alors j'ai entendu des voix. Oh! cela ne criait pas fort, comme im courlis siu: la lande ou ime hulotte dans im vieux mur, mais j'ai entendu des voix. Quelque chosç, de l'autre côté de l'eau, 20 appelait sûrement le passeur. Et voilà le clapotis de tout à l'heinre qui recommence et l'ombre, de ce côté de l'eau, qui se remet à bouger. Sûrement, cette fois, la barque démarre et prend le large. lAiis plus rien, malgré que je fouille le noir de tous mes yeux. 25

f Eh bien! oui, Parisien, j'avais peut-être la berlue quand le bateau a démarré, mais, foi de Breton! je ne l'avais plus, ime minute après, quand je l'ai vu revenir. A force de fouiller l'ombre, mes yeux de gabier ne se trompaient point cette fois. Il y avait une foule sur l'autre 30 bord, des ombres, des centaines et des milliers d'ombres qui se pressaient et qui appelaient le passeur. Tu diras.

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Parisien, que c'était le vent ou la fusillade, mais moi je sais bien que ce n'était ni la fusillade ni le vent . . .

« Encore l'ombre bouge, encore les avirons font leur bruit et voilà la barque qui s'en va et qui revient. Et S plus il en passait des ombres, plus il en venait et, une fois, j'ai bien vu le passeur qui maniait sa rame à la proue de son bateau. Alors j'ai eu peur, je me suis signé et j'ai conmiencé à dire mon chapelet pour les âmes du purgatoire et pour les pauvres gars qui sont tombés de

lo l'autre côté de l'eau et que le passeur était peut-être allé chercher . . .

f Mais c'est égal, ajouta Kerdic, que Maheut mon pays m'envoie, s'il veut, me battre avec les Boches, plutôt que de me faire monter la garde près de la Maison du

15 Passeur.»

Ainsi parla Kerdic. Eh bien ! mon cher, je ne suis pas superstitieux, mais je n'avais plus envie de rire. Moi aussi, cette maison et ce passeur mystérieux m'intriguaient depuis quelque temps. Mais bah! j'allais jeter

20 de la tourbe dans le feu et crâner d'un bon mot ^ aux dépens de ce Janic. Tout à coup, un cri dans la nuit. Qu'y a-t-il? nous nous précipitons! C'est im autre Breton qui remonte, lui aussi, de la Maison du Passeur: « Alerte! les Boches! »

25 Ce n'était pas les âmes du purgatoire à Kerdic,^ cette fois, qui avaient traversé l'Yser, mais nous avions, bel et bien,* sur les bras une sérieuse attaque. L'ennemi, favorisé par l'ombre, venait de traverser l'Yser, et ce que Kerdic avait pris la veille pour des âmes, qui sait si ce

30 n'était pas des patrouilles allemandes qui préparaient le coup d'aujourd'hui ?

M^is allez donc^ purger de revenants et de léçendeç

une brave cervelle bretonne et faire oublier aux gars de Saint-Malo ou de Quimper/ en faction au bord de TYser, près de la Maison du Passeur, par une veillée de Toussaint, rhistoire de Saint-Christophe ^ peinte dans leur église. Laisse-moi ajouter que Jean Kerdic a été tué au cours de l'attaque et Dixmude Ta échappée belle.

Ton ami,

François.

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