‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 12 sur 57 · NEGRES-MARRONS · texte numérisé non relu

NEGRES-MARRONS

Le soleil venait de disparaître derrière les mornes , et les nègres qui portaient nos bagages se débarrassèrent de leurs fardeaux comme dès getis eii disposition de faire halte. Nous étions parveni» à Tendroit où se joignent deux petits niisseaux qui donnent naissance à la rivière des Marsouins, Tune des plus larges et des plus limpides de toutes «elles dont les eaox eapricieuses arrosent Ttle Bourbon. Devant nous, vers Touest, par delà ,1e' Coteaii- Halgre, se dressait une muraille de montagnes volcaniques, au^ssus desquelles le Piton-de-Fournaise lançait sa longue colonne de fumée. En nous toumant^du côté de Ye^iy comme contraste à cette nature âpre et menaçante , nous voyions, entre deux cimes arrondies et boisées,* la mer aussi calme qu'un beau lac. Un grand navire, faisant route vers l'île de France, reflétait dans ses voiles les dernières teintes du jour, et les vagues, sans cesse agitées le long de la côte , écumaient en se brisant sur les promontoires.

— Si vous voulez, Messieurs, dit le docteur, nous n'irons pas plus loin aujourd'hui; il est bon, avant de pénétrer dans les froides régions de Tile, de camper, cette nuit encore, en pays tempéré. Reste à savoir si nous trouverons par ici un gîte convenable.

— C'est mon affaire, répliqua le guide ; je sais dans ces environs une grotte fameuse que j'ai cherchée longtemps. Si je ne me trompe, nous devons en être assez près; laissezmoi voir si ce sentier n'y conduirait pas.

Et il disparut à travers les buissons, suivi de son chien.

Le docteur, impatient de passer en revue les belles plantes recueillies pendant la journée, prit sa botte suspendue sur le dos d'un noir, l'ouvrit , et resta quelques instants eu coulemplation devant son riche butin; puis il baigna dans le ruisseau les tiges déjà fanées par la chaleur du jour.

— Qui sait, s écria-t-il avec un soupir, en jetant âu fil de Teau les- débris de feuilles et de racines amassées au fond de sa botte, qui sait si les volcans n'ont point englouti sous la lave des variétés, des espèces à jamais perdues? Aux ravages de ces feux souterrains se joignent ceux d'une culture toujours envahissante ; les localités se transforment...

Un*coup de fusil, tiré à quelque distance de l'endroit où nous étions assis, tout en interrompant les réflexions du botaniste, mit en émoi la petite troupe ; le bruit de Tarme à feu, répété par les échos de la montagne, s'en allait roulant de roc en roc et résonnait sourdement jusque dans les forêts échelonnées au-dessous de nous. Chacun s'élança du côté où l'explosion s'était fait entendre, et, après avoir traversé un bois assez épais, nous nous trouvâmes sur le sommet d'im escarpement qui bordait un véritable précipice. Le guide essuyait sa carabine et sifflait son chien.

— Eh bien ! Maurice , lui cria le docteur, quel ennemi avez-vous rencontré dans ces parages?

— Ce n*est rien, répliqua le créole. Avant d'entrer dans la grotte, j*ai voulu m' assurer qu'elle n'était pas occupée. Mon chien sentait quelque chose; il a fini par aboyer. J'ai armé ma carabine, et j'ai tiré au moment où un noir marron s'enfonçait dans le ravin en s' accrochant aux lianes. Vous pouvez entrer, Messieurs; personne ne viendra vous troubler ici désormais. Aussi loin qu'a retenti ce coup de feu, les maraudeurs sont avertis qu'il y a des blancs sur la hauteur; ils se tiendront tranquilles.

Un rideau de plantes grimpantes masquait entièrement l'entrée de la caverne ; rien ne pouvait faire supposer que ce ne fût pas un roc tapissée de verdure, et cette retraite solitaire n'avait dû être découverte que par un fugitif réduit à demander un asile à tous les buissons. Nous y allumâmes une lampe dont la flamme se jouait en reflets charmants sur les feuilles découpées, et noips nous étendîmes sur une mousse fine, que le docteur se garda bien de fouler avant d'en avoir examiné à la loupe quelques poignées ;*il affirma môme, car il était un peu las,»que ce frais tapis lui semblait plus moelleux que le velours. Quant à moi, je craignais que le créole n'eût blessé ou tué peutêtre ce noir roaiTon qu'il avait chassé de son gîte ; mais il me rassura complètement.

