‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 13 sur 57 · HO · texte numérisé non relu

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pour voir les nouveaux esclaves; les enfants surtout se glissaient derrièce les rochers, se jetaient dans les pirogues, et c'était à qui approcherait le plus près du navire. Les matelots nous chassaient à coups de gaffe quand nous arrivions les mains vides, mais ceux d'entre nous qui avaient quelque argent trouvaient le moyen de monter à bord, et ils achetaient de beaux perroquets gris de la côte d'Afrique. Mon père n'était pas riche, et le plus souvent ces arrivages ne Toccupaient guère ; cependant il venait de faire un petit héritage , ce qui lui donna l'idée d'aller choisir un noir auquel il pût apprendre le métier de charpentier, qu'il exerçait lui-même de temps à autre. Comme tous les créoles de nos quaitiers, il savait construire mie maison de bois et creuser une pirogue. Les premiers colons qui sont venus s'étaMir dans l'Ile ont bien été obligés de se bfttir des cases eux-mêmes. Ils étaient d'abord soldats dans les garnisons de Madagascar, puis ils se sont faits flibustiers; puis, quand il n'y a plus eu de profit à courir les mers , il leur a bien fallu se fixer tout à fait à terre, et là ils ont planté. Plus tard , quand il s'est formé un gonvernement , on a cédé des terrains à ceux qui avaient de l'argent ; ils se sont mis à acheter des esclaves, à défricher en grand, et nos anciennes familles, qui se croyaient maîtresses de l'île, se sont trouvées peu à peu si réduites dans leurs possessions, qu'on les dirait aujourd'hui fondues entre les plantations immenses qui les étouffent. Oui, Messieurs, les premiers habitants et leurs descendants que l'on méprise ont pourtant fondé la colonie ; comme Adam au paradis terrestre, ils ont donné des noms aux oiseaux du ciel, aux poissons des rivières, aux arbres de la forêt.

— Et en cela ils sont loin d'avoir rendu service à l'histoire naturelle et à la botanique, interrompit le docteur.

— C'est possible ; mais ils ont fait pour les savants ce que je fais aujourd'hui pour vous, Monsiein* : ils se sont

chaînés de montrer la route. Tous les sentiers que nous avons suivis et ceux que nous parcourrons demain , je les ai appris, comme bien d'autres, à mes dépens; la découverte de cette grotte m*a coûté... plus que je ne posséderai jamai$. Donc, sitôt que la Diane eut jeté Tancre dans la petite baie, mon père me dit : « Maurice, viens avec moi, si tu n'es pas trop las de la chasse. Il a dû arriver là un beau lot de noirs, et je veux choisir. Un nègre brut, de force moyenne , ne se paiera pas plus cher qu'une mule de France: moi , je lui apprends mon métier; il devient ouvrier, bon ouvrier ; nous le louons dans les grands ateliers de Saint-Denis à une piastre, à deux piastres, par jour; à la fin, il se rachète, je te donne cette somme-là en dot, et si tu as de Téconomie, un jour tu seras planteur. » Je ne doutais pas que tout cela ne dût arriver ainsi, puisque mon père me le disait; aussi le cœur me battait bien fort quand je vis à la lueur des fanaux qui l'éclairaient la goélette entourée de pirogues. De ce b&timent si léger, si effilé, qui dansait sur Teau et se balançait à la moindre brise , il sortit tant de noirs que je croyais rêver. En vé^ rite, Messieurs, il fallait qu'on les eût plies en deux comme des cuirs secs pour qu'ils pussent tous tenir dans la cale. A mesure qu'on les mettait à terre , je les regardais des pieds à la tête, et ils me semblaient tous plus ou moins avariés; c'est qu'ils n'avaient pas respiré à leur aise pendant la traversée; mais le grand air les fit revenir, à l'exception de quelques-uns; ceux-là, comme des poissons restés trop longtemps hors de Teau , ne se réaccoutumèrent point à vivre. Le capitaine jurait contre eux; il n'était pas impossible qu*ils eussent fait exprès de mourir, car, parmi ces noirs à demi sauvages, on voit de mauvais sujets, capables de tout. Chacun ayant choisi les esclaves qui lui convenaient , l'équipage s'occupa de nettoyer la cale. On envoya des provisions à bord ; les canots vinrent prendre de l'eau douce à Tembouchure d'un ruisseau , et

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le lendemain y les noirs achetés dans la nuit ayant été internés , il ne resta plus de trace du débarquement. Le navire de guerre en station devant Tîle se remit à courir ses bordées de grand matin ^ mais la goélette se trouvait juste au même point où nous l'avions aperçue la veille y avec cette différence qu'elle s'en allait à la côte d'Afrique tenter une nouvelle traite.

Le canon du soir tiré dans les divers quartiers de Tile, retentit tout autour de nous comme un orage lointain ; une brise légère, qui montait du milieu de la plaine et du fond des ravins, nous apporta en murmurant le parfum des girofliers mêlé aux suaves exhalaisons de la forêt. Les petites lianes arrachées aux parois de la grotte frémirent doucement; c'était la tiède haleine des nuits tropicales , transformée à ces hauteurs en un vent frais et piquant.

— Une pareille nuit offre véritablement l'image du repos, dit le docteur en écartant le rideau de feuillage. Voyez comme les belles constellations de l'hémisphère austral étincellent dans le sud! N'arlmirez-vous pas la bienveillante nature , qui a fait sortir du sein de l'Océan cette île fertile et gracieuse?

N'est-ce pas, Messieurs, reprit Maurice avec vivacité, n'est-ce pas que notre île est un potit bijou? Avec ses montagnes et ses ravins, ses plantations et ses forêts, ses volcans et ses rivières , elle semble trois fois plus grande qu'elle n'est réellement ; il y a bien peu d'habitants qui la connaissent dans tous ses recoins, dans tous ses replis. Du côté de la mer, elle est menaçante : il lui faut bien des rochers pour se défendre contre les vagues qui la battent sans cesse; mais, à mesure qu'on s'éloigne de la plage, on la trouve plus riante , plus verte , plus rafraîchie par les torrents, jusqu'à ce qu'on aborde ces gros morues chauves où se cachent les sources. C'est par là aussi qu'elle accroche, pendant l'été, les grands nuages qui tomberaient •dans l'Océan sans servir à rien. Les noirs qu'on amenait

de la côle d'Afrique devaient se trouver trop heureux d'être apportés sur notre ile; d'ailleurs, c'étaient le plus souvent des prisonniers de guerre, destinés à être dévorés par le vainqueur. Ceux de Madagascar devaient s'attendre à être tués à coups de zagaie, puisque telle est leur coutume de se débarrasser des captifs qu'ils ne peuvent pas vendre. Ne valait-il pas mieux planter des cannes et cueillir la graine du café? Eh bien ! il était très-difBcile de leur faire entendre cela. Il y en avait qui , à peine débarqués, couraient droit à la montagne; mais, au bout de quelques jours, on les trouvait, mourant de faim , blottis sous des buissons comme des lièvres, ou bien ils se laissaient acculer au bord d'un précipice , d'où ils ne pouvaient vous échapper qu'en se jetant, la tête la première, au fond du ravin. D'autres restaient accroupis au pied d'un arbre, les yeux tournés vers la mer, et refusaient toute nourriture , ne répondant rien aux menaces, insensibles aux coups; peu à peu , on les voyait s'affaisser, un tremblement fiévreux frappait leurs genoux l'un contre l'autre, et ils mouraient, en regrettant un pays où il ne leur était plus permis de vivre. Quelle désolation de voir des hommes robustes, des femmes dans la fleur de l'âge, s'éteindre là, comme des arbres frappés par le soleil, sans avoir rapporté un sou au maître qui les avait payés si cher !

Quant au Malgache que nous venions d'acheter, il ne paraissait point atteint de cette maladie terrible ; c'était un garçon alerte, actif, qui bientôt apprit à manier la hache avec une certaine adresse. Nous le traitions bien , parce qu'avec cette race-là on ne gagne rien à se montrer trop sévère. Quand il travaillait à creuser des pirogues que nous allions vendre à Saint-Pierre, je le regardais, je l'aidais même quelquefois; il mo taillait des petits bateaux que je faisais flotter sur la rivière, en y mettant des pUunes au lieu de voiles. Je l'avais pris en affection, mais mon père se montrait défiant à son égard ; un jour même il me

dit : — Ton Malgache nous jouera un tour -, je n'aime pas sa figure , il ressemble trop à Quinola ! — Quinola, c'était un noir de Madagascar qui avait disparu depuis longtemps. Les uns disaient qu'il avait péri dans les mornes^ d'autres affirmaient qu'il dirigeait les bandes de marrons, dont le nombre ne diminuait guère malgré les battues qu'on faisait fréquemment.

Dans ces temps-là, Messieurs, continua Maurice, il y aurait eu quelque danger à courir les bois comme nous faisons aujourd'hui pour cueillir des plantes. Les nègres fugitifs occupaient les hauteurs que nous appelons ici des plaines : ce sont des plateaux plus ou moins élevés, cachés enti*e des montagnes à pic ^ des espaces unis , défendus par des ravins , entourés de précipices abrupts qui ressemblent aux fossés d'une citadelle. Il n'était pas impossible de pénétrer jusqu'à ces régions perdues en remontant le lit des rivières; mais outre que ce chemin est impraticable pendant la saison des pluies, les arbres déracinés , les rocs entraînés par les eaux , les lianes qui pendent de chaque côté ^ les plantes épineuses qui tapissent les bords du ravin, ne permettent guère à un homme armé de courir lestement à l'assaut de ces places fortes. On savait bien à peu près où nichaient les noirs marrons ; quelquefois, le soir, leurs feux brillaient là-haut comme des étoiles, car le froid les faisait souffrir. Quand la faim les pressait, ils descendaient brusquement dans les vallées par une nuit bien sombre, pillaient les jardins, incendiaient et détruisaient en quelques heures les récoltes d'une année: Talarme se répandait vite, on s'armait; mais où courir? Les maraudeurs, frottés d'huile de coco, échappaient à la main qui voulait les saisir, et quand on revenait de ce premier moment de surprise, les brigands

étaient bien loin; ils avaient eu le temps de se mettre en lieu de sûreté , d'emporter leur butin. Quelquefois ils se répandaient isolément à travers les habitations , emmenaient avec eux leurs femmes, leurs amis, et au matin le planteur trouvait la case vide. Pour certains noirs, c'est un besoin de vagabonder; on les reprend, on les met à la chaîne, on leur fait traîner le boulet, et le jour où le châtiment cesse, ils partent de nouveau, si bien que leur vie se passe à expier la faute et à la commettre.

— Et on ne se lasse point de les punir si sévèrement d'avoir voulu à toute force être libres? demandai-je au créole.

^ Les maîtres qui sont humains. Monsieur, renoncent quelquefois à châtier eux-mêmes, répondit Maurice: ils envoient leurs esclaves travailler sur le port, et là on les Qiène un peu rudement; ce sont ceux que vous avez pu voir...

*- Mon ami , interrompit le docteur, ne me faites pas souvenir de ces scènes attristantes qui frappent les yeux de Tétranger quand il aborde votre Ue. En abusant ainsi de l'esclavage, vous hâtez le jour de Fémancipation.

— Ah! oui, la liberté grand* merci, comme disent les, ooirs de File de France, s'écria Maurice. Alors, à quoi servira d'être blanc, je vous le demande? Si jamais cela <kmve, je me fais marron, j'abandonne le village, je déserte la milice I on peut passer tranquillement sa vie dans les mornes, pom* peu qu'on ne tienne pas trop aux plûisirs de la société. II y a des esclaves échappés qui ont vécu là plus de vingt ans, et tandis que, selon les chances de la guerre, ]a population se trouvait anglaise ou française, eux, qui ne savaient rien de tout cela, ifs n'ont point cessé d'être Cafres ou Malgaches. On ne songeait point à les tourmenter dans ces temps-là, et ils regardaient avec indifférence, du haut des montagnes, leurs anciens maîtres se battre sur la plage, sans se déclarer pour aucun parti,

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comme des gens qui n'ont rien à perdre, rien à gagner. i

Ils avaient formé un camp principal au centre même de Tîle , à un endroit qu'on appelle encore aujourd'hui le camp d'Henri. C'était là leur forteresse; mais comme il n'y avait pas à manger pour tout le monde dans cet espace étroit creusé en entonnoir, ils occupaient, selon les saisons, d'autres points dans les plaines. Le moins inaccessible de ces camps secondaires où ils ne s'établissaient qu'en passant et toujours avec défiance, parce qu'on avait pu les y surprendre, bordait le grand étang, à l'entrée de la plaine des Palmistes. De là, ils s'abattaient par la rivière Sèche sur les habitations de Saint-Benoît et de Sainte-Rose , et remontaient par la plaine des Cafres pour descendre dans les vallées de Saint-Pierre. Le palmiste, qui croissait en abondance sur ces hauteurs, leur fournissait une nourriture facile; ils y avaient aussi planté des bananiers et quelques racines. Le soleil faisait mûrir les fruits de ces jardins champêtres tout comme ceux de nos vergers.

Un jour, on résolut de faire une double attaque sur ce camp, à l'époque où Ton supposait que les marrons y seraient établis ; on était las d'avoir toujours au-dessus de sa tête des ennemis invisibles. Un espion fut envoyé sur la montagne pour qu'il s'affiliât avec eux; les mesures ayant été bien prises, on se prépara à aborder la plaine des Palmistes par deux chemins différents. Les gens de Saint-Benoît marchèrent le long de la rivière Sèche , et nous, nous suivîmes le rempart du bois Blanc; on devait, à jour fixe, se réunir sur le plateau. Dans une pareille expédition, il y avait des fatigues à essuyer, des dangers k courir; mais on ne s'en inquiétait guère : les montagnes attirent comme la mer; on veut voir ce qui se passe làhaut, comme on aime à savoir ce qu'il y a là-bas, deirièrc l'horizon. Avec cela, nos pères étaient des aventuriers, comme je vous l'ai dit, et nous tenons d'eux ce besoin d'activité qui nous tourmente; ils explorèrent l'île, ils |>é-

nétrèrent les premiers sous ces forêts où l'oiseau chantait, bien qu'il n'^y eût personne pour l'entendre ; notre plaisir à nous, c'est de grimper sur les mornes, de glisser au fond des ravins , de chercher partout s'il ne reste pas un coin de terre à découvrir. Ce qui nous animait aussi, c'est que la troupe obéissait d'ordinaire à de vieux créoles , à d'anciens traitants de Madagascaf, qui étaient venus se reposer ici de leurs voyages bien autrement aventureux , et se guérir, sous notre climat plus hospitalier, des fièvres gagnées à Tintingue ; le plus souvent , ils ne rapportaient pas du pays malgache de grandes richesses , mais une foule d'histoires étranges et merveilleuses, que nous leur faisions raconter pendant les haltes.

Dans ces courses-là, nous marchions toujours pieds nus : le dimanche, pour aller au village, nous prenons des souliers , parce qu'on nous confondrait avec les mulâtres qui ne sont pas libres; mais, en campagne, cette distinction devenait inutile. La calebasse au côté, le fusil sur Tépaule, nous nous enfoncions gaiement à travers les bois; chacun portait en outre une pipe passée dans le ruban du chapeau, un briquet et quelques provisions. Il y en avait aussi qui Suspendaient à leur ceinture une petite hache pour couper les grosses liasses et abattre des arbres qu'on jetait, en manière de pont, d'un bord à l'autre des précipices. Ainsi équipés, nous ressemblions un peu à une troupe de flibustiers de l'ancien temps; les soldats de marine se seraient moqués de nous, eux qui rient de nos milices parce qu'elles ont beaucoup de mal à marcher au pas. Que voulez-vous? nous ne sommes pas enrégimentés pour aller guerroyer au loin, mais bien organisés par compagnies pour nous défendre contre les pillards des montagnes et contre l'ennemi du dehors. Quand il a fallu faire le coup de feu sur la côte, pendant la révolution de France, il ne restait guère de troupes de garnison , il ne nous venait plus de secours, et pourtant nous nous bat-

tiens ; nous envoyions même des renforts à nos alliés de rinde. Ceux qu'on a accusés plus tard d'être à la solde des Anglais, croyez-le bien, Messieurs , ce ne sont point des petits blancs sans souliers.

Cette expédition de la plaine des Palmistes, je la faisais en qualité de volontaire : j'avais à peine dix-sept ans ; mais je me disais que courir après les marrons n'était pas une chose plus difficile que d'aller dans les rochers dénicher les fous. Et quel enfant de nos cantons n*a pas exposé cent fois sa vie pour aller prendre dans le nid, au fond de leurs trous, ces oiseaux de la mer? Nous commençâmes par traverser la forêt qui couvre le Vieux-Brûlé. Le volcan qui fume aujourd'hui presque à la pointe sud semble s'être promené dans toute la longueur de Tile avant d'arriver où il se trouve maintenant; mais, à la fin, la végétation a repris le dessus. Aussi, dans le Vieux-Brûlé, on trouve partout des bois sur sa tête et de la lave à ses pieds; on marche sur quelque chose qui ressemble à du verre, et les arbres qui se sont implantés dans ces vagues de feu refroidies depuis des années ont fini par croiser leurs rameaux, par former des taillis presque impénétrables. Quand le soleil donne d'aplomb sur Ces masses de branches étalées comme des parasols, on se trouve à l'ombre , c'est vrai , mais on éprouve une chaleur accablante. Dans les espaces découverts, les pieds brûlent; l'herbe qu'on foule çà et là se réduit en poussière ou plulôt en cendres. Les brises de mer ne font que passer sur ces versants ; à peine les a-t-on senties, à peine a-t-on vu remuer les feuilles, que le souffle a disparu; on l'entend qui court à la surface de la forêt, comme pour se jouer du voyageur haletant.

Le souvenir de ces chaudes journées réveilla chez le créole une soif qui lui était assez habituelle. Il se désaltéra donc à sa calebasse qu'il eût déjà vidée si nous n'avions

eu soin de la remplir en y versant une bonteille de vieux vin de France.

