I. Métif
montés sur des chevaux de louage. Celui-ci , haut de six pieds, écrasait du poids de son corps un frêle pony; celui-là, court et trapu , oscillait sur le dos d'une haridelle efflanquée. Ces cavaliers improvisés tiraient la bride par saccades, à droite et à gauche , s'accrochaient à la selle , perdaient leurs étriers , et embrassaient le cou de leurs montures , qui ruaient à l'envi. On eût dit une troupe de clowns , à voir leurs postures extravagantes et leurs gestes bouffons; ils ne riaient pas cependant. Tout en trottant et galopant de la sorte dans le plus incroyable péle-méle , ils essayaient de causer comme des gens qui ^conservent leur sang-froid. Les chevaux, fatigués de porter ces incommodes riders y pirouettaient sur eux-mêmes, marchaient de côté , et exécutaient toutes les feintes imagi* nables sans réussir à désarçonner ces agiles marins , cramponnés sur leurs selles à la manière des singes* Les ânes, plus sages, avaient donc éprouvé un moment de trouble à la vue de cette cavalcade désordonnée qui leur barrait le chemin.
— La frégate est arrivée , dit don Patricio ; elle a dû mouiller cette nuit en rade. Ces marins qui courent dépenser à Lima, en quelques heures, leur solde de trois mois , font partie de Téquipage. Galopons jusqu'au Callao, padre f que je revoie mon beau navire !
Les deux cavaliers aperçurent bientôt la frégate immobile sur les eaux; à la vue de son pavillon , le lieutenant Patrick se découvrit avec une émotion mêlée de joie. La fascination qu'exerçait sur lui cette contrée énervante disparut immédiatement pour faire place au sentiment da devoir; il lui tardait d'être à bord. Son premier soin , en arrivant au Callao, fut d'avertir par lettre le commandant qu'il reprendrait son service dès le lendemain , en s'excusant de ce que son costume de cavalier ne lui permettait pas de paraître en sa présence. Il retourna à Lima plus vite qu'il n'était venu ; don Gregorio , qiii Vaccompagaait
toujours y dem^ra près de lui le reste de la journée y afin de Faider à faire ses dispositions pour le départ ; peutêtre aussi le padre se tenait-il à côté de son jeune anû pour empêcher Rosita de tenter Taventure d'une dernière rencontre. Le soir même y deux mules emportèrent les bagages de don Patricio.
Cent matelots anglais se ruant à la fois dans les rues ()e Lima devaient y causer une certaine sensation. Aux noms de Jack , Tom , Bili , Diek , Sam , que prononçaient les marins en s'appelant d^une me à l'autre , les habitants se mettaient aux portes, et Ton sut bientôt jusque dans les quartiers les plus reculés que la frégate était revenue au mouillage. Cette nouvelle arriva aux oreilles de Rosita et la mit en émoi. A plusieurs reprises, elle passa sous le balcon de don Patricio; mais elle entendait la grosse voix du padre et disparaissait au plus vite. En proie à une secrète inquiétude , elle allait et venait d'un pas rapide, puis cherchait à se rassurer en songeant à la promesse que lui avait faite don Patricio. — Il viendra, se disait-elle ; il ne partira pas sans m'avertir. — Et elle se résigna à Fattendre devant la porte de sa mère. Les heures se passé** rent... don Patricio ne vint pas! Fatigué des occupations muhipliées qui l'avaient tenu sur pied depuis le matin , il se coucha dès que don Gregorio se fut retiré , rêvant à la mer, à sa frégate et à cette vie de marin qu'il allait re^ prendre ; il ne tenait plus à la terre. Ce séjour de six semaines à Lima s'elfaçait de son esprit comme un rêve devant la réalité. A peine le jour commençait-il à poindre, qu'il avertit le vieux portier de lui amener son cheval. Le nègre, qui avait reçu maintes fois d'excellents pour-boire, ne put retenir s^Jprmes en voyant partir celui qu'il appelait son jeune patron. Le chapeau à la main , le visage contracté par la tristesse , il se mit à débiter le plus grotesque compliment sur un ton de voix si larmoyant, que don Patricio eut peine à ne pas éclater de rire.