— J'ai tiré à balle perdue , me réponditrii en riant* D'ailleurs, je voulais l'éloigner, lui et ses pareils, voilà tout; il y a d'autres repaires, croyez-le, moins agréables peut-être que celui-ci, mais assez bons encore pour un nègre.

— Dieu veuille que , dans le cours de UQtve exploration au milieu de vos sévères montagnes , vous puissiez toujours nous loger aussi agréajslement! dit le docteur. Il semble que la nature ait préparé ces charmants asiles pour ceux que l'amour de la science entraine loin des plaines habitées. Mais vous, Maurice , par quel hasard avez-vous découvert cette grotte?

— OJ;^ ! répondit celui-ci» quel est le créole des quartiers de Sainte-Rose et de Saint-Bçoott qui ne Ta pas vigitée en faisant des battues? quel est le planteur de Ttle qtrf n'a pas entendu parler de çroite au Malgache F Seulement » il y en a beaucoup^ qui ne savent pas pourquoi elle porte ce noni'^là. C'est une vieille histoire.

^ Que rien, sans doute^ ne vous empêche de nous ra-* conter?

— Rien, si ce n'est qu'aprèa la course d'aujpurdHiui vous aves peut-être besoin de sommeil ; demain nous aurons encore beaucoup à monter pour atteindre la région des ^mousses que ^us voules parcourir. Et puis , une histoire de noirs ne doit pas être bien intéressante pour vous !

Dans les exoursions du^nre de celle que venions d'entreprendre, la^uide a d'ordinaire une assez haute idée d0 s^n jniportance: c'est lui qui dirige les mouvements de la troupe, tant qu'elle est en marcbe^ mais à la halte, fil sent que sa position a changé. De bavard qu'il était/on le voit devenir taciturne ; les questions rembarrassent, le mettent en défiancej^ jusqu'à ce que la plus légère marque d'égards de^la part de ceux qui l'accompagnent lui rende son assurance habituelle. Pour vaincre la timidité de Maurice el rengager À noue donner son récit, je lui offris d'excellents cigaresr de ]yf anille en le priant de nous apprendre ce qu'il sftvait lu^rinême sur cetta grotte ob nchis étions si conimodémeqt établis^ Cette simple avance fit son effet; il prit placé entre Je docteur et njoi , et glissant un des cigares dans sa goche :

— Merci» Monsieur, me ^it-il ; je Atnaerai cela dimanche au village; pour l'instant ,Jai8se?-moi charger ma pipe avec le tabac de mon jardin. Quanj à l'histoire, si vous % tenez^ je ne demande pas mieux qde de vous la raconter. Nous ^tres, petits colons, nous ne sommes pas savants comme les Frapçais de France ; mais aussi ce ne serait pas

FOiiSyMessieuF», qui me feriez parier pour vous moq^ier de moi!

Je n'ai jamais yoj^gé^ Meaaieuvs, dH Maurice en posaot SUD chapeaiA de paille sur le oanon de sa carabine, par conséquent j'igoore 91 dans les autres payfc lesxhoses changent de jour eu joiû* ; mais je puîa assurer que , depuis que^e suis au monde y il s'est introduit dsgis notée Ile bien dos nouveautés. On défriche tant, que Teau ne tardera pas à disparaître de nos rivières, et notre métier, à nous auties petits créoles, qui ne possédons guère qu'un jardin, bn champ de mais, quelque» pieds de vakôùas ponr'^ire des saci à sucre, noire métier, trois jours«par semaine ^ c'est la pdcbe. Le reste du temps , nohs cRassons les chèvres aauvages, qui deviennent rares, le merle qui a.bieBiât disparu d^s forêts, et les nègres marrons quand il Yen a. Figurez-vous quon ait abiktulous-les bois, vendu tous les terrains vagues, bftti des villages sur tous les platqjimi, il nous sera impossible de vivre comme par le passé M^'andra^-il alors que Tio^is lléehidus la ferre? Mais nous aommea blancs, ausij blancs que les plus gros planteurs, et la pioche ne convient qu'aux noirs; c'est une chose recofthue. .