— Merci , Messieurs, reprit-il en essuyanf sa bouche avec te revers de sa main , vous m'avez glissé là un excellent vin qui fait parler au lieu d'endormir comme Teaude-vie de canne; si nous en avions eu de pareil dans notre battue ! Mais, bah! ce n'était pas la peine ; si jamais vous avez connu ce que c'est que d'avoir soif et de chercher à boire dans un lieu inhabité , vous conviendrez avec moi que les dernières gouttes d'eau épargnées par le soleil dans le creux d'un rocher se paieraient aussi cher, à certains moments , que la plus précieuse liqueur. Dans ces cas-là, l'homme se rappelle qu'il n'est qu'une pauvre créature de Dieu, comme le plus petit insecte de la forêt. Heureusement, notre île est si bien arrosée, qu'on a rarement à souffrir de ce côté-là, à moins qu'on ne s'en aille jusqu'à ces réservoirs de feu autour desquels les sources tarissent. Dans les bois du Vieux-Brûlé, on trouve même de jolis bassins transparents qui conservent l'eau longtemps après les pluies. Cependant la fraîcheur, la vraie fraîcheur qui ranime comme un bain, qui repose comme le sommeil, c'est dans les ravins qu'il faut la chercher; je ne dis pas seulement en hivernage où le ciel n'est plus qu'un arrosoir, où les nuages descendent ton t d'une pièce entre les mornes pour nous verser des nappes d'eau à faire déborder les plus petits torrents, mais au milieu de la saison sèche, quand le soleil fait mùiir le café dans sa pulpe et la muscade sous sa triple enveloppe.

Après une journée de marche assez pénible , ce fut dans un de ces ravins que nous nous arrêtâmes , sous de grands takamakas à moitié déracinés qui se penchaient au-dessus de l'abîme en attendant qu'une trombe les y précipitât. Çà et là, au-dessus des framboisiers qui aiment l'ombre ^ s'élançaient les fougères en arbre dont les Ion-

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guçs feuilles découpées, détachées du tronc et disposées en cercle , ressemblent à ces soleils d'artifice qu'on fait partir dans les villages au jour de fête. Au-dessus de nos têtes, par Touverture où se montrait une large bande de ciel aussi bleue que la mer dans les baies, nous voyions les tiges des palmistes remuées par les vents , s'agiter comme des panaches de plumes à rentrée de la plaine. Il ne nous restait plus qu'à monter pendant quelques heures pour arriver sur le plateau où campaient les noirs ; mais le gibier que nous cherchions y était-il encore ?

Voilà ce qu'il fallait savoir ; un jeune homme de la troupe se chargea d'aller à la découverte , et il devait nous faire un signal de monter après lui en jetant un caillou dans le ravin. — Si Quinola est avec eux, disaient quelques-uns d'entre nous, on ne trouvera que le nid, les oiseaux seront envolés. — Bah! répondaient les autres, si Quinola vivait encore, on le verrait dans les bandes ! — Les noirs qu'on avait repris depuis plusieurs années affirmaient qu'il habitait la montagne , mais que, comme il était habile dans les sortilèges , il savait se rendre invisible ; ils l'appelaient le grand Ombia^ le grand prêtre. Ce qu'il y avait de certain, c'est que si l'on se moquait dans les villes de ceux qui croyaient Quinola vivant, dans les villages on le prenait plus au sérieux, et son nom faisait trembler les enfants. Quant à moi, je pensais bien qu'il pouvait vivre dans la montagne sans jamais se montrer, et qu'il était trop rusé pour indiquer à d'autres marrons le lieu de sa retraite; malgré cela, je ne pouvais tout à fait vaincre la terreur que la pensée de cet homme , c'est-à-dire de ce noir, m'inspirait dans mon enfance : j'avais plus de raisons qu'un autre de n'être pas trop rassuré. Une fois, étant allé seul cueillir des jamroses à une assez grande distance de la maison, j'aperçus derrière moi un vieux nègre malgache, aux cheveux tout blancs. Vous concevez. Messieurs, qu'en le voyant la peur me prit, et je voulus me sauver ;

mais 9 m'arrêta en me barrant le chemin et me dit : a Maurice, vous avez chez vous uji bon noir, un honnête travailleur -, quand il saura bien son métier, je lui montrerai quelque part un bel ai'bre qu'il aura plaisir à tailler. » Et là-dessus, il s'enfonça dans le bois. De retour à la maison, je n'osai jamais parler à mon père de cette vision qui me tourmentait, il se serait moqué de moi ; et comme il m'aurait grondé si je l'avais dit à d'autres, je gardai mon secret.

Après avoir dormi quelques heures, les noirs qui nous accompagnaient s'étaient mis à rallumer le feu ; ils s'en rapprochaient toujours un peti davantage, au point qu'on eût pu croire qu'ils allaient se rôtir. Accroupis sur leurs talons, les coudes sur les genoux, les mains ouverres devant les flammes, ils se torréfiaient avec une délectation qui nous est inconnue, à nous autres gens du nord. Au milieu de ces immenses forêts, le sauvage de rAmcrique septentrionale grelotte devant quelques tisons qui donnent moins de flammes que de fumée ; l'Hindou, débilité par son climat trop énervant, demande grâce au dieu du jour, et divinise ses rivières ; l'Africain s'épanouit à cette température brûlante, appropriée à sa nature comme le soleil tropical qui l'euivre et l'exalte.

Je me rappelais donc cette rencontre, continua Maurice, et je me promettais de bien regarder si je découvrirais le vieux noir à cheveux blancs que je ne connaissais point, et qui m'avait appelé si familièrement par mon nom. Pendant que nous étions tous arrêtés dans les rochers, l'envie me prenait de raconter ce que j'avais vu ; mais la crainte de n'être point écouté m'arrêtait aussitôt. Les anciens, qui sont assez sujets à mentir, s'imaginent toujours que les jeunes veulent leur en faire accroire, et

puis on n'aime pas passer pour un poltron ^ tout simplement parce qu'on a eu le malheur de voir quelque chose de plus que les autres. Ces réflexions-là se croisaient dans ma tête, et bien d'autres encore, car on ne réfléchit jamais si bien que quand on est un peu las. Tenez, Messieurs,' couchez-vous dans la forêt ; les oiseaux et les insectes se remettent à chauler et h bourdonner de plus belle; reprenez votre marche, ils se taisent et disparaissent. Ainsi font les idées qui assiègent le cerveau quand les jambes s'arrêtent; dès qu'on recommence à courir, tout cela s'envole !

Après quelques instants de halte, nous entendîmes un caillou retentir sur les pierres du ravin, et quand il tomba, après avoir longtemps ricoché dans le torrent qui roulait à nos pieds, nous étions debout. Chacun se prépara h gravir la rampe de son côté; pour cela, il faut s'acrocher aux lianes, poser le genou sur une pointe de rocher, se soutenir du coude à de vieilles racines vermoulues qui se bri* sent souvent, et on se sent glisser. Dans ces moments-là, on se rattrape à tout, à des épines, à des ronces qui déchirent les mains et les mettent en sang , on s'écorche les pieds, on se frotte le visage sur une terre humide, on fait Touler sous soi tonte une avalanche de petites pierres qui se détachent du sol et tombent avec bruit jusqu'au fond du précipice; enfin on s'arrête dans sa chute sur quelque tronc d'arbre plus solide, on reprend haleine et on s'assure qu'on a reculé d une vingtaine de toises.

— A ce train-là , on se trouve au bout de quelques heures précisément au fond du ravin, dit le docteur.

— Et quand on veut descendre, on est tout aussi embarrassé , reprit le créole ; mais, à force de chercher, on découvre quelque sentier moins impraticable ; on rampe, on avance doucement en retenant son haleine, sans regarder derrière soi , les yeux fixés sur le sommet qui semble reculer toujours , car les montagnes sont en général dix

fois plus élevées qu'elles ne le paraissent. Il y a bien des choses dans la vie qui fuient et s'éloignent quand on croit les tenir. Aussi, quand on a de l'âge, on va plus doucement, parce qu'on sait qu'il faut aller longtemps; mais j'étais jeune alors et je brûlais d'impatience d'arriver là-haut. Ennuyé de lutter contre une rampe aussi inabordable, Je filai un peu à droite en tournant à travers des petits chemins tracés sans doute par les chèvres. Je me mis à courir, à sauter ; je ne me sentais plus. Tout à coup je sortis de cette masse d'ombre que les cimes voisines projetaient sur le ravin, et le soleil m'éblouit; le cœur me battait violemment parce que j'avais marché trop vite, et aussi parce que j'allais aborder le plateau des Palmistes, c'est-à-dire le camp des noirs marrons.

A cette heure-là, les brigands doivent dormir, pensaisje en moinoiéme; mes con^pagnons auront le temps d'arriver avant qu'ils se remettent en campagne. Nous sommes sûrs de les atteindre. — Et je me glissai avec précaution à travers les bois noirs : il y avait çà et là des branches cassées; l'herbe était foulée autour de moi; tout m'annonçait que j'approchais du camp, et j'en eus bientôt la preuve. Comme j'allongeais la tête sous les broussailles, en écartant d'une main des racines qui semblaient entortillées exprès pour faire tomber les. passants, mon genou se posa sur une pointe de bois, et je ressentis une si vive douleur que je m'arrêtai tout court. Ces petits bâtons bien aiguisés, durcis au feu et plantés dans les sentiers qui conduisent à leurs camps> sont une terrible défense dont les nègres tirent un grand parti : si cette maudite invention n* arrête pas les patrouilles, au moins elle les force à marcher avec précaution, et met ainsi les fugitifs à l'abri d'une attaque subite. Un homme, un blanc qui porte un fusil sur son épaule, être mis hors de combat pour quelques lignes d'un morceau de bois qui s'enfonce dans le talon!... quelquefois même rester infirme pour toute sa

vie, traîner le pied devant ses esclaves qui rient en cachette et ont Tair de dire : « Quand je me sauverai à mon tour, ce ne sera pas toi qui viendras me prendre ! » C'est bien humiliant!

Ma blessure saignait beaucoup; je la liai avec un mouchoir, après m'êlre frotté d'eau-de-vie tout le genou, et je n'avançai pas davantage ; j'aurais même donné quelque chose pour avoir fait un pas de moins. Puis, je ne sais si les oreilles me tintaient par l'effet de la douleur, mais il me sembla entendre rire à mes côtés. J'écoutai avec attention ; une voix qui ne m'était pas tout à fait inconnue parlait en s'éloignant J'arme mon fusil, j'essuie

la pierre, je la rafraîchis en frappant dessus avec mon couteau, et je me hasarde sur la lisière du bois. Ce que j'aperçus dans la plaine. Messieurs, j'aurais cru le voir en rêve , si le soleil qui élincclait de toutes parts ne m'eût forcé de reconnaître que j'avais bien les yeux ouverts. Figurez-vous une trentaine de noirs groupés çà et là au pied des palmistes, les uns tout nus, les autres vêtus d'une couverture nouée sur les épaules, comme les Hottentots du Cap ; ceux-ci coiffés d'un chapeau sans bords et habillés par en haut d'un gilet sans manches, ceux-là serrés dans un pantalon auquel il manquait une jambe. Pour la plupart, ils tenaient à la main des bâtons faits en forme de massue ou armés d'une pointe de fer; quelques-uns avaient à la ceinture des couteaux bien aiguisés ; ceux que couvraient à demi des lambeaux d'habillements volés dans les habitations paraissaient misérables ; ceux dont la peau reluisait au soleil, librement, à l'état de nature, i*eprésentaient au moins l'homme sauvage : le noir est vêtu de sa couleur. Il y en avait là de plusieurs races; mais le vieux Malgache que je cherchais des yeux ne faisait point partie de la bande.

Il me sembla que les marrons venaient de terminer leur repas ; on voyait des petits tas de cendres sous lesquels ils

avaient fait cuire des bananes et des patates douces, quel* ques tiges de palmistes effeuillées. La faim me talonnait, et j'aurais volontiers dévoré les pèches à moitié mûres que je portais dans mon sac, mais j'étais en face de Tennemi. Tous ces esclaves amaigris par la fatigue , réduits à se procurer au prix de mille dangers une nourriture souvent insuffisante , à errer dans les montagnes comme les bétes malfaisantes qui craignent le fusil du chasseur, à se cacher dans les trous en attendant Theure du pillage, tous ces esclaves échappés des quatre coins de Tlle, après y avoir été jetés dé dix endroits diflerents de la côte d'Afrique, n'avaient pourtant qu'une pensée , et cette pensée leur donnait le courage de continuer cette misérable existence ; ils s'étaient affranchis du travail et se trouvaient heureux. A cette différence qu'ils n'avaient rien de gracieux et que la cage était ouverte , je me rappelais , en voyant ces vilains noirs campés dans la plaine fermée de rochere, les grandes volières dans lesquelles les planteurs des villages rassemblent les oiseaux de tous pays. J'éprouvais donc quelque envie de les troubler dans leur fainéantise en tirant uu coup de fusil au milieu de la bande, mais un sifflement aigu les réveilla comme par enchantement. En une seconde, ils se dressèrent sur leurs pieds , saisirent leurs bâtons ^ et échangèrent quelques signes avec celui qui venait de donner l'alarme. C'était un Malais, petit, trapu, bon coureur; je l'ajustai à l'instant où il débouchait sur la plaine , mais il fit un geste pour me narguer; la balle avait sifflé à ses oreilles sans l'atteindre. Avant que mon fusil fût rechargé, les marrons, en pleine déroute, s'étaient dispersés comme un troupeau de chèvres; ils couraient, sautaient par-desssus les buissons, se faufilaient à travers les bois, en cherchant à gagner le morne des Palmistes. Les créoles de Saint-Benoît, arrivés à Tinstant même par le côté de l'étang, les traquèrent avec vigueur; mes compagnons s'avancèrent rapide-

it.

ment par Tautre extrémité de la plaine, et quelques tratnards de la troupe des marrons furent faits prisonniers. On les confia à un détachement qui devait les emmener à la geôle, et on convint de poursuivre le reste de la bande dans ses derniers retranchements; j'étais trop animé pour songer à ma blessure, et je résolus de faire la campagne jusqu'au bout.

On eut quelque peine' à désarmer les captifs, qui se défendaient conime les grands singes d'Afrique, avec des pierres et des bâtons. Dans ces cas-là, on est en colère et on ne peut pas trop ménager ses mouvements, a Où est Quinola? demanda un créole à un vieux noir qui avait reçu au front un coup de crosse. — Je ne sais pas, répondit celui-ci. — Quand l'as -tu vu ? — Q n*y a pas long* temps. D Et comme nous nous regardions avec surprise, il ajouta : a Quinola n'est pas mort; il ne veut pas mourir dans rile. »

Quinola était Malgache, continua Maurice en secouant les cendres de sa pipe, et les gens de Madagascar n'aiment pas à mourir loin de leur pays ; mourir, pour eux, c'est une grande affaire qu'ils ne peuvent pas conduire à leur gré hors de chez eux. Dès qu'un malade a fermé les yeux , ses parents entourent la case et tirent des coups de fusil depuis le soir jusqu'au matin pour éloigner les mauvais génies qui voudraient enlever son corps ; le lendemain , on revôt le cadavre de ses plus beaux vêtements, on l'enferme dans un cercueil tout comme un chrétien, et on va Tenterrer hors du village. S'il est riche , on le conduit en grande pompe auprès de ses aïeux, qui l'attendent dans un tombeau particulier, rangés dans des bières d'un bois précieux; s'il n'appartient pas à une famille distinguée , on construit une case sur le lieu môme

de sa sépulture, et, devant cette case, on suspend à une perche les cornes des bœufs qui ont été immolés pendant sa maladie pour obtenir sa gucrison et à Toccasion même de sa mort. Ils prétendent que le défunt peut prendre la forme d*un mauvais génie, apparaître à ceux qui Font connu et leur parler en songe. Nous avons des esclaves de Madagascar qui entretiennent des relations suivies avec les gens de l'autre monde , et ces apparitions , si elles se renouvellent souvent, sont cause que le chagrin s'empare d'eux, la maladie du pays les prend, ils meurent avec Tespoir de retourner près de ceux qui Its appellent. Enfin, ils croient aussi qu'un mort recommence quelquefois à vivre sous la forme d'un animal, d'une plante; ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a vu des serpents sur la tombe d'un chef célèbre par ses cruautés , et tous les traitants vous diront que dans la, baie d'Antongil, près du port Choiseul , au pays des Antavarts , il a poussé , sur le lieu même où fut enseveli un autre chef l'enommé par ses vertus et sa bienfaisance, un magnifique badamier. Vous savez bien , Messieurs , que le badamier donne de bons petits fruits en abondance , et qu'il étend ses branches comme les bras d'un prêtre qui bénit. U y a bien des choses encore plus extraordinaires dans cette grande île, où Ton trouve plus de vingt peuples diCTércnts , les uns bruts et sauvages , les autres intelligents et susceptibles d'être instruits, ceux-ci crépus comme des Cafres, ceuxlà coiffés de longs cheveux comme les Hindous de Pondichéry. Quel dommage qu'il soit si difficile de s'y acclimater! Mais le pays des noirs ne peut convenir aux blancs, et vous voyez que les noirs ne s'accoutument guère à vivre chez nous, puisqu'ils aiment tant à prendre le chemin de la montagne. A force de courir dans les hauts de l'Ile, ils découvrent à la vérité de jolis endroits, et cette Plaine aux Palmistes d'où nous venions de les déloger serait devenue pour eux un paradis, si on les y eût lais-

ses vivre on paix. Chassés de cette première station, ils se replièrent sur une autre plus élevée , mieux défendue , se promettant sans doute de prolonger notre course de manière à nous ôter le goût de ces expéditions. Tandis qu'ils fuyaient de tous côtés , nous les poursuivions tranquillement y avec ordre , développés sur une ligne, battant les buissons, sondant le creux des rochers. La végétation devenait plus rare, le pays plus sauvage. Nous ne rencontrions déjà plus de bois de pomme; autour des rochers qui s'élèvent en pain de sucre, les bois noirs^ groupés en. touffes serrées, lépandaient une ombre abondante; ces arbres-là poussent toujours de compagnie,. môme au milieu des pierres. Quand on les voit au flanc des montagnes du fond de la plaine, on les prendrait pour des petites plantes pareilles à celles qui tapissent le devant de cette grotte.