— Merci, merci y mon vieux , répondit Je jeune cavalier ; rentre dans la loge et racle ta guitare. Voilà de quoi te consoler.
n lui mit dans la main une pièce d'or, sauta lestement en selle et sortit de la cour. Son cheval s'élança comme un trait; on eût dit qu'il comprenait la pensée de son aaattre et avait hfttô de le déposer sur le rivage. De son c6té , la Rosita , qu'une vague appréhension avait tenue éveillée toute la nuit > s'était mise en campagne. Elle débouchait dans la rue que suivait don Patricio pour gagner le port du Gallao , au moment où celui-ci allait atteindre les premières maisons du faubourg. U Faperçut , lui fit un geste de la main et cria tout en galopant :
— ildtof, Rosita 1
— n n'est pas parti , c'est impossible ! se dit la jeune fille. — Et elle courut à rhûtel de la marquire. — Don Patricio y le cavalier étranger, va-t-il bientôt rentrer de la promenade? demanda-t--el]e au nègre , qui accordait sa guitare et s'essuyait les yeux du revers de la main.
^ U ne reviendra de sa promenade ni aujourd'hui ni demain y niAa y répondit le portier. Ses bagages ont été expédiés hier soir, et il est parti.
— Pour toujours?
— Est*ce que je lui ai demandé où il va ? Et qu'esi-ce que cela te fait , à toi , nttla ? Voyez un peu comme ces jeunes filles sont curieuses ! Ah I c'était là un patron gêné* reux, affable, point fier, qui ne rentrait jamais à des heures indues, comme tant d'autres étrangers qui ont la bouche pleine de dures paroles et la main vide. Tu ne sais
pas ce que je perds à son départ Aht mon Dieu ! je
erois que je vais pleurer comme un en^t....
— Parti 1 parti I... répétait Rosita navrée de douleur , sans me dire une parole d'adieu , sans m'avertir, comme il me l'avait promis !... Il faut que je le voie , que je lui parle...
Haletante , vaincue par réinoiion ^ elle s'était asrâe un instant sur une borne , près de défaillir ; tout à coup , rassemblant ses forces y elle se prit à courir dans la direo tion de la route que venait de suivre don Patricio. A cent pas de là ^ un mulAtre lui barra le passage.
— Halte là , Rosita 1 Oii cours-tu si vite y ma belle ? -^ Laissez-moi , répondit la jeune fille en levitnt sur le
mulâtre des yeux égarés -, que me voules-vous t qui éta»^
vous?
— Qui je suis? Tu ne reconnais pas celui qqi t'a vendu pour quatre réaux le meilleur billet de la loterie? Ck>m« bien me donneras-tu pour la nouvelle que je t'apporte ? Depuis ce matin , je te cherche par toutes les rues de Lima; tu pleures , fillette , et moi , je vais te faire rire... Les quarante mille piastres sont à toi I ^
— A moi à molles quarante mille piastre !••• Amenezr moi une voiture , des chevaux , un équipage , que je le rattrape... Quarante mille piastres, Jésus Maria/ Quand il me saura si riche, il m'épousera, j'en suis sûre... Ohl mon Dieu ! si ce bonheur-là m'était arrivé hier...
. Puis y sans répondre au mulâtre , qui la regardait la bouche béante et qui lui tendait la main, Rosita s'élança sur la route du Callao. Ivre de joie , folle d'espérance et en proie à une anxiété qui croissait de minute en minute, elle s'arrêtait souvent pour prendre haleine. 8es souliers de satin la gênaient dans sa course; elle les ôta , et marcha sur ses bas de soie, qui furent bientôt Inis en pièces* Ceux qui la voyaient courir à pied sur cette grande route encombrée de voitures et de bêtes de somme , l'œil ha<t gard et haletante, levaient les épaules et souriaient en lui jetant quelques sarcasmes qu'elle n'écoutait pas. Elle eu^ beau se hâter, il ne lui fallut pas moins d'une heure et demie pour franchir l'espace qui sépare Lima du Gallao. Au moment où elle atteignait la plage , le lieuleuant Patrick mettait le pied sur le pont de sa frégate. — J'ai Iç
temps de le rejoindre avant qu'il ne lève Tancre , pensa la Bosita , et , sans perdre une minute , elle se précipita dans le premier canot qui s'offrit à sa vue ^ en criant au mari* nier de la conduire à bord.