^ avec céla^ les bras viendront à manquer ; la traite est abolie I Tant qu'elle n'a été que défendue, il nous arrivait encore des esclaves en assez grande quantité, et de toute esf^e. C'est [e trivglore^ Messieurs, qui nous a valu cette loi-Jè, et il a été cause d'un malentendu dont quelques noirs ont porté la peine. CesVisenséSine s'imaginaient-ils pas que les trois journées représentaient trois jours de la semaine à eux accordés par le gouvernement de Paris pour ne pas travailler Y Déjà le roi le plus puissant de Ma^ dagaaoaVf Radama i ne voulait plus qu'on expoiptàt des

Malgaches ; le gouverneur anglais de 111e de France lui promettait par compensation une somme de quarante mille piastres par an , oui, deux cent mille livres fortes, quatre cent mille livres monnaie de Tilel II venait encore des Yolofs, des Yambanes, des Makondés, beaux noirs de pioche, un peu difficiles à tenir; des Gafres, qui aiment mieux garder les vaches que labourer la terre , et préfèrent de beaucoup ï'eau-de-vie de canne à Teau des torr«its ; des Mozambiques, bonnes bétes de somme, solides rameurs à'fac^ de singe. Ck>mme chacune de ces races avait une aptitude différente, on trouvait, en choisissant bîjpn , de quoi répondre à tous les besoins d*une habitaftion.

.Les moins dépaysés de tous ceux que la traite jetait sur noire côte, ce devaient élre les Malgaches; ils retrouvaient ici les bœufs de leurs plaines et une grande quantité d'arbres de leurs forêts. Eh bien ! on avait plus de peine eneor^ à les apprivoiser que les autres : il est vrai qu'on ne perdait pas beaucoup de temps ^ leur faire la leçon; mais, voyez-vous. Messieurs, Je nègre est né paresseux, et l'homme qui a horreur dir travail...

— S'imposera toute espèeeide privations plutôt que de surmdhter son penchant, continuai-je en regardant le créole.

^Oui, Monsieur, mon père me Ta répété bien souvent quand nous allions tendre nos lignes à l'embouchure des rivières. Tenez , c'est lui qui a travaillé cette calebasse que vous voyez : vous n'en trouveriez pas de plus belle dans toute l'île; il lui a fallu plus d'un mois pour re|joliver comme elle est là. La première fois qu'il s'en s^^vit lui-même (il y a l)ien longtemps, et je m'en souviens comme si c'était hier), nous étions à la chasse aux chèvres du côté des Salazes. A force de prières, j'avais obtenu la permission d'accompagner les chasseurs. La course fut bien longue, et au retour j'étais éreinté ; mais je fis bonne

contenance jusqu^au bout, et mon père me laissa entrer au village avec sa carabine sur mon épaule. Or, comme nous descendions de la montagne, nous aperçûmes à l'horizon, bien loin au large, un petit point blanc.

— Vois-tu là-bas? me dit mon père. — Oui , répondisje ; je vois un paille-en-queue ou une mouette qui devrait bien me prêter ses ailes, car je commence à itie sentir la plante du pied un peu pesante. Mon père ne répondit rien ; comme le soleil miroitait sur les vagues, il abaissa son grand chapeau sur son front, s'arrêta court, et se mit à considérer ce point blanc, qui semblait glisser entre le ciel et Teau. Quant à moi, je me laissai tomber sur Therbe.

— Je parierais que c'est la Diane, s'écria mon père après un moment de silence. Elle aura vu un croiseur à la hauteur de Saint-Denis, et elle fait fausse route pour le dépister ; il n'y a qu'une goélette qui puisse ainsi serrer le vent et s'élever au sud de Tlle. Si la brise ne la gêne pas, nous la veiTons ce soir, mouillée à l'anse du Piton.

Pendant ce temps-là, un petit navire de guerre débouchait derrière le cap que nous voyions tout à l'heure sur notre gauche. Il courut dans cette direction environ vingt minutes^ puis, soit qu'il eût perdu de vue la goélette qu'il chassait, soit qu'il fit semblant de ne plus l'apercevoir, il vira de bord et disparut. Aussitôt le point blanc cessa de s'éloigner; il grossit rapidement, et nous pûmes distinguer la Diane elle-même qui forçait de voiles dans la direction du Piton. Dès que le soir vint, un feu s'alluma dans un coin du rocher qui marque la baie ; c'étaient les planteurs intéressés dans l'armement qui dressaient un phare pour marquer la route à la goélette , et en vérité, la précaution ne semblait pas inutile, car jamais on n'avait vu une nuit plus noire, et il la fallait ainsi pour qu'on pût opérer le débarquement sans être inquiété.

L'arrivée d'un négrier sur la côte faisait toujours une certaine sensation dans les quartiers. On courait à la plage

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