— Comme tous ceux de cette famille si variée et si gracieuse, dis-je au créole, ils se plaisent dans les terres légères; remarquez comme les feuilles de ce bois noir (qui n'est autre chose que la mimeuse hétérophylle), aussi finement découpées que celles du mimosa de l'Inde, tremblent à la moindre brise. Un vent trop vif les dessécherait; voilà |K)urquoi elles s'abritent les unes les autres en formant des berceaux naturels.— Et ce bois depommcy que vous me permettrez de nommer tambourissa quadri^ fiday reprit le docteur, offre un singulier phénomène de fructification. La fleur qui se développe sur le vieux bois, sur le tronc même de l'arbre, a la forme d'un grain de raisin; elle se partage en quatre divisions qui présentent elles-mêmes une foule de fleurs partielles, se referme un pou après Tépanouisscment , s'accroît, et se .change en une grosse pomme qui n'est jamais complètement fermée.

— C'est bien possible , dit Maurice , et avec les petites graines, pareilles à des amandes, on fait une jolie teinture rouge. Au-dessus de cet arbre-là, on trouve encore celui

que vous venez de nommer qui a la feuille si délicate , et dont les chèvres sauvages aiment à brouter les jeunes pousses. Les noirs marrons se cachent volontiers sous leur ombre, et , pour peu qu'ils eussent des armes à feu , je vous demande comment on pourrait les en déloger? Avec cela, le terrain est souvent coupé de torrents, embarrassé de quartiers de rocs; Therbe cache des trous profonds dans lesquels on tombe tout de son long sur des pierres, le fusil d'un côté, le chapeau de Tautre. Pendant ce temps, le noir que vous poursuivez vous allonge un coup de bâton, ou tout au moins s'esquive.

Nous avions cerné un de ces bois où les fugitifs venaient de se rallier ; ils nous y glissèrent entre les mains, descendirent un coteau à pic au fond duquel coule une rivière, et, sans savoir où irait aboutir cette battue, nous les suivîmes au pas de charge. A mesure que nous avancions, la colère nous donnait des forces , et moins nous avions de chances d'arrêter les déserteurs, puis il devenait probable que nous finirions par en tuer quelques-uns à coups de fusil. Le Malais qui avait donné l'alarme au camp de la plaine courait surtout grand risque de recevoir une balle. Dans l'Ile entière, on le redoutait à cause de la férocité assez naturelle à sa race et de ses méfaits particuliers : convaincu de meurtre, il s'était enfui de la prison et se conduisait en vrai bandit qui n'a plus rien à ménager. Amené jeune dans la colonie par les négriers de contrebande qu'on soupçonnait de piraterie, il y jetait le désordre et la confusion par ses vengeances hardies. Avec de pareils esclaves, on ne pourrait Jamais vivre en sûreté. Dieu merci ! ils sont peu nombreux. La couleur du Malais, moins foncée que celle de ses compagnons , le trahissait même dans Tombre qui cachait les autres, mais l'incroyable agilité de ses mouvements , la rapidité de sa course, le mettait à l'abri des dangers auxquels il s'exposait comme à plaisir.

Dans cette retraite précipitée, les noirs paraissaient se réunir sur un seul point, pour franchir le torrent avant que nous pussions leur barrer le chemin. Un vieil arbre jeté en travers sur le ravin leur servait de pont ; mais comme cet arbre était vermoulu, il fallait qu'ils passassent l'un après Tautre, sous peine de le rompre. Sur les deux rives, de hautes fougères tapissaient le sol; Thumidité des eaux, qui forment des cascades au fond du précipice, entretient presque jusqu'au sommet de Fescarpement une végétati(Hi vigoureuse. Au milieu de ces masses de bois, les nègres couraient, disparaissaient à nos yeux, et nous avions bien du mal à nous guider vers un point qu'il n'était yàs toujours possible de découvrir. Arrivé le premier sur la rive opposée, le Malais, au lieu de continuer sa course, sembla attendre ses compagnons ; ceux-ci filaient lestement, empressés de se jeter dans leshalliers où ils espéraient se disséminer afin de se soustraire à nos recherches, et avoir ainsi le temps de gagner, par delà les montagnes voisines, d'autres camps inaccessibles. Â mesure que l'un d'eux posait le pied sur l'autre bord du ravin, on eût dit qu'il retrouvait une vigueur nouvelle ; tous ces coteaux abrupts, sauvages, couverts de broii^sailles audessus desquelles de gros arbres dressent leurs branches à moitié mortes, représentaient pour la bande en déroule le vrai pays de l'indépendance vagabonde. Une fois là , les marrons se sentaient chez eux. Nous faisions feu, quoique de bien loin, et, au bruit de la détonation doublée par les échos des roches escarpées , nous voyions frissonner et chanceler celui qui se trouvait suspendu sur Tabîme; mais Toiseau que Ton tire au vol, à une trop grande distance, secoue ses ailes par un saisissement de frayeur, puis il plane de nouveau et s'éloigne , sans même laisser tomber une plume.

Pendant que les uns envoyaient d'en haut des balles perdues, les autres mai*chaient le plus vite possible à tra-

vers lès branches, et le retard causé par le passage du pont nous avait rapprochés des fuyards. Chacun d'eux , ignorant s'il ne se trouvait pas derrière lui un camarade attardé, et talonné d'ailleurs par notre mousqueterie, se lançait dans les bois en poussant des cris ^ sans regarder en arrière ; ce qui fit que le pont ne 'fut pas rompu. Au moment de le franchir nous-mêmes, nous réglâmes Tordre de la marche ; celui qui passa le premier, ce fut un vieux créole , grand chasseur, qui connaissait mieux que personne les sentiers de la montagne. Il en voulait particulièrement à ce démon de Malais qu'il accusait d'avoir coupé ses girofliers par le pied, et nous ne lui contestâmes point le droit de se venger lui-même, s'il en trouvait l'occasion.

Les hurlements des noirs retentissaient encore; mais on n'en voyait plus un seul. Le vieux chasseur s'élança hardiment sur le pont en se servant de son fosil comme d'un balancier, ; il arpentait avec ses longues jambes ce tronc d'arbre pourri par les eaux^ et déjà un de mes compagnons allait le suivre, quand une secousse violente imprimée à ce pont fragile le fit rouler au fond de Fabîme avec un fracas épouvantable : le Malais, embusqué dans les fougères, l'avait frappé d'un vigoureux coup de talon, mais un peu trop tard, car le créole put franchir l'espace qui le séparait de la rive à l'instant où Tarbre manquait sous lui. En sautant à terre, il saisit le Malais, et une lutte s'engagea entre eux, un véritable combat corps à corps. «Tirez, tirez, vous autres, criait le créole, je suis dessous ! » Le torrent, qui roulait à grand bruit, nous empêchait d'entendre distinctement ses paroles, et dans les hautes herbes nous ne déipélions rien autre chose que les mouvements désespérés des deux adversaires. Sur ce groupe de deux hommes, l'un ami, l'autre ennemi, qui cherchaient à s'arracher la vie si près de nous, nous hésitions à faire feu ; chacun disait h son voisin de tirer^ et

personne n'osait prendre ce pariî extrême. Enfin il nous arriva un cri si perçant, que mon père se décida à ajuster la té(e du Malais dès qu'il la distingua nettement. Deux fois il redressa le canon de son fusil ; deux fois , pâle et tremblant , il l'abaissa dans la direction ({ue suivaient nos regards. Le coup partit, et un rugissement hideux qui en fut la réponse nous fit frissonner. Sans aucun doute le Malais était blessé ; nous le vîmes bondir et saisir avec ses dents le bras de son adversaire qui lui serrait la goi^e , enlacer ses jambes dans les siennes, et l'entraîner au bord du précipice. Mon père brisa son fusil avec rage , et à ce moment-là je fermai les yeux.

Quand je les rouvris , je vis tous mes compagnons qui se penchaient sur le torrent sans prononcer un seul mot; j'allongeai la tète, et je ne distinguai rien que Técume de l'eau qui bouillonnait, je n'entendis rien que le bruit des cascades qui montait d'en bas. Nous restâmes là quelque temps encore comme pour dire adieu à notre compagnon, et puis nous réprimes la route de nos quartiers. Nous traversâmes tristement les plaines, les ravins, les sentiers pénibles que nous avions parcourus les jours précédents avec une joyeuse ardeur. Celui que nous venions de perdre dans la campagne ne laissait point de famille après lui ; mais c'était un bon compagnon, un de ces anciens créoles des hauts de Saint-Benoit qui aiment à se plonger dans les parties solitaires de l'Ile, qui s'entendent à pécher dans les baies, dans les bassins* profonds des rivières, aussi bien qu'à dépister les chèvres sur les mornes.

A mesure que nous descendions vers le village, chacun se séparait pour regagner son toit. Mon genou enflait à vue d'œil , et cependant, comme je touchais au terme de ma course, lajdouleur et la fatigue ne m'empêchaient point de hâter le pas. Pour nous. Messieurs, qui ne faisons jamais de grands voyagesi une expédition de quelques jours dans le creux de ces montagnes inhabitées équivaut

presque à une campagne lointaine ; Tabsence nous semble longue. Quand j'aperçus les cases du hameau disséminées sous les arbres, à travers les jardins, sous un beau soleil, à mî-côte , en face d'une mer étincelante , je sentis mon cœur se gonfler. Puis, il me vint à Tesprit que bien des choses avaient dû se passer pendant cet intervalle, et à la joie du retour se mêla une inquiétude que je ne pouvais sunnonter. A une demi-lieue du village, nous rencontrâmes un de nos voisins qui aborda mon père; ils causèrent ensemble, et je profitai de cet instant pour aller cueillir de jolies fleurs qui croissaient dans la mousse , à l'ombre des haies. J'en fis un bouquet que je cachai sous ma veste.

Ici le créole caressa son chien d'un air pensif, comme un homme rejeté tout à coup vers des souvenirs d'un autre âge. — Pourquoi cachiez-vous ces fleurs, Maurice? lui demandai-je sans affectation , mais en le regardant pour découvrir les traces d'un sentiment plus doux 'qui se trahissait à demi sous sa peau bronzée.

— Je les cachais, répondit-il , parce que je ne voulais pas qu'elles fussent vues d'une autre personne que celle à qui je les destinais ; j'y voulais joindre de ces belles roses de Bengale qui fleurissent ici autour des habitations, le long des cheniins, et puis le soir même je serais allé les porter chez un voisin , un planteur de café qui avait six noirs, un grand terrain et une fille de quatorze ans, blanche et blonde... Mon père devinait peut-être ce que je faisais dans le bois, mais il n'eut pas l'air d'y prendre garde. Quand je revins près de lui, il me dit d'une voix assez triste: « Mon garçon, tu sais bien le Malgache que notre ami a acheté à bord de la Diane ? — Oui , un camarade des nôtres ! — Eh bien ! il est parti marron^ et je parierais que mon ouvrier l'a suivi !

Nous hâtâmes le pas; quand on se doute d'un malheur, on est pressé de savoir la vérité. La porte de la case était

fermée ; nous appelâmes César, notre Malgache : César ne répondit pas. Nous courûmes autour du jardin, mais tout paraissait si tranquille et si désert, qu'on eût dit une habitation abandonnée depuis un mois. Mon père alla au village prendre des informations, et moi^ sans trop savoir ce que je faisais, je me mis à descendre sur la plage. Je m'assis au fond de l'anse où la Diane avait mouillé pour débarquer ses noirs, et je jetai mon bouquet dans la mer en pleurant... César venait d'emporter ma dot avec lui dans les mornes !

J'étais ruiné, continua Maurice, et, ce qu'il y a de pis, ruiné avant d'avoir eu le plaisir d'être riche. Il fallut se résigner à regarder comme perdus les esclaves fugitifs dont on ne recevait plus aucune nouvelle; les marrons, si rudement chassés dans la dernière campagne, se tenaient tranquilles sur tous les points. Établis par petits camps distincts, ils demeuraient cantonnés au cœur de l'île, dans ces régions sauvages qui se composent d'escarpements à pic, entièrement couverts de bois, de précipices, de torrents tour à tour desséchés et remplis , enfin de plaines étagées à diverses hauteurs, les unes suspendues comme des terrasses au-dessus de vallées profondes, les autres hérissées de ces plantes que nous appelons calumets. On dit que des flibustiers d'Amérique ont apporté de leurs colonies ce mot par lequel nous désignons un roseau dix à douze fois plus long que ma carabine, entouré à chaque nœud d'une double feuille sans cesse agitée par le vent , terminé par ces tiges vertes et solides qui nous servent à garnir le tuyau de nos pipes. Ces calumets ne poussent qu'à une grande élévation ; les noirs cpii manquent d'armes dans la montagne percent ces roseaux comme un canon

de fosil et y introduisent des graines sauvages qu'ils lancent contre les petits oiseaux pour les tuer.

Un jour que je travullais à terminer une pirogue commencée par César, une jolie embarcation capable de porter la voile, mon père me demanda si j'avais remarqué sur la poitrine de ce noir une toute petite cicatrice. Je me le rappelais parfaitement. — Ëh bien ! ajouta mon père, Fautre Malgache en avait une toute pareille; voilà pourquoi ils sont partis ensemble; ils ont fait frères! — Et il m'expliqua cette coutume de Madagascar, ce serment du sang, cette alliance contractée entre deux personnes qui s'obligent à se secourir mutuellement jusqu'à la mort. Quand deux amis veulent s'unir de cette façon indissoluble, ils se font au creux de l'estomac une petite blessure et imbibent avec le sang qui en découle deux morceaux de gingembre; Tun mange le morceau teint du sang de l'autre. Les témoins pratiquent encore diverses cérémonies; le plus âgé firappe les deux nouveaux frères avec une zagaie et leur fait répéter un serment terrible dont la dernière phrase est ainsi conçue : « Que le premier de nous qui violera sa promesse soit écrasé par le tonnerre; que la mère qui Ta mis au monde soit dévorée par les chiens! » Il y a des blancs qui ont ainsi fait frères avec les chefs de Pile, et cette alliance leur a , dans plus d'une circonstance , sauvé lavie...

J'essayai de faire comprendre au créole que l'histoire de la Chine offre de ces beaux exemples de fraternité, que la Grèce antique avait honoré ses dévouements sublimes dont les poètes nous ont transmis le souvenir, et qu'enfin l'échange des noms en usage à Taiti représentait assez bien cette union intime entre deux personnes qui se lient volontairement dans le but de se défendre et de se soutenir; mais, comme tous les gens de peu d'éducation, Fhonnéte Maurice recevait diiBcilemenl les impressions qu'on

essayait de lui communiquer en dehors du cercle fort limité de ses connaissances. Pareil au ruisseau qui court trop vite pour remplir ses bords et passe à peine visible au fond du ravin, son esprit rapide et pour ainsi dire en • caisse franchissait d'un bond les idées qui, en le modérant un peu, l'eussent contraint à monter.

— Cela se peut bien, me répondit-il avec naïveté, et il reprit vivement la suite de son récit. — Ce noir intelligent, rusé, alerte, n'aurail-il point la fantaisie de s^emparer d'une chaloupe sur la côte et de chercher à s'enfuir vers sa grande lie de Madagascar? Nous le craignions dans notre village, et si une bande hardie se joignait à lui pour tenter l'entreprise, ne viendrait-il pas à Tidée de ces brigands de brûler les habitations pour nous empêcher de les poursuivre? Ces inquiétudes nous tenaient dans de continuelles alarmes; chaque jour, nous nous attendions à voir reparaître ces marrons devenus invisibles. Tandis que nous dormions à peine dans nos maisons , le Malgache César et son frère adoptif vivaient paisiblement ici même, dans cette grotte. Personne ne la connaissait alors : bien des fois on s'en était approché en faisant des battues ; mais les marrons qui Thabitaient, au lieu de l'aborder par le côté et de se trahir en foulant Therbe tout à Tentour, y arrivaient au moyen d'une grosse liane. Ils se sus* pendaient à cette corde naturelle , à cette tige qui avait poussé là exprès pour eux, se laissaient glisser le soir au fond du ravin, et rentraient au matin de la même façon, dès que la dernière étoile s'éteignait au sommet des mornes. Sur les rochers, leurs pieds ne laissaient pas la moindre empreinte. Celui qui leur avait indiqué cette retraite si sûre, c'était le vieux Quinola, le Malgache à cheveux blancs qu'on ne savait où prendre. Après s'y être caché lui-même pendant bien des années, sans amener à sa suite aucun noir des bandes, il y avait appelé César,

parce que celui-là appartenait à la même famille que lui, et le frère adoptif de César, l'autre Malgache, trouvait de droit un asile auprès d'eux.

Je De sais pas au juste si Quinola était un sorcier, comme le disaient les esclaves de son pays; mais il avait juré de ne pas mourir dans File. Quand la saison des pluies commença à accumuler des nuages autour des mornes, ut à rendre les sentiers plus diflSciles, il conduisit les deux» jeunes noii*s au fond d'un ravin boisé, au centre des montagnes, à peu près à Tendroit où les malades vont aujourd'hui boire les eaux de la source des Salazes. Là, il leur montra un gros arbre d'une belle venue, d'une écorce lisse et fine, sans mousse, qui croissait au bord du précipice ; il leur mit en tête d'en faire une pirogue, a Avec cela, leur disait-il, nous voguerons vers notre pays natal. Nous sortirons de cette tle dans laquelle on nous traque comme des chakals; je suis bien vieux , mes enfants; les forces me manquent, mais j'ai la tête bonne encore et je vous conduirai. Les étoiles qui tournent autour des mornes éclairent aussi nos cabanes; elles nous guideront. Je suis venu de Madagascar ici en trois jours !... A trois jours de cette prison, de ces bois dont nous ne pouvons sortir, de cette petite Ile où nous n'avons pas une nuit de paix , à trois jours d'ici la grande île avec nos familles! Pour vous, une femme et des enfants; pour moi, une place auprès de mes ancêtres, qui étaient riches et vénérés ! »

Il parlait mieux que cela, le vieux noir : c'était un savant de son pays ; avant de partir dans les mornes, il composait des chansons que les esclaves malgaches chantent toujours en coupant les cannes à sucre. Les deux frères ne répondirent rien, et ils obéirent. Au milieu du fracas de la mousson qui amène le tonnerre avec les pluies, ils abattirent le grand arbre, le dégagèrent de ses branches, mesurèrent la longueur d'une pirogue à trois personnes, et se mirent à creuser courageusement. C'était une rude bc-

sûgiie. Réduits à camper loin de cette grotte, qui leur efrt ofieri un abri contre la mauvaise saison, tantôt sous des roches humides, tantôt dans les herbes imprégnées d'eau ; pODlraints de se tenir en garde contre toute surprise le jour et la nuit, de se cacher aux regards des traîtres et des espions , à ceu]^ de leurs camarades établis çà et là dans les montagnes , ils se hâtaient. César taillait Tesquif à grands coups de hache , son frère en creusait Tintérieur avec du Ceu, et le vieillard les animait par ses récits. L*âge commençait à le faire radoter : il y avait un peu de folie dans ses discours , dans ses chansons , qu'il répétait la nuit, tandis que les deux jeunes gens changeaient ce gros aii>re encore vert en un petit bateau qui devait les transporter tous dans leur pays natal ; mais ils l'honoraient comme un père. Hs récoutaientiavec respect, ils le couvraient de leurs vêtements , de peur qu'il n'eût froid , et souffiraient volontiers pour lui. Au fond, ils ne croyaient peut-^tre pas à la réussite de leur entreprise. Dites-moi, Messieurs , si César n'aurait pas été plus agréablement avec nous? Nous le traitions bien 3 au bout de quelques années, il aurait pu se racheter, travailler à son compte ; il finissait par é^ libre ^ et moi je commençais à être heureux.