-^ A ver et dinero, niûa^ voyons ton argent, ma fille? répondit le marinier avec le plus grand calme.
Rosita tàta la pointe de son châle, où elle avait coutume de nouer quelques réaux; ce jour-là, elle n'avait point songé à prendre d'argent.
— Allez toujours, dit-elle au batelier, il y a quelqu'un à bord de la frégate qui paiera pour moi... Partons vite,
partons, je vous récompenserai généreusement au
retour.
— Je n'entends point de cette oreille-là, ma fillette, répliqua le marinier en se croisant les bras ; débarque , et va chercher ton argent à Lama , si tu veux.
— Je vous promets une once d'or, deux onces d'or, que vous aurez ce soir; pour l'amour de Dieu, menez* moi à bord!...
— Pourquoi pas mille piastres? Il n'en coûte rien de promettre de For, même quand on court les pieds nus... — En parlant ainsi, le batelier lui tourna le dos, et se mit à rouler une cigarette entre ses doigts. Rosita se tordait les bras de désespoir; elle criait , pleurait , et fixait sur la frégate des regards effarés.
— Que veux-tu faire à bord de r Anglais ? dit froidement le marinier. Le voilà qui commence à lever son ancre; personne sur le pont, officier ou matelot, n'aie temps de causer d'amourette. Tiens, voilà la yole qui vient chercher le commandant; il ne reste plus que lui à terre. Quand il abordera son navire , on hissera les voiles... et adieu la frégate.
— Être si riche , et n'avoir pas sur soi de quoi payer le plus petit bateau de la rade ! disait Rosita en pleurant. J'aurais le temps encore ; il rue reste un quart d'heure , et
ce quart d*heurc n'est pas à moi y faute de deux ou trois réaux!...
Comme elle s'abandonnait ainsi à la violence de son chagrin, la yole du commandant, montée par six matelots et un aspirant, s'approcha doucement du quai. Ro« sita s'y jeta sans hésiter, à la grande stupéfaction desra* meurs et du jeune officier auquel ils obéissaient.
— Déposez cette femme à terre, dit d*un ton de voix qu'il voulait rendre sévère l'aspirant anglais, enfant de douze ans aux cheveux blonds. — Les rameurs se mirent en devoir d'exécuter cet ordre; mais Rosita s'accrochait aux bancs de la yole , se débattait de toute sa force, et criait qu'elle voulait absolument aller à bord. Dans son exaltation , elle parlait de don Patricio, de son amour pour lui, des quarante mille piastres qui lui tombaient du ciel... C'était peine perdue: ni le midshipman ni ses matelots n'entendaient un seul mot d'espagnol. Eussent-» ils compris les paroles, ni sa douleur, ni ses larmes n'auraient pu les fléchir. Cédant enfin à la pression des hras vigoureux contre lesquels elle luttait en vain et qui modéraient leur force pour ne pas la blesser, Rosita dut lâcher prise; le plus ancien des rameurs la prit dans ses grandes mains et l'emporta comme un enfant sur Textrémité du quai; puis il la poussa légèrement du côté de la terre en lui disant: Hun^ miss; courez, mademoiselle. Le commandant passait. Rosita saisit la basque de son habit; il lui tança un coup d'œil si froid et si haulain, qu'elle recula d'un pas et tomba épuisée sur le rivage. Les rameurs levèrent leurs avirons pour saluer leur capitaine , qui prit place à l'arrière de la yole sur son tapis d'honneur. Cinq minutes après, le frêle canot, emporté par six rames longues et flexibles, touchait le bord de la frégate. Le grand navire livra ses voiles au souffle de la brise; il s'inclina d'abord comme pour saluer ce doux rivage du
Pérou > se redressa majestueusement , puis s'éloigna vers la haute mer.