La pirogue s'acheva en peu de temps ; elle n'était pas faite à point comme les nôtres, mais dégrossie et assez bien tournée pour flotter. D'ailleurs, il fallait qu'ils ne perdissent pas de temps; Quinola se sentait faiblir, et il leur disait : « Courage, mes enfauts, vous ne me laisserez pas mourir ici t » Lorsque l'esquif fut prêt, il s'agit de le transporter jusqu'à l'endroit où la rivièfe commence à être navigable, et cela la nuit, par des sentiers boueux, par des fondrières , à travers les halliers. Les deux jeunes noirs faisaient là de rudes corvées; mais quand on travaille pour soi , on ne se plaint jamais : le nègre , si paresseux de sa nature, qui s'endort sous les girofliers dont il cueille

le fniit^ au milieu des cannes quMl coupe , ne craint pas sa peine quand il a dit adieu au maître et au commandeur. Pas à pas, à petites journées, les Malgaches descendirent le long du torrent, traînant leur pirogue à terre, la portant sar leurs épaules , la renversant au milieu des fougères pour s'en faire un abri 3 ils guidaient par la main le \ienx sorcier, qui se voyait déjà en route pour Madagascar, et la tête lut tournait. U chantait comme un enfant, si bien que les deux frères lui disaient quelquefois : « Pas si haut , père , pas si haut ; nous approchons d'un village, les chiens jappent. »

Enfin César lança son bateau sur la rivière en tremblant; il ressaya, le fit aller et venir avec Taviron ; Teau portait bien la pirogue de bois vert. Quinola s'assit à Tune des extrémités, notre ancien esclave prit place à la proue et rama tout doucement; l'autre noir les suivait en marchant à terre, et il regardait avec une grande joie passer derrière les joncs, comme une ombre, ce petit bateau qui, à la rigueur, eût été bon pour voguer sur ces paisibles ruisseaux. Ennuyé lui-même de courir sur le bord, il se jeta à Teau, et accompagna, en nageant à grandes brasses, le jeune Malgache qui maniait vigoureusement ses avirons, le vieillard à tête Manche qui regardait le ciel sans tien dire.

Le courant assez rapide, fit arriver bientôt la pirogue à la barre de cailloux que la mer, avec son flux, pousse vers l'entrée de la rivière. II était environ minuit; les fugitifs avaient évité un premier danger en glissant avec adresse au. milieu des roches qui encombrent partout le lit du torrent. Les nuages, enroulés autour des mornes comme une fumée, laissaient à découvert une partie du ciel ; il y avait assez de clarté sur les eaux pour qu'un rameur pût se guider, et aussi assez d'ombre à terre pour qu'il s'y cachât quelque piège. Si un pêcheur s'était trouvé là, jetant ses lignes par cette nuit orageuse ! Déjà la mer, en

murmurant sur la plage ^ disait aux Malgaches qu'ils allaient être libres.

Avant d'aborder les grandes eaux^ les deux jeunes gens accomplirent une cérémonie de leur pays ) le pilote, c'està-dire César, prit de l'eau dans une feuille de ravenala^ ie mit dans la mer jusqu'aux genoux, aspergea les bosds de la pirogue et supplia les vagues, à mains jointes, de les porter sans accidents jiisqu'à leur île, de les protéger contre les négriers, contre les écueils, contre les monstres de rOcéan. Cela fait, il courut enterrer sous le sable la feuille dont il s'était servi, et poussa au large avec son aviron. Ce ravenala , qu'on appelle ici Tarbre du voyageur, est comme sacré aux yeux des Malgaches , parce qu'il contient une grande quantité d'eau excellente à boire, même quand il croit dans les terrains marécageux à moitié salins.

— C'est un musa , dit le docteur, qui semblait sommeiller depuis quelque temps, c'est un musa; réunissant au plus haut degré deux caractères du genre, il e§t essentiellement aquosus etfungosus.

— Une pirogue est bien basse sur l'eau, reprit Maurice ; il suflSsait aux trois Malgaches d'avoir mis quelques milles entre eux et la côte pour être sauvés. Quand le soleil parut, Ttle se montrait à eux comme une seule montagne, verte au pied, grise à la cime, entourée sur la rive d'une ceinture d'écume, avec un dais de nuages au-dessus de ses mornes. Les marrons des hautes plaines causaient peutrêtre à ce moment-là du vieux sorcier, tout en regardant sur l'eau ce point noir qui s'éloignait; mais si on s'occupait encore de Quinola dans les habitations où il s'était fait craindre et aux camps des noirs où il apparaissait de temps à autre comme un homme extraordinaire, lui, il ne disait plus un seul mot depuis le moment* où César l'avait assis dans la pirogue.

Naviguer dans la mauvaise saison autour de notre ile

n*est pas toujours chose facile pour les grands bâtiments ; comment une petite pirogue, à peine ébauchée, auraitelle pu résister à la lame? Bientôt les deux rameurs s'aperçurent que le bois vert, trop pesant, s'enfonçait de plus en plus. A la première brise qui vint à souffler, l'eau salée mouilla leurs provisions. Ne sachant plus vers quel point de l'horizon diriger Teur course, ils se laissèrent entraîner sous le vent de tlle; ce n'était point la route pour aller à Madagascar ! Le' petit esquif flottait si peu après un jour de navigation, que les jeunes Malgaches, craignant de le voir sombrer, le suivirent à la nage Tun après Tautre. Leurs forces s'épuisèrent, la bourrasque les chassait au hasard, les torrents de pluie tombaient sur eux du haut du ciel ^ la mer les battait comme des algues que le flux promène au fond des baies. Peu de temps après leur départ, un navire les rencontra : celui qui était dans la pirogue ne ramait plus; l'autre , accroché à la poupe, levait péniblement la tête au-dessus des eaux. Quand on les héla, ils semblèrent se réveiller } on les vit se serrer la main, puis plonger; les matelots du navire s'attendaient à les voir bientôt reparaître , mais ils ne revinrent point à la surface des vagues.

Le vieux Quinola restait seul sur la pirogue ; le capitaine du navire envoya un canot vers lui, parce qu'il ne répondait point à ceux qui l'appelaient, et ils Tauraient appelé longtemps. Si les autres avaient plongé, c'est que Quinola était mort, bien mort, non pas à Madagascar comme il l'espérait, mais enfin hors de l'île, comme il le voulait à toute force.

— Et qui vous a raconté cette dernière partie de l'histoire? demandai-je an créole.

— Un noir marron qui avait rendu quelques services à Quinola; celui-ci, en partant, lui légua sa grotte. Depuis bien des années, ce nègre déserteur hante la montagne et les mornes; son maître n'existe plus, on le laisse vagabon-

der en paix. D'aiUeiWy Une se montre que quand il veut; lorsque nous chassons là-haut ^ il nous abc^rde quelquefois, en offrant de nous servir de guide. C'est lui sans doute que pous avons mis en fuite ce soir, voilà pourquoi j'ai tiré en Tair ; mais il était plus prudent de Taire feu, car il y en a d'autres par ici*

— Dans votre lie, la Providence n'a mis ni reptiles, ni bétes féroces, répliqua le docteur; il était réservé aux Européens d*y donner naissance à une variété de l'espèce humaine que j'appellerais vol<mtien Tbomme des bois.

PINCHEYRAS

11 y avait à peine un an que la bande des factieux connus sous le nom de Pincheyras avait été détruite et le Chili délivré des derniers ennemis de son indépendance, lorsque je quittai Buenos-Ayres pour me rendre à Valparaiso à travers les pampas. L'instant n'était pas bien choisi; la République Argentine , poussant jusqu'au bout les conséquences d'une émancipation prématurée, rejetait les hommes du parti unitaire et civilisateur pour suivre les héros de ]h fédération et de la barbarie. La campagne triomphait et les villes tremblaient. D'un autre côté , les Indiens, reprenant l'offensive, avaient pillé les habitations sur plusieurs points et battu les volontaires de Côrdova. L'audace de ces dangereux voisins répandait la terreur sur toute la frontière du sud, et l'on dirigeait contre eux cette expédition fameuse dont le résultat définitif fut la rentrée au pouvoir du président Rosas. Les routes n'offraient pas non plus une grande sécurité. Arrêtés en chf*min par les mille contre-temps auxquels les vo^agotirs sont exposés dan9 ces plaines inhospitalières, nous ne

mîmes pas moins de deux mois h parcourir les trois cenls lieiirs qui séparent là Plala de la Cordillère. ï^'hiver mapchail plus vite que nous; un vent glacial balayait ces solitudes attristées , qui portaient les traces des dévastations commises la veille par les sauvages, et nous étions encore à quatre journées des Andes, que déjà nous les voyions se dresser comme une barrière infranchissable, uniformément blanches de neige, depuis le sommet jusqu'à la base. Il était impossible de passer au Chili avant le prfttemps.

Hiverner au pied des montages , dans cette vallée de Mendoza que nous rêvions d'avance comme une terre promise à la sortie .du désert, devenait pour nous une nécessité qne nous acceptions sans trop de peine ; mais cette plaine si fertile, tant vantée, que l'on comparait avec orgueil à la huerta de Valence, avait souffert aussi. De belles fermes restaient en friche; de rares troupeaux erraient dans les prairies ; on voyait bon nombre de maisons abandonnées. La guerre civile avait passé par là, et la proscription Tavait suivie. A ces fléaux , partout visibles , se joignaient les rigueurs d'un hiver extraordinaire. Une neige abondante couvrait le sol quand nous fîmes notre entrée dans la ville de Mendoza, et de plus il faisait nuit; les habitants, peu accoutumés aux intempéries des saisons, se cachaient derrière leurs fenêtres bien closes; personne dans les rues; pas une porte ouverte, pas une lumière; on eût dit une ville morte. Les chevaux s'abattaient à chaque pas, les postillons murmuraient sous leurs ponchos humides, et, au milieu des plus profondes ténèbres, nous cherchions un peu au hasard la maison d'un Français chez qui nous devions descendre. Dans ces pays où les hôtels sont inconnus , il faut avoir recours à Thospitalité; par malheur celui à qui nous venions de si loin la demander ne se trouvait pas chez lui pour mous recevoir. Depuis quatre mois, il était parti pour une expédition désespérée y à la recherche des mines exploitées jadis par

les Espagnols dans la partie des Andes qui se prolonge parallèlement aux provinces méridionales du Chili. RevienJ drait-il jamais? c'est ce qu'on n'osait affirmer^ tant son entreprise semblait aux gens du pays téméraire et même extravagante.

n ne manquait point dans la ville de Hendoza de maisons délaissées que Ton nous eût louées pour une modique rétribution; mais^ à cette heure de la nuit et avec un pareil temps, comment les chercher? Nous restâmes donc dans la demeure de don Luis (c'est le nom que je donnerai à notre h6te), et n'eûmes point à nous en repentir. En son absence, un autre Français, don Eugenio ( comme on l'appelait dans le pays) , en faisait les honneurs ; c'était un jeune médecin de bonne mine dont la clientèle se fût tronvée plus naturellement dans la Chaussée-d'Antin que dans cette pauvre petite ville perdue au pied des Andes. Comme il lui restait des loisirs, nous faisions ensemble de grandes excursions dans la plaine et dans la montagne , promenades variées qui abréjg;eaient les longueurs d'un séjour dont je ne prévoyais pas encore le terme. Mes compagnons de voyage s'ennuyaient mortellement par la raison qu'ils étaient venus tout exprès pour conclure certaines affaires avec don Luis; quant à moi , que rien ne pressait, je prenais mon mal en patience, et d'ailleurs, dans les villes espagnoles de FAmérique du Sud, de Tintérieur surtout, il existe une simplicité de niœurs, une franche cordialité, qui charment et qui attirent pour peu que l'on soit jeune et disposé à ne voir que le beau côté des choses.

Depuis un mois, nous habitions Hendoza, quand un matin, une heure avant le jour, de violents coups de marteau qui ébranlaient la porte nous éveillèrent en sursaut : — Quien es ? qui va là? cria don Eugenio , dont la fenêtre donnait sur la rue. — C'est moi , c'est l'intendant de don Luis , répondit une voix haletante ; j'apporte une lettre

pour vous. — Le gaucho entra dans la cour et sauta à bas de son cheval, qui fumait littéralement comme si on Teût trempé dans une chaudière ; 3 tira de sa ceinture une lettre datée du fort San-Carlos la veille au soir, c'est-àdire qu'en relayant une seule fois le cavalier venait de parcourir trente lieues espagnoles en dix heures. De cette dépêche il résultait que don Luis vivait encore, qu il i^amenait les débris de son expédition , et que nous le verrions le surlendemain, si la fatigue ne l'obligeait pas à s'arrêter en route.

— Écoutez, tne dit don Eugenio, je vais aller au-devant de notre compatriote ; nous nous sommes qtiitfés dans des circonstances telles que je sens le besoin de faire ma paix avec lui. Je vous conterai cela quelque jour.

— Pas plus tard que ce soir, lui répondis-je, car, si vous voulez bien le permettre , je vous accompagnerai. H est assez naturel que j'aille saluer celui dont j'habRe la maison depuis plusieurs semaines.

Après avoir sellé de bons chevaux , nous partîmes. Un temps de galop non interrompu nous conduisit jusqu'à une hacienda située au pied de la Gorditlèfe , à douze lieues de Mendoza. L'avant-garde de Texpédition de dont Luis y était déjà sffrivée; elle se composait d'une douzaine de gauchos aux physionomies peu rassurantes , aux vêtements en lambeaux, aux armes rouIRées , et d'une troupe de chevdux qui tous portaient sur l'épine dorsale une blessure plus large que la paume de la main. Comme la température était assez froide , tout ce petit camp se mouvait aux rayons du soleil couchant^ derrière V hacienda, s'abritant ainsi contre la brise de sud-est *, qui gémissait dans les hantes herbes. Les troupeau^ se rassemblaient autour de la ferme , sous la conduite de cavaliers drapés dans des ponchos rouges, qui traversaient

I. IJ ne faut pas oublier que nous sommes dans rhémiAphèrc sud, où lo vent du sud-est est le plus froid.

Pespace avec une incroyable rapidité ; quelques femmes, au teint hâlé broyaient le maïs dans des mortiers de bois pour le souper de la famille. C'était le spectacle de la vie antique uni à celui de la vie sauvage, le calme des campagnes se mêlant à je ne sais quoi de terrible et d'attristant. Les Andes, trop rapprochées, qui dressaient presque sur nos têtes leurs arêtes sombres, couronnées de pics étineelants de neige , s'enveloppaient p^u à peu de va* peurs et de brouillards. La nature semblait trop forte pour rhomme à l'entrée de ces mornes solitudes.

Les gauchos insouciants jouaient aux cartes et poussaient de grands cris; les plus gais d'entre eux avaient décroché des guitares pendues aux murailles de Ybacienda, et les raclaient avec plus de force que de goût; ce fut bientôt le vacarme d'un cabaret. Au milieu de ces groupes, dignes du crayon de Gallot, se promenait une 6gure que Salvator Rosa eût certainement jetée sur la toile. Je la regardais passer et repasser fière et impassible comme une ombre. Don Eugenio, qui remarqua l'impression produite sur moi par cette apparition singulière , me dit tout bas à l'oreille : C'est le Pincheyra 1 Et comme je le regardai à mon tour avec des yeux pleins de surprise : Parlons bas quand nous prononcerons ce nom redouté, continua-t-il; cet homme est le dernier des Pincbeyras, vousdis-je. Si vous voulez, je vous conterai Thistoire de la bande des Pincheyras, sans oublier l'expédition de don Luis, à laquelle ce récit se rattache, comme vous le verrez. — J'acceptai cette offre avec empressement; peutêtre les choses que don Eugenio me raconta empruntaient-elles leur plus grand intérêt aux temps et aux lieux : c'est au lecteur que nous laissons le soin de juger cette question.

Absorbée dans de plus graves préoccupations au lendemain de la révolution de juillet, dit don Eugenio, l'Europe libérale no s*intéressa guère aux campagnes que les troupes chiliennes entreprirent pour aller détruire /jusqu'au sommet des Andes , les représentants obstinés, et pour ainsi dire posthumes , de la domination espagnole. D'un autre côté , le parti qui , chez nous , regrettait lo régime ancien et redoutait les tendances nouvelles, ignora peut-être comment finissaient sur les frontières de la Patagonie les derniers défenseurs de la cause légitime royale, déjà perdue dans toute l'Amérique. L'Espagne venait de succomber dans cette lutte contre ses colonies, qui dura près de vingt ans, depuis le premier cri de liberté poussé par lesBuenos-Ayriens, en 1807, jusqu'à l'évacuation du Gallao par le général Rodil en 1826. Dans l'enivrement de la victoire, les jeunes républiques, méprisant les monarchies européennes et les traditions du vieux monde, s'élançaient au-devant d'un avenir plein d'espérances trompeuses. Des bannières nouvelles remplaçaient sur toutes les villes et sur toutes les forteresses* américaines l'étendard de Gastille et de Léon, et cependant, au milieu des Andes, à la source des rivières qui , d'une part, coulent dans la Patagonie et , de l'autre , se précipitent dans rOcéan Pacifique, au cœur des riches provinces du Chili, une petite armée bravait encore les vainqueurs de Junin et d'Ayacucho: c'était la bande des Pincheyras, ainsi appelée du nom de son chef.

Pablo Pincheyra n'était point né en Espagne , comme on le supposerait naturellement , mais au Chili , à San- Carlos, province du Maule. Il appartenait donc à cette forte racîc des Maulinos, au teint foncé, à la barbe rare, à

la chevelure longue et soyeuse, au menton aplati, qui se drstinguent assez des Chiliens du nord pour qu'on reconnaisse eu eux Tinfluence d*un sang étranger. LesMaulinos descendent, au moins par leurs mères, des Indiens braves et intelligents qui ne se soumirent jamais aux Incas. Vous savez que la rivière du Maule formait la limite méridionale du vaste empire des dominateurs du Pérou.

Le district de San-Garlos est situé à une petite distance de la Cordillère, dans une région bien arrosée, abondante en bestiaux et surtout remai*quable par la beauté de ses forêts, solitudes imposantes dans lesquelles Pincheyra passa librement sa jeunesse, maniant tour à tour la hache et le lazo. A l'exemple de ses compatriotes, il était bûcheron par instinct , c'est-à-dire qu'il savait construire des radeaux propres à conduire jusqu'à la mer les bois de charpente; mais, paresseux, aventureux par nature, il se plaisait à abattre , au moyen du nœud coulant ( lazo ), les bœufs à demi sauvages qui s'égarent dans les hautes vallées des Andes. Cette vie errante et mal réglée obscurcit bientôt en lui le sentiment du tien et du mien {mio y iuyo), que don Quichotte affirme avoir été inconnu dans l'âge d'or. Il commit des vols sur les propriétés environnantes, s'enhardit dans le mal , puis, se trouvant mis hors la loi , il se réfugia dans la profession de bandit. Ses frères d'abord et bientôt quelques vagabonds du voisinage se rallièrent autour de lui : les caciques de la plaine et des montagnes s'empressèrent , à son appel , d'accourir* avec leurs guerriers, et Pincheyra commença à se faire un nom dans les provinces chiliennes de la Conception et du Maule.

Les expéditions multipliées de Pincheyra et de sa troupe , dont le but était toujours de piller les grandes fermes et de xançoniîer les hameaux , jetèrent la terreur bien loin à la ronde. Dans ces régions reculées, trop distantes (le la capitale, la justice ne pouvait se faire respects.

ter qu'en s'appuyant sur la force armée, et où aurait-on trouvé des soldats disponibles en 1824 et 1825, quand la patrie les appelait tous ailleurs au secours de Tindépen* dance menacée? Loin d'être inquiété dans ses brigandages, Pincheyra vit peu à peu sa bande s'augmenter d'un grand nombre de déserteurs, de gens sans aveu comme il s'en trouve toujours beaucoup en Amérique et ailleurs dans les temps de troubles. Il acquit rapidement l'importance d'un chef de partisans, et se montra à la hauteur du rôle que les circonstances le portèrent à prendre. Il était adroit , astucieux, hardi jusqu'à la témérité, brave comme un homme dont la tête est mise à prix, et savait se faire obéir. Sans doute parmi les volontaires enrôlés dans. sa troupe il se trouvait des Européens , des officiers de Farmée espagnole, qui pouvaient lui disputer le commandement. Les Indiens, que la soif du pillage entraînait sur ses pas et attachait moins à sa personne qu'à sa fortune , formaient aussi un corps d'auxiliaires difficiles à conduire , mais Pincheyra, à demi-sauvage lui-même, avait surjes uns comme sur les autres une supériorité incontestable. Aux Indiens il ouvrait la route des habitations, aux proscrits il offrait un asile, aux vaincus il donnait Toccasion de se venger; il était celui qui dirigeait, en les excitant, les passions de tous. Au commencement de Tannée 1825, Pincheyra voulut essayer ses forces ; il se dirigea avec sa bande sur Curico, dans la prpvince du Maule. Remarquez qu'on ne l'attaquait pas; il prenait l'offensive. Les habitants du district, frappés de terreur, ne songèrent pas même à se défendre; de la campagne on se sauvait vers la ville; de la ville on fuyait vers le chef-lieu de la province. Le gouverneur luimême , pressé de mettre en sûreté les femmes, les enfants et sa propre personne, avait émigré, abandonnant la place aux enireprises de l'ennemi. Déjà une famille qui s'était aventurée dans les Andes pour passer à Mendoza avait été enlevée par les bandits. Toute la population, en proie

aux jAus vives alarmes, tenait ses regards fixés sur la Ck>rdillère, dont Gurico n'est éloigné que de trois lieues, croyant entendre à chaque instmit les cris terribles que poussent les Indiens au moment de l'attaque. Cependant, au milieu de cette panique générale, la nouvelle se répandit que les soldats chiliens, qui devaient venir prêter appui à la population menacée, arrivaient enfin après avoir été retardés dans leur marche par le manque de cbevaux. On reprit courage ; quelques citoyens , plus braves que les autres, parièrent d'armer la milice. On arrêta l'émigration, on fournit des chevaux à la cavalerie, presque entièrement démontée, et autour du détacbemeot de troupes régulières qui formait le noyau de la garnison , se groupèrent environ cent cinquante miliciens , armés de mousquets , de lances et de sabres.

Pincheyra avait été prévenu. D savait que les Indiens, dont le choc en rase campagne est presqçe irrésistible , n'aiment pas à se lancer avec leurs chevaux à travers les murs, les haies, les plantations qui entourent une ville; aussi renonça-t-il à une attaque en règle. Après une escarmouche avec un corps de soldats qui poussait une reconnaissance dans la plaine, son avant-garde se retira, par uu défilé qui la mettait à Tabri de toute poursuite, au cœur même de la Cordillère. Avant de se cacher dans les impénétrables asiles que lui offraient ces ravins connus de lui seul et de sa bande, Pincheyra eut cependant l'idée de tourner la place et de Tenlever, en choisissant le moment où toute la population armée s'aventurerait hors des murs; mais c'eût été tout risquer : le chef de partisfms qui fait la guerre pour son profM^ compte n'est point tenu , comme l^ soldat , de tenter ces coups hardis qui ne procurent souvent qu'une mort glorieuse. De son côté, la milice, redoutant une surprise noct^ne, ne manqua pas de se icacher à l'entrée de la nuit. Les prisonniers mal surveillés s'évadèrent, pour )a plupart, à la faveur des té^^èbres , et

ceux que l'on crut mieux garder en les enfermant dans la geôle de Gurico n'y restèrent pas longtemps.. La porte leur ayant été ouverte par une main amie , ils retournèrent dans les montagnes. L'attitude de la milice chilienne, on le voit, n'était guère redoutable. Pourtant, cette résistance, si mal organisée qu'elle fût , avait suffi pour contraindre Pincheyra à battre en retraite, et Téchec qu'il reçut dans cette occasion fut pour lui une leçon dont il proQta. En sj^ retirant, il voulut graver dans l'esprit de la population de Gurico le souvenir de son passage ; il jeta sur sa foute les cadavi'es de ses captifs tout hachés de coups de sabre , et coupa le jarret aux animaux , chevaux et bœufs, qu'il ne put emmener. On ne l'inquiéta point dans sa fuite; Xes soldats chiliens se contentèrent de garder les passages des Andes. Un de ces ouragans de neige que l'on nomme dans le pays temporales les tint emprisonnés pendant trois semaines au fond d'un ravin où la famine força les officiers eux-mêmes à tuer les chevaux pour les manger.

Pendant toute la mauvaise saison, c'est-^i-dire dans l'hémisphère austral depuis mai jusqu'en octobre , Pincheyra, pareil à un tigre en colère, erra le long des montagnes où il régnait en maître, se jetant de temps à autre dans les plaines , et épiant l'occasion de frapper quelque grand coup. Son camp était établi à la source de deux rivières, au fond d'une vallée que dominent de toutes parts les pics de la plus haute chaîne des Andes ; il y vivait en paix , lui et les siens , du produit de ses chasses à main armée sur les habitations les plus voisines. A mesure que la dévastation se répandait autour de lui , il agrandissait ses domaines, et les habitants des villes, bien qu'ils entendissent plus rarement parler du bandit, qui avait mis entre eux et son repaire tout l'intervalle d'une solitude désolée, tremblaient toujours de le voir descendre comme une avalanche du haut de la Cordillère. Ces craintes ne tardèrent pas à se réaliser. Vers la fin de cette même année ( \ 825),

un Espagnol du nom de Zinozain se présenta au camp de Pincheyra avec vingt-cinq compagnons. Depuis quelque temps déjà, la petite troupe de Zinozain, réfugiée chez les Indiens, commettait sur le territoire du Chili et des provinces Argentines des déprédations de toute espèce; les sauvages lui prêtaient aussi leur appui, et ce qui faisait sa force, c'est qu'elle marchait au nom de l'Espagne et de Ferdinand. Ainsi, quand toute l'Amérique proclamait son indépendance, quand cette indépendance allait être reconnue par les puissances européennes, deux ou trois caciques et un obscur officier levaient la bannière des rois Catholiques là où jamais peut-être elle n'avait flotté. En se joignant à Pincheyra, Zinozain lui donna ce qui lui manquait encore, un drapeau, un mot de ralliement, qui lui valut bientôt le concours ostensible ou caché de la faction espagnole. Parmi ces bandits, qui, pour la plupart, étaient nés au Chili, il représenta l'Europe, dont la troupe tout entière prétendait défendre les intérêts.

Le 1*' décembre 1825, V armée royale, composée de deux cents soldats et soutenue par six cents Indiens , se mit en marche dans la direction du district de Chillan. L'alarme se répandit aussitôt dans toute la province, et des ordres furent expédiés à la garnison du chef- lieu pour qu'elle s'opposât au passage des Pincheyras, dont on ignorait les véritables forces. Un escadron de cavalerie et un détachement d'une centaine d'hommes furent tout ce que le commandant put réunir autour de lui ; avec cette poignée de braves , il courut au-devant de Tennemi jusqu'à une hacienda dont les maisons fortifiées lui offraient un point de défense respectable ; mais , dans son empressement à protéger les propriétés et les troupeaux des habi- ' tants contre le pillage des bandits, il poussa en avant suivi de ses dragons. Des renforts marchaient de San-Carlos et de Talca pour se joindre à lui ; il négligea de les attendre et s'élança au galop à la têie de sa cavalerie contre les

soldats de Pincheyra. Une paire de boules lancée par un des bandits exercés au maniement de cette arme terrible abattit à rinstant même le cheval du commandant; les Indiens, débordant sur les côtes avec de grands cris , enveloppèrent les troupes républicaines. Les longues lances des sauvages atteignirent de toutes parts ceux qui cherchaient à se faire jour à coups de sabre. Ce fut une horrible boucherie. Les Pincheyras avaient remporté une victoire complète. Du côté des C4hiliens, un officier et six soldats échappèrent seuls au carnage, et , à moitié suffoqués par une longue course que la frayeur ne leur permettait pas de ralentir y ils portèrent à Chillan la nouvelle de la défaite et du massacre de leurs compagnons. Le combat s'était engagé près de Y hacienda de Longabi, dont il a gardé le nom.

Ces derniers mots furent prononcés par don Eugenio à voix basse, et comme s'il eût craint d'être entendu. — Vous oubliez donc que nous parlons français et que personne ici ne nous comprend? lui dis-je en riant un pou de sa précaution. D'ailleurs , ce que vous racontez appartient à rhistoirc. •

— C'est vrai , répondit-il ; mais cette défaite blessa l'orgueil des^/5 du pays, Cesi un souvenir qu*on doit éviter de rappeler devant eux. D'abord on refusa de croire à cette déroute, puis on en parla furtivement comme d*un de ces désastres inexplicables dont on cherche la cause dans une trahison, tandis qu'il ne devait être attribué qu'à la témérité d'un seul homme. Pauvre commandant! il avait payé de sa vie une si fatale imprudence, et son corps resta abandonné sur le champ de bataille. Trois mois . après , une colonne expéditionnaire , en passant par là , crut le reconnaître aux innombrables blessures dont il était couvert , et lui rendit les derniers devoirs.

Désormais Pincheyra et les siens pouvaient braver impunément la république chilienne. La faction espagnole ,

enhardie par ce succès tout à fait inespéré , reconnut en eux les défenseurs de sa cause et fit des vœux pour la réussite de leurs entreprises. La terrible bande reçut des armes et des munitions; elle eut des intelligences dans les villes; les mécontents de toute sorte, les soldats condamnés à des peines disciplinaires pour cause d^insubordination et de mutinerie y se rallièrent h elle en graud nombre. Il y eut bientôt plus de mille hommes réunis au camp. Pablo Piiicheyra le fortifia avec un certain art en élevant des retranchements à Tentrée des défilés que des sentinelles gardaient jour et nuit; la nature, d'ailleurs, Tavait entouré de rocs escarpés impossibles à franchir. Dans les temps de paix, les Indiens ses alliés retournaient à leurs troupeaux, et la bande, mettant à profit les trêves qu'elle prolongeait ou rompait selon les caprices de son chef, menait joyeuse vie au fond de cette vallée solitaire. Il ne manquait pas de femmes captives dans ce repaire de bandits : quand le colonel don Pablo (car il prenait ce titre) avait fait son Choix, il abandonnait généreusement â ses ofHcîers le reste du butin. Il y eiit un moment, et ce moment dura plusieurs années, où il put sans trop de folie se considérer comme le dominateur de toute la contrée à cent lieues à la ronde , et se proclamer le roi des Andes. Par son alliance avec les sauvages» il étendait sa puissance au delà des pays explorés jadis par les Espagnols.

Dès lors, sa tactique fut de tomber inopinément tantôt sur une ville, tantôt sur xinc ferme isolée, de jeter partout le trouble et la terreur, 4e tenir les républicains dans une perpétuelle inquiétude sans leur laisser le temrps de se réunir contre lui. Tandis que le vice-roi espagnol La Sema capitulait après la bataille d'Âyacucho , au moment où Rodtl abandonnait la citadelle du Callao ( dans laquelle il ne restait plus un rat ni un cuir de bœuf à faire bouillir), Pmcheyra, tenant toujours pour l'Espagne et pour le roi ,

se promenait parallèlement à la Cordillère. De toutes parts des cris de joie proclamaient Tindépendance de FAmérique ; Pincheyra, méprisant les républiques victorieuses, marcha sur la ville de Talca. Les malheureux qui fuyaient son approche jetèrent Talarme dans la province. La milice de Talca, ayant pris les armes, s'exerça sans relâche; la nuit, elle bivouaqua sur les places , tant la terreur était grande. En peu de temps, un corps de cavalerie fut formé; on entoura la ville de retranchements et de barrières pour la mettre à Tabri d'une surprise; mais Pincheyra, qui sut qu'on l'attendait de pied ferme , quitta brusquement la montagne pour se jeter sur une hacienda considérable située à dix lieues de là. Des lanciers envoyés pour renforcer la milice arrivèrent trop tard au secours de Thabitation menacée. Les maisons venaient d'être pillées: des cadavres jonchaient le sol, les femmes de V hacienda, surprises dans leur sommeil, s'étaient sauvées au milieu des vergers et cherchaient à se cacher parmi les arbres. Les Indiens , qui formaient toujours l'avant-garde , s'étaient précipités sur elles avec des cris terribles, et, les enlevant d'un bras vigoureux, les ava'ent jetées en travers sur le cou de leurs chevaux.

Ce qui donna à cet épisode une importance particulière, c'est qu'une jeune fille de seize ans, dona Trinidad , sœur du propriétaire de la ferme, disparut dans cette nuit funèbre. Elle avait un frère capitaine dans le régiment de lanciers qui marchait contre les bandits. Ce frère , retenu à Coquimbo avec son escadron , n'était point là pour la secourir, mais ses camarades jurèrent de lui rendre sa sœur. Us poussèrent si vivement Tattaque, que les Indiens, se sentant harcelés de près et entendant sifiler à leurs oreilles les balles contre lesquelles ils n'étaient point encore aguerris, reprirent précipitamment la route des montagnes. Dans cette course ventre à terre au milieu des

bois et des rochers, le sauvage qui emportait doua Trinîdad la laissa échapper. La jeune fille roula demi-morle sous les pieds des chevaux , puis se glissa dans un fourré et s*y tint cachée jusqu'au lendemain, en proie à des terreurs inexprimables. Le bruit de la fusillade arrivait jusqu'à elle, mais comment distinguer dans cette mêlée Tami de Fennemiî où fuir? Peu à peu, le bruit s'éloigna, te silence régna de nouveau dans cette effrayante solitude , et, se hasardant hors du buisson qui l'abritait, la senorila courut à perdre haleine , comme un faon que les chasseurs ont séparé de sa mère. Hélas! elle n'était point habituée h traverser les bois et les ravins sans chaussure, et ses pieds ensanglantés ne lui permirent pas de courir bien loin. Épuisée de lassitude, trahie par ses forces au moment où elle luttait contre la peur en tournant le dos au danger, la pauvre fille se sentit défaillir ; elle s'assit le long du chemin, plongée dans un morne désespoir. Périrait-elle abandonnée à quelques lieues de la demeure de son père , et cette demeure renfermait-elle encore Quelqu'un de sa famille qui la pleur&t ou se souvînt d'elle? Marcliant à grand'peine, doiia Trinidad se tapit une fois encore sous un buisson, et là, bien cachée , elle osa respirer et ouvrir les yeux , épiant le moindre mouvement, écoutant le plus léger bruit. Bientôt un homme passa ; elle hésita à le reconnaltrcy essaya de crier et l'appela enfin. C'était un domestique de Y hacienda , qui répondit à sa voix et la rapporta triomphant dans ses bras. Pendant ce temps-la, ses compagnes allaient grossir le sérail de Pincheyi^a ou prendre rang parmi les femmes d'un cacique. Doiia Trinidad voulut remercier elle-même les braves officiers qu'elle considérait comme ses libérateurs; après qu'elle eut rempli ce devoir de reconnaissance, une sombre tristesse se répandit sur sa physionomie, toute parée des charmes de la jeunesse. On ne la vit plus sourire, elle se cacha aux yeux de iooft^ et enfin, pour éteindre à jamais jusqu'au souvenir

de cette nuit cruelle, elle prit le voile dans un couvent de Trinitarias *.