Plongée dans une morne stupeur, Rosita considérait avec un déchirement de cœur inexprimable la belle frégate qui emportait don Patricio. II lui semblait que l'équipage, par ses cris joyeux, insultait à sa douleur; le bruit même de la vague ne répétaitril pas ce mot fatal : Il est parti! Et pourtant elle restait clouée sur le sable de la plage, n'espérant plus^ mais regardant encore. Ce fut 1& que le chanoine don Gregorio la retrouva une heure après le départ de la frégate. Le padre s'était mis en quête de la Rosita; il Tavait demandée à sa mère, qui, moins que personne, savait ce qu'elle était devenue. Craignant tout de cette petite tête exaltée, il monta sur sa mule et vint droit au Callao. Dès qu'il aperçut la jeune fille immobile sur le rivage , il s'approcha d'elle et lui dit avec douceur : Allons , ninitay retournons en ville..., ta mère t'attend.
— Là-bas, là-bas, répondit Rosita sans se détourner; ilest là , parti , parti pour toujours !...
— Viens, fit le Padre f en la prenant par la main, viens te reposer, ma fille; tu souffres!...
— Laissez-moi , cria la jeune fille , je ne veux pas aller avec vous! Qui sait s'il ne va pas revenir?... Padrey il va peut-être revenir pour m'épousér, maintent que je suis si riche I Ah ! Patricio, vous me donnerez le bras sur PAlameda...; quarenta mil pesos/
Don Gregorio essaya vainement de se faire écouter; la Rosita l'interrompait à chaque parole et pronoiiçait avec une volubilité efirayante des phrases sans suite. Il prit le parti d'attendre que l'accablement succédât à ce paroxysme d'agitation. En effet, après les cris vinrent les larmes : Rosita, plongée dans un morne silence, regardait toujours la mer, mais sans la voir et sans entendre le
bruit qne faisait autour d'elle la foule assemblée. Sollicitée encore par le padre de revenir près de sa mère, elle le suivit enfin machinalement. Don Cregorio la fit monter dans une voiture pour la transporter à Lima.
Malgré tous les soins que lui prodigua le padre^ jamais Rosita ne put recouvrer Fusage de sa raison.. La fortune que le hasard lui avait si inopinément envoyée ne senit qu'à la rendre folle et à lui procurer quelques douceurs dans rhospice d'aliénés où elle devait passer le reste de ses jours. Quand je visitai cet hospice, don Gregorio, qui m'accompageait, me la montra ; ce futlui aussi qui me conta son histoire telle que je la rapporte ici. La Rosita, toute folle qu'elle était, reconnaissait immédiatement les Européens; elle les suivait et s'approchait d'eux avec une émotion visible. Toutes les fois qu'on parlait auprès d'elle une langue étrangère, elle se mettait à pleurer et demandait à voix basse si la frégate était revenue au Callao. Quelquefois on la conduisait jusqu'au bord de la mer; arrivée sur la plage, elle regardait attentivement, puis secouait la tête, et demandait à retourner dans sa triste prison. Voilà quinze ans qu'elle y est entrée; combien de pays a visités le lieutenant Patrick depuis qu'elle ne compte plus parmi les vivants, depuis qu'elle a eessé de parcourir librement les sentiers fleuris qui se croisent en tous sens dans la vallée de Lima I — Ah ! don Patricio, disait souvent le chanoine Gregorio en jetant sur la Rosita un regard douloureux, on vous tient dans le inonde pour un honnête homme; votre conscience est en lepos. . . , et pourtant voilà votre ouvrage !
CHÉRUMAL LE MAHOUT
IIGIT de IA GOTS de HAlABAl