L'enlèvement de doiîa Trinidad causa plus d'effroi dans leè provinces que les dévastations commises depuis plusieurs années par les bandits. Les familles aisées quittèrent les haciendas en grand nombre pour se sauver dans les villes. Quant à Pincheyra , il ne se regardait pas comme battu pour avoir eu quelques Indiens tués dans leur fuite. Ce léger désavantage ne changea pas même ses dispositions ultérieures; avant que les troupes lancées contre lui eussent repris sa trace , il avait pillé de fond en comble le village de Rio-Claro, et retournait à son fort avec plus de mille têtes de bétail. Au lieu de l'attaquer désormais, on se contentait de le suivre, toujours de très-loin, comme si on eût voulu seulement constater la rapidité de ses marches , retendue des" pays qu'il dévastait et l'audace de ses entreprises. Ce fut ainsi que ce hardi partisan , après avoir parcouru à travers les Andes et pour ainsi dire sur la crête de ces hautes montagnes un espace de plus de cent cinquante lieues, vint surprendre le village de ^n-Joséà douze lieues de la capitale. Que pouvait-on penser du gouvernement républicain? Devait-on attribuera sa faiblesse ou à son incurie Tétat d'abandon dans lequel se trouvaient des provinces entières, et Tinsolence des Pincheyras qui menaçaient partout Ja répuWique? N'élait-il pas à craindre que la faction espagnole, reprenant courage^ ne fit au sein des grandes villes quelques manifestations? Et

4. Ce n'est pas un fsilt exceptionnel que cette résoluUon prifte par une Jeune ûlle d'abandonner le monde à la suite d'une catastrophe qui lui permi'ltAit d'y rentrer sans rougir. Nous avons rencontré dans les pampas une nile de gaucho. Jeune encore, qui, arrachée aux mains des sauvages après avoir été emmenée par eut pendant quelques jours seulement, ae condamna à un mutisme rigoureux, se caclia au fond de sa maison , et mourut bientôt sans que jamais on eût obtenu d'elle un mot, une plainte, une larme. C'est la flerté castillane, le point d'honneur tel que l'entendaient Lope de Vega et Galderon» qui Be retrouve au bout dn monde, vivant encore dans la race espagnole.

si les sauvages de la frontière se réunissaient sous la conduite d'un chef intelligent , où la république , fatiguée de tant de guerres, trouverait-elle des armées capables de les repousse^?

Sur ces entrefaites, en septembre 4826, le général Blanco, ayant quitté la présidence, fut remplacé par don Augustin Eyzaguirre, qu^une révolution militaire .renversa quelques mois après. Bien qu'il ne fût pas arrivé au pouvoir par la voie des armes, Eyzaguirre comprit qu'il fallait absolument réorganiser Tarmée , qui manquait (Je discipline, et remédier aux maux qui affligeaient le pays. Les trois provinces du sud les plus exposées aux ravageai des Pincheyras ayant été mises en état de siège , le nouveau président forma une armée spécialement destinée à agir contre les rebelles. Cette armée partit au mois de novembre, c'est-à-dire à l'ouverture de la belle saison, ^aod les passages des Andes devenaient praticables ; elle se composait de deux divisions , dont Tune marchait parallèlement aux montagnes , à égale distance entre les Andes et la mer, tandis que l'autre poussait droit à la Cordillère. Assagissait ou de déloger Pincheyrade son camp pour le lancer entre les deux colonnes, ou de le faire rentrer dans son fort et de l'y bloquer. Le hasard voulut que cette fois encore le bandit échappât aux mesures les mieux combinées; son heure n'était pas venue.

La première des deux divisions (celle que Ton nommait la division du sud] ne rencontrait pas d'ennemis, car les espions et les partisans de Pincheyra l'avertissaient du mouvement des troupes; elle ne rencontrait guère d'habitants non plus, par la raison qu'elle agissait sur le théâtre même des razzias. Traversant toute la province du Mâule, elle s'avança dans celle de la Conception, en re^ montant vers les Andes jusqu'à la ville de los Angelos. Ce fat alors que le gouvernement chilien put comprendre toute rétendue des calamités que ces guerres avaient

causées dans les provinces. Peu d'années auparavant, cette ville de los Angelos ne comptait pas moins de ^ente mille âmes; on y voyait un fort très-vaste , entouré de fossés ; c'était la clé de la frontière méridionale. En i826 , les chefs de cette colonne expéditionnaire la trouvèrent si déserte , qu'ils durent s'occuper d'y rappeler les habitants, dispersés dans le nord du Chili ; les fossés de la citadelle étaient à peu près comblés; on eût dit une place abandonnée depuis cent ans. On ne se figure pas en Europe avec quelle rapidité dépérissent les centres de population dans les contrées d'Amérique, encore pauvres d'habitants, et comme en quelques mois les campagnes, animées seulement par les troupeaux ou par de lointaines cultures, se changent en désert. Ce n'est qu'après des siècles d'un travail assidu que Thomme prend irrévocablement possession des solitudes hantées par les bétes fauves et par les hordes sauvages; s'il est interrompu dans son œuvre, la nature l'emporte sur lui; il perd courage, les traditions apportées d'ailleurs par ses ancêtres s'effacent dans son cœur, et il retourne à la barbarie. Ces contrées, alors abandonnées aux entreprises des Pincheyras et des Indiens , sont cependant la partie du Chili la plus salubre et la plus facile à cultiver. Tandis que les vallées de Mendoza et deSan-Juan, privées de pluie, ne sont fertilisées que par les irrigations, celles du versant opposé, qui jouissent d'un climat plus variable, présentent une éternelle fraîcheur. On y trouve à souhait ce qu'il y a de plus gracieux et de plus imposant sur la terre : des prairies , des forêts et des montagnes. Aussi s'y est-il rencontré des habitants qui, épris de la beauté de^ce petit Éden, ont trouvé Ife secret d'y vivre en paix au milieu des horreurs de la guei*re. — Après avoir parcouru plus de cent lieuesd'un terrain désolé, la colonne expéditionnaire du sud fit halte chez un Espa* gnol de la frontière dont l'habitation seule était restée intacte. Aimé des blancs, vénéré des sauvages, qui Tap-

pelaient leur père , respecté des bandits , qui admiraient ses vertus, ce sage voyait ses moissons, ses vignes et ses vergers fleurir et fmctifier, quand le fer et la flamme ravageaient tout autour de lui!

La division du sud suivait avec résolution et à travers mille fatigues les plans que le général en chef lui avait tracés; partout où elle passait, sa présence produisait d'heureux résultats. Les habitants en voie d'émigration retournaient à leurs foyers; des brigands, qui s'étaient aventurés témérairement hors des montagnes , se retirèrent non sans laisser entre les mains des soldats quelquesuns des leurs morts ou prisonniers, et des captifs abandonnés par eux furent rendus à leurs familles. Cependant le corps des insurgés ne se montrait pas. Pincheyra avait compris que cette marche régulière de deux armées qui combinaient leurs mouvements lui serait funeste s'il s'éloignait des Andes. La seconde division ( celle qu*on appelait la division de la Cordillère), en se dirigeant enligiie droite vers les montagnes, le menaçait pour ainsi dire jusqu'au coeur de ses États, Il Tépiait dans sa marche avec d'autant plus d'inquiétucle , que la désertion se mettait parmi ses adhérents. Contre cet homme insaisissable, on commençait à recourir aux derniers moyens; on détachait de lui ses alliés, on cherchait à l'affaiblir et à le décourager.

Depuis quelque temps déjà, l'Espagnol Zinozain avait quitté le fort de Pincheyra pour former un camp séparé avec un cacique influent nommé Marilaun. L'EuropéMi regrettait l'Europe ou au moins la civilisation des villes, dont il se sentait exilé; le sauvage flairait de loin les beaux présents qui seraient le prix de sa soumission, et tous les deux songeaient à capituler. Un Français établi de longue date sur la frontière et habitué à traiter avec les habitants de ces solitudes fut Tagent que Zinozain choisit pour entamer les négociations , et comme un autre de nos com-

patriotes, le colonel Beanchef, commandait cette division 3^8 Andes, le chemin se trouva tout tracé pour arriver jusqu'au général en chef. Cependant le rusé pacique ne se hâtait pas de conclure la paix, espérant faire payer plus cher sa défection j puis on était dans la saison de la chicha, c'est-à-dire à Tépoque où, après avoir récolté les pommes, on en extrait la liqueur enivrante ainsi nommée, qui fait les délices des Chiliens civilisés ou sauvages. On laissa donc pour l'instant le roi-pasteur s'occuper avec ses sujets de cette importante affaire, et on continua la campagne. Un autre cacique et cent cinquante guerriers des montagnes, jaloux de la puissance de Marilaun, qu'on appelait le cacique des plaines, venaient de se rallier aux troupes du colonel Beauchef, et celui-ci avait hâte de se les attacher en les compromettant au début de l'expédition. Le premier résultat de cette tactique fut un avantage de quelque importance remporté sur une petite troupe de Pincheyras campée au fond d'un ravin à l'entrée des Andes. Dans cette rencontre, où les Indiens auxiliaires se montrèrent assez braves , les troupes républicaines enlevèrent une centaiaft de chevaux, une cinquantaine de bœufs, et firent prisonnières quinze familles. Parmi les captifs se trouvèrent les deux sœurs de Pin* cheyra lui-même.

Ici don Eugenio se leva pour chasser un grand chien maigre qui se couchait sans façon sur ses jambes, car nous étions étendus à la porte de V hacienda , au milieu des chevaux et des mules ; le maître du lieu nous avait fourni des cuirs de bœufs qui nous servaient de lits, et nous nous couvrions de nos manteaux pour nous abriter contre la rosée.

— Et que devinrent ces deux captives? demandai-je à Eugenio.

— Je n'aurais pas voulu me trouver à leur place, reprit-il; ces soldats étaient fort animés, mais, par bon-

heur, elles avaient commis une bonne action, et, comme une bonne action n*est jamais perdue, elles en eurent la récompense. Quelques années auparavant , un jour de fête, on célébrait la messe dans une vaste et riche hacienda de la province du Maule; maîtres et serviteurs chantaient Toffice, quand Pincheyra, tombant comme une bombe au milieu de ses paisibles habitants , pille et saccage réglise, ruine les maisons, tue les hommes et enlève les femmes. La nièce du propriétaire de Vhacienda fut au nombre des victimes; son oncle put la racheter moyennant une grosse somme d'argent, et, comme il apprit d'elle que les soeurs de Pincheyra avaient adouci sa captivité par leurs bons traitements, il réclama ces deux femmes quand le £ort des armes les livra à la colonne d'expédition. Le vieux colon donna donc l'hospitalité aux deux prisonnières; mais celles-ci , préférant la liberté à la plus douce prison, s'échappèrent bientôt pour aller rejoindre leurs maris et leur frère.

Pincheyra avait perdu son camp avancé; un second détachement envoyé par lui éprouva un échec assez considérable, et le colonel Beauchef, après une marche forcée de seize lieues dans les montagnes, se porta sur le camp même des bandits, laissant à Tun de ses officiers Tordre d*attaquer sur un autre point. Jamais encore le chef de partisans ne s'était vu serré de si près et si vigoureusement traqué ; mais ces dispositions et d'autres habilement prises par les généraux de la division du sud furent en partie paralysées. Les Indiens auxiliaires, qui craignaient de voir leur pays pillé par les caciques ennemis hésitèrent à exécuter les ordres précis que leur transmettaient les officiers ; de faux avis, répandus dans les deux divisions par les agents des Pincheyras, achevèrent de déranger les plans d'attaque; on accusa aussi un commandant espagnol d'avoir trahi sa consigne, afin de ménager une reU'aite aux rebelles. Ceux-ci perdirent du

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monde, mais ils écliappèrent à la destruction certaine dont ils étaient menacés ; ils rompirent les mailles du filet dans lequel ils se sentaient peu à peu enveloppés, et ne laissèrent au colonel Beauchef que la gloire de les avoir poursuivis bravement, sans relâche, Tépée dans les reins, jusqu'au delà du pays qu'ils regardaient comme leur domaine.

Un grand nombre de captifs furent ramenés à la ville de Chillan et rendus à leurs familles 5 les plus jeunes d'entre eux ne se rappelaient pas même le lieu de leur naissance, et regardaient avec surprise ces rues et ces clochers dont ils avaient perdu le souvenir. Le cacique Marilaun, son fils et quatre autres chefs de sauvages, venaient, enfin de faire leur soumission; une escorte les amenait k travers ces campagnes où Us avaient tant de fois jeté répouvanle. On envoya à leur rencontre soixante Indiens auxiliaires, tous à cheval, armés de la lance ornée de plumes, des terribles boules et du laso; ils étaient précédés d'une musique militaire et suivis d'une garde d'honneur chargée de recevoir ces guerriers las de combattre. On les accueillit à bras ouverts, on les gorgea de présents, de vins et de grosses viandes; on les enivra du bruit des trompettes, du retentissement des tambours, et ils firent éclater leur joie. Singulier moment que celui où Ton embrasse tout à coup son ennemi comme un frère , en tenant encore à la main les armes préparées conlre lui ! Le lieutenant-colonel Zinozain et un de ses adhérents s'étaient rendus du même coup.

Pincheyra ne comptait plus d'alliés, à Texception d'un seul cacique qui lui restait, et la défection avait diminué le nombre de ses vrais soldats. Cependant ils ne se laissa pas décourager. Je sers la cause du roi don Fernando, et j'ai de nombreux amis dans toutes les provinces, répondait-il par son secrétaire aux généraux chiliens^ — car j'oubliais de vous dire que Pincheyra avait un secrétaire»

qui lui était d'autant plus utile, qu'il ne savait pas écrire ; il avait un chapelain aussi, le padre Gomez, homme intrépide comme en renferment les couvents d'Espagne et de ses colonies, mieux fait pour porter là cuirasse que le froc, qui haranguait la bande, se jetait à cheval sur les canons dans les moments difficiles, et poussait, au fort de la mêlée, des cris de : Vive le roi !

Au moment où la situation de Pincheyra et des siens semblait désespérée ou du moins fort compromise, les événements vinrent à leur secours. Les troubles qui désolèrent la république chilienne pendant plusieurs années consécutives ne permirent point à ceux qui disposaient du pouvoir de diriger contre les rebelles de nouvelles expéditions. Cet état de choses ne dura guère moins de cinq ans, depuis i827 jusqu'en i832, et, quoiqu'il y eût plus d'un enseignement à tirer de Tétude de ces faits, 'je les passerai sous silence pour arriver au dernier acte du drame dont Pincheyra est le héros.

L'existence d'un chef de partisans survivant à la cause qu'il représente avait quelque chose de trop anormal pour qu'elle se prolongeât indéfiniment. Par le seul fait du rétablissement de la paix et de la consolidation des républiques nouvelles, déjà reconnues des puissances d'Europe, Pincheyra sentait diminuer son influence sur les populations ; la faction espagnole ne pouvait plus fonder sur lui les mêmes espérances. II est vrai que les mutine» ries de quelques régiments chiliens avaient fourni à Pincheyra beaucoup de déserteurs qui se jetaient dans son parti par esprit de vengeance 3 les Indiens Pehuenches lui prêtaient aussi le concours de leurs hordes , dont le nombre équivalait et au delà à celui des alliés de même race qui s'étaient retirés de son camp. Les événements prouvèrent que, pendant ces quelques années, les Pincheyras se trouvaient matériellement plus forts que jamais; cependant ils avaient beau se dire soldats du roi , on ne

voyait en eux que des brigands organisés. Pu haut de son airrf, Pablo Pincheyra pouvait encore traiter de puissance à puissance avec le gouvernement nouveau ; mais il aima mieux braver jusqu'au bout un pouvoir sans prestige à ses yeux. Peut-être même ne prononçait-il le nom de Ferdinand VII que pour blesser plus cruellement Torgueil des républicains, et il fit tant que la fortune enfin Tabandonna.

En janvier 1832, un corps de mille hommes et plus, infanterie et cavalerie, précédé d'une centaine d'Indiens qui servaient d*éclaireurs, arrivait au pied des Andes. Le gouvernement venait de déclarer, dans des proclamations pleines d'emphase , mais fort énergiques, qu'il voulait en finir avec ces hordes de desesperadoSy la honte et le fléau du ptiys. 11 était temps ; les bandits, habitués à Fimpunité, se montraient dans les campagnes à une grande distance de leurs retraites ordinaires. Leur nojiibre semblait se multiplier chaque jour, et les Indiens Pehuenches, qui les soutenaient, montraient une audace et une avidité de pillage qui faisait tout fuir devant eux. Il s'agissait de savoir définitivement à qui appartiendrait le territoire si longtemps disputé, et si on obéirait, dans les régions voisines des Andes, au gouvernement établi ou à Pincheyra. Cotte grave question, Tarmée qui entrait en campagne devait la résoudre. II y a lieu de croire que l'ennemi ne se savait pas si sérieusement menacé ; les troupes étaient arrivées à quatre-vingts lieues du camp des insiu-gés, à l'endroit nommé Boble Gaucho, Là demeurait Vallejos, le secrétaire de don Pablo Pincheyra; ce dernier s'y trouvait en personne, avec deux ou trois de ses partisans, paisiblement assis et ne redoutant aucun danger. Tout à coup un détachement de grenadiers à cheval, conduit par des espions déserteurs du camp des rebelles, met pied à terre, entre l'arme au poing, a Le voilà ! » crièrent les traîtres en montrant du doigt leur ancien chef, et au même instant

une déchargé de modsqueterie renversa tous ceux que recelait cette maison, y compris Vallejos el Pablo ftncheyra. Ainsi périt obscurément, par surprise, sans pouvoir se défendre et au début de la campagne, cet homme qui depuis dix-huit ans fatiguait les troupes du Chili.

Animés par un succès qui passait leurs espérances, les soldats franchirent en trois jours les quatre-vingts lieues * qui leur restaient à parcourir pour arriver au repaire des bandits. Leur marche avait été si rapide , que Tennemi n'eut pas le temps de se défendre dans les défilés 3 ils surprirent sept des neuf sentinelles qui gardaieilt en toute saison les abords du camp , et débouchèrent dans ces vallées profondes qui communiquaient entre elles par des gorges. Alors ils aperçurent, adossée au marais qu'on nomme Laguana de Epnlanqueniy toute Tarmée des Pincheyras rangée en bataille. Il s'agissait de Tenvelopper, et la division se partagea eh trois colonnes, qui devaient converger sur le même point. Les rebelles avaient commis une grande faute en restant sur la défensive et en se laissant enfermer dans ce cercle de montagnes escarpées ; mais Pablo Pincheyra n'était plus , el ses partisans consternés jetaient un regard de découragement sur son frère , José Antonio , qui les commandait en chef pour la première fois. L'action commença par une vive fusillade , et les Indiens Pehuenches , fort peu sensibles à Thonneiir quand leur vie est menacée, prirent la fuite avec d'horribles clameurs. A ces cris d'épouvante succédèrent les hurlements du désespoir, car, en fuyant, les sauvages donnèrent au milieu delà cavalerie, qui se tenait embusquée à l'entrée des passages. Ils périrent en si grand nombre dans cette course désordonnée, que, sur un espace de trois lieues, la route qu'ils parcouraient fut jonchée de leurs cadavres. Peu à peu les trois colonnes y se rapprochant du gros des

4. Il ne faut |>as oublier que,daùft ces oontrées, rinfaaterie moule à ebsval quand il s'agit de foire des marcbea forcées.

insurgés, les écrasèrent du haut des rochers; fout ce qu'il y avait là de combattants périt par les armes ou tomba aux mains des vainqueurs. Sur neuf cents bandits armés qui prirent part au combat , sans compter les Indiens y deux cents restèrent sur le champ de bataille et sept cents furent faits prisonniers. On forma de ces soldats de Pincheyra un régiment qui reçut le nom de carabiniers de la frontière ^ et ce ne sont pas les plus mauvais de la république. Des armes , des munitions en grand nombre entassées dans cet arsenal , des vivres et beaucoup d'objets précieux , furent les trophées de la journée ; mais on n'y trouva point le fameux trésor que l'on supposait avoir été amassé par les rebelles. Quand on ouvrit la barrière aux immenses troupeaux réunis autour du camp y on vit les bœufs et les chevaux se précipiter avec bonheur vers les vallées verdoyantes d'où ils avaient été enlevés. On délivra plus de mille femmes de tout âge , qui vivaient captives dans cette capitale des États de Pincheyra , gardées à vue par les guerriers qui se les étaient appropriées, et je n'oserais assurer qu'elles accueillirent toutes avec des cris de joie ceux qui les rendaient à la liberté.

Les Chiliens avaient pris leur revanche de la défaite de Longabi. Toutefois la revanche n'était pas complète encore, car José Antonio avait échappé au carnage. Monté sur un cheval comme on n'en trouve que dans ces contrées, il se sauva à la faveur des ténèbres, en escaladant des montagnes à pic, suivi de cinquante de ses plus fidèles partisans. Sans perdre de temps, la cavalerie, aidée d'une troupe d'Indiens auxiliaires, se mit à le traquer de rocher en rocher , afin de lui couper la retraite du côté des pampas. Un jour, des espions ayant retrouvé sa trace, il allait tomber vivant entre les mains des soldats j quand sa sagacité de sauvage lui fit découvrir leurs pas sur la poussière^ et cette fois encore il put se cacher dans une grotte inaccessible, connue de lui seuL Pendant quelque temps, il erra

ainsi, successivement abandonné par ses compagnons. Quand il n'en compta plus que quatorze autour de lui , quand la faim se fit sentir, quand les détachements qui battaient les montagnes dans toutes les directions ne lui permirent plus de s'aventurer hors de sa caverne , il demanda à capituler; mais il n'était plus temps. Admis à se rendre à discrétion, José Antonio Pincheyra avait à peine déposé les armes , que quatre balles retendaient raide mort.

— Et rimpassible personnage qui se promenait tout à rheure si gravement au milieu des cavaliers sans prendre aucune part à leurs jeux? demandai-je à don Eugenio. Vous m'avez dit, je crois, qu'il faisait partie...

— Chut ! le voilà tout près de vous , qui dort du somn^eil du juste. Ne vous y fiez pas cependant ; ces gens-là ne dorment jamais que d'un œil. Il s'est approché de nous par instinct, pour tâcher de saisir au passage quelques mots de ce récit dont il a deviné le sujet , soyez-en sûr. J'oubliais d'ajouter, en terminant, que, dans le bulletin de cette bataille , il était dit que quatre hommes seulement de la bande des Pincheyras avaient trouvé un refuge dans les pampas ; trpis brigands sans nom et un chef (caudillo) de quelque importance, nommé don Vicente...

— Hein I fit le cavalier mystérieux en se soulevant sur le coude.

— Je voulais vous demander, amigo, si vous avez là votre briquet , lui dit don Eugenio en me jetant un regard de côté. Je ne serais pas fâché de fumer un cigare avant de m'endormir.

Vicente , car c'était bien le Pincheyra que la dépêche officielle avait signalé , alluma rapidement sa mèche de coton, prit un cigare que lui offrit don Eugenio, et se recoucha auprès de nous.

Le letidemain matin, tandis que les tranche^ de bœuf destinées an déjeuner rôtissaient devant le feu, nous nous promenions datis la direction des montagnes. D'énormes condors, qui sont aux aigles ce que les Andes sont aux Pyrénées, descendaient vers les plaines pour y chercher la pâture qu'ils ne trouvaient plus dans la Cordillère, couverte de neige. Nous espérions apercevoir à l'horizon le gros de la caravane que don Luis ramenait des mines; mais rien ne paraissait encore, et nous revînmes au camp noUs asseoir près du Pincheyra, qui se chauifait au soleil, les deux mains appuyées sur son sabre. Il portait une casquelle, ou plutôt une espèce de toque sans visière , d'origine espagnole , et un poncho bleu fort propre , pareil à celui des artilleurs de Buenos-Ayres. Il y avait en lui du soldat et du brigand. A sa physionomie régulière et belle, on Veiïi pris pour un Andalou de Vejer ou de Tarifa.

— Il me reste à vous raconter, médit don Eugenio, comment cel homme se trouve ici. Notre compatriote, M. ..., ou don Luis (car on ne lui donne pas d'autre nom dans ce pays), officier d'artillerie sous l'empire et compromis pendant les événements de 1815, quitta la France à la rentrée des Bourbons. Sa mauvaise étoile le conduisit sur les bords de la Plata , où ses connaissances variées semblaient lui promettre un brillant avenir. Comme beaucoup d'autres , il ne rencontra sur cette terre de liberté que d'amères déceptions. D'essais en essais , il arriva jusqu'à Mendoza, où il établit une distillerie, et le succès de son entreprise paraissait assuré , quand la guerre civile vint une fois encore renverser ses projets. Dévoré d'ennui et cherchant à appliquer ses connaissances à quelques grands ti'avaux; il tourna sa pensée vers Texploitation des

(nines atiandonnées depuis la retraite dés Espagnols* Réveiller cette industrie lucrative dans des provinces ruinées, c'eût été y répandre la richesse et la vie.

Sur ces entrefaites, don Facundo Quiroga, dont le triomphe du parti fédéral assurait la ^toute-puissance , établit son quartier général à Mendoza. Cettp ville fqt le lieu qu'il choisit pour diriger l'expéditioci conti'e les |ndiei)s, dont il était commandant en chef. E^t remarquez que ce soulèven^ent des sauvages pamperos coïncidait avec les dernières campagnes des Pincheyras. Vous aurez entendu dire que ce sont des Espagnols qui aujourd'hui encore conduisent les Indiens au pillage , car on les accuse de tout ici; ce qu'il y a de vrai, c'est que des déserteurs échappés du camp de don Pablo ont réveillé dans Tesprit de ces démons le goût du pillage , et les calamités qui nous ont afQigés de ce côté-ci des Andes étaient un contrecoup de rinsurrectiop d^s Pipçheyras. Le général Quiroga se trouvait ici plus à portée de repousser les Indiens et plus à Tabri des pièges que ses ennemis nombreux et ses rivaux pouvaient lui tendre.

Quand on parle de Quiroga > deux choses sont difTi* ciles : faire son éloge et le calomnier^ tant il a fait de (nat et peu de bien. Je dirai seulement que ceux qui Font vu de près ont pu distinguer en lui, sous t'enveloppe féroce et astucieuse du gaucho , le coup d'œil juste et parfois élevé de l'homme supérieur. Don Luis exerçait sur cette intelligence nfial réglée et sans culture, sur cet esprit ombrageux et sujet à de violentes fureurs , un certain as- <4^dant, par cela seul qu'il lui parlait avec la liberté d'un soldat. Quiroga, qui se plaisait à voir )e vulgaire trembler sous son œil fauve , aimait cette âme forte qui ne fléchisràtpas en sa présence , et puis, comme tous les héros de ces républiques nouvelles que la gloire de Napoléon empêche de dormir , il ne se lassait jamais d'entendre raconter les batailles de Tempire.

Depuis longtemps, don Luis sollicitait Quiroga de Taider dans son entreprise , de lui fournir les moyens de retrouver certaines mines que les écrits d*un ancien auteur plaçaient aux environs du mont Pallen; l'occasion s'offrit enfin. Un soir, don Luis entrait chez le général , au moment où celui-ci se mettait à table : « Por Bios , cria Quiroga, vous arrivez à point; voici une salade que je crois empoisonnée; vous qui connaissez la chimie... — Si elle contient du poison, tant mieux, répondit don Luis en ravalant; j'aime mieux mourir que d'attendre éternellement votre bon plaisir. » Cette action hardie plut à Quiroga. a Ah ! reprit-il avec un accent de conviction et de vérité qui ne lui était pas ordinaire, ces Européens ont du bon parfois!... quelle population j'ai à gouverner ici ! Des gens habitués aux vieilles coutumes, qui se laissent mener à coups de plat de sabre , du matin au soir, pourvu qu'ils dansent toute la nuit ' ! Écoutez, don Luis, je vous nomme commandant de Tarrière-garde de la division qui marche contre les Indiens; suivez l'armée aussi loin qu'il vous plaira, et puis vous la quitterez pour aller explorer les montagnes. Je vous fournis des chevaux et des mules , choisissez vos hommes, et je vous promets de faire fusiller quiconque vous abandonnera. i>

Le Pincheyra qui était venu chercher un refuge derrière les Andes, fut aussitôt désigné comme le seul homme dans tout le pays qui pût nous servir de guide ; je dis nous , car j'acceptai les propositions que me fit don Luis de me joindre à lui.

Don Eugenio en était là de son récit , quand je crus devoir l'interrompre pour lui montrer une forme encore incer-

4. En 8*exprimant ainsi, Quiroga fallait allusion ou parti unitaire^ qui se composait surtout de la classe aisée du pays. Il régnait dans cette portion des habitants de la République Argentine une aménité de mœurs, une élégance de manières, qui irritaient le chef des fédéralistes. 11 sentait que jamais sa puissance vtoleale et bruUUe ne serait acceptée par ces ariitocrates.

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taîne qui commençait à poindre à l'horizon ; peu à peu cette forme se dessina plus nettement, et nous distinguâmes une mule qui trottait vers nous ^ portant sur son dos un personnage plus semblable à Sancho qu'à un cavaUer des pampas. 11 avait nn chapeau blanc et une longue veste grise qui ne cachait ni pistolets y ni ceinturon de sabre. Quand il mit pied à terre , un léger sourbe effleura les lèvres du Pincheyra ^ et tous les gauchos s'écrièrent : El molinero (le meunier) \ Pour ces gens à demi sauvages , qui ne vivent que de viande y un meunier est une espèce d*homme a«sez inutile. Il est vrai aussi que la figure du nouveau venu, à la différence de leurs faces balafrées de coups de couteau, respirait la plus parfaite bonhomie. Don Eugenio lui tendit cordialement la main, et me le présenta sous le nom de M. Jean, Provençal de nalssanre et meunier de profession. — Monsieur que voici, ajouta-t-il, fit partie de l'expédition en qualité de directeur des fourneaux que nous emportions à dos de mulet pour essayer les métaux dans la montagne.

— Hélas! oui, répliqua Jean; je ne savais plus que devenir. Dans ces pays, il y a bien des moulins à eau et pas un moulin à vent , précisément le contraire de ce qui a lieu en Provence, où l'eau est rare. Accoutumé à tendre mes toiles sur les hauteurs, je m'ennuyais à périr dans les ravins où ces gens-là vont établir leurs usines , et puis, Monsieur, quels mécréants que ces hommes toujours armés de sabres et de couteaux ! Ils tuent un chrétien comme un ortolan. Seriez-vous venu aussi chercher fortune par ici, Monsieur? ajouta M. Jean en se tournant vers moi.

— Non , répondit àpn Eugenio; monsieur est en route pour le Chili , et je lui contais notre expédition, — Puis , reprenant son récit : — Nous partîmes un peu tard, continua-t-il, parce que Tarmée avait de grands préparatifs à faire , et l'arrière-garde , avec laquelle nous marchions , composée des femmes , des enfants , des bagages et des

troupec)ux, s'avapçait avec une lent^uf ()ése^érante« Au

Î)assage des rivières, \l fallait démqnier ]çs chariot^, et ipraier, avec les roq^s et \^ caisse , des radeaux sur lesquels on pût transporter tout cet embarrassant attirail. Mon rôle d'aide de camp fne laissait ^p partie |a responsabilité ^e ces tfavaqx* Jean ip'aidait de son mieux , car il çst bopne créature ^ et dqp Luis, absorbé dans ses proj€|ts, attendait avec une impatience extraordinaire le moment où il abandonnerait le çopiïnandement de cette arrière-garde, que Quiroge^ lui avait confiée, pour se jeter dans la Cordillère.

Ce moment arriva enfin ; j*avoue que je le vis venir avec une certaine inquiétude, car je commençais à me demander ce que j'étais venu faire dans cette maudite galère. A mesure que nous avancions dans le désert, les espérances que j'avais formées se dissipaient devant l'effrayante réalité de ces pics mornes et menaçants vers lesquels nous allions monter après les avoir constamment suivis des yeux. Aussi, lorsque nous vîmes cette arrière-garde tumultueuse s'éloigner , quand le grincement des chariots sur leurs essieux de bois ne retentit plus à nos oreilles, quand nous nous trouvâmes réduits à notre petite troupe de trente et quelques hommes perdus dans Timmensité, j'éprouvai un serrement de cœur inexprimable. Ce qui me déroutait aussi , c'était la muette résignation de fios gauchos^ ils ne chantaient plus, mais ils marchaient avec cette insouciance du lendemain qui leur fait affronter tant de périls. Le Pincheyra galopait en avant comme un homme qui retourne chez lui , don Luis examinait une à une les pierres qui pouvaient lui fournir quelque indice du gisement des mines, et Jean récitait des patenôtres. Quelquefois, profitant des baltes, le Pincheyra s'éloignait du camp pendant tout un jour; où courait-il? personne ne l'a jamais su. Les gauchos disaient qu'il allait voir si le trésor caché par les Pincheyras avant l'attaque de leurs

retraochements était encore à sa place. Toujours est-il qa*il revenait de ces mystérieuses excursions tantôt avec des couvertures et jdes harnais , tantôt avec des chevaux indonoptés qui semblaient obéir à sa voix. Nous ne le questionnions jamais sur ces disparitions, qui lui donnaient aux yeux de toute )a troupe un prestige extraordinaire. D'étape en étape, nous arrivâmes si près du camp détruit desPincheyras, que nous tombâmes un soir au milieu d'une foule d'ossements bmnains, et même, ce qui est affreqx à dire, nous distinguâmes des cadavres d'Indiens et de blancs que des chiens errants avaient déterrés. Nous eûmes beaucoup de peine à leur arracher ces restes déiigurés de nos semblables , que nous ensevelîmes plus profondément : il restait çà et là des ponchos^ des couvertures, quelques dépouilles qui ne recouvraient plus que des squelettes i mais les cavaliers de la caravane , frappés d'une terreur superstitieuse , n'eurent pas môme l'idée de s'approprier ce butin. Quant aux chiens y trouvant à vivre à la suite de notre petite troupe, ils s'attachèrent à nous pour ne plus nous quitter.

— Seraient-ce par hasard, demandaî-je avec un effroi involontaire, ces grandes vilaines bêtes à oreilles de renard, à queue de loup, que toute la nuit j'ai senties se coucher sur moi ?

— Précisément , reprit don Eugenio ; ils appartiennent à cette race de chiens marrons qui errent dans les pampas et se réunissent par bandes pour attaquer les troupeaux et même les hommes. Ils ne manquent jamais de suivre les armées ; un champ de bataille est pour eux une abondante curée , et ceux-ci ne tarderont pas à redevenir sauvages quand la petite caravane réunie ici se sera dispersée. La rencontre de ces animaux fut pour nous Tindice certain que nous étions dans les parages occupés naguère par les Pincheyras. Arrivés aux dernières vallées , nous en choisîmes une assez abondante en herbe pour y faire hiverner

le sarplus de nos bétes de somme et les bœufs qui devaient servir à notre nourriture.

— Et notez bien, Monsieur, que , eomme des païens» interrompit Jean , nous vivions de chair presque crue; nous n'étions que trois à manger du pain , et nous n*en avions pas chacun de quoi suffire à un Anglais ! Ah ! moi qui étais venu ici exprès pour faire fortune , en être réduit à vivre de tranches de bœuf séchées au soleil ! A Theure qu'il est, Monsieur, si j'eusse été moins ambitieux^ moins fou , je serais peut-être maître meunier aux portes de Marseille! Quand je me vis là, dans cette vallée , réduit à faire paître des bœufs sous la direction de M. Eugène , le cœur me manqua. Don Luis ramassait toutes les pierres qui semblaient tombées de la montagne » il en prenait de toutes couleurs, mais en attendant on n'installait point les fourneaux,'et je commençais à croire que Tor ne^e ramasse à pleines mains ni au Chili ni au Pérou.

M. Jean avait des façons particulières de sentir et de parler. Comme Sancho, à qui j'ai dit déjà qu'il ressemblait un peu, il regrettait énernellement son village , et cependant je ne sais quelle vague espérance le poussait à courir les aventures. Ce n'était pas précisément une île qu'il cherchait, mais une position indépendante , supérieure à celle que sa naissance lui ofirait dans son pays. Sous quelle forme la rôvait-il? voilà ce qu'il serait difficile d'expliquer, car il cachait ses petits projets aussi soigneusement que les quelques piastres, fruit de ses épargnes et de son travail. Entre cet homme doux par caractère, patient, laborieux, préoccupé du lendemain , que le hasard avait jeté dans la vie sauvage, et le Pincheyra insouciant, inhabile à toute profession autre que celle des armes, indépendant, aventureux, que la ruine de son parti avait relancé hors des montagnes, le contraste était complet. Quand par hasard ces deux personnages se regardaient, on voyait qu'ils étaient une énigme l'un pour l'autre.

— Nous campions dans cette vallée depuis quelques jours à peine, continua don Eugenio , quand don LutS| après s'être concerté avec le Pincheyra, se remit en marche. L^hiver s'annonçait déjà; la neige couvrait la grande chaîne des Andes ; il était trop tard. Ceux d'entre les cavaliers qui furent désignés pour accompagner don Luis jusqu'au bout de la course n'hésitèrent pas à le suivre, non par attachement à sa personne : que leur importait ce Français, cet étranger qu'ils ne connaissaient pas? mais le péril et les fatigues ne les effrayaient guère , et puis l'ordre du jour qui les condamnait à mort en cas de désertion ne s'effaçait -point de leur esprit. Us eussent plu' tôt rapporté leur maître mort sur leurs épaules que de paraître sans lui devant Quiroga. Quant à moi, il fut convenu que je resterais à garder le camp et les troupeaux en compagnie de Jean , et que j'attendrais là de nouveaux ordres de don Luis. Lorsque je le vis s'éloigner résolument, décidé à pousser son expédition jusqu'au cap Horn s'il le fallait, insensible au froid et à la faim, je crus comprendre qu'il ne voulait plus revenir, qu'il faisait le sacrifice absolu d'une vie pleine de chagrins et de déceptions. Ce n'était pas que nous n'eussions trouvé déjà de beaux échantillons de minerai; la pesanteur seule de certaines pierres mêlées à la surface de parcelles d'or prouvait l'existence de mines fort riches, mais comment rajuster un fragment de rocher apporté de loin par les avalanches et les torrents au bloc d'où il a été détaché , surtout quand la neige tombe nuit et jour? Gomment exploiter des mines, dans le cas où l'on en découvrirait, si loin des habitations, si loin des villes , et cela quand on voit le désert envahir jusqu'aux terres cultivées? et quelle sécurité eussent offerte aux exploitateurs ces gouvernements jaloux des étrangers, avides de jouir du labeur d'autrui ? Voilà ce que je voyais clairement, non sans m'étonner de ne pas l'avoir compris plus têt. Ces réflexions pénibles m'accablaient ; le manque absolu de

travail plongeait iQon ami Jean dans des abattements à faire pitié. Jeune et connaissant trop peu la vie pour en ^tre dégoûté encore, je ne me sentais point disposé à finir tristement mes jours di^ns un ravin au fond des Andes. Péjà les.chevavix mouraient de froid, et de loin en loin je recevais de don Luis de petites lettres dans lesquelles Texaltation de la pensée croissait en raison inverse des résultats probables de Texpédition. Un jour, le gaucho qu'il m'expédia me remit un simple billet écrit au crayon, si peu lisible, que je dus questionner le messager luimême. Cet (lomme m'avoua que don Luis était arrêté dé* finitive.|pQent par les neiges; exténué de lassitude, incapable de ^e tenir debout, il persistait cependant à hiverner dans ces hautes régions, dût-il survivre seul au dernier de ses gens ou périr le premier. Pès lors , ma résolution fut arrêtée. Après avoir adressé à don Luis une courte explication de mes motifs et essayé , bien que cela fût inqtile , de le dissuader de ses projets de suicide ( car je ne donnais pas d'autre, nom à spn entêtement), j'appelai Jean et lui demandai s*il voulait partir avec moi. Vous supposez bien qu'il ne se fit pas prier, et je lui laisse le soin de vous raconter Thistoire de notre f'etraite, car il a joué un grand rôle dans cette partie du voy(ige.

Jean se grattait la tête comnie un bomm^ qui recueille ses souvenirs, et après cinq nnnutes de réflexion i) ouvrait la bouche, quand un certain mouven^ent se Qt r^n^arquer parmi les cavaliers. Pebout, les mains danç la ceinture, ils regardaient un ^oppe de soldats qui s'avançait vers Y hacienda assez lentement, —Est-ce don Luis qui arrive? demandai-je au Pincheyra toujours assis an soleil. L'exbandit se contenta de secouer la tête d'une façon négative, et bientôt nous reconnûmes un piquet de dragons armés de lances plus longues que celles des posaques, dont le fer reluisait au solei|. Ils escortaient quelques Indiennes captives, triste butin d'une ^u^rr^ sans profit et

sans gloire, mais pleine de périls. Ce ftit pour les gauchos Toccasion de feire éclal|»r nne joie féroce, qu'ils exprimèrent par des propos grossiers, auxquels les soldats ne manquèrent pas de répondre. Leé captives, impassibles sur leurs chevaux, continuaient à marcher au pas, tandis que les dragons échangeaient avec nos gens des poignées de main et des cigares. Parmi ces femmes, il y en avait de jeunes ; elles portaient autour du frorit un bandeau d'un métal assez fin ; des pendants d'oreilles de forme carrée et larges comme la main leur tombaient sur les épaules. Pour garantir contre le froid leurs jambes nues, elles les relevaient sous la couVerture, qui les enveloppait tout entières, ne laissant apercevoir que leurs faces rouges et plates, sur lesquelles on ne découvrait la trace d'aucune passion, d'aucun sentiment. Dès le lendemain, elles devaient être distribuées en qualité de captives et comme indemnité aux habitants de fa frontière qui avaient le plus souffert des dévastations commises par leur tribu. Leur sort ne changeait guère : dans les maisons, comme sous leurs tentes en peau de cheval, on les emploie à tisser des manteaux et des couvertures. Cependant je les regardai passer avec une certaine émotion , et les suivis du regard tandis qu'elles cheminaient du côté de Mendoza. Quand le faisceau de lances qui les entourait se fut confondu à l'horizon avec les tiges des grandes herbes, je ptieà Jean de commencer sa narration.

— On gagnerait sa vie à montrer ces gens^là aux foires, dit le meunier; mais il serait diflicile de les nourrir, attendu que ça ne mange que du cheval ! Pour en revenir à notre histoire. Monsieur, je commençais à désespérer de jamais revoir l'aile d'un moulin , et je me demandais pourquoi j'étais venu me perdre dans les i^es, quand don Engenio me proposa de déserter la partie. Nous avions le droit d*étre fusillés en arrivant à Mendoza. Le général Qui- Toga l'avait pronus ^ mais étioos-notts sûrs de ne pas périr

dans le désert t Nous partîmes donc^ don Eugenio, qui se connaît en chevaux, choisit les cii^q meilleurs de ceux qui nous restaient/ et, dès le soir même, nous couchions à dix lieues du camp. Le brigand n'était plus là pour nous conduire ; je le regrettais, parce que cet homme, tout brigand qu'il a été, connsdt sa route, comme les marins, rien qu'à regarder les étoiles. Vous savez ce qu'on appelle des routes dans ce pays-ci : c'est la trace des animaux qui ont pu passer dans un endroit il y a un an et plus. Pour la retrouver, il faut se coucher à plat ventre , souffler la poussière, tàter avec la main le pas d'un cheval, ou bien avec le pied sonder sous l'herbe l'empreinte de la roue d'un chariot. Dans la plaine, on se tire encore d'affaire, parce qu'on a le secours du soleil; mais sortir de la Cordillère, c'est là le difficile. Nous tournions à droite, à gauche, comme des chiens de chasse, flairant le sentier... Bah ! quand nous arrivions au fond d'une vallée, la trace se perdait, les pas des animaux se brouillaient, parce qu'il y avait eu là quelque campement, de façon que toutes les bétes étaient allées brouter de côté et d'autre. Mot, je ne savais plus que devenir. Don Eugenio me disait : a Restez là, Jean 1 » et il traçait avec son cheval un cercle dont j'étais le centre. Là, je devais allumer un petit feu d'herbes sèches, dont la fumée s'élevait droit comme une colonne; don Eugenio se guidait sur cette fumée pour bien chercher tout à Tentour, ce qui durait souvent des heures entières. Je n'osais pas souffler trop fort, de peur d'attirer sur nous, par une grande flamme, quelque horde de sauvages. Quand ma fumée allait bien, je me cachais dans les buissons, et vous croyez peut-être que j'y étais tranquille? Non ; il me passait sur la tête l'ombre de quelqu'un de ces grands oiseaux que vous voyez [daner làbas; un de ces lièvres de Patagonie, gros comme des renards et dont la peau fait de si bonnes fourrures, se levait près de moi tout effrayé^ et j'avais des peurs à me

rendre fou. Aufisi, du plus loin que je voyais revenir don EugeniOt je lui faisais des signes, je courais et je n'osais parler jusqu'à ce qu'il m'eût dit : a Jean, j'ai retrouvé le chemin ! d Ce qui voulait dire souvent que nous avions fait dix lieues de trop, et qu'il fallait grimper encore dans les montagnes pendant cinq heures. Ce voyage-là durait depuis deux semaines, et nous ne savions plus quoi mauger, quand la Providence nous envoya une demi-douzaine de bandits qui chassaient l'autruche. Nous leur parûmes trop pauvres ponr des voyageurs bons à dépouiller; au lieu de nous faire du mal, ils nous donnèrent quelques livres de viande fumée. Avec ce petit secours, nous atteignîmes le fort San-Carlos, oii nous dormîmes enfin sous un toit, ce qui ne nous était pas arrivé depuis plus de quatre mois. Du fort à Mendoza,on compte trente lieues; mais je me croyais rendu, moi qui venais de faire plus de..., bah! plus de...

— Deux cents lieues, dit don Èugenio : nous avions campé auprès de Gasa-Trama, l'ancien fort des Pincheyras.

— Voyez, monsieur, deux cents lieues, et des plus longues que j'aie jamais parcouru. Nous avions traversé le désert, les plaines, les pampas, les Cordillères, que sais-je? des pays de toute sort^, qui ont des noms extraordinaires et pas d'habitants. A la première église que je rencontrai en entrant à Mcndoza , je brûlai un fameux cierge à la bonne Vierge ; j'en brûlai même deux, parce qu'il me revenait une autre frayeur. Je ne savais pas encore comment le général Quiroga prendrait la chose. Heureusement qu'il était malade; don Ëagenio lui expliqua nos raisons qu'il n'écouta pas. Il parait qu'il nous regarda comme des associés de don Luis, qui avions le droit de nous séparer de lui, et puis il était peut-être ennuyé de tuer du monde.

— lut -

— Ma» cpiedira don Luis qnâfid il sera aifivé? demandai-je à Phonnète meunier.

— S'il se plaint de nous au général ! ajouta don Eugenio en affectant une inquiétude qu'il ne ressentait pas.

— Don Ëagenio est là, il loi fera entendre raison; H m'a déjà sauvé deux fois la vie en m'arrachant du fond des monlagnes et en me ramenant jusqu'à Mendoza; il ne m'abandonnera pas. Après tout, don Luis n'est pas méchant ; il a des idées de trésors et de mines qui loi tournent la tête, et voilà tout.

Jean prononça ces dernières paroles en forme de monologue; puis, s'adressant de nouveau à don Eugenîo : — J'ai fait de mon mieux, monsieur, ajouta-t-il, pour vous servir dans toute la campagne. Vous vous rappelez bien aussi que ce n'est pas moi qui, le premier, aï demandé à partir. Ce que vous dites là me remet dans des transes mortelles. Vous êtes courageux, et moi, j'ai beau faire, je ne peux m'empécher d'avoir peur. Sans vous, je serais mort de frayeur cent fois pour une, je serais mort de faim , j'aurais été pris par les sauvages... mangé par ces vilains chiens qui vivent de chair humaine... Nous ne sommes pas revenus de si loin pour être fusillés ; c'est ini' possible ! Ah I don Eugenio, je me mets encore sous votre protection, je suis sûr que vous n'abandonnerez pas le pauvre Jean !

En parlant ainsi, Jean, que Fémotion gagnait d'une manière visible, ne put retenir de grosses larmes, et, an moment où Eugenio mettait la main dans la sienne avec un sourire affectueux, il lui sauta au cou Honnôie Provençal 1 je lui sus gré de me montrer dans ces pays sauvages ce que je ne voyais plus depuis longtemps^ une physionomie naive et attendrie.

Le soir mèmey don Luis arriva. Du plus loin que nout reconnûmes la caravane, nous nous portâmes à sa ren^

Mnife. A twfèt$ une forêt d'arbustes 8't?uiiçaît une douzaioe de gauchos à ehevai , dont on ne voyait que la tète coiffée du bonnet pointu et enveloppée du mouchoir noué fioua le menton. Les mules, bien maigres, éeioppée8,cou*verb»s de harnais usés, se ^isaaient à travers les branches, acorocbaut çh et là leurs charges de pierres et les ustensiles sans nombre qu'elles avaient portés pendant cinq cents lieqes. A quelques pas derrière ses gauchos, et comme s'il eût regretté les montagnes, d'où la faim et un dénftment absolu Tavaient chassé, mardiait don Luis, à pied, la barbe inculte, miné par la fièvre et se soutenant i^ peine sur un béton. Nous mimes pied à terre pour Taborder ; don Ëugenio se précipita vers lui , suivi de Jean , qui s'attachait à ses pas conune une ombre. Le mouvement que fit don Ëugenio en serrant la main de don Luis démafqua le meunier, qui se trouvait là immobile, son chapeau dans les deux mains, attendant son pardon.

—Ah 1 s'écria don Luis en soupirant et comme un homme qui rêve, vous m'avez abandonné, mon ami, et toi, Jean, tu as déserté I... Je ne vous en veux pas. J'ai fait une répétition de la retraite de Russie, mes enfants ; Thiver et la neige m'ont vaincu 9 mais j'ai poussé jusqu'au bout... et i|a jour un suivra ma trace.

L'avaat-garde se réunit au gros de la caravane, et toute la petite troupe vint eamper dans la cour du grand et triste bfttinaent que nous occupions à Mendoza. Les essais que fit don Luis prouvèrent qu'il avait rencontre des parages abondants en mines d*or, et, si son expédition sem- "Uait manquée, aii moins lui restait-il la gloire de l'avoir accomplie. Peu à peu les gauchos engagés dans fcette campagne retournèrent à leurs habitations respectives, comme

des soldats licenciés prêts à reprendre du service. Peutêtre quelqu'un d'entre eux, rêvant la conquête du trésor des PincheyraS) s'aventura-t-il de nouveau dans les vallées les plus solitaires des Andes. Il en est sans doute de cet amas d'or et d'argent comme de celui que les Incas, en d'autres temps, cachèrent auprès de Lima , dans les montagnes voisines du temple du Soleil : depuis deux siècles, on fouille la terre pour le trouver^ dans deux siècles, on le cherchera encore.

Vicente le Pincheyra montrait moins d'éloignement pour nous, nés en Europe^ que pour les gens du pays (hijoi del pais); il daignait même s'entretenir quelquefois avec nous. — Savez-vous, lui disje un jour, que vous possédez un secret qui se vendrait cher! — Je le conserverai jusqu'à la fin et comme une sauvegarde, répondit-il ; peutêtre ne m'a4-on laissé la vie que pour l'obtenir de moi.

— Il y a donc vraiment un trésor enseveli dans la neige?

— Pour toute réponse, Vicente me montra ses jambes percluses de douleurs et cousues de blessures. — En cherchant un refuge de ce côté-ci des Andes, lui demandai-je encore, ave^vous reconnu la République Aj^entine? — Je n'ai rien à reconnaître, reprit-il; on m'a promis de me laisser vivre, et moi j'ai demandé à ne plus servir jamais personne. — Excepté le roi don Fernando, n'est-ce pas? Croyez-vous qu'il soit bien digne de ce dévouement obstiné? — n est roi, répliqua Vicente ; ses aïeux ont régné sur toutes les Amériques; je ne sais pas ce qu'il vaut, j'en conviens, mais aimez-vous mieux don Facundo Quiroga?

Quelques jours après, Vicente partit, et je n'ai plus entendu parler de ce dernier débris de la bande des Pincheyras.

Au mois de janvier de Tannée suivante, assis au milieu des rochers qui dominent le port de Valparaiso, je suivais du regard, sur l'inunensité de l'Océan , un brick anglais que Ton signalait comme continuant sa route au nord.

Tout à coup ce navire, ayant cargué ses bases voiles à la hauteur de la rade, s'approcha de la côte et mit son canot à la mer. Avide de nouvelles, je descendis vers le môle, où déjà un assez grand nombre d'oisifs s'étaient rassemblés. Parmi eux se distinguaient de jeunes et vigoureux Maulinos, reconnaissables à leurs longs cheveux tressés, à leur chapeau conique, à leur ample ceinture, et surtout à leurs poses fières et insouciantes. Le canot voguait rapidement vers la jetée; déjà l'officier du port prenait son porte-voix pour le héler^et chacun prétait Toreille.

— D'où venez-vous? cria-t-il aux marins qui montaient le canot. — De Londres, répondit le capitaine. — Où allez-vous? — A la côte de Californie? — Quelle nouvelle? — Le roi Ferdinand Vil est mort !

Et le canot reprit le large. Ces quelques paroles jetées en passant sur le rivage de l'Océan Pacifique étaient solennelles ; on les accueillit généralement comme le signal d'une réconciliation entre l'Espagne et les colonies émancipées. La nouvelle se répandit rapidement; il se forma des groupes de gens de la campagne, parmi lesquels on doit compter le^Maulinos, et de citadins. On y parlait du monarque mort en des termes différents; ceux-ci disaient Ferdinand y ceux-là le roi.

Pour être véridique jusqu'au bout, nous devons ajouter que, sur les hauteurs qui dominent le faubourg de FAlmendral à Valparaiso, il s'éleva bientôt un moulin à vent construit par des industriels de Saint-Malo. Jean, que son heureuse étoile avait conduit de Tautre côté des Andes, y trouva à se placer. Guéri de la manie des grandes expéditions, il se résigna de nouveau à tendre ses toiles au vent sur ce riant promontoire, d'où il pouvait encore apercevoir les pics neigeux de la Cordilière.

LA

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